Mais croire est une tout autre besogne.--La foi est un mouve

JACQUES RIVIÈRE

DE LA SINCÉRITÉ

ENVERS SOI-MÊME

LES CAHIERS DE PARIS

11, rue du Départ (14e)

PARIS

1929

LES CAHIERS DE PARIS

dirigés par Claude Aveline et Joseph Place.

PREMIÈRE SÉRIE, 1925. CAHIER VI.

LE TIRAGE DE CHAQUE CAHIER EST LIMITÉ A 1500 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS,

SAVOIR: 50 EXEMPLAIRES, Nºs 1 A 50, SUR VERGÉ D’ARCHES; 1425

EXEMPLAIRES, Nºs 51 A 1475, SUR VÉLIN D’ALFA DES PAPETERIES LAFUMA; 25

EXEMPLAIRES, Nºs 1476 A 1500, SUR PAPIER DE MADAGASCAR (CES DERNIERS

SOUSCRITS PAR LES MÉDECINS BIBLIOPHILES ET LES BIBLIOPHILES DU PALAIS).

Exemplaire Nº

Tous droits réservés.

Copyright by Librairie Gallimard.

1925

DE LA SINCÉRITÉ ENVERS SOI-MÊME

A Jacques Copeau

Il faut d’abord distinguer la sincérité envers autrui de la sincérité

envers soi-même. Nous laisserons de côté la première. Telle qu’on

l’entend dans le monde, elle est trop facile. (C’est sans doute pourquoi

on en a fait une vertu.) Elle consiste à ne jamais avouer de sentiments

que l’interlocuteur n’ait pu prévoir; un homme manque de sincérité

envers nous lorsque les pensées qu’il nous montre ne sont pas celles que

nous aurions à sa place.--Telle qu’il la faut entendre, la sincérité

envers autrui s’appelle la confession. Mais à ce mot tant d’idées

s’éveillent, et si graves, qu’elles demanderaient, pour se développer,

tout un livre.

I

La sincérité envers soi-même est une vertu dangereuse. On ne peut pas la

conseiller: elle ne rend pas un homme plus sociable; elle ne le fait pas

bienvenir de ses semblables; elle n’est pas un de ces bons devoirs

universels qui façonnent notre docilité. Pour l’essayer, il faut être

secrètement choisi.

Il semble que pour être sincère il suffise de se laisser aller, de ne

pas s’empêcher de sentir, de céder à sa spontanéité. On cesse d’être

sincère au moment où l’on intervient en soi; si je me travaille, je me

déforme. La sincérité, c’est l’abandon à moi-même, l’obéissance au cours

naturel de mes émotions, une pente aisée, l’accès complaisant à ma

facilité intérieure. Elle ne me demande aucun effort; je l’exercerai

comme on se détend.

Pourtant il est plus juste de dire: la sincérité est un perpétuel effort

pour créer son âme telle qu’elle est. Rien de plus menteur que le

spontané, rien de plus étranger à moi-même. Ce n’est jamais par moi que

je commence; les sentiments où j’entre naturellement ne sont pas miens,

je ne les éprouve pas, j’y tombe d’abord comme en une ornière; ils

m’entraînent parce qu’ils sont commodes et rassurants; tout le monde

déjà les a parcourus; on sait où ils mènent; il n’est jamais arrivé

malheur à personne avec eux. Ils se présentent tout de suite à mon cœur

avec leurs garanties. Je ne songe pas à douter de leur vérité, tellement

je leur vois d’avantages; ils ont juste cette inclinaison qu’il faut

pour me placer au niveau d’autrui et d’accord avec ses pensées; ils sont

calculés pour permettre la conversation. Mais, en dépit de ces

agréments, ils ne tiennent pas plus à mon âme que des formules de

politesse.

Ce sont mes secondes pensées qui sont les vraies, celles qui

m’attendent, celles jusqu’où je ne vais pas. Il n’y a pas que les autres

qui pensent en moi; au plus profond de moi une basse et continuelle

méditation,--et dont je ne saurai rien si je ne fais effort pour la

connaître: c’est mon âme. Elle est faible et comme idéale; elle existe à

peine; je la sens comme un monde possible et lointain. Tout homme, même

s’il s’accommode d’émotions conventionnelles, est confusément averti de

sa profondeur, vaguement occupé d’un soupçon secret. Il y a un

arrière-goût d’insuffisance en tout ce qu’il éprouve; il comprend qu’il

pourrait être plus authentique qu’il n’est, que d’autres parties plus

cachées, plus étonnantes de lui-même pourraient être intéressées par

l’événement. Mais il ne sait comment se saisir de cette réalité qu’il

contient; car elle ne l’invite ni ne l’appelle; et bientôt il perd

jusqu’au désir de la trouver.

Comme mon âme me dédaigne en effet! Elle ne tient pas à vivre, elle ne

me fera pas un signe. Tous mes sentiments, encore virtuels, pourtant

déjà plus vrais que moi, me regardent avec ironie et semblent dire:

«Oseras-tu nous connaître?» Ils sont clos et muets; non point vagues;

mais leur terrible précision sommeille; elle est encore fictive. Ils

savent bien qu’ils ne peuvent naître que par moi: cependant ils ne

laissent pas de me narguer.

Il faut que je les épie, que je les surprenne et que je m’empare d’eux.

Sincérité, chasse subtile qui ne poursuit que des silences! Elle demande

une agilité intelligente et jamais lasse, une présence d’esprit

impitoyable. Parmi tout ce qui se tait en moi, elle gouverne, éveillant

les sentiments qu’il faut. Elle évite les plus faciles, parce qu’ils

sont menteurs; ceux qu’elle doit trouver ne se montrent pas. Elle essaie

plusieurs voies et de plusieurs, les ayant tentées, elle se détourne.

Elle a l’expérience du vrai, c’est-à-dire un toucher hésitant qui finit

par ne pas se tromper. Pour chaque événement qui m’est départi, par une

exploration hardie et diverse, elle rassemble toutes les pensées que je

dois avoir; elle compose mon âme suivant une nécessité mystérieuse; elle

reconnaît avec ingéniosité les éléments épars de cette combinaison

inédite, étrange, qui sera mon naturel. Rien n’est plus imprévu que

moi-même; je n’aurais jamais imaginé un tel visage. Pourtant quand la

sincérité me le présente, je ne songe pas un instant à le renier. Voici

bien l’inconnu que j’étais,--et si près de moi! Comment aussi eussé-je

deviné que des sentiments si extrêmes, si difficiles les uns aux autres,

pouvaient s’allier pour si bien faire une seule âme?

L’homme sincère n’est pas celui que l’on voit toujours élancé, toujours

prêt à répondre, toujours intime avec son cœur et avide de le livrer. Il

n’est pas si pressé, car il sait qu’il a beaucoup de besogne. Il n’est

pas l’homme du premier mouvement. Il ne tient pas son âme une fois pour

toutes, il ne l’a pas apprise par cœur. Mais il la construit à neuf pour

chaque occasion. Il doute, il attend, il s’applique; il est plein de

calculs comme un financier; il s’arrête à chaque étage de lui-même; il y

choisit ce qu’il lui faut pour former sa vérité. Ou bien comparons-le à

un fin chasseur joyeux qui dépiste ses sentiments, les suit, les force,

les ramène. Que j’aime cette prudence allègre, cette attention vive et

dure, cet enthousiasme contenu, ce regard réfléchi entre les paupières

rapprochées, et ce sourire! «Voilà donc ce que je pense!» s’écriera-t-il

à la fin.

Il est plus difficile, et plus gai, d’être sincère que d’être juste.

II

Plus dangereux aussi. On ne possède pas la sincérité comme un bien à

quoi l’on n’ait besoin de penser que parfois. Si je manque un instant à

la surveiller, elle se tourne contre moi; elle fait sentir dans toute

l’âme sa claire et pernicieuse influence. C’est pourquoi elle me séduit

si fortement: j’aime les vertus actives, tendues, celles qu’on ne peut

laisser un instant à elles-mêmes sans qu’aussitôt elles bronchent;

celles qui sont toujours prêtes à se changer aux vices qu’elles

côtoient; celles qui exercent le plus intelligent de mon courage; non

pas celles qui me conservent, mais celles qui me dépensent.

§

De la sincérité d’abord je dois craindre qu’elle ne m’ôte toute foi à

mes sentiments. Elle entre en moi comme une lumière habile à tourner

tous les obstacles; elle débrouille si bien toutes mes ombres que je

vois trop parfaitement mes pensées. Sous chacune il y a une lueur; déjà

quelqu’un en moi sait d’où elle vient et ce qu’elle veut, et la regarde,

averti: ce double mystérieux, plus instruit de moi que moi-même, on ne

le trompe pas; si profond que je sente, il m’a déjà prévenu; il n’ignore

pas où je veux en venir; il m’épie toujours d’un peu plus loin qu’où je

puis atteindre. Il ne me faut plus espérer de ces émotions lourdes qui

montaient de moi-même, inconnues, et toutes chargées d’étonnements, et

bonnes à découvrir; plus de ces sentiments bien aveugles, bien bas dans

l’âme, bien confondus avec elle, bien proches de ses assises. Il ne

m’est plus possible de souffrir à mon aise, obscurément et seul. Car

j’ai appris à m’aviser de tout. Contre l’ignorance on peut combattre;

mais comment s’empêcher de savoir? La conscience est quelque chose qui

revient toujours.--Elle se loge aux endroits les plus inattendus; elle

se perche parfois si bizarrement qu’on ne pense pas à l’apercevoir et

que tout à coup on la croit disparue: enfin je vais être vraiment

déchiré! Mais comment n’ai-je pas encore remarqué ce grain de

connaissance, cette imperceptible raillerie étouffée dans un coin de mon

esprit? Elle ne dit rien; il lui suffit de se taire, elle a raison de

moi sans bouger.

A ce premier danger de la sincérité je peux échapper par la violence. Il

ne faut pas que je tienne compte de ce savoir secret. Parce que j’y

assiste, le spectacle en est-il moins réel? L’homme sincère est toujours

un peu plus vrai qu’il ne pense. Il se voit, mais il est ce qu’il se

voit être. O division intérieure, ô scrupules interminables! Tout de

même je n’invente rien, tout de même me voici bien coupable et triste,

et ce visage brûlant de honte, comment serait-il composé?

§

Mais si j’évite ce premier danger, un autre me guette dont je me

débarrasserai moins facilement. Je l’appellerai le danger de l’intégrité

de soi.

La moralité consiste à ne pas tenir compte de certains sentiments, à ne

pas les apercevoir: elle passe, elle laisse de côté, elle sait ce qu’il

faut craindre; elle est une perspicace ignorance; elle pressent, avant

que la conscience ne les atteigne, nos mauvaises pensées et nous en

détourne. L’honnête homme est celui qui ne voit pas le mal dont il est

capable; à son insu et spontanément il gouverne de façon à ne jamais le

rencontrer en soi; il préfère même à s’avouer un désir défendu quelque

vilaine action vite enterrée. Être honnête, c’est n’avoir que des

pensées avouables; mais être sincère, c’est avoir toutes les pensées.

Il y a toutes les pensées dans une âme. Qui oserait à n’importe quel

instant confesser à l’être le plus cher, le plus proche, son âme

entière? Deux personnes vivront jusqu’à leur mort dans une union

étroite, impitoyable; cependant, certain jour, à l’une d’elles une idée

viendra qu’elle ne pourra confier à l’autre.--Car rien n’est impossible

en moi; il n’est rien à quoi je n’aie songé au moins une fois. Un homme

me disait de sa femme qu’il aimait passionnément: «J’ai souhaité sa mort

plus d’une fois, par grand espoir de retrouver cette liberté qu’elle m’a

prise, et de tout ignorer à nouveau de l’avenir.» Et encore: «Mon désir

le plus bas n’a pas épargné ce qu’au monde je respecte le plus. J’ai

mêlé parfois des pensées brûlantes et la volupté la plus affreuse à

l’image d’une femme que la parenté eût dû me rendre sacrée. J’ai tenu

son corps contre le mien, j’ai baisé son visage avec des lèvres

tremblantes, avec cet abattement mortel du plaisir. Je n’ai peut-être

pas connu une femme belle à qui j’eusse pu dire sans honte tous mes

sentiments. Cependant je ne suis pas un misérable.» Et j’ajoute: en moi

non seulement des amours, mais aussi des haines que personne ne songe à

soupçonner: haine de celui qui me fait du bien; elle jaillit, brusque,

au moment même où je le remercie; rancune secrète d’une parole trop

sincère qui m’a sauvé; besoin trop ravissant de laisser se perdre celui

que j’aime, quand un signe suffirait à l’avertir; désir de troubler sa

paix simplement parce que je le sens auprès de moi ne pas souffrir,

violents assauts d’égoïsme comme de grandes inspirations cruelles qui

tout à coup me font seul au monde, plein d’insulte et de joie; longue

méditation de petites perfidies dont il serait si amusant d’essayer la

pointe; remords de n’avoir pas profité de telle occasion de faire le

mal; calculs si bas qu’il semble que ce soit un autre qui les fasse. Et

dans mon âme il y a encore toute la famille des idées ridicules; elles

apparaissent de côté comme des marionnettes; elles se fichent en travers

des grandes pensées, comme dans le regard qui contemple un vaste

spectacle s’installe irrémédiablement le chapeau bossué d’un monsieur

qui ne s’aperçoit de rien; petits souvenirs biscornus d’un à-propos

stupide, dont on ne peut s’empêcher d’être ravi; intentions burlesques

que l’on retient désespérément au bord de l’acte; irrésistible envie de

donner une chiquenaude derrière l’oreille à quelque inconnu trop

sérieux. L’âme est pleine de parodies et de maléfices; comme les eaux

profondes, elle a ses monstres et ses bouffons. La sincérité les ramène

dans son filet avec les autres proies.

Je prétends qu’il est meilleur de les connaître que de les ignorer. Une

âme vraiment grande n’acceptera pas d’être honnête à la façon dont on

est aveugle. Je tiens pour le plus honteux des vices cette dissimulation

intérieure, cet art de s’éluder soi-même qu’on voudrait me donner pour

la première des vertus. Je hais cette peur de soi. Je ne commencerai à

valoir quelque chose qu’à partir de moi-même, que si je prends comme

matière de mon effort tout ce que je suis. Si donc la sincérité

déconcerte nos précautions morales, je ne songerai pas à lui en faire un

grief.

Mais elle peut être la source d’un désordre plus subtil et plus grave.

Toutes ces basses pensées de mon âme, tous ces mauvais génies, menus,

sournois, pareils à des remords qui se moqueraient de moi, en les

remarquant elle grossit leur importance. Elle les considère en eux-mêmes

et, par là, leur communique une sorte de consécration. Abandonnés à leur

propre mouvement, sans doute ils auraient tôt disparu; ils

s’évanouiraient tout de suite en d’autres sentiments plus profonds et

plus vastes; car leur sens naturel les mène à périr. Mais la sincérité

les protège contre leur fugitivité; elle prend chacun d’eux, lui

reconnaît une place, se fait une religion de l’accueillir et presque de

le respecter; elle l’empêche d’être étouffé par d’autres qui le

dominent, ainsi change-t-elle son essence qui était de passer en un clin

d’œil. L’âme qu’à force d’équité elle finit par former est toute égale

et immobile; le cours en est arrêté; à chaque instant elle présente tout

son détail. L’homme sincère n’ose plus toucher à ses sentiments; il

aurait honte de les réformer, de plier le moindre d’entre eux; il pense

justifier ses actes raides, aigus, à la fois gauches et cruels, en

disant: «Je suis ainsi.» Il en vient à ne plus pouvoir même souhaiter

d’être différent. Il abdique tout empire sur ce que lui propose son âme;

il obéit à tout lui-même, sans songer que peut-être le vrai lui-même

serait celui qui se maîtriserait et brusquerait ses inspirations trop

complexes. Ainsi s’écarte-t-il insensiblement de sa nature pour n’en

avoir voulu négliger aucun élément.

Nous aimons Stendhal pour son audacieuse patience à s’épuiser sans cesse

complètement. Jamais il ne rencontre un de ses sentiments sans le

connaître; il entre en lui avec scrupule; il le parcourt exactement dans

toutes ses dimensions; il en fait avec une minutie passionnée la

découverte; il consent à ses détails les plus comiques en même temps

qu’à ses bassesses; il subit tous ses calculs; il se fait avec l’un

mesquin et tatillon, comme avec un autre tout à l’heure il s’était fait

magnanime. Jamais il n’esquive rien de lui-même.--Pourtant je ne puis

l’aimer sans gêne, quelque chose en lui retient mon élan; il m’apparaît

déformé par l’exercice même de cette sincérité que j’admire en lui. Je

le vois peu à peu saisi par l’isolement; peu à peu il perd communication

avec les événements; il est si préoccupé de ne rien omettre de ce qu’ils

lui font ressentir, qu’il omet d’y participer; il ne prend d’eux que le

psychologique; ils deviennent pour lui des prétextes abstraits et

indifférents; il ne leur demande que de déclencher son âme. Il n’est pas

embauché par eux, il ne travaille pas à leur besogne; il ne connaît pas

cette aise profonde de s’employer, cet oubli merveilleux que l’on goûte

à être quelqu’un par quoi quelque chose de bien matériel et de bien bête

est accompli. Vie stérile, et de plus en plus triste à mesure qu’elle

s’avance! Et quels événements après tout finit-il par mériter?

Conversations de salon, amitiés légères (il juge ses amis!), spectacles,

intrigues d’un soir. De l’amour, où il excelle, il ignore la fidélité,

qui est une chose dure, pesante, interminable, mais réelle comme le

travail des champs. Quelles aventures dans ce monde où le voici réduit?

Il ne lui en arrive plus que dans ses romans.--Pauvre grande âme

maladroite! Elle est exclue de partout. On s’est passé d’elle. Plus rien

ne lui est demandé. Elle est frappée du grand malheur d’être inutile.

Elle était trop attentive, elle hésitait trop au moindre

sacrifice!--Stendhal s’est attaché comme un confident à sa propre

personne; il ne peut plus entrer nulle part avec celui-là qui le suit.

Rien n’est plus terrible que sa mort brusque, sur un trottoir de Paris,

au seuil de la vieillesse dont il s’était rendu incapable.

* * * * *

Mais, moi, je n’estime rien au-dessus de vivre, et ce dont d’abord je ne

veux rien laisser échapper, c’est de vivre. Le véritable honnête homme

est celui qui sait employer son âme comme il faut aux événements; il

n’ignore rien de ce qu’elle contient, mais il n’a pas perdu sur elle son

autorité légitime, et il fait d’elle ce qu’il veut.--Il la connaît

jusque dans ses plus secrètes malignités, il n’a pas de lui-même cette

haute opinion si ridicule que l’on voit à tant de gens, il sent les

poussées de l’esprit bas, il regarde hardiment sa méchanceté et sa

laideur, il leur cède parfois et il en a remords. Mais il ne les admire

pas; il a d’autres soucis que de les protéger; il passe outre. Il

accueille les événements qui lui sont donnés et il travaille à les subir

avec justesse. Comme un bon ouvrier met de l’ingéniosité à suivre le

plan qu’on lui trace et, si l’usage de tel outil subtil et dangereux

dont il eût bien aimé se servir n’est pas demandé, il y renonce et

s’arrange pour montrer tout de même son intelligence et son invention,

ainsi l’honnête homme rejette sans regret tous les sentiments que les

circonstances ne font pas opportuns et trouve moyen d’engager dans

l’affaire tout de même le meilleur de son âme. Il a soin de maintenir

ses émotions secondaires à leur place et dans leur proportion; il

accepte que soient brisées quelques velléités étranges et fragiles,

qu’il eût peut-être pu abriter en lui. Car il songe avant tout à former

scrupuleusement sa souffrance à l’image de son malheur, et de telle

façon qu’elle ne le déborde ni ne lui manque. Il préfère à garder son

cœur intact et sans un vide, cet exquis mouvement plaintif qui déjà

l’emporte et l’incline. Au lieu de s’amuser à son foisonnement, il

cherche à le pencher exactement, à lui donner de la pertinence, une

disposition bien sensible. Il veut répondre au coup qui le frappe par un

cri pur, juste et surpris. Ses sentiments ne perdent pas leur tendance;

ils ne cessent pas de vouloir en venir à leurs fins; ils méditent

toujours des actes; du moins ils se joignent pour faire un élan uni, un

seul désir. Ainsi l’honnête homme demeure tout occupé à vivre, en

échange perpétuel et dans une conversation liée avec les événements. On

a besoin de lui, et il ne fera pas défaut.

Janvier 1912.

DE LA FOI

A Paul Claudel

I

ÉLOGE DE LA FOI

Le doute passe communément pour une marque de pénétration; il témoigne,

croit-on, d’une intelligence plus forte, plus agile, mieux portante que

la foi.--Au contraire je prétends qu’il est une idée mal attachée à

l’esprit; et les tiges sont malades auxquelles les feuilles ne tiennent

pas solidement. Le doute est l’incapacité de nourrir ce que l’on pense.

Un événement arrive quelque part où je ne suis pas; on me le raconte;

j’en forme en moi l’idée, je me le représente; si je ne le crois pas,

c’est que je ne trouve pas en moi assez de réalité pour égaler la

sienne, c’est que je suis plus pauvre, plus pâle, plus problématique que

lui. Il se passe en moi quelque chose que je ne parviens pas à

atteindre; je n’ai pas la ressource qu’il y faudrait. L’événement

recommence en moi; et j’en suis le spectateur impuissant et endormi; je

manque de courage pour l’animer une seconde fois.

L’homme qui sort, un matin, devant sa porte et qui, regardant le monde,

se dit: «Peut-être que ces choses que je vois ne sont pas»--que peut-il

vouloir signifier par là, sinon: «Dans mon esprit trop décoloré toute

cette gloire, en se reflétant, n’arrive pas à plus de vivacité que n’en

ont les images des songes. Elle n’y revit que sous forme d’idées,

c’est-à-dire faible et incertaine comme moi-même.» Il ne peut pas

empêcher qu’il soit le moins fort. Du monde et de lui, c’est le monde

qui a raison, parce que c’est le monde qui dépense le plus.--Lui, il est

pareil à ces malades dont l’infirmité est de ne pouvoir pas s’en tenir à

ce qu’on leur demande, à la question que l’on traite; ils cèdent, ils

s’en vont de côté, ils dérivent tout de suite, ne parvenant pas à

soutenir le tête-à-tête et la fixité. Le doute, c’est le refus de

regarder en face, c’est le clin d’yeux de l’homme qui s’abrite avec son

bras d’un éclat trop vif, c’est la digression et le détour.

Celui qui croit vaut mieux, pèse davantage, contient plus d’être que

celui qui doute. S’il se trompe, tant pis! C’est de la force gaspillée;

du moins c’est de la force. «Il n’est rien que je ne sois capable de

croire», dit un personnage de Kipling. Il ne s’accomplira pas dans le

coin le plus caché du monde d’acte impossible qui ne trouve en moi de

quoi devenir véritable; il ne s’élèvera point de miracle qui ne puisse

compter sur ma foi; il ne montera point sur l’horizon de journée qui

soit trop nouvelle, trop étonnante pour mes forces. Mes forces, c’est

justement cette préparation de tout moi-même à l’invraisemblable qui me

les rend sensibles; c’est à cette attente que je les mesure. Je suis

comme le chasseur aux aguets, qui, plié sur ses jambes, comprend soudain

toute sa vigueur à l’image des périls qu’il se sent prêt à dominer.

Je suis de ceux qu’on trompe facilement; je reçois toute parole telle

qu’elle m’est donnée et je suis dupe plus souvent qu’il ne faudrait pour

ma gloire. Mais pourquoi dissimuler que je prends plaisir à ce ridicule?

Il m’est une preuve--et d’autant plus sûre qu’elle est plus ennemie de

mon orgueil--de l’élan intérieur et de l’entrain de mon âme. Ah!

joyeusement j’accepte qu’on se raille de moi, pourvu que je sois certain

de ne me sentir jamais, en face d’aucun prodige, défaillant, pourvu que

je puisse défier le monde d’inventer jamais de quoi me faire hésiter, et

détourner la vue, et rire avec cette sotte gêne de l’ironie!

L’âme croyante, c’est l’âme bien portante.

§

A l’éloge de la foi il faut encore ajouter qu’elle est plus difficile

que le doute.

Celui qui doute n’a rien à faire, n’a pas à bouger; son doute n’est pas

quelque chose qu’il ait besoin de poursuivre, d’atteindre et de

conquérir; il est la première forme que prend sa pensée, la plus proche,

la plus paresseuse.--Et de même il n’a rien à craindre; il ne s’expose

pas; tous ses biens sont à portée de sa main; d’un seul geste, en cas de

danger, il les ramasserait contre lui et se trouverait léger et prompt.

Mais croire est une tout autre besogne.--La foi est un mouvement de

l’âme, une sortie qu’elle fait hors de ses murs. On ne croit pas de pied

ferme; on ne reçoit pas la croyance, il faut aller la chercher. Sans

doute, il arrive un moment où elle devient aisée, et première, et simple

comme le vivre, comme la santé; elle est alors une inspiration immédiate

et l’acte même de notre cœur. Mais nous savons de quel prix se font

payer de pareilles facilités, par quel labeur ingrat il faut les

mériter! Les eaux vives de la foi sont au bout d’une interminable et

morne route; il y a une immense aridité intérieure à franchir avant

qu’elles ne jaillissent. Rien de plus désolant que ces régions de l’âme

qu’il faut traverser sans désir. Pour un homme courageux voilà le plus

étrange obstacle, celui qui peut tenter le plus son besoin de se

surpasser: non pas des objections à combattre, mais l’absence de toute

pente, l’indifférence des chemins, le carrefour perpétuel; aucune raison

d’aller plus loin; et même toute raison de rester où l’on est, car après

tout on y est bien; on y trouve un certain contentement pratique que

l’ignorance du mieux fait paraître agréable. Croire est au-delà de ces

satisfactions et de ces sécheresses, et l’on ne parvient à l’abondance,

à la générosité de la foi, à l’enfantine aisance qui fait dire oui à

tous les miracles que par une étude patiente et désespérée: soins

minuscules et de tous les instants, exercices à vide comme ceux que l’on

fait pour fortifier son corps et qui sont si bêtes qu’on brûle sans

cesse de les abandonner; imitations de sentiments qu’on n’a pas; et

cette façon de se cramponner, dans ce terrain si vacant, aux moindres

positions que--fût-ce par hasard--on y conquiert. C’est ainsi qu’il faut

peiner pour obtenir l’allégresse et la vivacité de l’âme... Tels sont

les travaux de la foi.

Et celui qui croit enfin, après tant d’efforts, le voici aux prises avec

des difficultés d’une autre sorte. Car il s’engage de toutes parts; il

est pareil à un propriétaire qui a des domaines dans tous les pays, et,

s’il gèle ici, là-bas il fait trop chaud. Dans une conversation le

croyant est à découvert de tous côtés; il risque sans cesse d’être

atteint, il tremble à toute parole imprévue; par les mots qui leur

paraissent le plus innocents, ses amis peuvent le blesser. Il y a une

gravité de tout ce qui se dit autour de lui qu’il est seul à comprendre

et dont il est seul à souffrir.

Enfin il cesse de pouvoir agir facilement et sans arrière-pensée.--Le

sceptique n’a pas besoin de méditer ses actes, car il ne cherche à leur

communiquer aucune ressemblance; ils sont toujours justes pourvu qu’ils

émanent de lui; ils expriment assez en l’exprimant; ils conservent

partout leur à-propos, puisqu’il suffit que leur auteur soit là pour

qu’ils aient un sens.--Mais au croyant sa croyance--quelle qu’elle soit,

et même profane--impose des obligations; elle veut imprégner ses actes,

se manifester en eux. Le voici qui renonce à leur ingénuité et au

plaisir d’être lui-même. Le voici, sous les yeux de tous, se tournant,

se tordant avec gaucherie vers une autre effigie que la sienne. Il

n’agit plus sans se référer à son modèle, sans une disgracieuse

imitation. Il est quelqu’un qui ne fait plus ce qu’il veut.

C’est pourquoi croire me paraît plus beau que douter. Tant de ridicules,

tant de peines, tant de dangers! Comment se les épargner pourrait-il

valoir mieux que les entreprendre? Comment ne seraient-ils pas le signe

d’un sentiment plus essentiel, plus véritable et plus humain que son

contraire? Il n’y a de bon que ce qui donne beaucoup d’ennuis, il n’y a

de profond que ce qui est pareil au travail, il n’y a de glorieux après

tout que ce qui est très difficile.

§

Cet éloge de la croyance devrait me conduire directement à une

profession de foi religieuse. Mais le malade sait que la santé est

bonne; pourtant il n’a pas le courage de faire les mille petits efforts

absurdes qui l’y achemineraient. Il a l’esprit tout convaincu, mais le

désir n’y est pas. Il s’est attaché à sa chaise longue et à ce coin de

paysage que découpe la fenêtre. Il n’a pas envie de bouger, il

regarde... De même les raisons de croire que je découvrirai en moi, si

décisives soient-elles, peut-être resteront sans force contre mon

inertie et contre de certains contentements trop proches et trop

sensibles pour que l’idée me puisse venir de les quitter.

II

DES «RAISONS DE CROIRE»

Non pas celles que proposait Pascal et qu’il voulait universelles,

propres à convaincre toute intelligence. Sous ce titre, je ne prétends

décrire que les mouvements tout personnels de ma pensée: elle travaille

dans un certain sens, elle est traversée par des trains de réflexions.

Je ne veux ici que répéter à haute voix, pour me les rendre plus

claires, les méditations dont elle a pris la coutume.

Je distinguerai les raisons qui m’inspirent la simple croyance au monde

invisible et surnaturel et celles qui me poussent plus précisément vers

le catholicisme.

§

De la réalité surnaturelle.

J’ai besoin de m’expliquer le monde; je ne peux pas rester ainsi devant

lui sans m’interroger sur son compte. Je ne peux pas le laisser comme je

le trouve. Comme d’autres d’abord ont envie de s’y élancer et d’y

chercher leur joie, moi, d’abord, bêtement, il faut que je le comprenne.

Non pas privilège, mais dure obligation! Et combien je jalouse parfois

ceux que le seul amour guide parmi les choses! J’ai l’esprit par

certains côtés étroit et borné; je fais des questions partout; j’ai de

ces exigences un peu grosses que les gens bien appris éludent par un

sourire. Je veux qu’on me réponde. Je vous tiendrai entre deux portes

jusqu’à ce que tout soit su et bien établi. Par là je suis pareil au

savant qui réclame à tous ceux qu’il rencontre leurs papiers.

* * * * *

Mais où je diffère de lui, c’est quand viennent les explications. Car,

de celles qu’il accepte, je ne peux pas me satisfaire. La façon dont la

science rend compte du monde n’apaise pas mon interrogation, ne termine

rien pour moi.

Toute explication scientifique a pour essence d’être insuffisante. Je ne

dis pas que cela lui arrive par accident, que c’est en elle un défaut,

un insuccès. Mais elle se propose formellement de ne pas suffire. Elle

cesserait d’être elle-même, si elle contentait l’esprit.--En effet, non

seulement elle rend raison d’un fait, mais encore il faut que d’elle on

rende raison. Elle n’est scientifique que si elle a besoin à son tour

d’une explication; il faut que le problème qu’elle éteint, renaisse à

propos d’elle. Le savant explique par les causes; et il définit la

cause: «ce qui ressemble à l’effet, ce qui est de même nature, donc ce

qui se comporte de la même façon»; la cause a les mêmes besoins, les

mêmes infirmités que l’effet; elle est un effet à son tour; il lui faut,

pour ne pas tomber, l’appui d’une reprise, d’un nouveau départ de

l’esprit; et le savant ne l’accepte qu’à cette condition qu’elle soit

chancelante et incapable de se soutenir seule.

En somme l’explication scientifique--c’est un reproche qu’on lui a

souvent adressé--au lieu de répondre à la difficulté en se plaçant en

face d’elle et en lui faisant équilibre, tâche de l’entraîner, de

l’éconduire. Elle ne répond pas, à proprement parler, au problème, mais

elle s’approche tout contre lui et se présente comme une marche plus

basse où il ne peut manquer de descendre; elle le fait basculer et

glisser; au lieu de l’assumer, elle met son poids à profit pour le

déplacer et le déporter. Car, sitôt qu’elle l’a reçu et lorsque déjà la

voici qui plie, une plus faible qu’elle vient se ranger à son côté et la

débarrasse de son faix, qu’elle va déposer un peu plus loin. C’est ainsi

que la science prétend expliquer le monde: elle en ôte les difficultés

comme, avec des fils métalliques dont la vertu est de ne pas résister

devant elle, on décharge un corps de son électricité.

L’explication qu’elle propose est claire justement en ceci qu’elle est

insuffisante. Car, après que l’esprit l’a adoptée, les mêmes questions

qu’auparavant lui restent permises; il est libre; il peut recommencer;

et même il faut qu’il recommence; il retrouve son agilité d’examen, son

adresse, son ingéniosité; et même on lui demande de les exercer à

nouveau. On a besoin de lui encore une fois; donc il n’est pas pris:

voilà en quoi l’explication lui paraît claire.

Avec la clarté le savant pense tenir la vérité, parce qu’avec elle il

tient les moyens de poursuivre encore la vérité; il s’imagine que son

explication est satisfaisante parce qu’elle lui laisse toute faculté de

parvenir à la satisfaction. Il y a là une confusion de sentiments: il

prend pour le contentement de son interrogation le plaisir qu’il éprouve

à constater qu’aucune interrogation ne lui est interdite; il confond la

joie de la liberté avec celle que donne la vérité. L’activité de son

intelligence, qui n’est possible que parce qu’elle ne touche pas encore

son objet, lui fait croire qu’elle vient de l’atteindre.

Pour se sentir en présence du vrai, il a besoin de se voir respecté par

sa découverte et qu’elle ne fasse pas mine de lui saisir les mains pour

les attacher; il a besoin qu’elle soit humble devant son esprit. Mais,

quand on découvre le vrai, c’est au contraire l’esprit qui tout à coup

se fait humble; c’est lui qui se trouve dépouillé, et sans prestige, et

sans ailes. Car n’est-il pas naturel qu’au moment où il la rencontre il

perde tous les moyens de poursuivre davantage la vérité? Au moment que

son inquiétude est contente, il cesse d’être content de lui; il obéit;

il se rend prisonnier; toutes ses questions se replient, ayant touché ce

qui les termine.

Pour ma part, je ne me reconnais en contact avec le vrai que lorsque mon

esprit entre dans cet état de captivité et comme d’affliction; pour

qu’une explication ait du pouvoir sur moi, il faut que je n’en aie plus

aucun contre elle. Aussi n’ai-je que faire de celles de la science;

elles sont trop déférentes pour mon génie. Après qu’à chaque phénomène

j’ai joint cette petite cause qui lui est dévolue, rien encore ne me

paraît changé; elle est si proche de lui, elle se tient si modestement

dans son ombre que je n’arrive pas à l’en distinguer. Ah! certes, je ne

me plaindrai pas d’être malmené; toutes ces explications sont si peu

entreprenantes que je ne les vois même pas et qu’à leur place je

continue de n’apercevoir que ces mêmes questions qu’elles avaient

soi-disant pour mission d’éteindre.

* * * * *

Non seulement la science ne m’explique pas le monde, mais même elle y

découvre de l’inexplicable qui n’y est pas, elle le rend effrayant et

plein de mystères absurdes.

En effet, elle est l’interrogation indéfinie; partout, à la place de ce

qui est, elle installe ce que l’on peut se demander; comme un étrange

levain, elle introduit dans la pâte des choses des problèmes. «Il y aura

toujours quelque chose à connaître», disent les savants. Ils veulent

dire: «L’esprit sera toujours capable d’interrogation. Le monde pourra

toujours être questionné.» Mais si la question est postérieure à la

connaissance? Si déjà on n’a plus besoin d’elle? Si la seule activité

intérieure la déclenche?

La science est le mouvement même de l’esprit dans sa pureté et qui ne

tient pas compte de la résistance des choses; elle entre au monde tout

droit et le traverse; elle va raide, fine et tranchante comme une

méthode; elle _continue_: voilà, en un mot, tout son vice. Il lui manque

cette sorte de grossièreté qu’il faut pour sentir quand on touche le

réel, comme un matelot ne s’en remet qu’à ses mains serrées sur la

chaîne de savoir quand l’ancre est prise au fond. La science dépasse

l’objet, elle le divise indéfiniment, elle nous mène, au-delà de sa

réalité, jusqu’à ses éléments imaginaires; par elle il prend un détail

qui le rend méconnaissable; elle précise tout jusqu’au fantastique; elle

démembre tout à force de rectitude et de persévérance.

C’est pourquoi, partout où elle passe, le monde devient si inquiétant.

Il semble que chaque objet soit comme soulevé de sa place et qu’il

diffère de soi; il désapprend sa situation, s’écarte de lui-même et,

avec un morne effroi, se contemple comme s’il voyait un inconnu. On a

raison de dire que la science aboutit à une ignorance; mais c’est à une

ignorance fabriquée. Voici qu’en face de ce que nous connaissions

pourtant si bien, nous entrons en stupidité. Les visages les plus

familiers, ceux dont notre habitude était telle que nous ne pensions pas

à nous poser de questions à leur sujet, soudain la science nous les rend

étrangers par quelque doute saugrenu qu’elle nous force à éclaircir.

Elle ne se contente pas de défigurer les choses; elle construit encore

de toutes pièces des fantômes, des épouvantails. L’esprit ne s’arrête

pas, avons-nous dit: la science en conclut que le monde ne s’arrête

nulle part; ainsi invente-t-elle l’infini. Elle l’introduit aussitôt

partout; elle multiplie les étoiles au-delà de toute imagination, creuse

des abîmes absurdes entre les astres, établit de l’un à l’autre des

distances si énormes qu’elles n’ont plus aucune signification. En même

temps elle découvre un nouvel univers dans un grain de pollen. Le vide,

à nos côtés, s’ouvre, s’enfle et moutonne. Notre royaume n’a plus de

frontières; des immensités béantes nous regardent de toutes parts: «Le

silence éternel de ces espaces infinis m’effraye.» C’est la géométrie

qui inspire à Pascal sa terreur, qui dresse autour de lui tant de

spectres, tant de monstres inertes et qui le conduit à s’apercevoir

lui-même comme un atome entre des gouffres.

* * * * *

Mais le monde n’est pas si malin que nous. C’est un rustique. Son

office, c’est d’exister. Or l’existence n’est pas chose très délicate.

Pour être, il ne faut pas se montrer trop difficile; il faut passer sur

bien des détails; on est malgré tout, et sans attendre les mille petites

solutions que l’esprit croit indispensables. L’être est dans un autre

plan que la pensée; tout s’y fait plus simplement; la solidité y

remplace l’exactitude.

Si la science rend le monde étrange et effrayant, c’est parce qu’elle

lui pose trop de questions, parce qu’elle veut trop en savoir sur son

compte. Devant ces exigences si nombreuses, si déliées, si adroites, il

s’affole; il n’avait pas pensé qu’on pût lui demander tant de choses;

et, comme un témoin timide, il répond à tort et à travers. Il ne s’est

pas civilisé avec nous; il en est encore à l’âge de pierre; nos

instruments trop raffinés le harcèlent par trop de côtés à la fois; il

ne comprend pas ce que nous lui voulons et, pour se débarrasser de nous,

il nous distribue précipitamment des renseignements contradictoires.

Il eût dit la vérité, si on ne l’eût interrogé qu’une fois.

* * * * *

Donc la véritable explication du monde est celle qui ne m’apporte qu’une

réponse, celle qui reste entière et rude comme le monde lui-même: c’est

l’explication mystique. Elle ne cherche pas à être claire au sens de

_justifiable_. Elle est pleine de difficultés; mais c’est parce qu’au

lieu de s’en débarrasser en les rejetant plus loin, en en différant à

l’infini le dénouement, elle les prend sur soi et les soutient; elle

leur prête sa force; elle les apaise en les nourrissant. Tandis que la

science _continue_, elle, au contraire, _termine_. Tandis que la science

prolonge les problèmes, les irrite, rend leur question plus affilée

encore, elle, au contraire, les éteint en les absorbant.

Il faut bien comprendre quelle est la nature de l’explication mystique.

Les énigmes du monde sont des lacunes: elle vient les combler. Hardiment

elle ajoute à la nature tout ce qui lui manque. Au lieu de tâcher, comme

la science, à recoudre tant bien que mal ses lambeaux, elle fait

descendre entre eux le surnaturel. Le monde n’est qu’une devinette aussi

longtemps que, pour l’expliquer, on ne veut se servir que de lui-même.

L’embarras qu’il donne, aussi longtemps que, pour s’en défaire, on

cherche à le réduire, on n’aboutit à rien. On ne le supprime que si l’on

se décide à l’augmenter. Il faut prendre plus de choses qu’on n’en avait

d’abord. Il faut se détourner du détail, sortir résolument du monde et

accueillir tout ce qui se rencontre autour de lui de nouveau, de

merveilleux, d’injustifiable. Nous voilà bien naïfs, semble-t-il,

d’aller chercher des mystères. Avons-nous besoin d’en inventer? Ceux du

monde sensible ne suffisent-ils pas? Mais de notre témérité ou de notre

maladresse nous ne tardons pas à toucher la récompense; tout à coup nous

abordons à la satisfaction, à la tranquillité: entre nos mains, la

réalité, soudain, se trouve entière et suffisante; l’explication

mystique, enfin, reforme le tout; l’univers, par elle, atteint son

achèvement et son comble. Nous voyons tout et ainsi il n’y a plus besoin

de nous interroger. Toutes les places sont occupées, tous les rôles sont

tenus, les esprits invisibles sont à leur poste au-dessus de nous, comme

nous sommes au nôtre ici-bas. Et, comme un navire, complètement gréé,

sort du bassin et glisse vers nous avec une lente facilité, voici de

même s’avancer tout seul, plein d’évidence, le grand œuvre de Dieu avec

les hommes sur le pont qui font ceci ou cela, comme des passagers après

le départ, avec les démons accrochés aux flancs comme des monstres

marins, avec les anges dans la mâture comme des matelots.

Peu à peu, mais invinciblement, le monde visible, parce qu’il faut que

je le comprenne, me conduit et m’initie à l’invisible.

§

Mais qu’elle vînt à me manquer, je pourrais me passer de cette

introduction. Le surnaturel, je ne le trouve pas seulement au bout de

mes raisonnements et comme leur conclusion; mais je le vois, il est

évident pour moi; mon regard peu à peu s’est acclimaté à son obscure

lumière; je suis des yeux ses événements secrets.

Eh! quoi, parce qu’il fait très clair ici-bas et que le monde est à peu

près complètement exploré, vais-je me rendre aveugle à tout ce qu’on ne

voit pas, à tout ce qu’on ne verra jamais? Il est des gens qui ne

perçoivent que par leurs sens. Ils vont et viennent, enfermés dans cette

petite cage de leurs sensations; ils ne comprennent pas où ils sont; les

merveilles où ils baignent ne les touchent pas. Leur esprit est scellé

comme par une malédiction. Ils se lèvent, et ne savent pas ce que c’est

que le matin; ils sortent, et ne savent pas ce que c’est que l’univers;

ils n’entendent pas voler tout près d’eux et se croiser en l’air les

innombrables prodiges.

C’est qu’ils ne comprennent pas, comme il faut, le témoignage de leur

imagination. L’imagination est le sens du surnaturel, elle nous met en

contact avec lui. Je ne dis pas qu’elle l’invente: elle le connaît; elle

perçoit ses rayons, comme certaines photographies révèlent l’invisible.

Je veux croire mon imagination avec la même confiance que mes yeux.

Pourquoi aurions-nous des sens inutiles? La réalité serait-elle plus

pauvre que les moyens qui nous sont donnés de l’apprendre? Toutes les

idées qui me viennent, toutes les images qui se peignent en moi, si

étranges, si fantastiques soient-elles, je les veux prendre pour des

informations; parce que je ne peux pas toucher avec mes sens l’objet qui

me les envoie, dois-je les croire mensongères?

C’est par l’imagination que je m’avance vraiment dans la profondeur des

choses. Les événements ni les êtres ne sont rien, réduits à ce que mes

sens et ma raison en découvrent. Si je n’admettais que leur

renseignement, je vivrais au milieu de découpures et de fantômes. Rien

ne se passe dans un seul plan. Tout le fort de l’événement est en

arrière, hors d’atteinte des sens; seul un effort de l’âme peut nous y

porter, une création, une invention. Même dans la pratique, pour n’être

pas trompés, nous sommes obligés de tenir pour vraies nos conjectures;

il arrive souvent malheur à qui manque d’imagination. Comme ces dieux

païens qu’on ne pouvait méconnaître sans encourir leur colère, les

événements se vengent sur nous de notre paresse à les approfondir; ce

qu’en eux nous avons refusé de voir subsiste, et se développe, et

produit mille conséquences, qui peu à peu pénètrent dans notre vie

matérielle: tout à coup nous nous trouvons en face d’une menace ou d’une

impossibilité tangibles, dont nous ne pouvons découvrir l’origine, parce

qu’elle est purement mystique. Inversement il y a pour ceux qui se

confient à leur imagination des récompenses sensibles: tout événement

arrive _réellement_ pour chacun de nous avec la profondeur qu’il a été

capable de lui supposer. L’âme que le prince Muichkine de Dostoïevsky a

prêtée aux êtres qui l’entourent, ils viennent ensuite lui témoigner

qu’ils en sont bien _réellement_ doués; poussés par une sorte de

reconnaissance mystérieuse, tout à coup, après longtemps, ils lui

apportent une parole, un geste obscur et timide, péniblement formé, par

lequel ils avouent enfin ce secret en eux qu’il avait tout de suite

pénétré.

* * * * *

Je croirai donc mon imagination; j’accepterai tout ce qu’elle verra.

* * * * *

D’abord, elle me fait voir l’immortalité de mon âme; elle m’en donne non

pas les preuves, mais la sensation. Entre toutes les choses qu’on ne

peut pas dire, voici la plus nette, la plus précise, la plus aiguë. Il

est certaines journées, certaines températures par lesquelles

brusquement je me trouve transporté, le long de moi-même, vers mon

formidable avenir. Je dure soudain de toute ma durée à la fois. Dépaysé

jusqu’au cœur, pris par l’indifférence à tout ce qui m’environne comme

par une passion, immobile, sans forces, étranger, je ne suis plus

seulement ici. Au milieu de ce monde bleu et ouvert, je me sens tout à

coup, sans avertissement, sans bruit, rejoint à mon éternité. Non pas

dissolution, ni mélange; mais un prolongement sournois et délicieux; je

cesse d’avoir une fin; comme l’eau derrière l’écluse atteint en silence

le niveau du canal qui la continue, de même, porté par un invisible

mouvement, me voici à la hauteur de ma vie immortelle. Je n’ai plus

besoin de courage: je reçois nouvelle de celui que je ne suis pas

encore; il me salue et la paix est avec moi.

Preuve dont on peut rire, mais qu’on ne réfutera pas.

* * * * *

Dieu aussi m’est révélé directement; il tombe sous le sens de

l’imagination; pour le voir, je n’ai besoin que de m’abandonner un peu à

ma fantaisie. Je l’atteins dans son activité, je le surprends tout

proche, occupé à des besognes qui me concernent.

Et comment peut-on faire pour ne pas voir Dieu?--Un événement, à

l’instant qu’il commence, on le sent hésiter légèrement; son issue est

encore ambiguë; et, tout à coup, il se met à pencher fortement d’un

côté, comme un navire qui sombre; et dès ce moment, ainsi qu’on voit

l’eau se glisser en mille ruisseaux dans la coque pour en achever le

naufrage, de même toutes les petites circonstances quotidiennes prennent

le sens de l’événement, l’aggravent, tombent avec lui, l’entraînent vers

son accomplissement. Ah! qu’il faut manquer d’inspiration pour croire au

gouvernement de la causalité et pour ne pas comprendre que tout se fait

par des «volontés particulières»! A chaque instant ma vie reçoit sa

figure d’une puissance cachée; quelqu’un la modèle avec un profond

caprice; quelqu’un qui réfléchit, préfère, regrette, invente, un esprit

attentif et distrait, plein de projets immenses et en même temps d’une

amoureuse minutie. C’est en ce sens qu’on peut dire que Dieu est

manifeste dans ses œuvres.

Sans doute, j’ai le sentiment d’être pour quelque chose dans la

formation de ma destinée et dans cette soudaine pente imposée à

l’événement. Ce n’est pas une pure illusion. Je choisis sans doute; mais

d’une façon rudimentaire; je ne fais qu’ébaucher le choix; je choisis en

homme, c’est-à-dire dans la fièvre et dans l’ignorance; je considère

hâtivement les diverses alternatives, je m’empare de quelques motifs, je

les serre contre moi, je veux qu’ils soient décisifs; et voilà ma

résolution prise. Cependant elle croît et s’épanouit: elle prend un sens

que je ne soupçonnais pas; j’ai l’air d’avoir prévu mille conséquences

que je n’avais nullement distinguées; enfin, il arrive que j’ai bien

mieux ou bien plus mal agi que je ne voulais. Avec quelques mots têtus

que je me suis répétés vingt fois pour brusquer une incertitude dont je

ne pouvais sortir que par l’arbitraire, je me trouve avoir fait une des

actions les plus importantes de ma vie. Quelqu’un a reçu mon obscure

décision, l’a mûrie, l’a développée, l’a changée enfin en elle-même;

comme un riche qui accepte sans sourire le dérisoire présent d’un

misérable, quelqu’un fait fructifier entre mes mains mes ingrates et

courtes entreprises. Ainsi, si nous savons regarder à la fois avec

imagination et avec humilité, Dieu nous apparaît travaillant avec nous,

façonnant avec nous notre vie, comme un ouvrier ancien et sage reprend

la besogne de l’apprenti et l’achève doucement sous ses yeux. Je vois

une Providence,--non pas simplement au sens d’une direction générale des

événements, mais comme une «création continuée», comme une invention

particulière et de tous les instants, comme l’appuiement exquis de

l’artisan sur son ouvrage qu’il ne se décide pas à abandonner.

De la sincérité envers soi-même · 第 1 / 3 段