Jacques y retrouvait presque chaque chose à sa place: les meubles, les
tableaux pendus, les photographies sur la cheminée, divers petits
objets... ce cendrier, ce vase de bronze, un coupe-papier chinois de
jade... il lui plaisait de revoir tout cela.
Oh! oui! l'idole en bois roux restait accrochée au-dessus de sa
planchette. Il l'avait remarquée, dès le premier jour, sans beaucoup
d'émotion.
Et ces livres (probablement ceux qu'il lisait avant son départ pour
l'Angleterre), époussetés, posés d'équerre près du sous-main: un tome du
théâtre de Musset, un catalogue de faïences persanes annoté au crayon,
un roman de qualité courante...
«Mais qu'est-ce donc que ceci? se demanda Jacques. _Rituale romanum_...
Ah! je me souviens.»
Il en avait, par curiosité, parcouru quelques pages, alors que
Marguerite s'inquiétait tant de lui, le croyant possédé du diable... Le
cérémonial pour l'exorcisme était encore marqué d'une fiche.
«Nous étions fous l'un et l'autre; aussi bien elle que moi!»
Il fallait à Damien ce détail soudain surgi pour que la parenthèse
d'aventures lointaines, de voyages difficiles, d'heureux exotisme, se
fermât, pour qu'il pût revoir sa vie telle qu'elle était aux jours
sombres, pour qu'il considérât la situation nouvelle où il se trouvait,
et jugeât de l'état précis de ses forces. Il avait ouvert sur son bureau
le rituel romain, il parcourait de temps à autre quelques lignes en se
les traduisant. Elles évoquaient des images étranges. Puis, il rêvait.
«Esprit impur! Esprit très immonde! je t'exorcise!...»
«Oui, pensait Jacques, j'ai été possédé. Il a pu m'envahir parce que je
ne présentais aucune résistance, parce que j'étais prêt à tout, comme
tous ceux qui ne font rien, qui s'usent à ne rien faire. Je souffrais,
mais de façon stérile, sans profiter de ma souffrance. Je croyais
accomplir mon devoir entier en combattant ce goût que j'avais de
l'ivresse et, lorsque avec peine je m'en suis guéri, je m'étonnais de
souffrir encore. Cela me paraissait injuste.»
«Ecoute et prends peur, Satan!...»
«Je souffrais pour moi-même et j'en tirais vanité. Sans presque m'en
douter, je me glorifiais d'être malade de façon peu commune, de façon
rare. Maman l'avait, je crois, deviné. Ensuite, ne buvant plus, je me
glorifiais de ma victoire. Tout se changeait ainsi en mouvements
d'orgueil; à toute heure je témoignais de moi-même! Je voulais éblouir
Maman par mon courage devant la peur... Maman est morte sans le moindre
éblouissement!»
«Donc, retire-toi, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!...»
«Puis est venue Marguerite, et j'ai entrepris, le sourire aux lèvres,
une moitié de tâche dont j'étais fier, une moitié seulement. La sauver
du ruisseau, cette paysanne, l'empêcher de se prostituer au premier
venu, lui permettre de n'avoir plus trop faim quand elle n'arriverait
pas à vendre son corps... pourquoi faire? pour me l'offrir comme
maîtresse et la montrer dans les restaurants, pour l'habiller, la
présenter, l'amuser et m'amuser d'elle, pour lui composer une vie
factice, pour qu'elle souffrît, elle qui m'aimait.»
«Donc, retire-toi, Séducteur! ami de l'aspic et du basilic! Retire-toi
au nom de l'Agneau immaculé qui foula le basilic et l'aspic!...»
«Mais moi aussi, je l'aimais, et c'est en l'aimant que j'ai voulu
comprendre, enfin, certaines choses, et c'est en m'aimant qu'elle m'a
permis de les comprendre, car, si je l'ai quittée... ah! ce jour-là, je
n'agissais point par vanité, ni pour faire un geste élégant... ah! non!
j'avais bien trop mal!... je m'en souviens.»
Et il lut encore:
«Donc, retire-toi, Impie! Persécuteur! Fourbe voué à la géhenne!»
Il ferma le livre.
«En somme, pensait-il, nous suivons le chemin qu'il nous eût fallu
suivre dès l'abord. Mes travaux en Orient, ce sont ses travaux dans sa
ferme. Elle et moi, nous pouvons travailler, maintenant, parce que nous
avons souffert, beaucoup souffert, puis souffert davantage... Et ces
cris que je poussais?... mettais-je bas l'esprit impur, ou l'esprit
impur criait-il lui-même de douleur en me quittant?...»
Car le souvenir lui était revenu d'un passage de l'Evangile où le Christ
délivrait deux furieux de l'esprit qui les possédait et le chassait,
récalcitrant et hurlant, dans un troupeau de pourceaux au pâturage, qui
s'en fut se noyer aussitôt.
«Ce serait donc la délivrance?...»
Combien d'heures Damien était-il resté dans ce fauteuil, devant ce
bureau familier, sans même donner un regard au coin de gauche où pendait
une statuette en bois roux? L'air plein de fumée rendait cette pièce
étouffante. Il s'avança vers la fenêtre, l'ouvrit toute grande; un jour
pâle filtrait par les volets qu'il rabattit.
Déjà, l'aube s'étendait, diffuse, indécise et grise, sur la ville,
éclairant faiblement les brumes qu'un souffle poussait le long des rues.
Cela faisait un singulier paysage... Et Jacques songeait à d'autres
paysages, là-bas, près d'un lac, au fond de la Perse.
C'était peut-être auprès d'un lac semblable que le Christ, rencontrant
les deux possédés, leur avait imposé les mains... Il descendait de la
colline aride que paraient seuls quelques cystes, quelques touffes de
thym, quelques maigres lentisques. Il descendait de la colline vers le
bord du lac où se posaient les brumes du matin, et les deux possédés
criaient déjà de douleur et se tordaient et hurlaient parce qu'ils
souffraient cruellement et ne voulaient pas guérir, sachant que, pour
guérir, il fallait souffrir davantage... Et le Christ leur imposait les
mains.
Calme matinée! Accoudé au balcon, Jacques en buvait la douceur. Le jour
était venu, frais et clair; un murmure montait de la ville... Jacques
rentra dans son bureau. Il regarda sur la cheminée les quelques
photographies aimées, amies, qui s'y trouvaient toujours. Il nota aussi
que, dans l'âtre, quelques bûches étaient posées, préparées, sans doute,
par Louis, l'hiver d'avant, en vue d'un retour inopiné de son maître.
Et, brusquement, Jacques se retourna vers l'idole, pendue au coin du
mur, la décrocha, la considéra de près, vit qu'elle était faite de bois
mort, bien mort, qu'elle valait tout juste son poids de bois mort...
Alors il la coucha sur les bûches de l'âtre, froissa un journal qu'il
fit flamber, qu'il glissa sous les bûches, et, paisiblement assis devant
les flammes, tandis qu'au dehors le jour s'affirmait splendide et bleu,
regarda se consumer lentement, sûrement, avec de méchants crépitements
et des fusées, cette idole en bois roux, venue vers lui, jadis, d'une
île très lointaine.
_Chine, 1912._
_Provence, 1918._
TABLE DES CHAPITRES
I. UN PANTIN DE BOIS 5
II. UN AUTRE PANTIN DE BOIS 18
III. AU RESTAURANT 27
IV. BAR NOCTURNE 41
V. RAISONS MATERNELLES 51
VI. LA LEÇON DU CLOWN 68
VII. LA PREMIÈRE MANCHE 79
VIII. INCERTITUDES 88
IX. UNE CHARMANTE SOIRÉE 98
X. LE CADEAU PRÉCIEUX 117
XI. L'IMPLORATION 128
XII. SUR LE TROTTOIR 136
XIII. LE DOUX RÉVEIL 156
XIV. DISCIPLINE 171
XV. L'IDOLE INTERPELLÉE 186
XVI. LA PRÉSENTATION 198
XVII. L'INSTANT TRAGIQUE 206
XVIII. JOURS SOMBRES 216
XIX. DEVANT LA MORTE 227
XX. LE DIABLE EN PERSONNE 239
XXI. L'INVITATION AU VOYAGE 250
XXII. VILLÉGIATURE 259
XXIII. UN DIALOGUE 269
XXIV. L'ÉPREUVE 279
XXV. LE BEAU LAURIER 291
XXVI. LE PROJET ABSURDE 298
XXVII. LA JEUNE FERMIÈRE 306
XXVIII. UN FEU DE BOIS 316
ACHEVÉ D'IMPRIMER
LE VINGT FÉVRIER MIL NEUF CENT DIX-NEUF
PAR L'IMPRIMERIE LUX
POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
Prix: 3 fr. 50
Majoration temporaire de 30 %
Décision du Syndicat des Éditeurs 11 Février 1918