ne serait pas une sottise, tout au plus une action étrangère à ma
nature, donc inutile à tenter. Pour la mener à bien, il faudrait être
différent de moi, autre, en un mot, mais cet autre serait-il pas plus
noble que moi? Je n'épouserai pas Marguerite; quant à vivre sans elle,
loin d'elle, privé d'elle, cela est au-dessus de mes forces, cela m'est
impossible. J'ai besoin de sa présence, de sa voix, de son regard, de
son parfum; enfin, je l'aime et je ne doute pas qu'elle ne m'aime aussi.
--Ses lettres me l'ont plus d'une fois fait comprendre.
--Près d'elle, je suis tranquille; je souffre souvent, mais je ne manque
pas de courage pour souffrir; près d'elle, j'ai senti s'éloigner, se
fondre, en quelque sorte, et disparaître les dernières tentations qui
m'attiraient vers un bar aperçu la nuit, un café brillant, une salle
sonore où l'on boit. Ces lieux me sont devenus indifférents et, si je
paye encore chèrement le danger de les avoir côtoyés de trop près, ayant
une hérédité mauvaise, du moins la torture n'est-elle plus la même, Dieu
merci!
--Et, maintenant, quels sont tes projets?
--Aller rendre visite à mon propriétaire, cet après-midi même, discuter
la question avec soin, rester trois jours à Paris, quatre peut-être,
retourner auprès de Marguerite et rapporter là-bas quelques conseils que
tu me donneras touchant sa santé.
--Elle est donc malade?
--Non, je ne crois pas, et, pourtant, elle maigrit d'une façon qui
m'inquiète un peu, sans compter les névralgies qui la torturent et me
rappellent, comme martyre, celles dont souffrait Maman. Marguerite a dû
t'en parler dans ses lettres, car elle t'a écrit souvent, n'est-ce pas?
--Elle m'a écrit souvent. Elle m'a encore parlé de bien d'autres choses
que de ses névralgies.
--Que veux-tu dire?
--Dis-moi, toi-même, comment tu la trouves.
--Mais, mon pauvre ami, je ne saurais répondre de façon sensée à ce que
tu me demandes là! Je l'aime... n'est-ce pas suffisant? Je vais aussitôt
me l'imaginer mourante! Je chercherai, je découvrirai les symptômes de
toute maladie qu'il te plaira de m'indiquer. Elle serait venue à Paris
avec moi que tu l'aurais vue, mais elle semblait désireuse de rester à
la campagne. Il y fait beau, en ce moment, et le jardin l'intéresse, en
plus des travaux de la ferme. Crois-tu qu'elle soit souffrante et
voulait me le cacher?
--Je n'en sais précisément rien, mais tout, dans ses lettres, m'engage à
le penser.
--Mon Dieu!
--Ecoute, Jacques... J'avais songé, d'abord, à te l'écrire, mais c'était
vraiment trop dangereux; il fallait que tu fusses là, devant moi.
Ecrire... on ne sait jamais! J'ai résolu d'attendre ton retour, et
maintenant... profitons-en. Tu vas rester bien tranquille, tu me
laisseras parler, tu ne te fâcheras pas, tu seras patient, comme aux
jours où tu causais avec ta mère et qu'elle te disait des choses un peu
dures, parfois.
--C'est bon... mais fais vite.
--Je tâcherai... Valérie, je n'y suis pour personne.
--Pour personne, Monsieur.
--Tiens, Jacques: des cigarettes... Imagine une jeune fille de
tempérament nerveux, ayant vécu la vie horrible qui fut celle de
Marguerite. Elle en a senti l'horreur, mais l'abjection à laquelle,
pourtant, elle croyait se mêler, ne l'a pas salie. Après des aventures
où elle s'était donnée, d'autres sont venues où elle se vendait, et
cette pensée ne la quittait pas. Elle étouffait de honte; un jour, elle
se serait jetée dans la Seine ou sous les roues d'un autobus charitable;
elle n'en pouvait plus. Or, elle rencontre, soudain, quelqu'un qui, pour
s'amuser d'abord, par curiosité ensuite, puis par sympathie, enfin par
amour, la traite, non pas comme une fille des rues, mais courtoisement,
affectueusement, tendrement, comme elle ne rêvait pas que l'on pût la
traiter. Alors elle renaît peu à peu, elle se retrouve; elle aime et se
sent aimée. A cet homme elle s'est offerte, esprit, coeur et corps. J'ai
dit: elle se retrouve; car, ne l'oublions pas, ce n'était pas n'importe
qui. Elle se retrouve; elle avait un caractère bien à elle, une
personnalité marquée, peu développée peut-être, en apparence, mais
vivante: elle retrouve cette personnalité avec d'anciennes habitudes,
les vestiges d'une éducation ancienne, les traces d'une ancienne
discipline. C'était une paysanne, croyante et simple en ses croyances,
passionnée, intelligente et tendre. Son intelligence, elle s'en est
servie à s'affiner pour te plaire; elle a réussi; sa passion, sa
tendresse, elle en savait l'usage, mais il restait sa foi.
--Et tu vas me dire que Marguerite veut me quitter par scrupule
religieux... Si elle fait ça! si elle fait ça! je descends tout de suite
chez le bistro d'en face, et je me saoule à mort... et pour longtemps!
--Tais-toi! ou, du moins, quand tu m'interromps, sois honnête: c'est du
chantage, cela! Tais-toi, et laisse-moi finir... Il restait donc sa foi.
Quand, après la mort de ta mère, tu as été, pendant quelques semaines,
si malade, elle t'a bien soigné, je pense? Je l'ai vraiment admirée pour
les qualités diverses dont elle faisait preuve: vigueur physique,
courage moral, effort patient et constant, habileté... mais quoi! elle
t'aimait!... Comme elle n'est point sotte, elle a profité de ces jours
d'angoisse où, parfois, tu te laissais aller, où tu te surveillais mal,
et une vague inquiétude qui l'avait déjà frôlée a pris forme... Elle a
deviné tes hallucinations et l'épouvante que tu en subissais; elle a
fini par en être le témoin, le témoin épouvanté. Elle en ignore la cause
première, mais ayant vu, toute gosse, un vieux paysan trop ami de la
bouteille payer cher cet amour par des visions étranges...
--Elle en a conclu spirituellement que je me saoulais!
--Elle en a conclu (mon petit Jacques, tu es bien embêtant!) que des
accidents, aussi inattendus chez quelqu'un qui ne boit que de l'eau,
devaient tout de même avoir une raison. Elle l'a cherchée; elle l'a
trouvée, ou du moins en a trouvé une.
--J'avoue que tu m'intéresses!
--Rappelle-toi son enfance pieuse, les leçons probables du curé,
l'église voisine, les histoires que l'on doit raconter au coin du feu,
tout cela qui s'imprime si facilement en un cerveau d'enfant...
«Jacques, s'est-elle dit, voit des choses qui ne sont pas, c'est par
conséquent le diable qui les lui fait voir!» Une nuit, tu l'as réveillée
en te levant, tu as passé dans ton bureau...
--C'est exact.
--Et tu as parlé imprudemment avec le pantin de bois roux... Eh bien, le
diable, c'est le pantin de bois roux; elle le croit, elle le sait, elle
ne veut plus en démordre.
--Ma pauvre Marguerite!
--Et depuis que tu as surtout des cauchemars, elle les écoute
passionnément, elle les détaille, elle les analyse, elle s'en nourrit.
Le reste du temps, elle prie.
--Pour tout dire, je suis possédé?
--Oui... elle aussi.
--Comment ça?
--Elle vit à côté du Diable; elle le sent près d'elle, qui rôde
alentour, elle subit son influence, elle a peur de lui. Elle avoue même
que s'il l'attaquait directement, au lieu de s'en prendre à toi, elle
n'aurait qu'à s'incliner, puisqu'elle a péché, puisqu'elle ne cesse de
pécher en t'aimant. Alors, elle souffre.
--Et toi, tu prétends faire le chirurgien, aujourd'hui? tu aiguises ton
petit couteau?
--Je ne prétends rien faire du tout, sauf te mettre au courant d'une
situation pénible dont tu ignorais certains traits.
--Mais le résultat?... Folie mystique?... Elle deviendrait folle?
--Je l'ignore autant que toi. Je ne puis que te répéter toujours la même
chose: les dernières lettres de Marguerite sont d'un ton qui m'inquiète.
--En tout cas, vivre à mes côtés te semble mauvais pour elle?
--Me semble...
--Et, d'autre part, vivre loin d'elle me devient, à moi, tout à fait
impossible!
--Tu le dis... Je suis persuadé que tu le crois... Cependant tu ne
saurais en être sûr...
--Et moi qui pensais acheter cette ferme!
--Puisque le contrat de vente n'est pas signé, cela reste un projet; les
projets se revisent.
--Gautier, tu parles comme un livre! Et, maintenant, je prends la
porte... Tu permets?
--Si tu me jures que tu ne médites rien de stupide.
--Oh! je ne médite rien du tout! J'ai le coeur et l'esprit trop en
désordre pour rien méditer. Je souffre; cela suffit amplement.
--Tu me tiendras au courant?
--Au courant de ce que je souffre?... bien entendu!
--Allons! va-t-en! mais reviens vite.
--Demain, peut-être.
--A demain, Jacques... Valérie, le pardessus de M. Jacques.
--A demain, mon vieux Gautier... Merci, Valérie. Au revoir.»
CHAPITRE XXIV
L'ÉPREUVE
Ce même soir, Jacques Damien achevait à table, en buvant son café, un
dîner solitaire. Il écrasa dans la soucoupe une cigarette charbonneuse
qu'il ne fumait plus, se leva et alla s'enfermer dans son bureau. Sa
causerie avec Gautier Brune l'avait beaucoup secoué. Il se sentait
encore la cervelle confuse; il n'y voyait pas clair. En outre, il
n'osait pas réfléchir, il écartait obstinément la pensée harcelante qui,
sans cesse, rôdait autour de lui. Il vivait dans une obscurité complète.
Aucun changement ne se produisait, aucune de ces illuminations
merveilleuses qui vous jettent de la lumière dans l'âme, jusqu'au
tréfonds. Il avait peur de se poser officiellement le problème dont les
nombreuses données inconnues et les facteurs notoires dormaient en lui.
«Cela est très joli, se dit-il, mais... Voyons, je n'ai pas sommeil; me
coucher serait donc me préparer une nuit blanche, et puis, à quoi bon
remettre l'épreuve au lendemain? Je ne saurais l'éloigner indéfiniment;
il faudra bien que je m'y livre, un jour ou l'autre... Alors?... Enfin
cette visite à mon propriétaire, elle complique tout, au lieu de tout
faciliter.»
Il avait pourtant reçu un accueil charmant de M. James Sandgate. Son
intention de vendre, loin d'être supposée, parut à Jacques très réelle
et sa façon de traiter la question ne laissa pas que de lui plaire.
«Voilà, Monsieur Damien, inutile de faire des phrases, n'est-ce-pas? et
puis, en français, je manquerais d'art. Je suis explorateur, je
retournerai dans la Perse, bientôt. Quinze jours à Londres, d'abord...
mes parents, ma soeur, mes petits neveux... et à la fin du mois, je
m'embarquerai à Marseille. Vivre en Europe, je ne peux plus! Je ne
comprends pas qu'il y ait des gens pour vivre en Europe, avec le progrès
dégoûtant, et la foule bien habillée, si laide! et les automobiles, et
les autobus. Dans la Perse centrale, pas d'automobiles... (pas encore),
pas d'autobus. A propos de la campagne, ce sera très vite dit: non, je
ne prolongerai pas le bail. Trop ennuyeux d'avoir une terre où l'on
n'habite pas. Si vous voulez acheter, alors c'est autre chose. Oui, je
vendrai volontiers. J'ai un prix, un prix fixe, comme dans les magasins
où l'on met une étiquette. Pas la peine de marchander. Si ça vous
convient, entendu, très bien! si trop cher, je passerai les instructions
au notaire, mais je serai content de vendre à vous, parce que vous êtes
un soigneux locataire et puis la jeune dame, elle aime les bêtes, elle
connaît les plantes, elle est polie avec les paysans, gentille avec les
enfants. On me l'a dit.»
Et il nomma son prix, son prix fixe, inférieur au prix que Jacques
présumait.
«Une excellente affaire, en somme...» pensait Damien.
Une excellente affaire, sans doute, mais qui ne rendait son angoisse ni
moins actuelle, ni moins troublante.
«Sera-t-il suffisant que je vous apporte une réponse ferme (oui ou non),
dimanche en huit?
--Dimanche en huit, la veille de mon départ pour Londres... Cela me
convient parfaitement.
--Donc, à dimanche en huit, Monsieur Sandgate.»
Et Damien prit congé.
Cette visite le jetait dans une perplexité pire. Sans précisément se
l'avouer, il comptait sur elle pour brouiller ses cartes, pour lui
composer une partie injouable, perdue d'avance. Ne pouvant se décider
seul, il espérait de façon sournoise, voire un peu lâche, que la vie
déciderait à sa place en détruisant d'un coup ses beaux projets; or elle
rapprochait la promesse du bonheur, du repos, à tel point qu'il n'avait
qu'à tendre la main, dire une parole, signer un papier. Il souhaitait un
destin contraire. Certes, il en eût souffert, mais s'en fût accommodé en
pensant: «Je ne puis m'installer à la campagne avec Marguerite... Eh
bien, c'est un rêve qui passe!» Non, avant un mois, s'il le désirait,
Marguerite et lui vivraient dans leur ferme, dans leur maison, chez eux,
entourés de leurs arbres, de leurs fleurs, de leurs fruits, de leurs
bêtes, et n'ayant plus qu'à jouir de leur bonheur...
Jacques arpentait son bureau et songeait:
«En somme, je ne sais ce que je veux. D'une part, j'ai peur de rejoindre
Marguerite; d'autre part, je ne puis vivre sans elle; oh! cela, je ne le
puis. J'ai beau regarder en moi-même, je ne vois rien: L'homme qui
s'examine croit volontiers qu'il suffit d'ouvrir la porte pour
considérer tout à l'intérieur; de sa sincérité il ne fait pas cause, et
doutera-t-il jamais qu'il soit perspicace!»
Jacques s'assit et se prit le front dans les mains.
«Non, je ne sais ce que je veux... peut-être parce que je ne sais pas ce
que je suis. Il s'agirait de se connaître. S'étudier, raisonner sur soi
et se trouver plus renseigné qu'auparavant ne doit pas être un travail
aisé (j'entends, à faire honnêtement), car s'il ne tourne à l'apologie
ou à la satire, il s'achèvera, le plus souvent, en bavardage; or la
louange me paraît un soin que l'on peut laisser à ses amis, d'autre
part, et composer un pamphlet sur sa propre personne n'offre rien de
bien instructif, puisqu'on y mettra toujours de l'indulgence en
n'attaquant que les seuls défauts qui peuvent plaire... enfin, j'ai déjà
tant bavardé! Il s'agirait de se connaître... de se connaître.»
Damien montrait un peu d'agacement; il se laissait aller à faire des
gestes.
«On se pose donc une question à soi-même, sur soi-même, et l'on ne songe
pas que fournisseur et quémandeur ont du sujet une opinion semblable. A
tout le moins, le portrait que l'on se donne de soi risque de contenter,
mais il ne saurait surprendre. Tel trait, piquant, pittoresque ou naïf,
aux yeux d'un étranger, paraîtra banal à qui l'étudie en soi,
précisément parce que trop caractéristique, au lieu que tel autre, sans
importance, le frappera par la rareté qu'il lui suppose.»
Il se leva.
«Y voir! y voir! trouver quelque chose! y voir! On marche, sur les
cailloux difficiles d'une route éclairée; on ne bute que dans l'ombre...
Et me voilà faisant des phrases au lieu de méditer! Je ne sais pas
méditer: ma réflexion, si elle ne s'exprime par des paroles ou par des
signes, devient diffuse et se perd. Il faut que je me croie au théâtre!
il faut que je fasse effort pour m'agréer, m'épouvanter ou
m'attendrir!... Je ne puis être sincère... et cependant je l'aime! je
sais que je l'aime!»
Il était debout contre le mur, à gauche de la glace.
«Oh! s'écria-t-il soudain, comme je l'aime!»
Il venait de voir, piquée dans la tenture, la modeste épingle à chapeau
que Marguerite portait à sa première visite.
«Cher souvenir!»
Il la prit; il la fit tourner entre ses doigts. De nouveau, il alla se
rasseoir à son bureau et patiemment, avec la pointe de l'épingle,
dessina toute une série de petits ronds sur le buvard. Il songeait... il
songeait à cette douce vie paysanne qui lui donnerait tant de bonheur.
«Oui, mais elle...»
Il s'imaginait le repos de Marguerite troublé par ses cauchemars à lui;
il se représentait Marguerite réveillée en sursaut, son angoisse dans
l'ombre.
«Elle est plus malade que moi et c'est encore moi que je plains!»
Car, il s'en rendait compte, ses hallucinations diurnes avaient
totalement disparu. L'idole n'entrait plus que dans ses rêves.
«Et je viens de vivre plusieurs heures, ici, sans penser une seule fois
à mon vieux singe!»
D'ailleurs, le vieux singe restait bien tranquille au bord de sa
planchette, mais cela n'intéressait pas Jacques: il s'occupait de
lui-même, de son amour, de Marguerite.
«Suis-je tellement à plaindre? Suis-je plus à plaindre que celui-ci, que
celui-là? Ils sont nombreux, ceux qui ont perdu leur mère, même
tendrement chérie, nombreux, ceux qui gagneraient à l'échange de leur
santé contre la mienne! et pourrai-je, par contre, en citer beaucoup que
le sort a gâtés en leur offrant, comme à moi, une maîtresse adorée, un
ami sans égal, une large fortune et plus de vanité qu'il n'en faut pour
se plaire?
«Ma vanité, je l'ai portée en tout! jusqu'à être content (non,
j'exagère) de souffrir d'une maladie peu commune... j'ai presque pensé:
digne de moi!... Sans elle, sans ma vanité, mon histoire serait
l'histoire du premier venu; ma vanité m'a permis d'avoir un peu
d'orgueil.--Ma fortune... je m'en sers prudemment, comme un
bourgeois.--Mon ami... faut-il supposer que Gautier me jouera de vilains
tours?--Ma maîtresse... Ah! non! pas de ces idées-là! Eh! je sais bien
que je l'ai ramassée dans la rue! que je l'ai ramenée de la rue!
Qu'importe! elle m'aime; je l'adore. Je veux la garder, la garder pour
moi. Elle me plaît. Puis-je la quitter, maintenant? Non, je ne pourrai
pas!
«Je vais donc la conduire à la folie par un chemin agréable, que moi, du
moins, je trouve agréable (elle, c'est peut-être une autre affaire).
Marguerite deviendra folle. Tu entends, Jacques Damien! elle deviendra
folle! mais, comme je l'aime, je n'ai pas su découvrir d'autre moyen...
et puis, je le répète, elle se rendra à la petite maison blanche par la
route du bonheur!... Tout à fait délicat!... Marguerite, derrière une
fenêtre grillée, regardant le monde... Image à méditer!
«Elle me dit possédé du Diable... Du Diable, je ne sais; néanmoins, j'en
viens à croire qu'elle pourrait avoir raison. Possédé... Je suis possédé
par un esprit impur qui prend des formes diverses pour mieux me
tourmenter. Ce fut d'abord le désir de boire: je voulais boire, je le
voulais si furieusement que je n'y voyais plus clair, je ne pouvais ni
choisir, ni juger, ni me retenir... Cette forme-là, je l'ai vaincue, le
jour où je me suis senti vraiment ivrogne!--Ensuite, ce furent des
images effrayantes qui me troublèrent: une pomme sur mon lit, une poupée
en bois (si calme, ce soir), dans mon bureau. De nouveau, je ne pus
choisir, juger, ni me retenir. Ces images m'épouvantaient au point de me
forcer à prendre honteusement la fuite, à demander grâce, à m'humilier
(de quelle façon vilaine!) comme un chien qu'on fouette. Quand j'ai
résisté un peu, puis un peu davantage, elles ont disparu. Elles ne
reviennent que dans mon sommeil; maintenant, mes rêves me les
rapportent, tout mon passé remonte dans ces rêves que Marguerite
surveille. Et sa dernière forme enfin, la plus terrible, la plus
dangereuse, à coup sûr, la plus sournoise... L'esprit impur qui m'habite
m'a fait un amour égoïste, un amour cruel de bête chaude... et me voici
aveugle encore une fois, sans jugement ni choix possible, ni retenue!
comme aux jours où je buvais! L'esprit impur m'engage à tuer une femme
que j'adore, en me laissant croire que je veux la rendre heureuse!
«Pourquoi m'a-t-il si bien envahi? pourquoi, au lieu d'aller chez le
voisin, a-t-il élu domicile en moi? pourquoi? Sans doute me savait-il
déjà malade, par suite, prêt à le recevoir, et trouvait-il ici une
atmosphère agréable, fortifiante; j'étais sa résidence d'été, la ville
d'eaux, la plage... (très drôle!)... mais n'y avait-il pas, en ce
Jacques Damien, autre chose qui lui convenait à merveille: une volonté
incertaine?... Je pense souvent à Papa, je lui reproche sa faiblesse
dont Maman a tant souffert... J'abuse un peu. Il faudrait, d'abord,
faire mieux que lui. Pour le moment, je fais moins bien.
«C'est moi, c'est moi qui vais devenir fou! Oui, je vais descendre dans
la rue, me mettre à quatre pattes, au milieu de la chaussée et hurler à
la lune, hurler!--Ah! ces démoniaques du temps passé! de vrais possédés,
ceux-là! ces pauvres gens habités par l'âme d'un loup et qui hurlaient à
plein gosier! Je voudrais faire comme eux!
«Je ne tiens bon que sur un point, un seul: je ne boirai pas! je ne
boirai pas de l'eau de cologne sur le haut d'une armoire!
«Oh! cette épingle! ce souvenir de Marguerite! l'appuyer là, sur ma
poitrine, enfoncer doucement, sûrement, réprimer le sursaut de douleur,
d'horreur et d'effroi, persister, m'entrer la pointe dans le coeur et
crever!... Et puis qu'il ne soit plus question de moi! qu'on me jette
aux ordures!
«Oui, cela arrangerait bien des choses!...»
Il rêva de se détruire, des façons, des moyens pratiques de se détruire.
«Mais je veux revoir Marguerite une dernière fois.»
Un mauvais sourire courba sa bouche.
«Et tu ne la quitteras plus jusqu'à ce qu'elle soit folle!»
Il souffrait trop! Jamais, aux pires heures où l'idole le hantait, il
n'avait souffert autant.
«Je dois disparaître.»
Tout à coup, il se remit à penser à la propriété de M. Sandgate, parce
qu'il avait promis une réponse à cet homme et devait la fournir.
Bientôt, l'idée s'imposa, inopinée, un peu ridicule mais insistante, et,
brochant sur elle, une autre idée surgit, encore plus inattendue, tout à
fait nouvelle, obscure encore, belle néanmoins en sa dure sévérité, et
qui réunit, fixa, mit en oeuvre toute l'attention de Jacques.
«J'irai voir M. Sandgate. Je lui dirai: «Monsieur Sandgate, il faut que
je fasse une randonnée lointaine. De votre côté, vous accommoderiez-vous
d'un compagnon de voyage qui tâcherait de n'être point gênant, voire de
se montrer utile, puisque l'art persan et les fouilles que l'on fit
là-bas lui sont connus et qu'il a, secrétaire au Musée, écrit diverses
études traitant de ce sujet, spécialement des faïences?» Si M. Sandgate
est un peu déraisonnable, il y songera, il discutera de questions
pratiques; s'il a perdu le sens commun, il finira par accepter...
L'espoir est mince, pourtant, je vois un espoir.»
Quel qu'il soit, absurde, sage, proche ou lointain, un espoir apporte
toujours son mystérieux bénéfice. Jacques ne ressentait plus cette même
angoisse déprimante, vraiment insupportable; il n'était que triste,
profondément.
La nuit s'écoulait avec lenteur dans l'atmosphère enfumée de ce bureau.
On y respirait mal.
«Allons! se dit Damien, il convient de présumer que M. Sandgate est non
seulement un peu déraisonnable, mais qu'il a perdu le sens commun, et
d'agir en conséquence, dès maintenant.»
Il sortit de son classeur une feuille de papier à lettres. Il médita
longuement sur ce qu'il devait écrire. Une demi-heure plus tard, la page
restait encore blanche; déjà les yeux de Jacques étaient lourds de
larmes.
Enfin, il entreprit sa tâche.
CHAPITRE XXV
LE BEAU LAURIER
«Ma douce amie,
«Ecoute-moi, bien que j'aie des choses terribles à te dire. Je
n'aurais jamais osé, de vive voix, sous le regard de tes chers yeux
aimés. Peut-être suis-je venu à Paris surtout pour trouver du courage,
le courage cruel dont j'ai besoin en ce moment.
«Je vais partir, ma douce amie, pour très loin, pour si longtemps! Je
pense faire un voyage d'études en Perse, presque une exploration. Cela
durera huit ou dix mois... un an?... je ne sais. Il suffit que je te
quitte pour avoir le coeur désolé. Mais il faut que je parte! Je dois
te quitter.»
Jacques s'interrompit.
«La perdre ainsi, songeait-il, c'est insensé! c'est indigne et
monstrueux!... ce n'est pas vrai!»
«Ma douce amie, nous nous aimons avec tendresse, avec passion. J'aime
tout en toi: ton corps, ton esprit, ta bonté, le charme qui vient de
toi, le parfum qui émane de toi, et ce jeune regard, si beau!
Pourtant, je te fais du mal, tu le sais! et j'ai peur, devant l'avenir
d'angoisse et de douleur que tu te prépares en m'aimant. Marguerite,
j'ai peur pour toi, j'ai peur aussi pour moi, j'ai peur du remords que
j'aurai... car je te détruis, moi qui t'aime tant! et, à cela, il n'y
a qu'un seul remède: nous séparer.»
«Mais, s'écria Jacques, nous séparer... les mots ont un sens, tout de
même! Nous séparer, c'est me trouver loin d'elle, loin de son corps! ne
plus sentir son bras nu autour de mon cou, ni ses jambes contre mes
hanches! c'est ne plus l'entendre respirer près de moi, parler, rire,
vivre à côté de moi, prendre du plaisir tout contre moi!»
Et Damien ne pouvait ni l'admettre, ni le concevoir. Il se répétait avec
une obstination puérile que ce n'était pas vrai, et, ce disant, il ne
savait pas, au juste, ce qu'il voulait dire.
Il écrivit encore.