ses nerfs tourmentaient, qui n'en pouvait plus, qui se serait, un
jour, cassé la tête contre les murs. Tu lui as révélé cette joie
d'aimer qu'il confondait jusqu'alors avec l'agrément d'un plaisir
banal que l'on trouve sans peine et, par ton amour, tu l'as, je crois,
humanisé. Il a repris goût à la vie, en apprenant de toi quel délice
c'était que de vivre. Ah! Marguerite! tu ne peux deviner la façon
nouvelle dont mon coeur battait quand tu me disais: «mon ami chéri!»
Et Jacques se murmurait à lui-même:
«Tu entends! jamais plus elle ne te dira: «mon ami chéri!» jamais plus!»
«Je ne retournerai pas à la campagne avant mon départ et je te demande
bien tendrement, bien humblement, de ne pas venir ici. Vois-tu, j'ai
tout juste le courage qu'il me faut... tout juste, Marguerite! Tu
paraîtrais devant moi, que je me jetterais aussitôt à tes genoux pour
te demander pardon, et ce serait un misérable geste, vilain, un geste
lâche!
«Demeure chez toi, douce amie; je dis chez toi, car je veux que tu
vives dans cette propriété qui te plaît, à laquelle tu t'intéresses et
que j'achèterai demain. Sois-en la fermière vaillante, bien portante,
occupée de ses bêtes, de ses arbres, de ses fleurs. Tâche de t'y faire
une vie tranquille... Ne m'oublie pas, garde-moi comme un souvenir
auprès de toi... Je donnerai à Gautier des instructions pratiques pour
qu'il te les transmette. Adieu, Marguerite! Sois heureuse, sans
m'oublier! Adieu!»
Il eut un grand gémissement douloureux qu'il ne pouvait retenir...
«Oh!... oh!... c'est vraiment comme si je me déchirais le coeur!»
«Et laisse-moi te dire encore une fois merci... Merci de m'avoir rendu
la vie!... Adieu!... Je t'embrasse sur les yeux... Adieu... Dors,
Marguerite.
«A toi:
«JACQUES.»
Avec la dernière ligne, c'était le suprême effort. Il se mit à pleurer,
à sangloter, à pleurer encore; il sut ce que ces mots signifiaient:
«fondre en larmes,» car, dans ses larmes, il se fondait vraiment tout
entier, toute sa pensée s'y noyait, il n'était plus qu'un homme qui
pleure. La fatigue aidant, il s'affaissa lentement sur son bureau, et le
sommeil vint se mêler à lui, et ses larmes l'endormirent.
* * * * *
«Monsieur! voyons, Monsieur! Monsieur ne s'est donc pas couché? C'est
vouloir tomber malade exprès, Dieu me pardonne! Rester comme ça toute
une nuit sur ses bras croisés, sans même prendre un coussin, ça n'est
vraiment pas raisonnable!»
Damien ouvrit les yeux.
«Monsieur va se coucher, j'espère!
--Quelle heure est-il?
--Sept heures; j'allais ouvrir et balayer.
--Eh bien, Louis, sept heures, c'est une bonne heure pour se lever!
--Au moins, si Monsieur s'était amusé et qu'il serait revenu de
Montmartre, ou même si Monsieur aurait bu! mais, sur ce bureau! et avec
la fumée de cigarettes!...
--Tiens... oui... c'est drôle!
--Je ne trouve pas, Monsieur, et, sauf le respect que je lui dois, je
puis dire que, si Mlle Marguerite était ici, jamais elle n'aurait permis
ça!
--Jamais, Louis, certainement... Non, je ne compte pas me coucher.
Préparez-moi un bain et apportez mon café au lait.
--Oh! Monsieur me fait bien de la peine!
--Et à moi donc, mon brave Louis!» dit Jacques en s'étirant.
Le valet de chambre regarda son maître d'un air surpris, puis il se
retira pour obéir aux ordres reçus.
Damien plia la lettre, la mit sous enveloppe, écrivit l'adresse,
cacheta, timbra, et dit à Louis qui entrait, un plateau à la main:
«Louis, vous mettrez ceci à la poste.»
C'était fait... c'était fini... Jacques ne pouvait le croire; il restait
dans un état de stupeur singulière qui lui vidait l'âme en quelque
sorte... C'était fini.
«Encore faut-il que M. Sandgate m'emmène avec lui... Non, de toutes
façons, c'est fini!»
Louis repassait, entrant dans la chambre de Damien.
«Que portez-vous là, Louis?
--Une branche pour fixer à la tête du lit de Monsieur; nous sommes au
dimanche des Rameaux.
--Quel est ce feuillage-là?
--Du laurier, Monsieur, du beau.»
Peu d'instants plus tard, Jacques allait regarder la longue branche
verte courbée à son chevet.
«Oui, dit-il, c'est beau, le laurier.»
CHAPITRE XXVI
LE PROJET ABSURDE
Il arrive qu'une gageure absurde réussisse, qu'une rencontre impossible
se place, un jour, entre deux portes, qu'une folle aventure trouve à se
comparer à plus folle encore. Ce sont là les faux pas de la Fortune.
Elle se dirige, le plus souvent, de façon bourgeoise, banale, convenue
et convenable, mais, parfois, elle trébuche à cause de ses yeux bandés.
Ce dimanche des Rameaux, Damien se vit retenu à déjeuner par M. Sandgate
dans le petit hôtel de genre anglais où dès onze heures du matin il
était allé lui rendre visite et lui apporter les trois brochures qu'il
avait écrites sur l'art persan. De la campagne, il ne fut bientôt plus
question, l'affaire ayant été vite réglée, à la satisfaction,
semblait-il, des parties contractantes, puis on parla d'autre chose.
«Vous intéressant comme vous le faites à ces questions, disait M.
Sandgate, et surtout avec les connaissances solides que vous possédez,
je ne comprends guère que vous n'ayez pas poussé une pointe en Asie.
Téhéran est, je vous le garantis, Monsieur Damien, aussi divertissant
que Montmartre, et le lac Néris vaut largement la mare d'Enghien.»
Comment imaginer plus belle entrée en matière?
«Monsieur Sandgate... encore faut-il pouvoir! répondit Jacques.
L'occasion m'en serait offerte que j'aurais vite fait mes malles. Hélas!
on trouve aisément un ami qui, de grand coeur, vous accompagne à
Biarritz, un autre pour une tournée en Algérie, en Egypte, en Grèce à la
rigueur... Celui qui vous propose des promenades aux confins de l'Iran
ne court pas les rues de Paris. Mon musée m'accorderait, je pense, une
mission, sans me charger de chaînes officielles, mais si l'on se passe
difficilement d'un guide pour pénétrer un peu l'antiquité de seconde
main des bibliothèques (mon maître Clément Martin y fut un introducteur
délicieux), c'est pure folie que de se rendre à pied d'oeuvre, seul et
n'ayant pour tout bagage qu'une érudition courte et pas la moindre
expérience.
--Vous parlez très sagement, Monsieur Damien; toutefois (permettez-moi
de me montrer brutal), vous parlez trop comme un Français. Un Français
dira gentiment, de façon amusante, le désir (oh! immodéré!) qu'il a de
connaître la ville chinoise ou mexicaine que vous venez de lui
dépeindre; répondez: «La gare est à deux pas, le bateau part lundi en
huit...» il voudra réfléchir.
--La critique peut s'admettre, dit Jacques... Et, maintenant,
laissez-moi vous répéter que j'aurais une chance, la moindre! de vous
accompagner en Perse...
--Holà! holà! Monsieur Damien! dit Sandgate en souriant, cela est-il
bien sûr, bien sérieux? Pourquoi donc achetez-vous une propriété en
Normandie, si vous comptez l'abandonner tout de suite?»
Jacques interrompit d'une voix sèche:
«Je suis parfaitement libre, et rien, entendez-vous, Monsieur Sandgate!
rien ne me retient en France.
--Alors je vous dois des excuses et vous serez assez bon pour déjeuner
ici avec moi. Ensuite, nous pourrons aller dans le fumoir où il n'y a
jamais qu'un vieux colonel sourd.»
Ainsi fut fait et, vers trois heures de l'après-midi, M. Sandgate disait
encore:
«Il ne reste donc plus à résoudre qu'un important problème moral.
--Un problème moral?
--Oui, Monsieur Damien. Vous êtes un galant homme, un parfait gentleman,
et j'ai grand plaisir à causer avec vous, mais comment supporterons-nous
de nous voir tous les jours, dès l'aube, et à toutes les minutes du
jour; de prendre tous nos repas sur la même table ou la même planche; de
dormir sous la même tente, toutes les nuits? Comment supporterez-vous de
voir continuellement le même Edwin Sandgate à cheval, à vos côtés?
Comment supporterai-je de voir le même Jacques Damien à cheval, tout
près de moi, sans que je puisse ni l'écarter, ni le supprimer?
--C'est affaire d'équilibre nerveux, dit Jacques... et le mien, je
l'avoue, a été très instable.
--Mais, dit M. Sandgate, moi je sais un moyen, sinon de nous arranger,
du moins de... de nous essayer.--Je vous ai dit que je devais aller en
Angleterre, dans ma famille... Je croyais quinze jours, ce sera cinq
semaines, le bateau de mai étant meilleur. Venez passer un mois chez mes
parents, ils vous recevront avec plaisir. Vous jouerez au billard avec
mon père et mon beau-frère, au tennis avec ma soeur, à la balle avec ses
enfants, si ça vous amuse, et vous me verrez tout le temps! A la fin,
nous aurons peut-être envie de nous griffer, alors nous le dirons; si,
au contraire, nous pouvons vivre ensemble, il vous restera huit jours
pour faire vos malles... Et nous partirons tous les deux: Marseille,
Port-Saïd, Aden, Kurachee, Mascate, Bender-Abbas... et plus loin.
--Merci de votre proposition, Sandgate; j'accepte.
--Merci du plaisir que vous m'offrez, Damien. Par conséquent, demain
soir, gare Saint-Lazare... Nous prendrons le Dieppe-Newhaven. A
Newhaven, la voiture de mes parents nous mènera chez eux.»
* * * * *
Jacques se rendit aussitôt chez Gautier Brune et lui conta longuement
son histoire.
«En résumé, je me jette à l'eau... avec des formes. Je souffre, mais la
décision est prise, l'aventure est même engagée. Je crierai peut-être,
comme les fiévreux que l'on descend dans leur bain, mais je ne
demanderai pas grâce. Je ferai encore, de temps en temps, du batelage et
des pitreries (si le bon Sandgate ne s'en offusque pas trop), car je
manquerai toujours de simplicité et l'on ne jette guère un costume qui
vous va bien, même quand il déplaît ou n'est plus de mode... Enfin!... à
Dieu vat!... Dis, mon petit Gautier, tu t'occuperas de Marguerite?
--Avec les instructions que tu m'as données (j'ai d'ailleurs pris des
notes), la tâche me sera facile. Tu sais, Jacques, ta mère serait fière
de toi.
--Tant mieux. J'ai encore très mal... très! J'avais déjà souffert, mais
je n'avais pas assez souffert... Souffrir davantage, ça nettoie, en
quelque sorte. Oui, mais ce sont de vilains moments à vivre. Quitter
Marguerite me paraissait un acte insensé! Pourtant, voilà que je l'ai
quittée!... Tu la soigneras, Gautier? tu veilleras sur elle?
--J'irai même la voir, et nous nous écrirons.
--Peut-être répondra-t-elle à ma lettre d'hier... de ce matin...
--Oh! sans doute!
--N'est-ce pas, tu la traiteras comme une amie? pas comme la maîtresse
lâchée par un ami?
--Elle est déjà une amie pour moi: elle a mon affection et ma profonde
estime.
--Tu crois qu'elle peut guérir?
--Dans le milieu tranquille où elle se repose le corps et l'âme, elle ne
tardera pas à reprendre un parfait équilibre.
--Tu me donneras des nouvelles?
--Bien entendu.
--Je l'aime tant, Gautier!
--Tu l'aimes tant que tu lui rendras la santé physique et morale, après
lui avoir rendu le respect d'elle-même. Pour en arriver là, tu t'es
courageusement saigné, saigné à blanc. C'est bien, Jacques.
--Mais elle aussi, qui m'aimait tant, m'a rendu l'espoir que j'avais
perdu, m'a refait une volonté. Pour en arriver là, elle s'est assez
vaillamment mise à la torture.
--Vous avez été braves tous les deux... Ta récompense, tu peux déjà la
deviner: Marguerite retrouve une vie normale et simple, la vie qu'elle
aurait dû vivre; toi, tu te composes une vie d'action et de travail,
aventureuse, exotique et fantaisiste, tout cela qui est fait pour toi et
que ne te promettait pas, je pense, la croisière de Brigneux! Ah! le
voyage en Perse se présente autrement!
--Dis-moi, Gautier... entre nous... Marguerite n'a jamais su que je
buvais?
--Non, j'en suis certain.
--Ah!... bon... Cela m'aurait été fort désagréable... Et maintenant, au
revoir, je rentre chez moi.
--Quelle erreur, Jacques! ta mine est bien trop mauvaise. Couche-toi sur
la chaise-longue, fais une sieste avant le dîner. Tu dîneras ici.
--Oh! volontiers! seulement, passe-moi d'abord le téléphone: je voudrais
dire à Louis de me préparer une petite malle pour l'Angleterre, et ma
valise. N'oublie pas, Gautier, que je quitte Paris demain... que c'est
presque le grand départ!
--Je m'en souviens, dit Gautier; je n'aurais garde de l'oublier.
Vraiment, Jacques, je t'aime beaucoup.»
CHAPITRE XXVII
LA JEUNE FERMIÈRE
Le lendemain, Jacques trouvait M. Sandgate au rendez-vous convenu. Ils
partirent pour l'Angleterre et Jacques vécut un mois à la campagne, dans
une maison confortable, élégamment rustique, entourée de gazons nets, de
fleurs choisies, de beaux arbres décoratifs en leur verte antiquité. A
ce foyer, il reçut le plus chaleureux accueil. On le considérait déjà
comme l'ami d'Edwin, l'ami auquel Edwin, ce fils, ce frère, cet oncle
chéri, serait sans doute confié, lors de son prochain et glorieux voyage
en Perse. Damien et son futur compagnon travaillaient, le soir, dans une
grande bibliothèque bien fournie des livres qui leur seraient utiles,
d'autre part, les journées s'écoulaient vite, occupées par les jeux et
les rires des enfants, par des promenades à pied, des courses à cheval.
Seules les nuits de Jacques étaient douloureuses à vivre. Avant de
s'endormir, il se répétait encore, il se répétait sans cesse les
quelques mots du billet reçu deux jours après son arrivée chez Sandgate
et dont il voyait parfois se dessiner dans l'ombre l'écriture
tragiquement brisée:
«Mon ami aimé!--Non! ne viens pas! Je te répondrai lundi prochain. Je
ne pourrais pas, avant! J'ai besoin de quelques jours encore, pour
pleurer.
«MARGUERITE.»
Le mercredi suivant, il lisait d'elle une lettre plus longue, pathétique
par l'effort manifeste qu'elle révélait.
«Mon ami aimé.
«Je n'en peux plus! J'ai, comme toi, tout juste assez de courage...
Ah! tout juste!... mais Gautier m'écrit qu'il faut rester calme.
Alors, je tâche. C'est dur. Pour m'aider, je prie. Ayant beaucoup prié
depuis ton départ, je me décide à t'écrire ceci.
«Jacques, tu me montres mon devoir et, parce que je t'aime tant, je
vais accomplir ce devoir, malgré tout, jusqu'au bout. Maintenant, je
n'oserai plus faiblir. Tu viendrais ici que je m'enfuirais peut-être!
La photographie de ta mère, la belle photographie que tu m'as donnée,
est devant mes yeux: Mme Damien me regarde. Quand mon chagrin sera
trop gros, quand j'hésiterai, je lui dirai: «Madame, que dois-je
faire?» et je suis sûre que, chaque fois, elle me répondra.
«Jacques, je serai une honnête fille. Ta fermière doit être une
honnête fille. Cette ferme va me donner du travail, beaucoup, souvent
du tracas, mais aussi, j'espère, bien de la satisfaction. Gautier me
dit qu'il viendra me voir, de temps en temps. Il pourra se rendre
compte que je suis une fermière scrupuleuse. Tu sais, Jacques, j'ai un
peu de connaissance des affaires de la campagne; ce sera mon plaisir
de te le prouver, un jour; et puis, ce que je ne sais pas, je
l'apprendrai. Merci de ta grande bonté, mon ami aimé, je la sens bien
profondément, et aussi ta peine à me quitter.
«Envoie-moi, si tu as un moment pour ça, un livre pas trop difficile
sur la Perse. Je voudrais te suivre un peu. Et j'ai encore quelque
chose à te demander. Permets-moi de ne plus te tutoyer. Une fermière
ne tutoie pas le maître. Ce n'est pas convenable.
«Adieu, mon maître. Faites un bon voyage. Je ne trouve rien d'autre à
vous dire. Tout le reste, je le garde dans mon coeur.
«Votre fermière dévouée:
«MARGUERITE DUMONT.»
Un mois plus tard, Sandgate et Damien causaient devant l'écurie où ils
venaient de ramener leurs chevaux, après une promenade.
«Mais oui, Damien, vous êtes un excellent cavalier, très sérieux et qui
ne s'absorbe pas dans les détails de manège. Cela vous servira en Perse.
--Vous m'emmenez donc en Perse, Sandgate? je ne savais pas!
--Vous m'accompagnez toujours en Perse, Damien? Vous ne m'en aviez rien
dit, personnage insupportable!
--Eh! justement! me supporterez-vous? Ne l'oubliez pas: je suis venu
faire un stage...
--Un stage d'affection, car on va être désespéré, mon cher! Les enfants
perdront un grand ami et je crains que Monsieur Jacques ne remplace
souvent l'oncle Edwin dans leurs souvenirs! A mes précédents départs,
moi seul, je réunissais tous les regrets.
--Quand partons-nous?
--Désirez-vous rentrer en France pour faire vos malles?
--Autant les acheter et les faire à Londres où, comme vêtements
coloniaux, nous trouverons tout ce qu'il faudra. Quant au reste... Non,
je ne m'arrêterai pas à Paris. Un ami viendra m'embrasser à la gare.
J'écrirai à mon valet de chambre pour qu'il ferme chez moi. C'est un
honnête garçon, il s'en chargera fort bien, comme aussi de m'expédier
les quelques objets, livres et souvenirs, que j'emporte.
--Nous irons donc à Londres jeudi matin. Ah! je vous promets une dure
traversée de la mer Rouge! mais vous avez compris, n'est-ce pas, que
retarder de six mois pour un peu plus de fraîcheur dérangerait toute une
partie importante de notre voyage?
--A propos, Sandgate, j'ai reçu du musée les papiers que j'avais
demandés; nous les lirons ce soir... Et puis, Sandgate, sans
plaisanterie!... vous ne savez peut-être pas le service que vous me
rendez!
--Non, je ne le sais pas, cependant on se doute très vite de certaines
choses, chez certaines gens... Rentrons, Damien, c'est l'heure du thé,
mes parents nous attendent.»
Le départ pour un pays lointain apporte à celui dont le coeur est lourd
l'allègement d'occupations nécessaires, de courses indispensables,
d'emplettes nombreuses que l'on ne saurait différer et que seul on peut
mener à bien soi-même. La question des chaussures est de toute gravité,
la sélection minutieuse des livres reste délicate; on ne se passera ni
d'armes de chasse, ni d'appareils photographiques, ni de vêtements
spéciaux, et il faut les choisir; enfin, comment négligerait-on de se
procurer les diverses lettres et recommandations qui, par avance,
engagent l'aide et les bons soins de votre consul? Bien qu'à vrai dire
la besogne fût facilitée par Sandgate et déjà faite aux trois quarts,
les semaines suivantes ne laissèrent pas à Damien grand loisir. Elles
lui parurent courtes.
La traversée fut bonne jusqu'à Port-Saïd, pénible ensuite. Jamais Edwin
Sandgate n'avait connu la mer Rouge aussi brûlante. Les deux voyageurs
arrivèrent dans le golfe Persique assez débilités, malgré le bref repos
qu'ils s'étaient permis aux Indes, mais rapidement l'un et l'autre se
reprirent, par le seul fait qu'ils se trouvaient là, devant cette côte
torride où ils désiraient aborder.
Le voyage commençait vraiment et Damien fut bientôt ravi par son charme
grave, fantaisiste et varié, par l'inattendu ou la séduction de chaque
chose, par la noblesse de l'effort qu'on lui demandait, par les
merveilleuses récompenses qui en étaient le prix. Plus tard, leurs
travaux d'archéologie lui apportèrent des joies encore plus hautes et
Sandgate le vit parfois chanter au soleil, librement, l'âme épanouie,
levant entre ses mains l'objet que ces mêmes mains avaient découvert: un
vase, un fragment ancien, une dalle aux belles couleurs. Il souffrit
souvent de façon cruelle de la chaleur, du froid, du vent, de l'âpre
climat, de la fièvre, de l'annihilante fatigue, de la soif, des
déceptions et de ses propres souvenirs, mais chaque nuit lui donnait le
sommeil et chaque lendemain son aube. Alors il revivait et saluait le
jour.
Onze mois durant, et non point six, Sandgate et Damien, liés par leur
affectueuse entente et leur ambition, parcoururent de conserve ce large
canton du monde qui va du détroit d'Ormuz aux Portes Caspiennes. Le plus
souvent nomades, sédentaires parfois, ils ne manquèrent jamais de
quelque nouveau travail pour les tenir en haleine, de quelque nouveau
projet pour leur créer des rêves, puis, un jour, chargés d'un butin
nombreux, ils rentrèrent, contents d'eux-mêmes.
«Eh bien, assieds-toi, fume et bavarde, disait Gautier Brune à l'ami
qui, dès son retour, avait sonné chez lui. Ta mine paraît magnifique; je
ne t'imaginais pas avec ce superbe hâle... non plus avec ce tranquille
regard. Assurément, la Perse a du bon, même à haute dose, à dose
massive! Onze mois!... Et qu'as-tu fait de ton camarade?
--Edwin a continué sur Londres. Il reviendra dans trois semaines, pour
que nous mettions de l'ordre dans nos travaux; ce sera d'ailleurs
intéressant et fructueux.--Rien de palpitant à me dire, Gautier? Ta
dernière lettre, cueillie à Port-Saïd, m'annonçait seulement le mariage
de Brigneux.--Toi, tu vas bien?--Parle-moi de Marguerite.
--Elle va bien aussi, très bien. Sa vie n'est pas inactive, je te le
garantis! Dans sa ferme, dont elle m'a fait les honneurs et qu'elle
dirige avec une charmante autorité, elle retrouve la santé, le calme de
l'esprit. Les gens du village sont à ses pieds, l'aiment, la respectent,
tout en la craignant un peu, car il ne faut pas que l'on plaisante. La
fermière de M. Damien défend sans cesse les intérêts de son maître. Le
curé voit en Marguerite la forme humaine que, dans sa paroisse, la
Providence a revêtue, (brave type, le curé!) Marguerite est donc une
personne considérable; les enfants l'adorent toujours: c'était couru!
Elle dîne chez le notaire, elle protège le facteur rural. Tout cela,
très sympathique... Mais tu dois être renseigné par ses lettres.
--Hélas! non, mon vieux! Les premières lettres de Marguerite étaient si
douloureuses, si tendues!... puis, elle a commencé à me parler de la
campagne, des bestiaux, des semailles, des moissons, de l'état des
champs. Ces propos-là se multipliaient, débordant les autres, prenant
toute la place... A Persépolis, je savais le prix des pommes de terre
normandes!... Et, maintenant, que veux-tu que je te dise? elle m'écrit
gentiment, amicalement (non, soyons juste: affectueusement), des lettres
d'affaires, coupées de questions intelligentes, pleines de sens, sur nos
découvertes persanes... Qu'y a-t-il là-dessous?... Mais... Oh! oui!
Marguerite est une jeune fermière comme on n'en rencontre pas souvent,
et Sandgate qui, tu penses bien, connaît ma terre mieux que moi,
puisqu'il y a beaucoup vécu avant de me la vendre, déclare que «Mlle
Dumont est inappréciable!» Enfin... le plus dur est fait, n'est-ce
pas?... Marguerite est en bonne santé.--Quand nous verrons-nous plus
longuement, Gautier?
--Demain, si tu veux, je suis libre. Nous sortirons ensemble; on ira
entendre de la musique... Je n'ose te proposer un ballet persan.»
En quittant Gautier, Jacques prit une voiture et se fit conduire à
l'Hôtel du Carrefour où M. et Mme Honoré témoignèrent de leur joie par
de grandes démonstrations. Il fallut que Jacques contât son voyage
héroïque, ses deux traversées, si pénibles, si dangereuses, ses
découvertes «chez les Persans», car on savait que, là-bas, en ce pays
sauvage où le soleil tapait si dur, Monsieur Jacques avait fouillé la
terre de ses mains blanches et ramené au jour mille et une merveilles.
Après s'être réjoui, comme il convenait, de la belle mine de Monsieur
Jacques, de l'air gaillard de Monsieur Jacques, M. et Mme Honoré
parlèrent enfin d'autre chose, mais cet excellent couple
s'enthousiasmait vite et prenait plaisir à déverser ainsi un flot
tumultueux de louanges sincères. Le nom de Marguerite Dumont en fit
jaillir la source à nouveau et Jacques, descendant, une heure plus tard,
la rue Blanche, se répétait à lui-même les dernières paroles entendues:
«Ah! la chère demoiselle! qu'elle est bonne! Si sérieuse, si courtoise,
si empressée avec nous! Ah! Monsieur Jacques! Et si attachée à son
devoir! Oh!... Ah!...»
«Oui, pensait Damien, une brave fille, vraiment; une fermière
parfaite... Allons! ce soir, je dîne au cabaret!»
CHAPITRE XXVIII
UN FEU DE BOIS
Le lendemain, vers minuit et demi, Damien, rentrant du théâtre, ouvrit
sa porte et voulut, avant de se coucher, fumer quelques cigarettes
encore. Il ne se sentait aucune envie de dormir: la musique d'orchestre
qu'il venait d'entendre, en compagnie de Gautier, l'avait trop ému, un
peu secoué... il reconnaissait des sensations chères, un enchantement
perdu. Quelle belle soirée! et, maintenant, installé dans ce fauteuil
où, depuis près d'un an, il ne s'était plus assis, Jacques se laissait
aller à une sorte de paresse heureuse.
Bientôt, dans peu de jours, il reprendrait son travail; l'arrivée de
Sandgate lui promettait de la besogne, des heures studieuses entre
quatre murs (après tant d'heures actives vécues avec lui sous le ciel
bleu!) mais, ce soir, il ne ferait rien, il veillerait tout seul, en
fumant, en écoutant des échos sonores.