Gautier n'a pas prononcé un seul mot, durant toute cette confession, n'a

pas fait un seul geste; maintenant, Marguerite, les mains croisées,

attend une réponse.

«Il faut, lui dit Gautier, que vous vous reposiez, que vous vous

sépariez de lui, quelque temps.»

Stupéfaction du jeune visage...

«Mais...»

Comment Gautier n'a-t-il pas deviné le mot que ses lèvres ébauchent?

«Mais... je l'aime!

--Tous les deux, vous avez besoin de repos; vous êtes brisés.

--Mais je l'aime!»

Elle n'a rien d'autre à dire.

CHAPITRE XXI

L'INVITATION AU VOYAGE

Les jours suivants, elle ne voulut rien entendre, rien comprendre. Elle

se tenait à ces simples mots: «Je l'aime.» Elle était butée. D'autre

part, Gautier avait dû déconseiller à Jacques un voyage qu'il eût

cependant fait sans Marguerite. Au milieu de la discussion, Damien avait

interrompu en disant à son ami:

«Grand imbécile! tu ne sens pas la joie des choses!

--Certes, je la sens, répliqua Gautier d'un air calme; je crois

seulement que tu la surfais. On t'a proposé un fruit savoureux; tes deux

mains se sont tendues aussitôt. Voyons, que cherches-tu? dis-le moi

clairement... Et puis, sans doute ai-je tort de me mêler de cette

affaire et de donner mon avis avec tant d'assurance. Je parle peut-être

à la légère; sait-on jamais! Te souviens-tu, Jacques, d'un soir, à

Montmartre, l'an dernier, où nous avons parlé, deux heures durant, de

l'imprudence psychologique, et découvert en elle la plus dangereuse

forme de l'orgueil: le plaisir de prophétiser?»

Damien haussa les épaules avant de répondre:

«Aussi n'était-ce pas une prophétie que je te demandais, pas plus que je

ne t'annonçais une décision. J'avais cependant besoin d'un conseil. Tu

me le donnes. Je tiens maintenant à connaître tes raisons dans leur

détail, afin de les mieux peser. D'ailleurs, connais-tu les miennes? Dès

l'abord, quand Brigneux m'a proposé cette... cette parenthèse, j'ai été

surpris et charmé. Brigneux se trouvait dans un de ses bons jours; il

est alors très acceptable. Il causait amicalement, sur un ton simple

qui, je l'accorde, ne lui est pas habituel.

«Damien, disait-il, je sais que tu aimes les voyages; or mon oncle, qui

n'a d'autre qualité que d'être fort riche, me cède son yacht pour six

mois et plus; par contre, il me prive de sa compagnie, la goutte le

retenant dans son fauteuil. Si tout va bien, je pars dans trois semaines

pour l'Amérique du Sud et compte, après avoir vu Rio, Buenos-Ayres et

quelques autres villes que l'on dit assez drôles, visiter ces canaux de

Magellan auprès desquels, paraît-il, la Norvège a l'air d'une mauvaise

plaisanterie. Viens avec moi, Damien; le voyage de retour pourrait se

faire par le cap Horn, si tu ne crains pas les coups de vent. Nous

mènerons là une bonne existence de vieux camarades, nous verrons de

belles choses et rentrerons contents l'un de l'autre.»

«Je t'assure, Gautier, il n'en fallait pas davantage pour me lancer dans

un long rêve plein de brises, d'étoiles, de vagues et de souvenirs de

poèmes: la mer australe, les canaux de Magellan, le cap Horn! Ces

vocables ne sont-ils pas déjà une tentation de force singulière?

--Sans doute, mon ami, pour qui peut la sentir, pour qui peut l'avoir

rêvée, mais Brigneux, si gentil qu'il ait pu te sembler, n'est pas de

ceux-là. D'un voyage en Amérique du Sud, le long des côtes, toi, tu n'as

vu que Magellan et les bourrasques du cap Horn, et cela suffit, en

effet, pour ravir, mais Brigneux ne goûtait-il pas d'abord ce qu'il

pouvait imaginer: les soirées de champagne à Rio, les cinq à sept

mondains, les séances de bridge, les cercles bien tenus et les bars où

l'on boit jusqu'à l'aube? C'est lui seul qui règlerait ce voyage; or, le

temps passerait vite à contrefaire, (non, même pas!) à refaire

simplement ce qu'il faisait à Paris de façon si banale. Vous rentreriez

bientôt, sans avoir dépassé la République Argentine!

--Voilà qui est prophétiser, en effet, mon ami! Pourquoi, dès avant le

départ, interdire tout succès à ce voyage dont je crois avoir besoin? Je

suis resté trop longtemps à Paris. Qui sait si une bonne part de mes

ennuis ne vient pas de cette réclusion relative, mauvaise pour quelqu'un

qui n'a rien en soi de monastique? Quand tu me fais ces prescriptions

d'hygiène, quand tu vas causer longuement avec Louis et la cuisinière,

quand tu m'imposes des régimes peu délectables, que je suis d'ailleurs

avec scrupule sans m'en plaindre jamais, où est ton but? Renouveler ma

personne physique, n'est-ce pas, afin que la personne morale suive le

mouvement? Penses-tu qu'un long voyage maritime serait très différent

comme méthode? Voir du nouveau me renouvellerait peut-être. Devant des

paysages composés autrement que ceux qui m'entourent depuis vingt-sept

ans; devant un «jour le jour» inédit où, dès mon lever, je

contemplerais, non plus cette maison à quatre étages dont je connais

tous les locataires, bêtes et gens, mais un horizon plat, sans balcons,

sans toits, sans gouttières; devant une seule, immense fenêtre, grande

ouverte, que l'on ne ferme jamais; devant une plaine d'eau mouvante,

sans crottin, sans voitures et, la plupart du temps, sans bateaux;

enfin, plus tard, devant une côte qui ravirait mes yeux, fût-elle banale

selon la mode argentine ou brésilienne, mais qui ne me rappellerait ni

Saint-Raphaël, ni Paris-Plage; devant ces nouveautés singulières, M.

Jacques Damien ne s'étonnera-t-il pas? ne tâchera-t-il pas de

comprendre, d'aimer? Comme nous n'avons en nous qu'une place restreinte,

ne devrai-je pas, pour m'habituer à ces choses nouvelles, chasser

d'anciennes habitudes de mon esprit, tuer de vieilles manies, briser des

attaches qui me semblaient solides en France? L'exotisme me tente,

Gautier, laisse-moi partir!

--Eh bien, pars! dit Gautier, mais quoi que tu en penses et quoi que tu

en rêves, ce voyage m'inquiète, me déplaît... Non! ajouta-t-il

brusquement, il y a autre chose. Tu ne me feras jamais croire que

Brigneux, dont la tenue ne fut ni sympathique, ni amicale, un soir que

tu soupais avec lui et quelques dames, te prenne brusquement en si vive

affection, qu'il s'impose ta compagnie pour six mois, sans pouvoir s'en

distraire. Et puis, l'idée de vivre six mois avec Brigneux ne

t'épouvante donc pas? Six mois, Jacques! vingt-six semaines! cent

quatre-vingt-deux jours!...

--Cent quatre-vingt-trois, interrompit Damien d'une voix sèche: l'année

est bissextile.»

Gautier ne voulut pas marquer le coup et poursuivit:

«Et songe aussi à la place qu'il tiendra, ce charmant compagnon: plus

grande, à coup sûr, que les paysages qui pourront te ravir, car, si j'ai

bien compris, tu seras seul de ton bord, à bord de ce yacht élégant? Mon

avis se modifierait du tout au tout si je te savais en compagnie

plaisante... En somme, pourquoi ne prendrais-tu pas Marguerite avec toi?

--Voyons, mon petit, tu déraisonnes! Brigneux compte emmener sa soeur.

Tu la connais, je crois?

--Oh! murmura Gautier dont la bouche eut un vague sourire. Oh!» dit-il

encore.

Et il pinça les lèvres.

«Mais passons. Cette recherche d'exotisme, cette visite aux Iles

Fortunées, ce tour en Arcadie, je les jugerais très utiles et d'une

invention excellente si je savais l'entreprise autrement conduite. Telle

que tu me la présentes, elle équivaut à quelque petite excursion dans

l'Adriatique dont les côtes, à cette heure, sont recherchées. En de

certaines conditions, je te vois très bien te perdant, comme tu veux le

faire, au cours d'un long voyage. L'hémisphère austral, fût-il américain

(moi, je préfère l'Océanie), doit avoir des charmes assez forts; mais

durant cette croisière, tu te retrouverais vite, mon pauvre Jacques,

avec deux ou trois Montmartroises et Brigneux, dans un bar de

Buenos-Ayres. Les hauts tabourets se ressemblent, et leurs occupants.

--Parfait! c'est élégamment dit et gentiment insinué...

--Quelle insinuation?... Oh! mon vieux! Je ne pensais à rien de pareil.

Les bars ne seront plus jamais pour toi que des endroits où l'on

s'ennuie!

--Très bien, et maintenant, pourquoi ces grimaces à propos de Mlle

Brigneux? Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un garçon riche et sans

attaches fasse un voyage, avec sa soeur, sur le yacht de leur vieil

oncle, homme impotent et généreux?»

Gautier ne répondit rien, tout d'abord, se contentant de sourire avec

douceur, puis il murmura d'une voix basse et triste:

«Oui, Jacques, je t'en veux de montrer en cette affaire une si parfaite

innocence, et, néanmoins, je t'en sais presque gré, car cela me prouve

combien tu es changé depuis quelque temps, quelle bonne influence

Marguerite a eue sur toi, adoucissante, humanisante. Jadis, tu aurais

été le premier à t'écrier: «Je ne marche pas! je ne me laisse prendre

qu'à des pièges mieux construits!» Ce soir, c'est moi qui te mets sur

tes gardes.

--Mais voyons, Gautier!... ce sont des imaginations de portière! je sais

bien ce que...

--Tu as appris comme tout le monde, poursuivit Gautier, le scandale

discret, vite étouffé sous les fleurs, que la soeur de Brigneux s'est

offert ce printemps: son aventure avec le jeune Fitz-Russel qui lui

promettait, entre autres choses, un titre, des terres en Ecosse, un

yacht (ce n'est pas le même!) que sais-je encore! et qui, tout à coup,

s'est échappé, ne rêvant plus que de chasser le renne au Canada. Je veux

croire, d'ailleurs, que Mlle Brigneux n'a rien à se reprocher; n'empêche

que ses allures faussement bohèmes prêtent à causer, à médire, que

l'histoire Fitz-Russel est bien fraîche, bien proche, et que c'est un

peu tôt, semble-t-il, pour que Brigneux t'invite à passer six mois à

bord de son yacht...

--Rentre ta langue, vipère! tu me dégoûtes.

--Surtout puisqu'il supporte mal la compagnie de ce très cher camarade

pendant deux heures au restaurant.

--Tu y reviens toujours! Cette invitation ne serait-elle pas plutôt une

façon d'excuse de sa part?

--Ah! que j'aurais aimé assister à cette scène de Montmartre dont j'ai

eu tous les détails par mon camarade, le docteur André! La sottise

humaine est rarement aussi laide!

--Mais, mon petit...

--Et tu parles affectueusement de cet imbécile! Une excuse de sa part!

c'est au contraire une réparation qu'il veut obtenir: la réparation

d'une injure écossaise.

--Finissons, Gautier! tu t'emballes.

--Je déteste que l'on se moque de mes amis.

--Soit; je renonce donc à l'Amérique du Sud, puisqu'à ton avis on y

trouve des chausse-trappes, mais l'idée de rester à Paris me devient

insupportable, depuis que j'ai rêvé de voyages.

--Tu peux ajouter que ce séjour ne te vaut pas grand'chose. Eh bien...

eh bien, va passer d'abord quelques semaines à la campagne, avec

Marguerite.

--A la campagne, avec Marguerite...» répétait Damien, rêveur.

Mais Gautier ne disait plus mot; il avait l'air troublé, mécontent de

lui-même. Bientôt, il prit congé de Jacques et rentra chez lui, marchant

d'un pas sec, les mains dans les poches, la figure renfrognée, maussade.

CHAPITRE XXII

VILLÉGIATURE

Un jour, Gautier Brune reçut, à son courrier du matin, deux lettres

qu'il ouvrit aussitôt: l'une était de Damien, l'autre de Marguerite,

toutes deux timbrées du même village de Normandie. Il lut d'abord celle

de Jacques.

«Mon vieux Gautier,

«Passer un été à la campagne! l'idée ne m'en serait jamais venue, à

moi qui aimais tant les odeurs estivales de Paris. J'en trouve ici de

toutes différentes que je ne connaissais pas, mais qui ne remplacent

guère le parfum délicieux de l'asphalte amolli, du crottin recuit et

du pavé de bois surchauffé. Sauf les cornes des autos qui passent sur

la route, emportant leurs occupants vers des lieux plus approuvés par

le monde des plages, je ne connais pas non plus les bruits paysans,

j'entends les bruits du nord, car les parfums et les bruits de la

Provence me sont familiers mais n'offrent aucun rapport. En ce pays,

la vache meugle, le canard cointe, le chien jappe, le coq chante de

façon toute normande (on dirait une série d'exemples de grammaire), et

j'ai découvert un jeune chat qui, sur le toit de l'écurie, chaque

nuit, miaule si singulièrement, de façon si persuasive, avec tant

d'insistance et de lubricité, qu'il me réveille quelquefois.

«N'importe! je suis heureux, et tu remercieras encore ton vieux client

de s'être entremis pour me trouver une villégiature que certainement

je n'aurais pas dénichée tout seul. Marguerite s'y plaît; elle aime ce

pays; nous sommes assez loin de son village pour ne pas la gêner,

cependant elle reconnaît la même nature qu'elle connut jadis; elle me

donne des leçons; durant nos longues promenades, j'apprends la

botanique, par ses soins, enfin elle m'annonce le temps qu'il fera, le

lendemain, sans plus se tromper qu'un bon baromètre.

«Cette propriété, mi-ferme, mi-campagne de plaisance, appartient à un

Anglais qui, pour le moment, se promène quelque part en Asie centrale;

elle est agréablement rustique, ni trop, ni trop peu, assez pour que

l'on oublie la ville, pas assez pour qu'on la regrette; un tas de

vieux meubles y parlent du passé et, par contre, l'installation

électrique, la salle de bain, le chauffage (maintenant inutile... mais

central), rappellent les avantages du siècle où nous vivons. Enfin,

tout cela est fort joli, et le jardin, plein de fleurs simples, le

verger, la cour où le cochon s'échappe, où le chien s'étire, où le

chat se perd dans ses rêves, et jusqu'au potager dont je sais à

présent distinguer les salades, tout cela nous entretient, Marguerite

et moi, dans un état de joie facile, très appréciable.

«La mer est à courte distance: une demi-heure de promenade, et cette

plage n'offre rien de mondain. Quelques familles bourgeoises la

fréquentent qui, paraît-il, sont les mêmes depuis son invention

première. Nous allons nous y baigner plusieurs fois par semaine.

Marguerite est bonne nageuse, mais étouffe dès qu'elle plonge.

«Non, je n'oublie pas que j'écris à mon médecin; ne prends pas ton

expression doctorale, Gautier!... j'y arrive... m'y voici... Et puis,

en somme, que veux-tu que je te dise? Je vais mieux; à coup sûr, je

vais mieux; j'ai continué à vider les petites bouteilles dont tu me

conseillais l'emploi, à avaler les comprimés que tu m'offris, à suivre

le régime ennuyeux que tu m'imposes... et je vais mieux, mais «mieux»,

tu sais, ce n'est pas «bien». Point d'hallucinations encore, pas

précisément: ces affreux cauchemars me suffisent et me font souvent

des nuits terribles... Tant pis! je suis heureux, Gautier! j'y reviens

toujours! On souffre ainsi d'un coeur plus léger.

«Je serais en outre tout à fait content de l'état de Marguerite, si

elle ne maigrissait un peu. Je lui ai dit de t'écrire pour te donner

des détails. Elle le fera, je pense, cet après-midi, pendant que

j'irai visiter une foire des environs. Qu'elle ait maigri, c'est

indubitable; pourtant, elle mange bien, elle a l'air gai, plein

d'entrain; je dis: «a l'air», car... mais je me trompe peut-être, et

d'ailleurs je ne saurais m'expliquer, ne sachant au juste ce que je

veux dire; néanmoins, à certaines heures, Marguerite m'inquiète, quoi

qu'elle en ait... Il me semble, à ces heures-là, qu'elle me cache

quelque chose.--Allons! passons! Bonsoir!

«Je t'embrasse.

«JACQUES DAMIEN.»

Dès l'abord, la lettre de Marguerite parut à Gautier d'une écriture un

peu nerveuse qui se gâtait tout à fait, vers la fin. Les dernières

lignes en étaient presque illisibles et ce fut à grand'peine qu'il les

déchiffra.

«Mon cher ami,

«Jacques vient de sortir; il est allé à la foire de Neuville qui est

toujours très amusante parce qu'il y a beaucoup de monde et que l'on

fait beaucoup de bruit. Je ne l'ai pas accompagné. Ces gens qui

crient, qui se remuent, qui se disputent, ça finit par me tourner la

cervelle. Alors, je suis restée seule à la maison, et je vous écris.

D'ailleurs Jacques veut que je vous écrive. Il trouve que je maigris

et il désire que vous le sachiez. Oui, je maigris beaucoup, Gautier,

mais j'ai du chagrin qu'il s'en soit aperçu. Seulement, vous

comprenez, ça ne se cache pas aussi bien que de l'inquiétude ou de la

peine, et quand j'ai mal à la tête, je ne puis pas non plus m'empêcher

de le laisser voir; c'est plus fort que moi; j'ai comme du plomb dans

les tempes et quelquefois un clou que l'on m'enfonce au-dessus de

l'oeil. Ça fait très mal, mais tout ça, ce n'est rien; il faut que je

vous parle de Jacques.

«Il me semble que, pendant la journée, il va mieux. La campagne, il

s'y plaît; il aime se promener avec moi (la plage est à une demi-heure

d'ici); nous nageons tous les deux et il me joue des vilains tours

parce que j'étouffe quand je plonge. Alors moi, je lui jette de l'eau

à la figure, je le tire par les pieds et nous rions comme des enfants.

Les vieilles dames qui sont assises sur le sable, avec leurs familles,

elles rient aussi et disent que nous sommes deux fous, que nous

donnons la gaîté. C'est gentil.

«Jacques a de bonnes couleurs, il mange bien, il suit exactement vos

ordonnances, je veille à ça. Mais Gautier, la nuit, ça change! oh! la

nuit, Gautier, c'est presque toujours très effrayant. Il a des

cauchemars, vous comprenez. Il dort, mais il crie, il gémit en

dormant, et il parle, il parle de l'idole. Il reçoit la visite de

l'idole dans son sommeil, (la semaine dernière: lundi, mardi, jeudi et

samedi); alors il souffre.

«Vous n'avez pas voulu me croire, Gautier, mais je ne me trompais pas.

C'est bien le diable qui le tourmente. Il y a, près de la ferme où

nous habitons, à quelques pas, une petite église, au bout du village,

où je vais souvent prier, et je suis sûre que, la nuit d'après, il

rêve d'une façon moins pénible, qu'il a moins de tracas.--Mais j'ai

grand besoin aussi de prier pour moi. Je vous l'avais dit, Gautier,

vivre à côté du Diable, c'est plus qu'on ne peut supporter. Je

m'éveille, quand Jacques se plaint, et je sais que le Diable est là,

que le Diable le tourmente, et il me tourmente en même temps, avec

toute sa méchanceté. Oh! ça fait des nuits terribles! Et vous

comprenez, il a raison de s'attaquer à moi; je n'ai pas le droit de me

plaindre: j'ai tant péché! Et maintenant encore, car il faut voir les

choses comme elles sont... Mon amour pour Jacques, c'est un péché; ça

durera quelque temps où j'aurai du bonheur, mais, un jour, je serai

punie, et que voulez-vous! ce sera bien fait!

«Tout de même, Gautier, les journées, vous savez, elles sont très

douces, depuis le matin, très tôt, jusqu'au soir. Jacques est si

gentil avec moi, si poli, si complaisant! Il pense à tout! Mais les

nuits! Ah! on paye bien cher, la nuit, le bonheur qu'on a eu, le jour!

Quelquefois, je deviens folle. Je tremble, je grelotte. Jacques dort

près de moi; il murmure des mots, tout bas; j'écoute: il parle, puis

il gémit, il voudrait se défendre; puis il crie, le pauvre garçon! Le

Diable est là; on le verrait que ce serait la même chose; alors je

m'asseois dans le lit, je me tiens la tête et, quand je peux, je fais

ma prière, pendant que Jacques souffre. Ah! il faut beaucoup prendre

sur soi, à de pareils moments, pour ne pas crier aussi. C'est bien de

la misère, vous savez, Gautier!

«La fin, je la vois. Je vais continuer à maigrir, je serai tout à fait

laide et, peu à peu, sans le vouloir, Jacques ne m'aimera plus. Il se

montrera gentil encore, parce qu'il a bon coeur, mais je sentirai

qu'il ne m'aime plus... C'est trop horrible pour y penser! Et moi,

Gautier, je l'aime tous les jours davantage! Que voulez-vous: Dieu n'a

pas arrangé le monde pour que les gens qui font le mal soient heureux.

Ce serait vraiment un peu facile, et les autres pourraient se

plaindre... Combien de temps cela va-t-il durer? J'attends... Oui,

j'ai l'impression que je ne vis pas, que j'attends... Et je prie pour

que, ce jour-là, ma punition ne soit pas trop sévère.

«Et pourtant, Gautier, ici, c'est bien un endroit où l'on devrait être

heureux... la campagne, avec toutes ces choses autour de soi que l'on

connaît. Figurez-vous! Jacques ne savait même pas distinguer les

légumes les uns des autres! En se promenant, on ne rencontre pas des

figures avec un méchant sourire, comme à Paris, ni ces passants qui

vous bousculent en ayant l'air de ne pas le faire exprès. Il y a des

bêtes et des paysans et des plantes, et la ferme est si belle, si bien

arrangée, et l'église est si jolie!--Ah! oui! mais il y a le remords,

et les nuits qui sont terribles, et tout le chagrin!

«Excusez-moi, Gautier, de vous écrire une lettre aussi maladroite; je

ne sais pas écrire des lettres et souvent je ne trouve pas ce que je

veux dire. Seulement, il fallait que je vous écrive toute seule, sans

que Jacques m'aide. Alors vous me pardonnerez.

«Et vous me croirez, Gautier,

«Votre amie très dévouée:

«MARGUERITE DUMONT.»

Gautier Brune plia les deux lettres, les remit dans leurs enveloppes et

les glissa dans son portefeuille, puis, ayant tiré de sa bibliothèque un

gros cahier de références manuscrites, relié, il le feuilleta, cherchant

une note prise à l'hôpital, cinq ou six ans auparavant.

«Léonie Kerdanet... Léonie Kerdanet, la petite lingère... oui, voilà...

«Mon souvenir était juste: un beau cas de folie mystique... Même âge à

peu près, même éducation première, aventures analogues, et ce même

regard... Marguerite n'est qu'au début!...

«Tiens... Je ne savais pas qu'elle fût morte. Je me rappelais le jour où

on l'avait évacuée sur Villejuif, mais... oui, elle est morte.

«Je vais relire encore une fois leurs deux lettres...

«Et que fera Jacques, lorsqu'il se doutera?»

CHAPITRE XXIII

UN DIALOGUE

«C'est M. Damien, dit Valérie en ouvrant la porte du cabinet de

consultation.

--Toi! dit Gautier Brune d'un air surpris; je ne t'attendais pas!... pas

avant longtemps!

--Charmant accueil!

--Que viens-tu faire à Paris?

--Rien qui puisse te troubler... Peut-on s'asseoir?

--C'est probable.

--Je demandais, parce que tu as l'air si joyeux de mon arrivée, si

transporté d'aise et de contentement!

--Allons! ne sois pas trop spirituel; embrasse-moi et parle.

--Eh bien, voilà, c'est toute une histoire. J'ai appris, il y a trois

semaines environ...

--Comment va Marguerite?

--A peu près; ni bien ni mal. Elle n'est d'ailleurs pas ici.

--Tu es seul?

--Oui. Je te disais donc qu'il y a trois semaines, j'ai appris le retour

inopiné de l'explorateur anglais qui est propriétaire de la ferme que

nous habitons. Cela m'a beaucoup ennuyé: on a déjà ses habitudes, tu

comprends; on est heureux, on n'a pas envie de partir. Sais-je s'il

prolongera le bail? Il ne gênait personne, là-bas en Perse; que n'y

restait-il? D'autre part, des gens du pays disent que le brave homme

nourrit vaguement l'intention de vendre. Il le désire et ne le désire

pas. C'est un projet obscur. Enfin, il faut voir. Il habite Paris, pour

le moment; j'ai écrit et me suis rendu compte, à lire ses épîtres, que

le mieux serait de causer. Alors, me voilà. J'ai rendez-vous avec lui,

ce soir, à six heures. Acheter la bicoque, le jardin et la terre, à prix

raisonnable, cette idée vaut qu'on la discute. Avoir un coin bien à soi,

hors de Paris, loin du bruit, en somme loin de tout, mais près du

bonheur, ce n'est pas à dédaigner, mon vieux! Y passer l'été au vert, en

paix, au calme, et revenir, mieux armé contre le tumulte et la cohue, la

cervelle reposée, l'âme tranquille... ce projet peut se défendre!

--Tu comptes, si je t'entends bien, fixer ta vie près de Marguerite?

--Mais toi, comment l'entends-tu? Non, Gautier, je ne compte pas

l'épouser. Je trouve en moi-même un fonds bourgeois et raisonnable qui

s'y oppose. Si j'étais un sauvage, sans doute penserais-je autrement;

or, je suis un bourgeois qui, malgré l'ennui, l'agacement, le dégoût,

parfois, que lui cause la société de ses semblables, aime cette société,

en a besoin, pour tout dire, et ne veut pas s'en retrancher. L'île

déserte, même délicieuse, n'est pas une île pour moi, et si j'ai assez

amèrement souffert de ce que l'état de mes nerfs fût mauvais, c'était

que, par ce fait même, je me trouvais, certains jours, tenu à distance

de la communauté. Suis-je clair?

--Lucide, mon vieux Jacques, et plein de bon sens.

L'esprit impur: roman · 第 11 / 14 段