effort pour ne pas tomber. Sa figure pâle et nue aux yeux bleus pleins
de larmes, aux traits tirés, prenait un air tragique. Depuis la veille,
il se sentait malade et sa nuit avait été si mauvaise que, dès l'aube,
Marguerite, effrayée, téléphonait à Gautier Brune. Quelques instants
plus tard, un message du docteur Dupray annonçait aux deux amis la mort
de Mme Damien. Ils étaient accourus aussitôt.
Journée affreuse, coupée par ces obligations, par ces petits devoirs si
durs à remplir et qui semblent insulter à la douleur, soirée affreuse,
nuit plus affreuse encore... Jacques était à bout de forces.
«Mon petit, tu ne tiens vraiment plus sur tes pieds, dit Gautier.
Allonge-toi; tâche de dormir. Je te réveillerai au matin. Voyons! je
t'en supplie!
--Tu as raison; la machine fonctionne mal,» dit Damien avec un sourire
triste.
Il baisa la main de sa mère, puis se jeta sur la chaise-longue et ne
bougea plus.
Gautier Brune veillait... Un murmure... Il s'approcha de Jacques et
entendit des paroles sourdes, brouillées, confuses:
«Gautier, j'ai dit qu'on apporte... Gautier, j'ai dit qu'on apporte...»
Mais la fatigue eut le dessus: Damien fut pris par le sommeil. Gautier
s'était assis dans un fauteuil; deux lampes voilées éclairaient
faiblement la pièce; une vague senteur de roses flottait. Sur son grand
lit à colonnes, Mme Damien dormait; sur la chaise-longue, son fils
dormait aussi. Le suaire livide, les roses pourpres, presque noires, les
roses d'ambre, si vivantes... Gautier Brune voyait tout cela.
«Sa mère me l'a confié, pensait-il; je dois le guérir. Où en
sommes-nous?... Comment perpétuer cette influence disparue? Il se livre
à moi en toute honnêteté et de tout coeur, oui, mais jamais mon autorité
ne sera suffisante pour l'émouvoir fortement, par quelques paroles
nobles et dures, comme faisait Mme Damien. Et puis, je n'aurais pas
l'accent! Elle savait tenir son fils; moi, je reste le camarade qu'on a
connu depuis l'enfance: je ne puis employer que la persuasion ou la
prière. Un ordre de moi serait-il même accepté? Pourtant... certains
jours... peut-être.--Son travail, qui l'ennuie souvent, est aussi un
bénéfice. Lorsqu'il passe de longues heures au musée pour préparer une
exposition, il a d'ordinaire des soirées tranquilles.--Enfin,
Marguerite... le pauvre garçon se réfugie dans ses bras sans penser à
grand'chose, mais elle?... des scrupules religieux?... pour le moment,
je ne crois pas... Ah! cette enfant! que me cache-t-elle, qu'elle n'ose
ou ne veut pas dire? J'aimerais que Jacques l'emmenât un peu à la
campagne; cela leur ferait du bien à tous les deux; à lui, sûrement... à
elle? peut-on savoir?... ils s'aiment!--Et comme il a changé depuis
qu'il la connaît! Il cabotine moins, il n'a plus, en causant, ces traits
d'ironie facile et brillante qui exaspéraient sa mère. Marguerite lui a
enseigné la douceur. Souvent, il devenait cruel, sans presque le savoir;
il taquinait ses camarades, ses maîtresses, jusqu'à la torture, et leur
imposait, par l'éclat de son langage, par son accent, par sa figure
même, par son regard qu'il rendait dur ou séduisant, sardonique ou naïf
et tendre, à volonté.»
Gautier tourna les yeux vers son ami sommeillant.
«Mon petit, te souviens-tu de ce que tu étais, il y a quelques mois? Tu
savais aimer, tu ne savais pas encore souffrir... Cela s'apprend!... Tu
parlais surtout, tu parlais bien, tu parlais beaucoup. Lorsque tu es
tombé malade, tu m'as effrayé plus d'une fois: à t'écouter faire le
récit de ton épouvante et t'en plaindre, on eût vraiment dit que tu en
étais fier! Un soldat ne raconte pas mieux ses campagnes!--Ta mère
soupçonnait cela: «Je ne voudrais pas, me disait-elle, un soir, que
Jacques se vantât d'être malade.» Mon pauvre ami! ce temps est passé
depuis la découverte que tu as faite en causant avec un vieux clown,
depuis que tu as eu honte de ta maladie parce qu'il t'avait fallu la
regarder en face. Ah! oui, je dois l'avouer! Jacques, tu t'es montré
courageux! Tu sais maintenant qu'il y a des gens qui crèvent de douleur
et qui gueulent à fendre l'âme et qui n'en sont pas plus fiers pour ça!
Tu sais souffrir comme il convient que l'on souffre: pour soi.»
Gautier tourna les yeux vers Mme Damien. Une rose pourpre s'était déjà
tout effeuillée le long de sa joue.
«Jacques a vécu des heures abominables lorsqu'il tenait compagnie à sa
mère, durant cette dernière semaine. «Tenir compagnie» à une femme dont
l'esprit est absent! Ah! certes, il ne jouait pas un rôle!--Trois
heures, tous les jours!... Je n'ai pas pu l'en empêcher. «Tu ne me
convaincras pas, répétait-il. Je veux la voir encore!... Bientôt, elle
ne sera plus là, mon petit Gautier.» Il se vante parfois de ce qu'il
fait, mais de ces trois heures quotidiennes de supplice, parle-t-il
jamais, fût-ce à lui-même?--Et la simplicité de son accent quand il me
disait, avec des larmes dans la voix: «C'est encore un peu Maman, bien
qu'elle reste immobile et muette. Je lui caresse les mains, je lisse ses
bandeaux, je pose ma tête sur ses genoux, je la regarde... elle est si
belle, Gautier!... Gautier, laisse-moi rester ici.» J'ai fini par céder.
Ai-je eu tort?
«Mais demain, après-demain, les jours suivants, comment supportera-t-il
de ne plus la voir? Va-t-il se remettre à cabotiner, comme jadis? Pour
croire qu'il a du courage, fera-t-il les gestes de l'homme courageux, ou
bien aura-t-il son âme?... Et durant le temps où l'idole le harcèle,
quel sera son refuge?... Marguerite... il ne faut pas qu'elle se
doute... non, cela serait indigne de Jacques. Quand je l'ai relevée,
évanouie, après sa longue prière, quand elle a ouvert les yeux, quand
elle m'a regardé, j'ai senti que j'avais déjà vu cette même expression,
sur un autre visage. Il y a deux mois... la petite lingère de Brest,
dans la salle IV, au fond, près de la fenêtre... Léonie... Léonie... Je
ne me souviens pas de son autre nom. Qu'est-elle devenue?... Ah! Léonie
Kerdanet... Pourtant, il a grand besoin de Marguerite, et il sait
qu'elle l'aime! Mon pauvre Jacques! tu vas souffrir encore!--Enfin la
terrible tentation de s'abandonner, de se confier, de vider son âme!
«Nous serons deux pour lutter contre l'idole...» Il est plus simple de
penser ainsi!... A-t-il la force de penser autrement? Si mes craintes au
sujet de Marguerite ne sont pas vaines, un nouveau problème se posera
pour Jacques... et qu'il faudra résoudre.--J'en reviens toujours là:
sera-t-il un héros, comme il rêvait d'être, alors que nous portions des
culottes courtes et que moi, je m'intéressais à la mécanique? Il n'a pas
changé: il rêve de même.»
Et Gautier songe à deux vers de Baudelaire que Jacques se répète
souvent:
«Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
«Comme un divin remède à nos impuretés.
«Ce qu'il y a d'impur en lui, c'est la double nature que des troubles
nerveux lui imposent; ce qu'il y a d'impur en Marguerite, le sais-je?...
ce n'est certainement pas, pauvre fille, son ancienne prostitution! Un
esprit impur les habite l'un et l'autre; pour hanter Jacques, il a pris
la forme compliquée d'un pantin de bois roux qui représente l'ennemi;
quelle forme simple prendra-t-il pour tenir de près l'âme simple et
tendre de Marguerite?»
Gautier tressaille: il revoit le regard de la jeune femme, ce regard qui
lui était connu.
«Oui, Léonie Kerdanet, au fond de la salle IV, près de la fenêtre...
A-t-elle assez souffert, la malheureuse!... Allons! je déraisonne!»
Les premières lueurs du jour se révélaient depuis quelque temps dans la
transparence des rideaux. Bientôt, ce fut le matin. On frappa
discrètement à la porte. Gautier alla ouvrir. C'était le valet de
chambre de Jacques, tenant un paquet roulé dans une étoffe. On échangea
quelques paroles murmurées:
«Monsieur m'avait fait dire de l'apporter, Monsieur le docteur, et voici
le courrier, avec une lettre laissée chez le concierge.
--Merci, mon brave Louis.
--Et M. Damien, comment va-t-il?
--Très courageux, mais bien fatigué.
--Les obsèques?
--Demain à midi.
--Ah! Monsieur Brune! c'est un terrible coup du sort!
--Désolant! mon brave Louis!»
Ayant reconnu l'objet au toucher, Gautier Brune déplia l'étoffe, il
appuya le grand Christ en ivoire à la tête du lit de la morte, puis il
posa les lettres sur un guéridon, près de Damien.
«Je puis le réveiller,» pensa-t-il.
Et, touchant le front de son ami, il dit à voix basse:
«Jacques, remplace-moi auprès de ta mère.»
Damien ouvrit les yeux, reprit conscience, se frotta les paupières comme
un enfant et, soudain, reconnut son malheur.
«J'ai posé quelques lettres sur le guéridon, ajouta Gautier. Je rentre
chez moi pour me changer. Je reviendrai, sans faute, dans une heure.»
Jacques resta quelques instants immobile, après le départ de son ami. Il
se sentait stupéfait, hébété.
«Elle est morte! se disait-il, Maman chérie est morte!»
Il voulut se ressaisir et ouvrit les lettres de son courrier. L'une
d'elles le surprit par une écriture instable, en complet désarroi.
«Mon ami, mon cher Jacques, disait Marguerite,
«J'ai bien du chagrin en pensant à vous et bien du chagrin pour moi
aussi. C'était affreux déjà et je vous trouvais tant de courage! mais
on se dit toujours que le Bon Dieu nous viendra en aide. Et
maintenant, voilà, madame votre mère est morte; il n'y a plus qu'à
prier. Je vous plains beaucoup, mon ami, je vous plains de tout mon
coeur. Si ma lettre vous agace ou qu'elle vous a l'air pas convenable,
déchirez-la tout de suite, sans aller plus loin; seulement, il faut me
pardonner de vous écrire: je n'ai pas pu résister. De loin, je vous
vois pleurer, Jacques, et cela me fait si mal! Enfin Gautier vous a
dit, peut-être, ce que je n'aurais pas osé vous dire moi-même. Oh!
Jacques! je me sens un peu une honnête fille, depuis que je sais que
madame votre mère ne me méprisait pas. Elle me regarda avec tant de
bonté! Oui, Jacques, vous m'aviez bien dit qu'elle était toujours
bonne pour les pauvres gens!
«Quand vous avez une grande douleur, c'est pas bien de vous parler de
moi, mais je vous aime tant, que je suis obligée de vous dire tout.
Alors, cette idée, voyez-vous, je me répète ça toute la journée: Mme
Damien, qui était une dame, prenait beaucoup d'intérêt pour moi.
Gautier me l'a dit. C'est sûrement la vérité.
«Jacques! je pleure comme si je l'avais connue, comme si je l'avais
vue un instant et que je l'avais aimée tout de suite. Vous savez, en
somme, Jacques, c'était pas impossible: si, par exemple, elle avait
fait chercher, par sa femme de chambre, une ouvrière pour un travail
de couture difficile, et que ça avait été moi, et qu'elle aurait voulu
m'expliquer de bien soigner la chose... Alors, je l'aurais vue!
«Oui, j'ai beaucoup de peine, mais je pense aussi que vous en avez
beaucoup, et je pleure encore davantage. Jacques, vous savez, n'est-ce
pas, qu'elle est heureuse, maintenant, et qu'elle vous regarde tout le
temps; par conséquent, mon aimé, il ne faut jamais plus avoir peur
comme vous m'avez dit que vous aviez, l'autre jour, en rentrant chez
vous; comme elle vous regarde, là haut, ça pourrait lui faire une
espèce de chagrin.
«Gautier m'a dit qu'elle n'a pas dû avoir beaucoup de souffrances, et
je suis heureuse de ça. Mourir quand on n'a pas mal, ça doit être
moins difficile, et alors, madame votre mère, en se préparant à monter
au ciel, a pu penser tout le temps à vous, et peut-être elle s'est
dit, un petit moment: «Non, je n'en veux pas à Marguerite!» et ça,
Jacques, ah! c'est comme si j'avais été pardonnée par le Bon Dieu.
«Dites à Gautier que je le plains de son chagrin aussi, parce qu'il en
a sûrement beaucoup. Enfin, je veux vous faire une petite prière,
Jacques, mais ne vous fâchez pas si ce n'est pas bien.--Est-ce que
vous me permettrez d'ajouter un bout de crêpe à ma robe? Tenez, sur le
col du corsage et sur les manches. Ça se verra très peu.--Je vais
aller à l'enterrement de madame votre mère, avec M. et Mme Honoré,
mais je me cacherai modestement dans un coin de l'église, derrière une
colonne, je vous promets.
«Croyez, Jacques, que je suis votre bien fidèle, bien docile et bien
reconnaissante:
«MARGUERITE DUMONT.»
Damien relut la lettre, il rêva de cette lettre. Une heure plus tard, il
la tendit à Gautier Brune qui rentrait.
«Tu donneras, dit-il, une photographie de Maman à Marguerite, la
première fois que tu la verras. Tu en trouveras, je pense, dans le
second tiroir de gauche de mon bureau.»
CHAPITRE XX
LE DIABLE EN PERSONNE
L'épreuve fut terrible et Jacques dut s'aliter bientôt, moulu de
douleur, les nerfs brisés. Tout se changeait pour lui en souffrance: une
lecture, une causerie, l'éclat du jour. Il ne supportait ni le bruit
d'une porte qui se ferme, ni le bruit montant de la rue, ni le bruit,
même étouffé, des voix. Toute attention amicale le harcelait, mais la
solitude l'affolait encore davantage. Quand il dormait, ses nuits,
nourries de cauchemars, ne lui procuraient aucun repos; le plus souvent,
il ne dormait pas, et c'était pire.
Pendant plusieurs semaines, Brune fut très inquiet. Il installa
Marguerite auprès de son ami qui, sans cesse, la réclamait; elle ne
tarda pas à se révéler garde-malade excellente. Rien ne la fatiguait,
rien ne la rebutait, elle soignait Damien avec un dévouement à la fois
raisonnable et farouche dont on put apprécier l'effet, car une potion
offerte de sa main était souvent acceptée de bonne grâce, au lieu que
Jacques l'eût obstinément écartée d'un geste las, proposée par quelqu'un
d'autre. Elle savait enfin se faire obéir, et ce malade difficile qui,
pour la moindre contrariété, se laissait aller à des colères d'enfant, à
des crises de désespoir, se surveillait devant elle ou, pris en faute,
suppliait d'un air honteux qu'on l'excusât.
Un soir, enfin, Gautier Brune qui sortait de chez son ami, croisa, dans
l'antichambre, Marguerite chargée d'un plateau de thé.
«Marguerite, lui dit-il, j'ai une nouvelle importante à vous annoncer:
je crois pouvoir dire, et le docteur Dupray qui est venu ce matin est
tout à fait de mon avis, que Jacques entrera bientôt en convalescence.
Cela me permet, ma petite, de vous remercier, de notre part à tous, pour
vos soins. Quant à moi, je n'ai jamais vu de garde-malade aussi
parfaite. Vous avez montré un très beau dévouement: vous aviez besoin
non seulement de courage, mais aussi d'une patience peu commune, car
notre cher client n'est pas commode tous les jours!»
Elle avait posé le plateau sur une table; elle se tenait debout devant
Brune et pleurait, sans aucun geste, paisiblement; puis elle joignit les
mains et murmura:
«Oh! Gautier!... Dieu soit béni! Ai-je assez prié pour cela! Les soins
que je lui ai donnés, toute femme avec une bonne santé pouvait en faire
autant; mais j'ai prié, Gautier! j'ai prié pour que l'horrible chose ne
continue pas. J'ai prié sans cesse! Quand je ne le veillais pas, je me
relevais, la nuit, pour prier... et voilà, maintenant, qu'il est guéri,
que vous me le dites... C'est la miséricorde de Dieu!»
Ses yeux brillaient dans les larmes, son coeur battait, sa voix, plus
pathétique d'être tenue plus sourde, l'exprimait tout entière.
«Marguerite, dit Gautier, servez-vous d'un prétexte quelconque et venez
demain chez moi. J'ai à vous parler sérieusement, non point de notre
ami, mais de vous-même. Il faut que vous vous soigniez, mon enfant. Vous
êtes lasse, vous vous sentiez déjà si nerveuse! vous avez besoin d'un
grand repos.»
Elle n'écouta que ses premières paroles.
«Justement, demain, je puis: je lui ai promis de sortir. Oh! moi aussi,
Gautier, j'ai bien des choses à vous raconter! des choses que je n'osais
pas, que je ne voulais pas dire... j'avais peur! mais, demain, je vous
dirai tout, tout ce que je soupçonnais, tout ce que je sais, tout ce que
j'ai vu. Et vous ne vous moquerez pas, n'est-ce pas, Gautier?»
Elle lui prit fiévreusement la main et, la serrant entre les siennes,
demanda encore d'une voix passionnée:
«Jacques est bien guéri? dites, Gautier?
--Quelques semaines à la campagne et il n'y paraîtra plus, ma petite. À
demain, vers trois heures, si vous voulez.
--Trois heures... j'y serai.»
En vérité, Brune était tout à fait désolé de l'état de Marguerite.
Depuis quelques semaines, il remarquait en elle une nervosité effrayante
qu'elle dominait, tant que Jacques avait besoin de ses soins, mais qui,
à des moments où nul devoir particulier ne la requérait, lui
bouleversait l'âme étrangement: le regard halluciné perdait sa douceur,
les gestes brusques, cassants, n'avaient plus ni jeunesse, ni grâce, et,
cependant, au moindre appel de son malade elle se ressaisissait.
Elle était dans un de ses mauvais jours quand Brune la vit entrer, le
lendemain, chez lui.--Toujours ce tic singulier, tracassant, qui lui
secouait la tête, toujours ces gestes secs, ce regard étrange, perdu
comme en une extase.
«Asseyez-vous, Marguerite.»
Mais elle resta debout et, dès que Valérie fut sortie de la pièce,
déclara d'une voix très calme qui contrastait avec son apparente
agitation:
«Gautier! je vous en veux de n'avoir pas eu confiance en moi. Pourquoi
mentir, Gautier? cela m'étonne de vous. Pourquoi m'affirmer que Jacques
n'était vraiment pas malade quand il semblait si souvent effrayé? Plus
tard, oui, vous avez avoué, quand il a dû se coucher pour son... comment
dites-vous?... asthénie nerveuse, mais avant, il était peut-être plus
malade encore, (vous le saviez, j'en suis sûre), et vous ne disiez rien,
ou bien: «il a besoin de se reposer,» comme pour moi!
--Ne restez pas debout, Marguerite, dit Gautier d'un ton sec;
asseyez-vous, et tâchez de vous expliquer plus clairement.
--Je l'avais deviné... je l'avais deviné! murmurait-elle.
--Vous avez deviné quoi?»
A partir de cet instant, Marguerite commença de perdre pied et ne
recouvra plus son sang-froid tant que dura leur entretien. Elle
demeurait immobile dans le fauteuil où Gautier l'avait priée de
s'asseoir, mais sa voix prenait un accent tragique, épouvanté, qui
s'exprimait par des gémissements, des plaintes, tout bas, en confidence,
tandis que ses grands yeux fixes brûlaient intérieurement.
«Je vais vous dire, Gautier!... Ne vous fâchez pas! ne vous moquez pas!
c'est trop sérieux... Je l'aimais; chaque fois que je le vois, je l'aime
davantage; c'est pour cela que je l'ai compris. Il est doux, il est bon,
il souffre tant! J'ai voulu savoir la raison... Ah! vous ne pouvez
deviner ce que j'étais, lorsqu'il m'a fait signe, un soir, de venir près
de lui, sur un banc... Je me sentais si fatiguée! si malheureuse! et je
me perdais, Gautier!... Il s'est trouvé là, juste au moment où je me
perdais pour toujours. Ah! dès le lendemain, j'ai compris que je
l'aimerais, que je l'aimerais de tout moi-même, qu'il n'avait qu'à
donner un ordre pour que j'obéisse! Sa voix n'est jamais dure: un ordre
donné par lui, c'est une phrase polie, gentille, c'est une prière. On
regrette seulement de n'avoir pas fait ce qu'il disait avant qu'il ne
l'ait dit... Puis, du temps a passé, et, un jour, j'ai bien vu qu'il
avait peur... Pourquoi avait-il peur? Je le regardais, je le
surveillais, mais je causais tout de même, je riais, pour qu'il ne se
doute de rien.--D'abord, j'ai remarqué qu'il avait peur surtout dans son
bureau. Il devenait nerveux, quelquefois, il ne répondait pas à une
question, ou il répondait comme quand on pense à autre chose; il lui
venait une expression que je ne connaissais pas, une expression qui a
l'air de dire: «oh! que j'ai mal!» et il tournait alors les yeux vers un
coin de la pièce, toujours le même. Moi aussi, je tournais les yeux et
je ne voyais, dans ce coin, rien d'autre qu'un pantin de bois accroché
au mur.--Un soir... j'aurais dû me taire... je lui ai demandé ce
qu'était ce pantin de bois. Il a pâli tout de suite, comme s'il allait
s'évanouir, et puis il s'est remis à parler, très vite, à s'agiter; le
sang lui montait à la tête; il parlait, il parlait! il racontait des
histoires à propos d'une idole envoyée d'Amérique, il disait qu'il y
tenait beaucoup, à cette idole, mais que, plus tard, il la brûlerait,
que nous ferions un grand feu de joie, que nous danserions autour en
chantant... et encore d'autres paroles sans aucun sens; puis il a voulu
sortir, me conduire au théâtre, mais il n'était plus le même. Moi,
j'avais du chagrin, parce que je ne devinais pas d'où venait son
chagrin, et c'est bien dur, Gautier, de rester comme une pauvre sotte,
sans rien faire, à ces moments-là.--Enfin, une nuit, peu de temps avant
la mort de Mme Damien, je l'ai entendu qui se levait doucement et
passait dans son bureau. Il avait mis ce vêtement bleu qui est toujours
sur une chaise, près du lit; un instant plus tard, il allumait une
cigarette. La porte restait entr'ouverte; Jacques marchait de long en
large. Je l'ai cru malade. Tout doucement, je me suis levée aussi et je
l'ai vu qui marchait encore, éclairé par la lampe du bureau... Je n'ai
rien dit, parce que les somnambules, n'est-ce pas, Gautier? c'est comme
ça: ils se promènent, ils sont endormis et il ne faut pas les
réveiller.--Mais il n'était pas somnambule, car, tout à coup, il s'est
mis à parler...
«Ah! Gautier, que je tremblais fort!... Il ne criait pas, il parlait
même à voix basse... on sentait bien qu'il avait peur. Il parlait à
l'idole! oui, à ce pantin de bois accroché contre le mur! Mon ami, cela
faisait pitié! Il lui parlait comme les enfants parlent à leurs poupées,
je veux dire comme à une personne vivante: il l'accusait de le torturer,
de l'empêcher de dormir, de le secouer, la nuit, en entrant dans ses
rêves; et puis, il racontait qu'il avait vu une pomme sur le pied de son
lit, une pomme qui riait, et que la pomme était très effrayante, mais
qu'il l'aimait mieux que l'idole... une pomme, Gautier! il a dit une
pomme!
«Il fumait des cigarettes et se promenait toujours, et moi, j'écoutais,
pas, je vous assure, par indiscrétion, oh! non! mais il me venait une
idée, une espèce de souvenir. Je me rappelais le père Arsène, le vieux
meunier de chez nous qui buvait tant et qui voyait un serpent rouge, un
lapin rouge, des grenouilles rouges sous son lit. Jacques parlait comme
le meunier, avec d'autres mots et des phrases dites autrement, bien
entendu, mais c'était tout à fait la même chose...
«J'écoutais... il a baissé la voix encore et j'ai entendu qu'il
murmurait: «Tu m'empêches aussi de prier! Tu te mets en travers de mes
prières! tu te grattes la jambe quand je prie! tu danses quand je prie,
tu fais le clown, comme... (il a dit le nom du clown, un nom anglais),
et tu changes la place des mots de ma prière...»
«Voilà, je crois, Gautier, ce qui m'a aidée à comprendre. Oui, j'ai
compris, tout à coup, que Jacques était possédé du Diable, que le Diable
entrait dans cette méchante idole pour faire peur à Jacques et que
Jacques ne pouvait pas s'en débarrasser, qu'il souffrait à la façon du
père Arsène, et qu'un jour, il verrait un bouc rouge, dressé sur ses
pattes!--Son idole, c'est le Diable, déjà! c'est le bouc rouge!
«Depuis, ça continue, Gautier, plus ou moins, mais ça continue tout de
même, et voyez-vous, mon ami, c'est horrible! Arsène, le meunier, eh
bien, il se saoulait, la visite du Diable venait comme une punition;
mais Jacques qui est si bon, si doux et qui ne boit guère que de l'eau,
mon Dieu! de quel péché le punit-on et pourquoi ne peut-il plus prier?
Alors j'ai pensé que c'est peut-être à cause de moi qu'il est puni,
parce qu'en somme, n'est-ce pas, Gautier? je l'entretiens dans son péché
en l'aimant, et lorsque j'ai eu cette idée, c'est moi qui ai commencé à
prendre peur. Oh! Gautier! vivre si près du Diable, le savoir toujours
là, tout à côté; se dire, la nuit: «le Diable est derrière cette porte!»
c'est presque l'entendre! c'est presque le voir! Quelquefois, j'ose à
peine entrer dans le lit de Jacques: je pense... (pardon de vous dire
ces vilaines choses)... je pense: «le Diable me surveille: il regarde
par le trou de la serrure, il profitera de notre péché, il sera plus
fort, ensuite, pour torturer Jacques!...» Ah!... il y a des moments où
je crierais tout haut, tant je souffre!... Et enfin, je sais qu'un jour,
ce sera moi qui serai punie, moi qui le mérite pour tout ce que j'ai
fait avant d'aimer Jacques... avant... Mais alors, je deviendrai
folle... folle!... j'ai vu des gens fous... Et Jacques aura du chagrin,
encore.»