penchait pour prendre un fruit et montrait son bras nu.
Puis, s'adressant à ses hôtes:
«Monsieur et Madame, dit-il, que penseriez-vous des Folies-Bergère, pour
illustrer cette soirée? Le programme est passable, mais nous manquerons
le cinéma!»
Ils allaient partir. Marguerite et Gautier restèrent un instant seuls
dans l'antichambre.
«Gautier, dites-moi, murmura Marguerite, vous qui êtes médecin...
--Elle dit ça comme elle dirait: vous qui êtes archevêque!
--Franchement... notre ami... est-ce qu'il se porte bien? Il n'a pas un
gros chagrin? Il a quelquefois l'air si triste!
--Je lui parlerai bientôt, pensa Gautier... Mais non, Marguerite, je
vous assure!
--On est prêt? demanda Jacques... Partons!
--Regarde, dit Marguerite, regarde ma belle épingle à chapeau!»
CHAPITRE XVII
L'INSTANT TRAGIQUE
«Alors, bien sûr, je ne vous dérange pas, mon ami?
--Mais non, Marguerite! vous aurais-je dit, hier, de venir causer avec
moi? Je voulais vous parler.»
La veille, Gautier Brune l'avait rencontrée dans la rue et priée de lui
rendre visite. Elle arrivait, un peu intimidée, un peu craintive, la
tête secouée par ce mouvement nerveux que Damien remarquait à leur
première rencontre.
«Mon cabinet de consultation est moins joli que le bureau de Jacques!
n'est-ce pas, Marguerite?
--Il est sérieux, dit-elle, il est sérieux... Ça doit faire peur,
quelquefois, aux gens qui sont souffrants. On n'a pas envie de rire,
ici!
--Un mur couleur de chocolat n'est jamais très gai.»
Il alluma une cigarette et reprit:
«Ma petite, vous me demandiez, il y a quelques jours, chez Jacques, si
notre ami n'était pas malade. Je vous ai répondu aussitôt, mais,
aujourd'hui que nous ne causons pas entre deux portes et pouvons prendre
tout notre temps, je tiens à vous parler encore un peu de Jacques.
--Oh! je savais bien!
--Que saviez-vous, Marguerite?
--Je savais bien qu'il était très malade!»
Déjà ses yeux s'obscurcissaient de larmes.
Gautier l'apaisa d'abord, de son mieux, puis, d'une voix très calme,
très douce, lui apprit que Damien souffrait d'une affection nerveuse
fort pénible dont on ignorait la cause, qu'il se sentait parfois triste,
déprimé, agité, sans raison, qu'il restait silencieux ou bavardait des
heures entières, qu'il guérirait à coup sûr, mais que, certains jours,
il lui fallait beaucoup de courage, et qu'il en montrait d'ailleurs
beaucoup, enfin que Marguerite pouvait l'aider utilement, pour peu
qu'elle sût ne pas s'émouvoir et garder toujours son sang-froid.
«Oui, répondit-elle; oui, mais... quand il a l'air d'avoir peur et que
ses yeux sont si effrayants?
--C'est justement sa maladie, Marguerite, qui lui fait peur. Ça
l'inquiète, vous comprenez.
--Mais alors, vraiment, Gautier, il ne voit pas... il ne voit pas des
choses?
--Comment l'entendez-vous, ma petite?»
Elle réfléchit, rappelant à elle un souvenir.
«Je pensais, dit-elle, à un meunier de chez nous, le père Arsène, un bon
vieux de soixante-dix ans. Je l'aimais beaucoup; j'allais souvent le
voir au moulin; il était très gentil, très poli, mais voilà... il
buvait, le pauvre homme! ah! il buvait! et, quand il avait bu, il voyait
des choses affreuses: des chiens rouges, des chats rouges, des serpents
rouges et, une fois, un bouc rouge, debout, qui ressemblait au
Diable!... et il tremblait!... et il criait! et il demandait pardon! Il
m'a fait peur, souvent: il me montrait les choses qu'il voyait; il
voulait que je les voie, moi aussi! «Regarde, Margot! regarde le lapin
rouge, sous mon lit!» Alors je courais jusqu'à la chapelle et je priais
bien fort pour le père Arsène... Je me souviens... je me souviens...
C'est pour ça, Gautier, que je me demandais si, des fois, Jacques voyait
des choses du même genre; mais lui, c'est impossible puisqu'il ne boit
pas, au lieu que le père Arsène... Gautier!... vous êtes vraiment
certain que Jacques guérira?
--Ah! certes, Marguerite! autant qu'un médecin peut-être sûr de quelque
chose.»
Quoi qu'il en eût, Brune se sentit gêné.
«Merci de m'avoir parlé, dit-elle. Je n'oublierai pas.»
Et, néanmoins, il semblait à Gautier qu'elle n'était ni tout à fait
tranquillisée, ni tout à fait convaincue.
«Quels sont vos projets pour cet après-midi, Marguerite? demanda-t-il.
Pour ma part, je compte aller voir Mme Damien, dans une heure. Depuis
quelque temps, elle souffre beaucoup de la tête.
--Jacques en a tant de peine! si vous saviez! Souvent, il me parle
d'elle, et alors je vois son chagrin. Nous avons pris rendez-vous dans
une heure, mais il faut que j'aille d'abord lui acheter un tricot, des
mouchoirs, des faux-cols, des chaussettes... Oh! voyez-vous, les hommes,
ça fait encore plus d'histoires pour s'habiller que nous!--On doit se
rencontrer ensuite au petit café des Champs-Elysées où l'on boit ces
saletés américaines. Lui, boit du citron, mais c'est mauvais avec si peu
de sucre. Moi, je bois de la bière, un bock. Serrez-moi la main,
Gautier, vous m'avez convaincue et soulagée d'un gros poids sur le
coeur.»
Elle sortit, laissant Gautier pensif. Il se répétait:
«Ni convaincue, ni même soulagée... ce n'est que partie remise.»
Il décida qu'il rendrait visite à Mme Damien aussitôt et lui parlerait
de son fils.
Elle était étendue sur une chaise-longue dans sa chambre à coucher,
rideaux tirés et volets clos, souffrant cruellement.
«C'est intolérable, mon cher Gautier! murmura-t-elle d'une voix éteinte.
J'ai fait appeler notre ami le docteur Dupray; il viendra dans un
instant. Je n'en puis plus! je me sens à bout de forces! Non, restez,
asseyez-vous là et parlez-moi du petit. Comment va-t-il?»
Brune lui répondait doucement.
«Allons, Gautier, reprit-elle, je vois que vous êtes content de lui.
Croyez-vous qu'il guérira? Oh! je sais: une question absurde... et vous
êtes trop honnête homme pour y répondre.»
Elle disait encore:
«J'ai si peur, quelquefois! et puis je reprends courage en le trouvant
lui-même si courageux.»
Gautier craignait de la fatiguer.
«Non, mon ami, je vous assure; restez. Parler de Jacques me fait du
bien, et puis, il me semble que je ne vous ai jamais assez remercié...
Penchez-vous un peu, que je vous embrasse. Je m'étonne de votre sagesse,
Gautier, de votre expérience, de votre habileté. Je vous vois encore en
culottes courtes! Ne l'oubliez pas: c'est moi qui ai pansé vos premières
bosses à tous les deux. Que vous étiez donc batailleurs!... Vous savez
le tenir dans le bon chemin, vous savez le consoler et lui rendre des
forces... Comment va sa jeune amie? Ce que vous m'avez dit de cette
enfant me plaît beaucoup. Le rôle que Jacques joue auprès d'elle est
charmant... Oui, vous avez raison, l'ironie ne lui vaut rien, mais ni sa
mère, ni ses amis ne sauraient le changer. Il faut une jeune femme pour
cela... Moi! être choquée! y pensez-vous, Gautier! ce n'est pas de mon
genre!... Je vous autorise même à le lui dire, si l'occasion se
présente. Non! pas à Jacques! à Mlle Marguerite, bien entendu... Oh! mon
ami, que j'ai mal! Ces drogues, oui, je les ai prises: une demi-heure de
soulagement, à peine. Mettez cet autre coussin sous ma tête, je vous
prie. Voilà. Merci... La pauvre fille! quelle vie atroce!... Vous ne
m'aviez pas dit cela... Arrangez-moi ce bandeau, mon petit. J'ai fait
prendre de la glace... Elle a vingt ans, n'est-ce pas?... vingt ans!...
Oui, ses cheveux doivent être très beaux... Bien touchant qu'elle
s'enquière si fidèlement de ma santé!... Jolie, en somme?... Cela doit
le ravir de la parer un peu, de s'occuper de sa toilette... Tiens! elle
court les magasins, en ce moment, pour compléter la garde-robe de
Jacques?... Gentil!... Il a besoin de chemises molles pour l'été; j'ai
oublié de lui en prendre. Vous pourrez le dire à Mlle Marguerite... Il a
toujours eu peu d'amis, même tout enfant.--Ce jeune imbécile, le petit
Brigneux, il ne le voit plus guère, je crois? Pas un méchant garçon,
mais si peu de chose!... Les restaurants de nuit et ces dames de haut
vol ne valaient rien à Jacques; ni le monde non plus: il s'y ennuyait
trop... Dans un bal, il faisait peine! Et puis, à cause de sa taille et
de sa maigreur, il se sentait ridicule, d'ailleurs à tort, car il
dansait bien, mais il disait à ses danseuses les pires impertinences...
Non! vous ne pouvez pas le soigner plus sagement, Gautier; continuez
sans plus. Enfin vous êtes le meilleur des amis. Il le sait... Le temps
est beau, n'est-ce pas? Je n'ose ouvrir... Du soleil?... J'en ai bien
pour quatre ou cinq jours avant de pouvoir sortir... On sonne? J'ai dit
que je ne recevrais que le docteur Dupray et vous... Si vous rencontrez
Jacques, inutile de lui dire que j'ai tant souffert, aujourd'hui. Je
l'attends demain vers midi... Ah! voyez-vous, Gautier! cet enfant!...
Bonjour, docteur! Non, ça ne va pas. Avec notre jeune ami Brune,
trouverez-vous à me soulager?»
Les deux médecins causèrent entre haut et bas, dans le fond de la pièce
sombre, posant de temps en temps une question à Mme Damien qui répondait
d'une voix très faible.
«Je suis tout à fait de votre avis, mon cher Brune, dit le docteur
Dupray, nous ne pouvons la laisser souffrir ainsi.--Madame,
permettez-moi d'approcher cette lampe, je voudrais voir vos yeux.»
Mme Damien ne répondit pas.
«Je crains de vous éblouir.»
Gautier, qui se trouvait à cet instant près de la fenêtre aux rideaux
baissés, entendit une sorte de grognement sourd et se retourna. Le
docteur Dupray se penchait sur le divan. Soudain, il accota la lampe
contre une chaise.
«Brune, cria-t-il, ouvrez tout grand et venez vite! Venez vite, mon
enfant! vite!»
Mme Damien était déjà défigurée par une apoplexie commençante. Scène
tragique à son début, scène sans cris ni grands gestes, où
s'obscurcissait une âme humaine... bientôt cette âme fut obscurcie.
«Maître, dit Gautier, une heure plus tard, je voudrais avertir son fils.
Inutile de lui téléphoner: je sais que Jacques n'est pas chez lui.
--Vous me retrouverez ici, Brune; je n'ai malheureusement plus besoin de
vous. Elle vivra, je pense, mais dans quel état la trouverons-nous
demain! Comment ce pauvre garçon subira-t-il le coup?
--Je pars, mon cher maître. J'espère le ramener bientôt.»
Sur le palier, il dit au valet de chambre:
«Si, par hasard, M. Jacques venait, arrangez-vous pour avertir le
docteur Dupray avant de le laisser entrer chez Madame.»
«Abominable! Abominable! murmurait-il en descendant l'escalier... Où le
trouverai-je?... Cinq heures vingt... Pourtant, Marguerite m'a bien
dit... En me dépêchant, je le joindrai peut-être aux Champs-Elysées.»
Quelques minutes plus tard, il sautait à bas d'un taxi, devant la
nombreuse terrasse dont les tables débordaient de tous côtés.
Le soleil baissait, mais la joie d'un beau jour animait encore l'avenue
et les groupes pressés des buveurs. Chapeaux fleuris, robes claires,
bruits de voix, bruits de rires... Gautier cherche des yeux son ami. Il
l'aperçoit enfin, non loin, attablé près de Marguerite. Soudain, il
n'ose plus s'approcher.
Damien cause, souriant de façon plus tendre que narquoise, et Marguerite
sourit aussi. Il y a là de la paix et du bonheur: une douce paresse chez
l'homme, un peu renversé dans son fauteuil de paille et qui jouit de
l'heure tiède, un air de sécurité, de confiance dans le regard de la
jeune femme levé vers le visage de l'amant aimé.
Non, Gautier Brune n'ose pas s'approcher, n'ose pas appeler.
Jacques se tait. Il repose ses yeux sur Marguerite, amicalement,
amoureusement, le corps détendu, la bouche ravie.
«Qu'ils sont heureux! Allons... il le faut!»
Mais Gautier ne peut former sur ses lèvres les quelques syllabes qui
attireraient l'attention de Jacques.
«Laurent, dit-il à un garçon, avertissez M. Damien qui est assis à
gauche de la porte, là, près de cette dame en beige, qu'un de ses amis
demande à lui parler tout de suite.»
Damien se faufile entre les tables, l'air intrigué.
«Toi! s'écrie-t-il en apercevant Brune.
--Viens vite! répondit Gautier d'une voix difficile; viens, suis-moi!»
CHAPITRE XVIII
JOURS SOMBRES
«Vraiment, Marguerite, je t'en ai presque voulu de m'avoir laissé seul
pendant ces trois longs jours. Quand je rentrais chez moi pour quelques
instants, il m'aurait été si doux de t'y trouver!
--Jacques! s'écria-t-elle, j'ai toujours peur de me mêler de ce qui ne
me regarde pas! Tu es trop bon pour moi, tu fais attention à tant de
petits détails! Je ne saurais te dire merci comme je voudrais, alors,
j'essaie seulement de rester à ma place.
--Je te comprends mal, mon enfant... Ton ami a du chagrin; il se sent
plus seul que jamais; pourquoi ne viens-tu pas le consoler un peu?
--C'est difficile à expliquer; il faut que tu m'aides, Jacques: il me
semblait... j'ai cru... Mon chéri, vois-tu, il y a des choses qu'on aime
mieux garder là, dans le coeur... et une femme comme moi... oui, j'avais
déjà honte, avant ce grand malheur, de te demander des nouvelles de ta
mère.
--Tu es une sotte! dit-il avec un sourire, après l'avoir embrassée
tendrement. Ne recommence pas: tu te ferais gronder, ma douce amie.
--Et puis, j'avais des nouvelles, deux fois par jour. Oui, j'allais voir
Gautier; il m'a permis. J'ai été si heureuse, avant-hier, lorsque j'ai
su que, peut-être, elle pourrait bouger! J'y pensais tout le temps, et
hier, en sortant de chez notre ami, je pleurais dans la rue, comme une
bête: il venait de me dire que rien n'était changé. Mon pauvre Jacques!
ces coups de sang, c'est terrible!
--Je t'aime bien, Marguerite.»
Il était très ému et, par hasard, le laissait paraître.--Elle se blottit
dans ses bras.
«Oui, ma pauvre gosse, lui disait-il à voix basse, nous ne gardons plus
guère d'espoir, cela durera quelque temps encore, et puis, un jour...»
Elle pleurait contre la poitrine de Jacques.
«Tu as donc tant de chagrin, Marguerite?
--Elle était si bonne, Jacques!
--Je t'ai souvent parlé d'elle; tu la connais.
--Oh! non! je veux dire qu'elle était bonne pour moi aussi.»
Damien regarda le visage de son amie.
«Que veux-tu dire?»
Elle devint très rouge et ne sut répondre. Enfin elle murmura:
«Gautier pourra t'expliquer...»
De nouveau, elle se réfugia contre sa poitrine, passionnément,
étroitement.
«Que veut-elle dire?...»
Mais Jacques souffrait trop, ce jour-là, pour être cruel: il n'insista
pas et lui baisa le front.
«Douce amie, reprit-il, un instant plus tard, je vais te quitter et
passer une heure avec Maman. Reviens demain, nous dînerons ensemble si
tu veux.»
Comme elle se préparait aussitôt à partir:
«Mais ne t'en va pas tout de suite, dit-il. Regarde, écoute: il pleut.
C'est même un bel orage. Assieds-toi dans ce fauteuil; je vais te
chercher un livre pour te distraire et, si tu veux du thé, appelle Louis
qui t'en préparera. Là... voilà ma petite Marguerite installée. Au
revoir, chérie.
--Tu es trop gentil Jacques.»
En entrant chez Mme Damien, il rencontra le docteur Dupray, sous la
porte cochère.
«Rien de nouveau; toujours le même état. C'est désolant! Dites-vous, mon
pauvre gars, que vous avez été un bon fils et que sa vie auprès de vous
a été heureuse. Ce sont là toutes les consolations que je puis vous
donner.
--Alors, pas le moindre espoir?»
Le vieux médecin eut une moue de fatigue.
«Je n'ai jamais cru beaucoup aux miracles... Que voulez-vous, se
résigner est aujourd'hui le seul parti à prendre. A votre mère, je ne
souhaite plus que le repos.
--Je vais rester quelques instants avec elle.
--Pas trop longtemps, Jacques, je vous en prie. Ah! vous trouverez votre
ami Brune là-haut. J'ai fait venir une garde, pour ce soir; pendant le
jour, la femme de chambre suffira. A demain, mon cher enfant.
--Au revoir, docteur.»
Il monta.
«Je viens de rencontrer le docteur Dupray, dit-il à Gautier. C'est donc
fini?... Allons la voir.»
Ils entrèrent dans la chambre de Mme Damien. Jacques s'approcha d'abord
de sa mère et l'embrassa, mais il revint aussitôt s'asseoir auprès de
son ami qui avait pris un livre sur la table et faisait semblant de
lire.
«Quelle abomination! disait Jacques, tout bas; elle est immobile, elle
est vivante, elle n'entend rien, ses yeux sont ouverts pour ne rien
voir! Quelle abomination! Maman qui aimait tant la vie, les formes, les
couleurs, la musique... Hier, avant-hier, j'étais encore trop abruti par
le choc. Je ne sens toute l'horreur de la chose qu'aujourd'hui...
Parlons d'elle, veux-tu?»
Gautier posa le livre. Ses paupières étaient rouges; il ne s'en cachait
pas.
«Ma vieille amie, murmura-t-il; ma vieille amie... Oui, parlons d'elle.»
Ils restèrent assis, côte à côte, dans la grande chambre mal éclairée,
attristée encore par l'averse qui battait les vitres. Ils causèrent
d'une voix sourde, sur un ton calme, sans faire de gestes, et Mme
Damien, très droite dans son fauteuil, vêtue d'une robe violette, une
couverture de voyage posée sur ses genoux, les regardait avec de grands
yeux indifférents.
Ils se contèrent l'un à l'autre des moments de sa vie qu'ils
connaissaient tous deux, qu'il leur était doux de rappeler.
«Elle m'émerveillait souvent, dit Gautier, par sa générosité d'esprit,
par la largeur de ses vues. Tiens, par exemple: elle me demandait
toujours des nouvelles de Marguerite.
--Comment! elle savait que...
--Je lui avais fait part de ta liaison, tout au début, car j'en pensais
déjà le plus grand bien. La dernière fois que j'ai causé avec elle, le
jour même de son attaque, elle me priait, très simplement, de cet air
noble et familier que nous aimions tant, de dire à ta petite amie
combien elle lui portait d'intérêt...
--Maman chérie!...
--Et, pour ne point te gêner, elle me laissait entendre que ce message
ne t'était pas destiné.
--Voilà donc la raison... murmura Damien.
--Marguerite venait chez moi, deux fois par jour, depuis l'accident;
elle ne voulait pas te déranger, mais elle quêtait anxieusement des
nouvelles. Quand je lui ai dit ce que ta mère m'avait prié de lui
transmettre, la pauvre fille a réagi avec une violence qui, sur le
moment, m'a effrayé. «Mme Damien! s'écriait-elle en pleurant; Mme
Damien!... un message pour moi!... Répétez-le, Gautier! Non, ce n'est
pas vrai! c'est pas possible! Il y a trop de bonnes gens sur la terre!»
Elle ne voulait pas y croire.
--Maman a toujours été ainsi; elle donnait aux valeurs morales un
classement qui lui était propre et qui choquait bien des personnes. Nous
avons ri plus d'une fois de la figure épouvantée que prenaient certaines
vieilles cousines de province.
--Quand mes parents sont morts, dit Gautier, c'est elle, en somme, qui
les a remplacés. Ah! qu'elle a finement combattu l'influence de mon
brave homme d'oncle qui ne songeait qu'à me faire fabriquer du chocolat
à sa suite! «Mme Damien, disait-il, c'est une femme comme il n'y en a
pas deux. Vois-tu, mon garçon, elle voudrait que je m'engage, demain, à
la Légion ou que j'entre au couvent, qu'elle y réussirait je pense.» Il
avait peur d'elle, un peu, mais il l'estimait très haut. Oui, c'est
grâce à ta mère que j'ai pu attendre, réfléchir et choisir.
--Tu te souviens du petit mur, à la campagne?
--Ah! que je le sautais vite quand j'entendais, chez vous, une voix
crier: «Gautier! le goûter est servi!»
--Elle avait ses heures de sévérité, mais je ne sais comment
l'expliquer... sa rudesse d'accent gardait quelque chose de si noble...
c'était un coup d'éperon, sans la blessure. Et comme elle nous a
soignés, tous les deux!
--Je ne t'ai demandé aucune nouvelle de toi-même, mon petit. Depuis
trois jours, est-ce que?... Tu as les traits tirés, mais cela
s'explique.
--De très mauvaises nuits, très pénibles. Quant au reste: rien,
heureusement.
--A ce propos, dit Gautier, fais attention. J'ai été surpris de voir
avec quel bon sens tranquille Marguerite accueillait mes explications
médicales; néanmoins, elle est impressionnable à un point que
j'ignorais. Cache-lui bien ce que tu nommes: le reste. Elle t'aime: je
craindrais une réaction trop violente.
--Le reste... Dis-moi, Gautier, maintenant que Maman ne peut plus me
secourir, il faudra tout de même que je m'en tire, du reste...
puisqu'elle le voulait!
--Il le faudra, Jacques: elle le voulait avec une telle énergie! elle ne
pensait plus qu'à cela.
--Oui, elle pensait à moi tout le long du jour. Elle me voyait, dans
l'avenir, tel que je ne serai jamais.
--Tel que tu seras, répondit Gautier.
--Oh! tel que je tâcherai d'être... et c'est déjà beaucoup dire.»
Mais Gautier répéta encore:
«Tel que tu seras.»
Ils continuèrent de causer.
«Je dois rentrer, dit Gautier. Bien entendu, je dînerai chez toi, ce
soir. Que vas-tu faire?
--Je voudrais rester encore un peu, dit Jacques. J'aimerais...»
Il hésita.
«J'aimerais être seul avec elle, quelques instants.
--Sincèrement, Jacques, cela ne te vaut rien. Rentre chez toi!
--Je t'en supplie, Gautier! J'en ai besoin... Si tu passes à la maison,
tu pourrais monter.
--Pourquoi donc?
--Il pleut à verse. Marguerite n'est peut-être pas encore partie, car
jamais elle ne prendrait une voiture. Mets-la toi-même dans un taxi.
--En tous cas, Jacques, à ce soir.»
Sur le pas de la porte, il se retourna; il voyait Mme Damien, Jacques,
la chambre sombre, il entendait la pluie harcelante et les plaintes
lugubres d'un vent d'orage...
«Pas trop longtemps, n'est-ce pas, Jacques? Tu me l'as promis.»
Assis à l'autre bout de la pièce, Damien ne quittait plus sa mère des
yeux.
«Pas trop longtemps, murmura-t-il... Un peu.»
Et, devant cette statue vivante qui le regardait mais, sans doute, ne le
voyait pas, il disait, il redisait:
«Je t'aime, Maman! je t'aime, Maman chérie!»
Soudain, un souvenir vint le troubler. Il s'imaginait dans son bureau,
devant une autre statue immobile qui le regardait et qui, peut-être, ne
le voyait pas... Oh! cette pluie qui battait les vitres sans répit! oh!
ces gémissements du vent, si lamentables!
Il alla s'asseoir plus près de sa mère; il eût désiré s'asseoir à ses
pieds mêmes, poser sa tête sur les genoux raidis; il n'osait pas. Il se
rapprocha encore, lentement; il s'accroupit près du fauteuil:
«Maman, protège-moi!» dit-il.
Enfin Jacques s'assit aux pieds de sa mère, comme il voulait, tout près;
contre les genoux de sa mère, il appuya sa tête et ne bougea plus,
balbutiant parfois de vagues choses, écoutant passer les minutes, sourd
désormais au bruit du vent et de la pluie, ne pensant à rien, paisible,
protégé.
Une demi-heure plus tard, il se leva et sortit après avoir appelé la
femme de chambre.
Comme il rentrait dans son bureau, il y trouva Gautier.
«Tiens! que fais-tu là? dit-il; je te croyais chez toi!»
Gautier répondit à voix basse:
«En passant, je suis monté pour dire bonjour à Marguerite; tu m'avais
prié de la mettre en voiture. Je l'ai surprise, couchée à terre,
évanouie devant ton Christ. Pendant tout le temps que nous avons été
chez ta mère, elle priait ici, sans arrêt, à genoux. Son état m'a paru
inquiétant; l'émotion l'avait brisée. Je l'ai grondée d'importance! Et
puis, je n'ai pas voulu qu'elle rentrât chez elle, ce soir. Je suis
resté et l'ai priée de se coucher. Elle s'est assoupie presque aussitôt.
Elle dort. Nous pourrons, je pense, la réveiller pour dîner.
--Oh! la pauvre fille! dit Jacques. Comme tu as bien fait de la retenir!
Viens dans le salon, veux-tu? de ce côté, la cloison est si mince!»
Gautier avait l'air préoccupé.
«Quelle singulière enfant!» lui dit Jacques, un peu désorienté par la
nouvelle.
Et Gautier, sans lui répondre, grognait entre ses dents:
«Cette gosse... cette gosse...»
CHAPITRE XIX
DEVANT LA MORTE
Le samedi suivant, Mme Damien eut une seconde attaque et succomba.
Debout devant le lit de la morte, Jacques, Gautier Brune et le docteur
Dupray contemplaient cette forme blanche, couchée sous le drap blanc.
Quelques roses couleur d'ambre, quelques roses d'un rouge profond
étaient posées sur l'oreiller.
«Vous n'avez plus que peu d'heures à rester auprès d'elle, mes amis, dit
le docteur Dupray. Il est minuit passé; je vous laisse. Jacques, ne vous
fatiguez pas trop.»
Il sortit, après avoir jeté sur Mme Damien un dernier, très long regard.