auteur, les autres, parce que les choses sont d’une certaine façon et
qu’il faut bien que ce soit dit. Les premières sont les doctrines
philosophiques: l’auteur ne cesse pas d’y être présent; on dirait
qu’elles ne se soutiennent que par lui; on le voit au milieu de son
système comme l’araignée au centre de sa toile; on voit chacune de ses
affirmations sortir de son esprit; on distingue la faculté qui l’a
produite et à laquelle elle reste attachée comme à sa tige. La force
d’une philosophie, c’est le génie de celui qui l’a conçue; son évidence,
c’est l’avancement et la décision de sa pensée. On dit qu’elle a de
l’autorité. Si nous consentons à ce qu’elle nous convainque, c’est par
égard pour la puissance et la ressource intellectuelles dont elle
témoigne; si nous y croyons, c’est au fond par admiration. Elle se
présente à nous à la façon des inventions mécaniques; le nom de
l’inventeur est écrit dessus et lui-même se tient à côté de l’appareil,
prêt à en recommencer pour qui voudra la démonstration. Comme une
invention mécanique, elle est une conquête sur l’inconnu. Et nous devons
l’adopter parce qu’elle marque un triomphe de l’homme et par solidarité
avec notre espèce.
Mais le dogme du péché originel! Cela me saisit tout à coup comme les
larmes; cela est vrai, je n’y puis rien faire; je suis pareil à ce que
j’écoute; j’avais besoin de cela, je suis cela. Je me reconnais soudain.
Une profonde violation de mon secret le plus intérieur. Je suis trahi.
Il ne s’agit plus d’une opinion que je puisse accepter ou rejeter,
défendre ou combattre. On ne me demande plus la conviction délibérée de
mon intelligence, mais l’adhésion obscure, compacte, de mon cœur et de
mes entrailles. Je marche, je pense, je souffre: et le péché originel
est sur moi, et je le porte en moi. Mon corps, mon âme, l’enroulement de
mes sentiments, les circonvolutions de mon cerveau, la machine entière
de l’être que je suis: voilà quelles sont ses preuves. La profondeur
d’un tel dogme, comme de tout dogme catholique, c’est la profondeur où
il descend en moi, c’est sa confusion avec la masse de moi-même. Vous
pouvez le nier avec des mots, avec des rires: mais le soir, au moment de
se coucher, l’homme fatigué regarde sa journée et il voit un manque en
toutes ses actions, un vide entre ce qu’il a fait et ce qu’il avait
résolu de faire. Il n’a pas épargné sa peine; jusqu’à la nuit il a donné
le même effort, et chaque minute lui semblait emplie à en déborder de sa
besogne. Pourtant il a maintenant la sensation d’une sorte d’échec--et
qu’il ne pouvait rien faire pour éviter. Nous avons beau nous appliquer:
il y a un léger et fidèle malheur sur toutes nos entreprises, nous ne
rattrapons pas tout à fait ce sur quoi nos yeux sont fixés, il vient
toujours un mystérieux moment où l’idée que nous suivons se dégage,
s’échappe; et quand nous avons fini notre ouvrage, elle nous raille d’un
peu plus loin et nous n’avons entre les mains que son image
blessée.--Nous sommes ici-bas comme des gens qui tâchent de retrouver un
nom très ancien et perdu. Tous nos mouvements sont pareils à ces vagues
pénibles de la mémoire qui viennent frapper l’oubli comme un mur. Et
même lorsqu’il cède un peu, lorsque nous entrevoyons un peu ce qu’il
cachait, lorsque enfin les consonnes du mot, sous tant d’insistance,
commencent à réapparaître, même alors il reste quelque chose qui ne se
laisse pas ressaisir: ce n’est jamais tout à fait ça. L’arbre qui
pousse, c’est qu’il se rappelle; il remonte du plus profond de lui-même
vers sa forme antique, il va l’atteindre. Mais non! ce n’est point là
ces éclatantes fleurs qu’il rêvait; elles tombent; et, de nouveau il
reprend avec une morne obstination son même rêve, sa même obscure
recherche. Et moi, moi, toute proche, toute intérieure, à peine distante
de ce que je suis et pourtant jusqu’à ma mort inaccessible, je vois, je
touche mon âme, l’âme d’où je suis déchu et que je ne sais que
confusément imiter. Tous nos sentiments ne sont que l’image d’eux-mêmes,
ils viennent comme des flammes lécher, sans pouvoir s’y tenir, leur
propre vérité; il y a toujours entre nous-mêmes et notre âme une fine,
une décourageante différence. Oui, le péché originel est sur nous. Et il
est au monde. Et rien n’en peut guérir que de passer à la vie éternelle.
§
La morale catholique me touche et me persuade de la même façon que le
dogme proprement dit. Elle s’oppose à la sagesse comme le dogme aux
philosophies. Le sage aussi est un auteur; son œuvre, c’est sa vie: et
il se montre en elle, lui aussi; il s’expose au beau milieu de tout ce
qu’il fait. Derrière chacun de ses actes on voit la réflexion qui l’a
commandée; elle est encore là; on peut l’examiner, la tâter pour se
rendre compte. Et le sage ne dédaigne pas d’expliquer aux spectateurs
comment il faut s’y prendre pour agir comme il a fait. S’il en est qui
se laissent convaincre à ses paroles et deviennent ses disciples, c’est
par enthousiasme pour sa haute volonté, pour son grand caractère: ils
acceptent la sagesse parce qu’elle est un des signes du génie de
l’homme, une forme de sa domination sur la nature, la victoire sur la
chair.
Mais, hélas! comme toutes les inventions humaines, elle est terriblement
sujette aux accidents. Elle est un exercice, un «travail» d’équilibriste
qu’il faut réussir. On ne peut le manquer sans ridicule. Il n’a de sens
que si on le mène à bout sans un accroc. Or il est si difficile, si
contraire à la nature, qu’il est presque impossible de ne pas le
manquer.--La sagesse, c’est d’abord la constance; être sage, c’est se
ressembler toute sa vie; les philosophes prescrivent comme premier
devoir l’uniformité dans la conduite. Mais il n’y a qu’un moyen de ne se
démentir jamais: rester immobile, ne rien faire, se priver de tout.
Vivre, c’est ne plus être pareil à soi, c’est ne plus se reconnaître.
Par suite, pour rester pareil à soi, il faut refuser de vivre. La
sagesse sera donc le refus de vivre. Voici la découverte du sage, sa
trouvaille incomparable: on peut aller de la naissance à la mort en
évitant tout ce qui s’offre sur le chemin; il faut marcher tout droit,
bien raide, les yeux fermés. Soigneusement proscrire de son cœur toute
passion, se diminuer de tout ce qu’on pourrait être; si se présente
l’occasion d’une haine, mettre à la place non pas de l’amour, mais de
l’impassibilité: sentiment qui sert à tout, substitut de toute vivacité,
de toute activité de l’âme. Mais à la fin, car vous êtes homme, il faut
faiblir, il faut pécher, il faut n’être plus celui que vous deviez être;
et, du coup, votre sagesse tombe par terre; elle s’effondre; puisqu’elle
consiste à ne pas broncher, la première infraction que vous y faites la
brise toute. On entend un éclat de rire: vous voilà tout seul avec votre
faute. Rien de plus comique que le sage qui vient de pécher; il n’avait
aucune idée de ça; sur ses tablettes il n’y avait que «l’honnête» et «le
juste». Il regarde autour de lui avec un étonnement grotesque; il est
dans le mal comme quelqu’un qui se trouve brusquement assis dans le
ruisseau.
La morale catholique, sa profondeur, c’est qu’elle a su ménager en elle
une place au mal.--On n’y peut rien: nous sommes faits pour pécher, au
même titre que pour être justes. De même qu’il a deux yeux et qu’il
marche debout, l’homme est capable du mal comme du bien; cela est
primitif; cela est constitutionnel en lui. Une morale n’est profonde que
si elle en prend son parti. Il faut qu’elle avoue complètement celui à
qui elle a affaire. Il faut qu’elle s’arrange pour réussir quand même.
Elle ne le gouvernera vraiment que si elle prévoit jusqu’à son
insubordination. La morale catholique nous saisit tout vifs avec notre
défaut; comme on se charge d’un méchant enfant, en disant aux parents:
«Nous verrons bien!», de même elle fait de nous son affaire. Voici
comment elle s’en tire: d’abord elle nous oblige au bien; elle nous
harcèle à chaque minute du jour, elle allume en nous le zèle de la
charité, elle exige de nous une véhémente, une brûlante perfection. Mais
tout à coup je m’échappe, je retombe au mal. Alors elle m’attend. Elle
reste là. Il y a quelqu’un qui veille, épiant mon pas sur la route. La
confession est au cœur du catholicisme; elle en est le principe le plus
ingrat, le plus scandaleux, le plus profond. Elle est en quelque sorte
la permission du péché. Oui, le péché est permis, c’est-à-dire que tout
ne se termine pas avec lui et qu’on en peut revenir. Quelqu’un a pitié
de moi, quelqu’un prie pour moi, pendant toute ma faute, quelqu’un
accepte tout ce que je fais, et même mon oubli, et même mon sacrilège.
Tout ce mal, il faut bien qu’il s’écoule, il faut bien que je le
dégorge. Cela même est dans l’ordre, que je fais pour m’en évader. Je
suis devancé; je suis joué d’une façon infiniment subtile: les crimes
par quoi je prétends marquer mon indépendance, on y consent à mesure que
je les commets. On attend que j’aie fini. Et maintenant je n’ai plus
qu’à me repentir. Il n’y pas d’heure où je ne puisse être reçu. Le
prêtre que Dieu a placé pour endurer la longueur de mon absence, au
moment où je reviens enfin, consterné et révolté, il ne va pas triompher
sottement; il était là tout le temps; il a tout vu; il sait bien ce que
je vais dire; avec un reproche plein d’amour, il accueille son enfant
qui lui rapporte ce lourd fardeau de péchés tout emmêlés les uns dans
les autres, cette affreuse récolte qu’il n’y a plus qu’à jeter avec
horreur. Son pardon était tout préparé; il m’absout, c’est-à-dire qu’il
dépasse tout ça avec moi et m’accompagne à nouveau dans ma vie
chancelante. Il me rend à la fois tous les biens que j’ai si légèrement
quittés, la promesse de la vie éternelle, l’usage des sacrements, la
possession de la vérité et l’amour de Dieu pour sa créature.
La morale catholique, ce n’est pas une doctrine; je n’ai pas besoin de
me hisser à sa hauteur ni de proclamer que je m’y range. Mais elle vient
me trouver dans mon humanité, elle vient m’assister au plus bas de
moi-même; elle n’a pas peur de moi; elle m’écoute; elle m’essuie la
face; je reconnais sa profondeur comme j’ai reconnu celle du péché
originel; non pas vaincu par trop de raisons, mais avec mon cœur
coupable, avec mon corps souillé; comme le dogme était pareil à ce que
je suis, elle est pareille à tout ce que je fais; elle se compromet pour
me suivre; mais aussi je la confesse par tous les instants de ma vie, et
par les plus vils, et par les plus honteux. Ah! comment ne saurais-je
pas qu’elle est vraie quand, au moment où je viens de mentir lâchement,
je la sens qui est encore avec moi d’une certaine façon,--humiliée comme
moi, triste comme moi,--mais présente toujours, et fidèle, et d’accord
enfin avec mon péché.
* * * * *
Il faut parler sans crainte de la licence du catholicisme. Car elle est
une des preuves de sa vérité. Il y a en lui une sorte de pouvoir de
scandale. Jésus, déjà, et tout de suite, fut un objet de scandale. Sa
doctrine est demeurée telle. Elle défend le mal, mais ensuite elle
l’accepte. Elle hait le péché, mais elle le prend en elle. Elle est
pleine de désordres et de complaisances injustifiables. Aucune logique:
ici, elle condamne violemment et sans appel une mince faute, et, là,
elle tolère avec patience les pires débordements. Il faut être la vérité
pour s’accorder de telles permissions.--Les doctrines qu’on invente
restent toujours sur leur quant-à-soi; elles s’observent, elles gardent
de la retenue, de la sévérité. Comme elles savent qu’il leur faut donner
le moins de prise possible à la critique, elles craignent l’aventure. Ce
sont d’honnêtes personnes, justes et maladroites, un peu rechignées;
elles prennent les familiarités de la vie pour des taquineries; elles ne
sauraient y consentir; il leur vient mille petits scrupules; elles
s’aperçoivent de ceci, puis de cela; non, vraiment, il n’y a pas moyen
de s’embarquer.--Mais la vérité, rien de tout cela n’est pour
l’embarrasser. Elle va, elle se dépense. Comme une sœur de charité
n’hésite pas à regarder le blessé livide dans sa nudité, de même «elle
ne pense pas à ce que ça a de mal». Elle sait bien qu’elle a raison,
puisqu’elle est la vérité. Le catholicisme a cette même profonde
indépendance. Il s’aventure comme quelqu’un qui s’y retrouvera toujours;
à la façon même dont il s’égare, au peu de souci qu’il montre de
l’opinion publique, on reconnaît qu’il porte en lui le foyer de toute
justification, qu’il est lui-même la justice. Peu lui importe l’abîme où
il tombe! Il y entraîne avec lui sa lumière comme un astre.
* * * * *
Raisons de croire! Comme elles me semblent pauvres après tout! Comme il
n’y a rien à dire après tout! Et surtout combien il eût été plus habile
de ne rien dire! Voici que j’ai donné à tous ceux qui ne m’aiment pas
les moyens de se moquer de moi et de se rassurer sur mon compte avec de
grands rires: «Ce sont donc là toutes ses raisons!»--Mais je ne
cherchais pas à les convaincre. On ne convainc jamais personne d’une
religion. C’est à chacun de se convertir, c’est-à-dire de se tourner
dans le sens qu’il faut.--J’ai voulu faire voir les petits mouvements
par lesquels mon esprit rattrape peu à peu son équilibre et retrouve
cette simplicité qui est au-dessus de toute parole et qui ne peut être
que la marque de la vérité.
Il me reste à dire ce qui m’en sépare encore.
III
DE LA DIFFICULTÉ DE CROIRE
«On ne reçoit pas la croyance; il faut aller la chercher.»
Jusqu’ici cependant j’ai parlé de la foi, comme si elle était l’acte
immédiat de mon cœur et la pensée la plus intime de ma pensée. J’ai
laissé croire que je n’y trouvais aucune de ces difficultés qui la
rendent si pénible et si précieuse. Il a pu paraître que j’avais depuis
longtemps dépassé «ces régions de l’âme qu’il faut traverser sans
désir».
Hélas! il n’en est rien.--Les raisons qui me portent à croire, à mesure
que je les examinais, me semblaient si fortes que j’allais tout de suite
jusqu’au bout de leur mouvement; entraîné par elles, mon esprit ne
voyait partout qu’évidence et facilité; il se sentait tout pénétré du
dogme catholique et comme confondu avec lui.--J’oubliais, cependant, la
secrète entrave qu’oppose mon cœur à l’achèvement de cette persuasion.
§
Non pas une objection, non pas un embarras de ma raison, non pas un
doute; mais l’impossibilité de souhaiter être différent.
Le catholicisme montre pour nos fautes une indulgence presque illimitée;
il accompagne les plus grands pécheurs dans leur indignité. Mais il y a
une chose qu’il exige de nous et à laquelle il lui est impossible de
renoncer: il veut que nous préférions nos bonnes actions à nos
mauvaises, que nous désirions la victoire en nous de ce que nous avons
de meilleur; il lui faut ce désir, si faible, si humble, si étouffé, si
intermittent soit-il; tant pis s’il est inefficace. Il faut qu’il soit
là.
Or je ne peux pas l’éprouver; je ne peux pas souhaiter être différent.
Pour chaque sentiment qui paraît en mon âme, trop d’étonnement, trop
d’attention, trop de délice s’empare de moi. Je ne pense pas à sa
qualité, à ce qu’il vaut. Il ne saurait être inopportun. Le voici: il
entre en moi; cela suffit. Et pourquoi chercherais-je à l’incliner, à
l’appuyer vers la droite ou vers la gauche? Je n’ai souci que de le
connaître. Avec une impatience ravie, je l’attends, je l’interroge, je
l’écoute. Cette mauvaise humeur qui me prend, j’en sais le motif
ridicule: une petite réflexion la dissiperait à l’instant. Mais
justement c’est cette petite réflexion qui est l’obstacle insurmontable;
je la vois comme à travers le brouillard; mais je ne puis la faire; j’en
suis séparé bien plus profondément que par un abîme. Je suis avec ma
mauvaise humeur; je n’ai plus idée qu’à la voir durer; je veux savoir ce
qu’elle va faire; j’y assiste comme à un événement de la rue. Je joue
tous les actes qu’elle m’inspire, et non sans sincérité; mais c’est
surtout pour ne pas l’arrêter, pour la laisser se développer tout
entière, pour lui permettre de dire sur son compte et sur le mien tout
ce qu’elle a à dire. Peut-être déjà je me repens, et avant même de les
avoir prononcés, des méchants mots qu’elle me dicte; j’ai pitié, je
voudrais demander pardon; mais je n’arrive pas à désirer que cela
finisse.
Chacun de mes sentiments a son indépendance, ses droits contre tous les
autres et contre moi-même. Il est un être vivant, avec une masse, une
résistance, une inertie. Une fois qu’il est né, il faut attendre qu’il
meure, il lui faut un certain temps pour disparaître; je ne le
supprimerai pas. Son déplacement en moi, son volume! Comme une herbe qui
pousse rejette délicatement les petites mottes de terre de chaque côté
d’elle, il écarte les autres sentiments au milieu desquels il est
apparu; il veut vivre; il faut que je lui cède; par sa seule existence
il est maître de moi. O pleines journées passées sur une rancune, à la
voir germer, fleurir, épier! Elle commence le matin; et tout le jour
elle monte, elle croît, comme la marée, de partout; elle a ses retours
et ses accidents, toutes les vicissitudes d’une chose qui se passe; je
suis porté sur elle, et, comme un marin dans sa barque à la dérive, je
ne pense plus qu’à considérer les formations des vagues autour de moi.
Lourde mais voluptueuse navigation. Il faudrait pourtant penser à me
gouverner un peu. Ou, si je m’abandonne à ce flot, du moins il faudrait
souhaiter d’y échapper bientôt. Mais comment? Dites-le-moi. Comment s’y
prendre pour en avoir assez? Je ne sais par où aborder à ce reniement de
moi-même. Une seule pensée en moi: que va-t-il se produire encore?
Comment ça va-t-il finir?
* * * * *
C’est la passion de la connaissance qui m’anime, la seule qui soit
vraiment impie. La science n’est dangereuse pour la religion que
lorsqu’elle est la science de soi. L’esprit de science: ce souffle sans
amour, ce conseil brûlant: «Apprends de toi tout ce qu’on en peut
savoir!» De chaque jour qui se lève j’attends, non pas qu’il me
rapproche de la perfection, mais qu’il me révèle de moi quelque chose de
nouveau. Eh! je ne lui demande pas de me rendre meilleur; mais qu’il me
dise un peu mieux qu’hier ce que je suis, qu’il me mette plus
étroitement en possession de mon âme. Je quête de lui non pas un
progrès, mais un renseignement. Je ne cherche pas à façonner avec
moi-même un être idéal et qui plaise à Dieu. Simplement savoir le vrai
sur mon compte, savoir bien au juste qui est-ce que moi. Je suis en face
de moi-même comme de quelqu’un avec qui l’on se trouve en voiture et
dont on épie les moindres gestes pour démêler l’âme qui les commande: on
le force pas à pas, avec sourire, avec patience et impatience, avec
méchanceté: «Il y a ceci encore que je ne vois pas bien; mais il faudra
bien que tu y viennes!» Et tout à coup, sans le savoir, il se livre; par
quelque petite parole insignifiante, sans le savoir, il quitte son
secret devant vous: «C’était donc ça!» Vous voilà satisfait avec lui.
C’est tout ce que vous lui demandiez.--Je suis une chose pour moi, dont
il faut que je m’empare par l’esprit. Je suis un objet d’expérience:
_l’expérience_, le tâtonnement de la main qui palpe et s’informe, le
toucher sagace, l’enquête impitoyable, les doigts durs, noueux et froids
du praticien. Je n’ai pas assez pour moi de cet amour que Dieu a pour sa
créature. Je manque pour moi-même de charité. Je ne suis pas pour moi
cet être baptisé, cette chère âme en épreuve ici-bas et qui d’abord doit
être sauvée. Ah! je prie Dieu chaque jour qu’il me donne la vie
éternelle, mais je ne sais pas m’aimer comme un être promis à cette
formidable dignité.
Je ne sais pas m’y préparer, la mériter. Ma passion est de ne rien
toucher en moi. Non pas par sot contentement de moi-même: je ne me
trouve pas parfait, je vois tout ce qu’on pourrait reprendre et
redresser en mon âme; il ne s’agit pas non plus d’une complaisance
esthétique; je ne pense pas que mes défauts soient aussi précieux que
mes qualités, aussi utiles qu’elles à mon harmonie intérieure; je me
moque de la beauté; elle n’a rien à faire ici où mon âme est en
jeu.--Mais je suis en proie à l’admiration, à l’admiration toute pure et
telle que l’entendait Descartes, c’est-à-dire à l’étonnement. Cette
passion est de toutes la plus terrible, parce qu’elle les précède
toutes. Aucune autre ne peut la compenser, la rattraper, parce qu’elle
n’en laisse se produire aucune autre. Son vice n’est pas de me faire
revenir sur moi-même; elle n’est pas la réflexion du dilettante, le
regard en arrière qui s’attarde et s’amuse; elle est une pensée trop
courte, un plaisir qui me saisit trop tôt. Et comment lutter là-contre,
comment vouloir là-contre? Je n’entreprends rien que comme suite d’un
désir. Et tout désir est le pressentiment d’un plaisir. Mais que faire
si je trouve le plaisir d’abord, s’il me suffit d’être pour le goûter,
si tous les mouvements de mon cœur, dans le même temps qu’ils
paraissent, me donnent joie? Je suis pris d’abord, je suis emmêlé si
étroitement avec la joie que je ne peux plus bouger. Comme l’homme qui a
quelque besogne à finir y pense en rêve, mais il sent que tout ce qu’il
pourrait faire l’approcherait bien moins sûrement du bonheur que la
continuation des mirages qu’il contemple, de même où prendrais-je du
courage pour quitter et dépasser les délices qui m’empêchent? Je lève
les mains pour prier. Mais quoi! à la source de ce geste et jaillissant
avec lui d’un même jet, je trouve un émerveillement qui me suffit.
Là est le plus dangereux ennemi de la foi. Il est difficile à voir, tant
il est simple et d’aspect bénin; mais il n’en est que plus redoutable.
Sa force vient de ce qu’il n’est pas dans le même plan, ni de même
nature que ce qu’il combat. S’il était un mouvement de l’esprit, il ne
prévaudrait point contre le grand mouvement de l’esprit qui m’emporte
vers la croyance; il aurait beau se heurter à lui: il ne l’arrêterait
pas. Mais un plaisir! Cela est ailleurs en moi, bien loin de
l’intelligence, dans une basse retraite impénétrable. Un plaisir n’a pas
besoin de s’expliquer; comme il ne propose aucune objection, on ne peut
pas le réfuter. Il est immobile: et c’est là sa toute-puissance; il
traîne, il est lourd, il retarde comme un filet; il est une sorte de
lenteur sous-marine, pareille au sable invisible qui retient le vol des
voiles.
§
Pourtant me serais-je aperçu de cette entrave s’il n’y avait en moi
quelque chose d’entravé par elle, quelque timide velléité qu’elle gêne?
Non seulement mon esprit, en effet, mais aussi faiblement mon cœur
tendent vers la foi. O frêle et étrange désir qui en moi n’est pas de
moi! Sur toute mon âme, et quoi qu’elle puisse méditer ou tenter,
légèrement plane une sorte de souhait théorique, la volonté abstraite de
devenir différent. Non, ce n’est pas moi qui forme un tel vœu. Et quel
vœu formerais-je contre mon plaisir? Il semble que quelqu’un prenne
l’initiative de ce désir, le mette en moi et patiemment attende que
j’arrive à le ressentir. Je reconnais qu’il n’est pas mien à ce qu’il ne
change jamais. Je l’oublie, mais je le retrouve ensuite pareil. Rien de
ce qui m’arrive, en le secouant, ne réussit à le transformer. Ni il ne
croît, ni il ne diminue avec mes autres sentiments. Il n’est pas nourri
de la substance de mon âme. Mais il s’obstine, il dure sur moi;
peut-être même--je ne sais pas encore--augmente-t-il imperceptiblement,
avec une régularité infinitésimale, comme ces mouvements cosmiques, qui
ont si bien le temps. Est-ce la grâce?
FIN
TABLE
DE LA SINCÉRITÉ ENVERS SOI-MÊME 5
DE LA FOI
I. Éloge de la foi 29
II. Des «raisons de croire» 38
III. De la difficulté de croire 96
CE CAHIER, LE SIXIÈME DE LA PREMIÈRE SÉRIE, A ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER LE
15 JUIN 1925, PAR PROTAT FRÈRES, A MACON. OUTRE LES 1500 EXEMPLAIRES MIS
DANS LE COMMERCE, IL A ÉTÉ TIRÉ CXVI EXEMPLAIRES, DONT X SUR VERGÉ
D’ARCHES, VI SUR PAPIER DE MADAGASCAR ET C SUR VÉLIN D’ALFA, NUMÉROTÉS
DE I A CXVI, ET DITS DE PRESSE.
ONT DÉJA PARU DANS CETTE PREMIÈRE SÉRIE: DÉLIBÉRATIONS, PAR GEORGES
DUHAMEL.--LA TABLE QUI PARLE, PAR STÉPHANE LAUZANNE.--ÉRASME ET
L’ITALIE, PAR PIERRE DE NOLHAC.--LES PLAISIRS D’HIER, PAR JEAN-LOUIS
VAUDOYER.--DE L’ESPAGNE, PAR CLAUDE TILLIER.