inégalités, ces étranges préférences, cette secrète partialité qui est
au monde. Le monde est travaillé par une sorte d’injustice active et
sereine; il y a une distribution tout arbitraire et sentimentale des
événements; il y a des destinées élues, jalousement préservées; le
bonheur leur est fidèle et les accompagne avec une agilité
extraordinaire; il s’arrange pour leur rester attaché jusqu’au milieu
des accidents qui semblent devoir le détruire à jamais; il leur revient,
il les retrouve et, là où il ne peut passer, il change de forme.
D’autres vies, au contraire, sont maudites et le malheur use pour les
suivre de la même ingéniosité. Ah! Dieu merci, tout n’est pas pour le
mieux dans le meilleur des mondes! Celui-ci a grand besoin de se
réformer, d’apprendre la justice distributive. Qu’il est émouvant de
suivre les lignes de ses prédilections et de ses aversions! Comme elles
sont à la fois étranges et nettes! Si l’on sait préférer ce qui est à ce
qui devrait être, quelle joie dans cette contemplation! Pour un cœur
allègre, il est délicieux de déchiffrer l’immorale logique des
destinées: à chacun arrive non pas ce qu’il mérite, mais ce qui lui
ressemble. Même l’imprévu le plus abrupt, il se découvre à la fin qu’il
tenait à l’avance par quelque endroit à notre âme et qu’elle l’appelait.
Les événements nous sont donnés heureux ou malheureux, non pas suivant
ce que nous valons, mais suivant ce que nous sommes.
Cette répartition déconcerte les philosophes: ils ne savent comment
excuser Dieu; c’est pourquoi ou bien ils le nient, ou bien ils le
prouvent: ce qui revient au même.--En effet, au lieu de chercher d’abord
à le voir, ils commencent par le concevoir; ils rentrent en eux-mêmes,
répudient toute allégation des sens et, là, construisent un Dieu
rationnel et juste, inaccessible au plaisir, dépourvu d’inclinations,
pur et immobile comme une Idée de Platon; ils lui attribuent un amour
qui est une bienveillance universelle et indifférente, une
condescendance distraite, une sorte d’estime impartiale pour toutes ses
créatures. Quand ils ouvrent les yeux, il n’y a pas de place pour leur
Dieu; tout le dément; ils ne savent que faire de lui. Dès lors, s’ils ne
renoncent pas à lui, pour le maintenir malgré tout il faut qu’ils
aillent chercher des preuves; il faut qu’ils le rivent au monde à grand
renfort de boulons et de coups de marteau; comme ils ont fabriqué Dieu,
il faut qu’ils fabriquent aussi ses attaches avec le monde. Vaine
entreprise. Car deux pièces qui ne sont pas faites pour s’ajuster
n’arrivent jamais à bien tenir ensemble; il y aura toujours du gauche
dans les preuves des philosophes; il se trouvera toujours quelqu’un pour
venir remarquer la faiblesse des joints et déceler leur fausseté.
* * * * *
Il eût fallu commencer tout simplement par regarder; il eût suffi
d’ouvrir les yeux sans aucune pensée préalable: ce qui vient lui faire
obstacle eût alors apparu comme une marque éclatante de l’existence de
Dieu. Nous constatons des inégalités et des préférences. Or c’est à quoi
justement on reconnaît la présence d’une âme, d’un être. Ne savons-nous
pas quel trouble, quelle subtile transformation de la justice apporte,
partout où on l’introduit, l’être vivant? Après qu’il est venu, rien
plus ne vaut ce qu’il valait jusque-là au jugement de la raison; une
différence insaisissable s’est glissée entre les choses; de même qu’en
respirant il analyse l’air et en sépare les éléments, de même, par le
simple fait d’être là, il distingue, et choisit, et préfère; on ne peut
pas bien dire ce qui se passe; la profonde iniquité de la vie est entrée
avec lui. Partout donc où se trouve cette iniquité, c’est que quelqu’un
est là qui pense, qui désire, qui veut. Les irrégularités du monde font
paraître une âme; elles sont ses complaisances, ses amours et peut-être
ses haines. Ce dérangement immense dénonce une personne infinie. A la
distribution du bien et du mal, je reconnais le Dieu vivant. Sans doute,
il pourrait s’arranger pour mieux satisfaire mes idées de justice; je le
prends en faute. Tant mieux! Car c’est donc qu’il existe. Si tout dans
le monde était parfaitement équitable, il resterait _possible_ que Dieu
ne fût pas, car les lois mécaniques tendent d’elles-mêmes à produire
l’égalité. Mais cette profonde désobéissance à mes exigences, tant
d’indifférence à mes décrets, cet air de dire que je n’y connais rien...
Quelle force indomptable je touche tout à coup! Je me heurte à «Celui
qui est».
Après tout je n’ai le droit de faire aucun reproche à Dieu. Car je n’ai
pas à le concevoir à l’avance. Je n’aurais à le concevoir que si je ne
le trouvais pas. Mais justement je le trouve. Je n’ai pas le temps de me
faire une idée de lui; rien ne peut précéder mon expérience, le contact
que je prends avec lui. Il est là d’abord; il paralyse ma raison; il met
tout de suite, à la place de ce qu’elle allait forger, lui-même.
L’infinie perfection, au lieu que je doive chercher s’il la possède,
elle est ce qu’il est. Je l’apprends de lui, je l’étudie en lui. Et nous
pouvons bien avouer, puisque les philosophes ne nous écoutent pas, que
cette perfection est un peu plus intéressante que celle qu’ils
imaginent, et qu’ils n’auraient pas inventé ça.
Dieu aime les hommes. Il aime chacun de nous dans ses entrailles et
selon qu’il l’a fait. Il ne s’amuse pas à se retenir sans cesse sur la
pente d’une préférence, il ne s’oblige pas à penser à tous les autres au
moment où son brûlant amour s’approche de l’un de nous. Son amour, c’est
autre chose qu’une bienveillance, qu’une protection administrative, que
le sourire d’un sage toujours prêt à pardonner. C’est l’amour avide et
égoïste du Créateur; il est pareil à l’acte même de la création; il le
recommence. Dieu revient trouver ce qu’il a fait et avec le même cœur
qu’il avait alors, et dans le même orage qu’au commencement; il rentre
dans le tumulte de tous les sentiments qui l’animaient autrefois; le
plaisir inexplicable de ses mains quand elles formaient cette âme,
l’allégresse et l’apitoiement dont il était plein, voici qu’il les
éprouve encore, comme au moment de la besogne; celui qu’il créa dans la
joie, il l’aime dans la joie; il «se réjouit» en sa créature; il «se
récrée» en elle: et c’est là sa prédilection.
Dieu aime l’homme; mais l’homme, ce n’est pas un animal raisonnable,
l’homme, c’est moi qui porte tel nom et tels prénoms que Dieu a
consacrés à mon baptême, et qui suis né de telle femme, et qui mourrai
tel jour que je ne sais pas, mais que Dieu sait. Sans doute, je suis bon
ou mauvais; mais cela ne vient qu’ensuite; Dieu ne voit cela qu’après.
Il y a d’abord son enfant bien-aimé, sa race, son image privilégiée; il
a gardé une mémoire particulière de son visage, il se rappelle chaque
trait, il pense à lui souvent. Son amour est de celui-là; et il
l’accompagne partout, si bas qu’il tombe; il ne le quitte pas dans la
faute et dans l’humiliation; même là, il le préfère peut-être encore à
tel autre dont la vie est impeccable; et, puisqu’il sera juste envers
cet autre, il a bien le droit d’être faible avec celui qu’il aime. Quel
sens terrible et adorable dans ces mots: «Il est agréable à Dieu»!
* * * * *
Dieu est pareil à un honnête homme qui, parce qu’il fait son devoir,
peut écouter ses goûts, ses humeurs, ses indulgences et ses sévérités
secrètes. Pour ridiculiser cette conception, les philosophes ont inventé
tout un long mot: _anthropomorphisme_. Je serai donc anthropomorphiste.
Pourquoi m’en empêcherais-je? Parce qu’il est trop naturel de l’être?
Justement j’ai résolu de me confier aux tendances naturelles de ma
pensée, de céder à mes premières idées, aux plus fraîches, aux plus
hardies. Dieu est pareil à l’homme, me disent-elles; il est seulement
beaucoup plus grand. Il n’y a qu’une forme de l’existence; du plus bas
au plus haut, les êtres développent le même type; ils le prennent
d’abord informe et nu, comme les flûtes exposent sans accompagnement le
thème d’une symphonie; puis ils le commentent avec une abondance, une
ingéniosité, une générosité croissantes; enfin ils le transmettent à
l’homme. Et de même que le monde visible tout entier prépare l’homme, de
même le monde invisible le complète et l’achève; il reprend son chant,
il l’imite avec de nouvelles et splendides ressources; et cette
harmonie, dont on dit que résonnent les cieux, si nous savons entendre,
nous y retrouvons notre voix, comme un berger écoute avec émerveillement
grandir, foisonner et fleurir, sous les doigts d’un musicien, les cinq
notes de sa complainte.
Dieu est pareil à nous; il a notre âme, toutes nos pensées, tous nos
calculs; il a tous nos sentiments; il connaît ces étranges dispositions
intérieures dont on est saisi tout à coup sans qu’on sache pourquoi et
que l’on ne peut rien faire pour changer; il connaît les mystérieuses
contraintes du cœur et l’impossibilité de s’en défaire autrement qu’en y
cédant. Mais justement voilà où est sa perfection: il échappe à ses
sentiments, il va jusqu’au bout, il retrouve la liberté dont ils le
privaient, en les dépassant. Il est parfait, c’est-à-dire qu’en lui tout
s’achève, tout s’accomplit entièrement. Il est parfait, non pas parce
qu’il ne se met jamais en colère, mais, parce qu’après le transport de
la colère, il sent tout à coup jusque dans ses entrailles l’étreinte de
la miséricorde. Parmi les hommes nous appelons celui-là une grande âme,
non pas qui ne sent rien, mais qui ne s’épargne rien, qui descend dans
toutes les faiblesses, va reconnaître par lui-même tous les
entraînements, se perd avec ceux qui se perdent et ne craint pas la
détresse, la souillure, la honte ni la sueur de sang. Cette âme est
grande qui est la plus chargée et qui remonte avec elle le plus lourd
fardeau de passions. De même le Dieu tout-puissant ne s’est pas contenté
de créer nos sentiments; chaque jour il vient les éprouver en personne,
il les retraverse complètement, il sait une fois de plus chaque jour ce
qu’il en coûte d’être homme et il ne cesse de nous ressembler que
lorsqu’au soir, ayant épuisé tout notre cœur, il rentre dans son
insondable amour.
§
Je sais qu’il y a de la présomption à parler de Dieu avec tant de
familiarité et de certitude, à se donner pour le confident de ses
perfections. Pourtant que puis-je faire? Je me suis exprimé sans
application, disant ce qu’il me semblait voir; j’ai transcrit les
imaginations qui me travaillent. Je ne peux pas empêcher que le
surnaturel ne m’apparaisse aussi proche, aussi facile que les objets de
mon entourage. Je sens qu’il est là, comme, lorsque je reviens dans
l’ombre vers ma chambre de travail un instant quittée, je sais qu’il y a
une lampe sur la table, qui m’attend, et déjà, par dessous la porte, un
rais de sa faible lumière me confirme sa présence fidèle.
§
De la profondeur catholique.
Parce que je ne peux pas faire autrement, je crois à la réalité
surnaturelle. Mais il est impossible que je m’en tienne là; il faut que
ma foi se précise, il faut que de mystique elle devienne religieuse; il
faut qu’elle s’attache à un dogme et l’observe uniquement.
Non, je n’ai pas le droit de m’arrêter à moitié chemin. Je n’ai rien
fait de méritoire jusqu’ici, rien qui me donne le moindre privilège.
Comme les autres! Aussi stricte, aussi précise, aussi dure que la leur
soit ma croyance!--Il est des gens qui, au dernier moment, se réservent
de petites libertés; ils ont tout admis avec nous, ils ont pensé, ils
ont senti comme nous; mais tout à coup il y a un point qu’ils
n’acceptent plus, un point imperceptible, mais où toute leur décision
vient mourir: voici qui est trop fort pour eux; ils s’aperçoivent que
vraiment leur esprit ne peut pas s’engager si loin. Et là-dessus, pour
sauvegarder son indépendance, ils construisent quelqu’une de ces
doctrines intermédiaires, de ces faux mysticismes où la raison et
l’imagination comiquement collaborent. O pâles inventions! On croit aux
étoiles et à la métempsychose; on est d’abord une petite bête et l’on va
finir dans un ange: doctrine pour les dames qui ont des souvenirs. Ou
bien on croit à la divinité de l’Homme, ou à celle de la Justice, ou aux
mystères de la Destinée, ou à l’Inconscient. Pour les uns, Dieu est
quelque chose comme le Silence et, pour les autres, il y a des dieux un
peu partout.
Je déteste ces fantaisies. Elles ont une sorte de molle possibilité qui
dégoûte. Ah! certes, rien ne s’oppose à ce qu’elles soient vraies; rien
ne s’oppose à celle-ci; mais rien non plus à celle-là. Pour celui qui
refuse de reconnaître l’empire d’un dogme, tout devient facile et
maniable; toute chose cède immédiatement à ce qu’il lui plaît d’en
penser; toute chose met une étrange promptitude dans l’obéissance aux
idées qu’il s’en forme: elle est tellement docile que c’est comme si
elle n’existait pas! Les univers et les paradis (jamais d’enfer)
éclosent à son gré, dans son cerveau, comme de vagues bouffées de
brouillard. Il en concevrait mille avant d’être fatigué. Aucune
résistance: sa pensée de toutes parts moutonne avec une débile
fécondité.--Laissons-le se féliciter de sa libre abondance et d’avoir
soustrait à l’étroite prise d’un dogme ses facultés merveilleuses. Il se
figure qu’il est tout-puissant parce qu’il _peut_ à tort et à travers.
Il ne sait pas qu’en fait d’imagination la liberté, c’est la faiblesse.
Le vrai est qu’il n’a pas assez de force pour sentir les nécessités de
la pensée, pour aller jusque-là où, soudain, l’imagination se trouve par
on ne sait quoi de mystérieux commandée, contrainte et dans ses plus
petits détails arrêtée. Il est pareil au bavard: tant parler lui est
facile, il se croit l’esprit plein de vigueur; mais justement s’il avait
plus d’idées, et plus fortes, il ne trouverait plus à dire qu’une seule
phrase.
Non, il n’est pas de milieu pour un cœur sincère entre l’athéisme et la
religion. J’aime et je prétends qu’il faut aimer avant tout la propreté
de l’âme. Que d’abord elle soit bien nette, bien courageuse, bien
achevée! Il n’est pas vrai qu’il y ait des arrangements, il n’est pas
vrai que l’on puisse être ceci ou cela, sans l’être tout à fait. On ne
pactise pas avec les difficultés: ou l’on est vaincu par elles, ou on
les vainc. Le premier devoir est de ne supporter en soi rien qui soit le
semblant d’autre chose: il faut avoir cette chose même, ou la quitter
tout à fait.
Si Dieu n’est pas si clair qu’il soit une personne et qu’il ait son
histoire écrite dans les Évangiles, il n’est donc pas. Et pourquoi nous
embarrasser de lui, si ce n’est pas pour y croire de tout près, cœur à
cœur, et dans la présence même de son visage? Contre tous les mystiques,
hors les chrétiens, ce sont les athées qui ont raison. Il y a bien des
plaisirs à goûter ici-bas: est-ce en faveur d’une mauvaise petite
croyance, logée comme une brume dans un coin de notre cœur, que nous
allons les laisser échapper? Non, il est juste, si on le peut, de ne pas
croire en Dieu; cela est plus sain, plus naturel.
Mais puisqu’il faut que je croie en lui, eh! bien, que ce soit selon
qu’il est écrit. De même que Jésus est mis en croix, nu et visible de
partout, de même je veux que ma foi soit fixe et définie, et celle-là
même que tout le monde connaît; et l’on sait bien que l’on n’y peut
changer un iota sans la détruire. C’est en entrant dans les urgentes
limites du dogme catholique que mon imagination trouve soudain son aise
et sa véritable activité, comme un arbre qu’on plante dans un terrain
préparé sent monter en lui sa force, et circuler sa sève, et ses
branches se disposer à la fleur. Pascal l’a bien vu, qu’il fallait aller
jusqu’au bout: dans un grand effort, son âme d’un seul coup s’est
délivrée de toutes ses libertés; elle a cessé d’être entourée de
possibles; et cette nuit-là, dans cette terrible extrémité, dans cette
angoisse et dans ce resserrement, elle a touché sa joie:
«Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob.»
«Cette est la vie éternelle, qu’ils te connaissent seul vrai Dieu et
celui que tu as envoyé, Jésus-Christ[1].»
[1] _Écrit trouvé dans l’habit de Pascal après sa mort_. Petite
édition Brunschvicg, p. 142. La première citation est de l’_Exode_,
III, 6; la seconde, de Saint-Jean, XVII, 3 (et non 6).
§
Si droite que me paraisse la voie qui, de la croyance au surnaturel,
conduit à la foi catholique, je veux la reprendre et la parcourir à
nouveau pas à pas; je veux dire chacune des raisons qui m’y font
avancer.
* * * * *
D’abord, comme, lorsqu’on est seul et très loin, tout à coup on se prend
à penser à tous ceux qui ne pensent pas à vous--et l’irritante envie
vous vient de reparaître brusquement devant eux et de les forcer à être
encore vos amis,--de même l’homme qui s’est dégagé de la religion
s’aperçoit un jour combien elle se passe facilement de lui et à quel
point ça ne change rien du tout qu’il ait cessé d’y croire. Appel
infiniment subtil, tentation par l’indifférence et l’oubli où l’on est
de moi. Certes, je suis libre, je vais où je veux: cependant il est des
gens qui continuent à prier.--Je pense à ma guise; toutes les théories
sont à ma disposition; je n’ai qu’à choisir; je suis comme au milieu
d’un marché; et chacun étale ses arguments, les retourne, me les donne à
soupeser: cependant les vérités religieuses ne sont pas ici, elles ne
font rien pour séduire mon adhésion, elles ne bougent pas.--J’affecte de
les contredire violemment, j’épouse les doctrines qui les insultent le
mieux: elles ignorent l’offense que je leur fais.--Ou bien je leur rends
cet hypocrite hommage, ce salut plein de distance et de dignité que les
incrédules, pour bien marquer leur liberté d’esprit, ont coutume de leur
décerner: elles restent aussi sourdes à mon approbation qu’à mon mépris.
Décidément je ne compte pas pour elles. Et voici qu’une inquiétude me
vient: en tout ce qu’il m’arrive de penser, ce reproche secret, qui
m’exaspère: «Tu es libre, tu es seul. Si cela te paraît être la vérité,
pourquoi ne le croirais-tu pas?»
A l’étendue de la permission qui m’est donnée, je commence à douter
qu’elle en vaille la peine. Il faut enfin que je revienne vers les
vérités chrétiennes, que je quitte un instant mon _erreur_ pour les
examiner de près et chercher d’où leur vient cette formidable assurance.
Telle est la première invitation qui m’est adressée: le silence.
§
Cependant elle ne fait que réveiller mon attention. Je ne peux pas me
convertir simplement par pique et par point d’honneur. Il me faut des
raisons plus précises, tirées de la considération même du dogme.
Elles commencent à apparaître, à mesure que je m’approche de lui. O
profondeur inimitable! Je ne veux pas encore la comprendre, la deviner
seulement. Cette doctrine est si forte qu’on rencontre ses rayons bien
avant de la trouver elle-même. Entre les belles œuvres de l’esprit,
celles qui sont nées d’un génie chrétien se distinguent dès l’abord, et
toutes seules.
Il y a une sorte de naïveté en tout écrivain non-chrétien. Il a toujours
l’air de quelqu’un à qui l’on cache quelque chose et qui ne s’en doute
pas. Il y a un certain dernier mouvement de l’esprit qu’il n’a jamais
l’idée de faire. Il y a un fond qu’il ne touche pas. Il va, il vient;
j’admire son ingéniosité, sa dureté, sa pointe; peut-être j’envie sa
liberté, et qu’il puisse sans scrupules entrer d’un élan si allègre et
si cruel dans la vérité. Mais je sais qu’en face d’une certaine question
très droite, que je pourrais tout à coup lui poser, il serait sans
réponse et ne trouverait de recours que dans la raillerie.
Même lorsqu’il ne s’agit plus de pénétrer le secret des choses, mais
seulement d’inventer des personnages et des événements, même dans le
roman, le christianisme donne à ceux qu’il inspire un pouvoir spécial et
comme une avance en profondeur.--Stendhal, de quelle vie aiguë et
charmante il s’entend à douer ses héros! Comme ils marchent avec
vivacité! On devine tous leurs sentiments bien groupés en eux, bien
présents; ils les goûtent comme de fines vapeurs délectables, sitôt
évanouies que respirées; ils sont merveilleusement légers, actifs et
distincts. Ce sont des individus.--Mais non pas des créatures. Il n’y a
rien en eux de plus que leurs passions; ils sont tout entiers, et
seulement, ce qu’ils éprouvent. Les forces chimiques, infiniment
sublimées, à la rigueur ont pu composer leur âme. (Stendhal croyait à
Cabanis.) Il manque à leur réalité ceci qu’on ne pense pas à désirer
qu’ils soient pardonnés; on ne peut pas prier pour eux. Et de même que
nous restons séparés d’eux, de même ils restent les uns des autres
séparés; jusque dans l’amour, ils sont en défense; les amants de
Stendhal ont leurs fortunes différentes; ils se rencontrent, ils ne se
joignent pas; ils gardent leurs armes et méditent de s’en servir encore.
Il n’y a pas au fond de leur cœur ce je ne sais quoi de rompu par où
l’être se répand et communique avec son semblable; l’humanité en eux ne
va pas jusqu’à être blessée.--Au contraire, les personnages de
Dostoïevsky ont d’emblée cette profondeur dernière. Ils ont tout de
l’homme, mais aussi ce que l’homme a de Dieu. Ils commencent par vivre,
ils sont eux-mêmes d’abord, et avec quel emportement, avec quelle
partialité! Ils cèdent, sans avoir même l’idée de réagir, au torrent de
leur individualité; ils brisent toute résistance; ils font tout le mal
qu’ils ont à faire. Mais enfin ils gagnent le fond, ils retrouvent en
eux Celui qui de même est en tous. Voici l’un d’entre eux devant nous,
avec ses mauvaises pensées, ses mensonges, ses calculs. Il est prêt à
nous tromper, peut-être à nous tuer. Pourtant il y a quelque chose en
lui de plus que ses sentiments: c’est cette faible image de Dieu qui ne
se décide pas à disparaître; comme la lampe du sanctuaire, aucune rafale
ne l’éteint tout à fait; elle baisse, elle vacille, comme honteuse; mais
elle palpite encore. Elle est en cet homme comme une excuse latente à
tout ce qu’il va faire et comme l’amorce du pardon. Il peut être sauvé.
La vie éternelle le guette, comme elle nous guette tous. Et au moment,
tout à l’heure, où il va se précipiter, il y aura autre chose ici qu’un
aventurier cédant à une soudaine passion: une âme, comme la nôtre, qui
engagera son salut, et peut-être sans le perdre encore.--Ce n’est pas
tout: non seulement cet être vit d’une vie si complète qu’il nous oblige
à trembler pour lui, mais encore lui-même, si vil soit-il, il connaît
des sentiments que les plus purs héros de Stendhal ne savent pas
éprouver: comme nous nous joignons à lui, de même il se joint aux autres
par l’amour. La marque que Dieu a laissée en lui est comme une blessure
qui ne se fermera jamais; il y a des moments où il ne peut plus contenir
son âme; elle cherche à fuir comme le sang. Cet homme rencontre un
homme; ils s’arrêtent l’un en face de l’autre sur le palier d’un
escalier ou sur le seuil d’une auberge; ils se regardent. «Peut-être ne
se ressemblent-ils pas... Alors c’est quelque chose de plus fort: le
signe obscur de la parenté, le lien secret d’origine, la trace du
mélange et de la confusion primordiale[2].» Voici qu’ils se
reconnaissent; ils sont frères en Jésus-Christ; la charité remonte en
eux tout à coup, qui est «l’amour du prochain comme de soi-même _pour
l’amour de Dieu_», la charité comme une vague horrible par quoi l’on est
jeté hors de soi, comme une abjuration et un arrachement de tout l’être.
Enfin ils se prennent les mains, et il n’y a plus rien entre eux, et ils
disent en même temps les mêmes choses avec les mêmes mots. Car Dieu
s’est ravivé en eux; il est avec tous deux à la fois et sa paix infinie
va et vient entre leurs âmes, les unissant comme elle les unira toutes,
après que nous aurons été jugés.
[2] Jacques Copeau: _Sur le Dostoïevsky de Suarès_. Voir la _Nouvelle
Revue française_ du 1er février 1912, p. 231.
§
Il est temps, cependant, qu’abordant en face le catholicisme je tâche
d’expliquer comment il me persuade de sa vérité.
Ce n’est point par quelque avantage bien évident et que je puisse
facilement assigner, ce n’est point parce qu’il est plus cohérent que
toute autre doctrine. Mais voici, choisi presque au hasard comme
exemple, un des articles du dogme catholique, et voici la morale
catholique. Et je leur suis pareil; ils ont le même sens, ils sont de
même fil que tout mon être. Comment aurais-je envie de prouver leur
vérité, alors qu’ils se confondent avec ce que je suis?