«Je ne me saoule pas! je ne bois pas!
--Jacques!...
--Je ne bois pas!
--Jacques, mon ami, tu fais mieux que cela: tu ne bois plus!... Voyons!
je serais donc indifférent à tout ce qui te touche? Tu croyais naïvement
que j'ignorais cette lutte des dernières semaines, et ce que tu as dû
souffrir, et la vaillante façon dont tu t'es tenu, et ce bel effort de
volonté?
--Alors... tu savais?
--Oui, mon vieux. Ce n'était pas difficile pour un ami.
--Tu savais... Comment?
--Un soir (je me doutais de quelque chose), je t'ai suivi; un autre
soir, très tard, je t'ai... je t'ai rencontré.
--Ramassé?
--Oui.
--Oh! Gautier!
--N'y pense plus, Jacques, puisque c'est fini.
--Tu savais... Eh bien, moi, je ne savais pas; longtemps, je n'ai pas
su. Je m'imaginais qu'en buvant je faisais comme tant d'autres; je ne
savais pas que j'étais forcé de boire, qu'il me fallait boire... Enfin,
quelques phrases entendues, quelques petits événements, quelques
souvenirs ayant concordé, par hasard...
--Depuis ce jour-là, tu ne bois plus.
--Tu peux même dire que je ne boirai plus. La tentation a changé de
visage. Lorsqu'elle me prend, souvent encore, elle s'accompagne d'une
affreuse tristesse qui la noie, en quelque sorte, qui m'enlève toutes
mes forces, qui m'empêcherait de porter un verre d'alcool à mes lèvres.
Oui, je crois, mon petit, que, sans le vouloir, je le verserais.
--C'est bien, Jacques, c'est très bien, tout ça!
--Pendant une heure ou deux, je suis comme une âme en peine, errant dans
un monde désolé, mais lorsque je reviens à moi, je suis de nouveau
moi-même.
--C'est très bien, tout ça!»
Fort émus, ils restèrent sans dire mot. Soudain, Jacques reprit avec un
accent de terreur:
«Mais du moins, Maman, elle ne sait rien? Dis-moi vite!
--Ta mère ne sait rien. Je lui ai expliqué que ton hérédité te
prédisposait à des hallucinations du genre de celles dont tu souffres,
que tu t'amusais, que tu soupais à Montmartre en compagnie joyeuse,
comme nous tous, que tu vivais la nuit, (un peu trop, peut-être), mais
qu'il n'y avait pas à chercher plus loin.
--Oh! merci!»
Gautier se mit aussitôt à lui parler d'autre chose, des précautions
qu'il fallait prendre, des divers soins nécessaires et, toujours, il en
revenait à ce même conseil:
«Tiens bon!
--C'est facile à dire, mon vieux Gautier; c'est malaisé à faire...
Enfin, puisque je ne bois plus, ces hallucinations, elles vont
disparaître?... ces fantaisies de mon idole, elles cesseront? Quand
cesseront-elles? Quand deviendrai-je quelqu'un comme tout le monde?
--Jamais! heureusement! car tu as souffert plus et mieux que la moyenne
des gens à qui tu veux ressembler. Allons, Jacques! courage le prochain
effort, ou le suivant, pourra être le dernier!
--Oui, ou le premier d'une série nouvelle.
--Possible!... je ne crois pas.
--Mais puisque je ne bois plus, je devrais guérir tout de suite!
--Ton père buvait; tu as bu...
--Et qui a bu...
--Ne dis pas de sottises!
--J'essaierai donc, mais je ne sais si, contre la peur, je pourrai tenir
le coup... Et puis, le moment est mal choisi. Cette gosse, vois-tu, j'ai
imaginé à son propos des choses folles: une ère de paix, des veillées
tranquilles, heureuses, tout ce qui m'est refusé. Il y a quelques jours
de cela... durs, ces quelques jours! J'ai payé cher mes rêves d'un
soir!... Tout de même... Et si cela devient trop fort, je t'appellerai,
ou bien...»
Gautier lui coupa la parole.
«As-tu revu Jeanne de Luce?
--Non, certes! et je ne la reverrai pas. Depuis ce souper au cabaret,
avec Brigneux, soirée mémorable, elle raconte ma crise de nerfs à qui
veut l'entendre, sur un ton dramatique des plus réussis, paraît-il, avec
des variantes. Me voilà maintenant classé, étiqueté, grâce à elle et à
Brigneux qui ne laisse pas de dire son mot, (sans oublier la charmante
Boule): je suis le jeune homme hystérique, en attendant mieux... une
spécialité, un numéro de café-concert! Il faudra un certain temps pour
qu'on l'oublie dans le petit monde de ceux qui boivent devant des
tziganes. Je n'ai aucun désir de voir Jeanne de Luce. D'ailleurs, les
jolies filles de sa classe ne manquent pas à Paris; je sais où les
trouver.
--Dis-moi, Jacques, as-tu gardé l'adresse de ta petite amie?
--Quelle petite amie?... Roublard! Tu y reviens... Oui... peut-être
irai-je lui faire une visite.»
Gautier se tenait le menton d'un air grave.
«Il me faut maintenant aborder un sujet d'importance très supérieure. Je
te dirai donc, courtoisement, que tu m'as invité aujourd'hui à déjeuner,
qu'il est une heure, que j'ai grand'faim! Rien ne justifie ta cruauté.
C'est mal de me traiter ainsi, Jacques!
--Mon pauvre ami!»
CHAPITRE XV
L'IDOLE INTERPELLÉE
Durant les quelques semaines qui suivirent, Damien passa presque toutes
ses soirées avec sa mère ou Gautier Brune. Il rentrait chez lui tard, et
parfois en tremblant. Depuis longtemps, son bureau lui faisait peur,
mais il lui fallait maintenant un véritable courage pour soulever la
lourde tenture qui en masquait l'entrée. Toutefois, il s'obstinait, par
une façon d'amour-propre. Il n'en souffrait pas moins. Il se réveillait,
le visage fatigué, vieilli, les traits tendus ou bien gonflés comme par
une ivresse de la veille. Un matin, Louis s'était permis de murmurer,
sur un ton très respectueux, en apportant le café au lait: «Monsieur a
mauvaise mine; Monsieur devrait aller se reposer à la campagne; Monsieur
travaille trop.»
«Le pauvre garçon, pensa Damien, s'imagine que mes heures de bureau sont
occupées tout entières par du travail! J'aimerais bien qu'il eût
raison!»
L'après-midi de ce même jour, Jacques, debout devant la cheminée de son
bureau, roulait soigneusement une cigarette.--A ce moment, l'idole se
gratta la jambe... Jacques savait, il était sûr que l'idole se grattait
la jambe. Il leva les yeux. L'idole s'arrêta.
«Et voilà qui serait encore un bien autre supplice, s'il me fallait,
pour que mon bonhomme ne bougeât pas, ne jamais le quitter des yeux.»
Il s'absorba dans cette pensée atroce. Elle convenait à son état
présent. Il se sentait l'âme lourde, le corps lâche, les reins brisés
par sa dernière insomnie. Un instant, le souvenir de Marguerite lui
revint, avec le souvenir d'une nuit charmante, mais l'idole était là,
qui réclamait son attention.
«Alors, je resterais toute la journée dans un fauteuil, le regard
immobile, fixé sur mon cauchemar. On viendrait me rendre visite,
Brigneux peut-être, ce cher ami! ou bien Boule accompagnée de Jeanne de
Luce... Je causerais, mais sans tourner la tête. Ils pourraient échanger
tout à leur aise des regards apitoyés... Enfin Louis et la garde-malade,
car je m'offrirais une garde-malade, me porteraient sur mon lit quand le
sommeil m'aurait fermé les yeux...
«Ah! ce serait joyeux!... oui, mais de cette façon, il ne bougerait pas;
il ne bouge pas, en ce moment! Si, parfois, il m'embête, moi, par
contre, je le fascine. C'est ma revanche! Avoue-le: je te fascine, vieux
singe! De plus, il ne peut quitter sa planchette qui est bien étroite.
Dure épreuve; je devrais me mettre à sa place! En ne bougeant plus, à la
longue, il s'ankylosera... Jamais il n'essaye de se promener dans mon
bureau... Il ne peut pas!»
Jacques éclata d'un rire aigre qui lui fit mal.
«Il ne peut pas! Faut-il donc plaindre le vieux singe enchaîné, au lieu
d'en avoir peur et de claquer des dents?»
Damien s'était penché un peu pour allumer sa cigarette. Tout à coup, il
se dressa avec violence.
«Qu'est-ce que tu fais? cria-t-il. Qu'est-ce que tu fais là!»
Assise sur l'extrême bord de sa planchette, l'idole paraissait vouloir
sauter à terre. Jacques la vit hésiter, mesurant la distance de la
console au tapis, se retirant, essayant encore. Il s'était jeté sur le
divan, à l'autre bout de la pièce. Il enfouissait son visage dans les
coussins, puis, risquant un regard oblique vers la cheminée ou la
fenêtre, il voyait toujours l'idole qui calculait son élan. De nouveau
Jacques se roula dans les coussins, et il criait:
«Tu ne pourras pas! tu ne pourras pas! tu as peur!»
... Moins que lui-même, cependant! il le savait et tâchait d'étouffer sa
voix. Encore une fois, il regarda l'idole. Elle se tenait immobile, dans
l'encoignure.
D'un pas oblique et prudent, Jacques fit le tour de son bureau, puis
ouvrit la fenêtre, se pencha vers la rue; une brise fraîche y passait.
Il avait si chaud! ses tempes battaient si fort! Bientôt il se sentit
mieux, mais par l'esprit, il souffrait cruellement. Il lui venait une
façon de détresse, de désespoir morne qu'il ne pouvait supporter.
Assis dans l'embrasure, accoudé à la barre d'appui, Damien, ivre d'une
langueur malsaine, tâchait de se tonifier l'âme en respirant l'air
léger.
Ah! il savait bien quelle idée viendrait l'attaquer maintenant! il ne le
savait que trop! Il se permit de l'exprimer en paroles afin de s'en
rendre mieux compte, de s'en débarrasser plus vite.
«Si j'allais boire! boire comme une bête altérée, jusqu'à plus soif! ou
si je m'enfermais ici pour boire! Je donnerais des instructions à Louis,
je condamnerais ma porte, et je boirais... et puis, demain, je me
réveillerais fou, pour de bon, cette fois, et il se peut que dans le
monde des fous on s'amuse!...»
Il regarda un oiseau qui passait au-dessus des arbres du parc et qui,
soudain, par un plongeon rapide, changea de direction.
«Oui, mais je ne suis pas encore fou... Je pourrais devenir simplement
le sale ivrogne qui se remplit d'absinthe... Je finirais par boire avec
mon valet de chambre, je boirais chez le mastroquet du coin, avec les
cochers... Marguerite, qui aurait recommencé à faire la noce, me
rencontrerait là, et nous nous saoulerions ensemble...
«Très bien, mais c'est que Marguerite n'a pas la moindre envie de
recommencer à faire la noce!... Alors... Le ruisseau, elle l'a senti,
elle a même trouvé que ça ne sentait pas bon... Alors... Jacques Damien,
tu es un peu goujat: tu disposes de Marguerite comme de ta chose...
Peut-être ne voudrait-elle pas... Alors... Et si j'allais voir
Marguerite?»
Debout au milieu de son bureau, il laissait errer son regard. La pièce
lui parut tranquille.
* * * * *
Dans la rue, quelques instants après, il se demanda encore ce qu'il
allait faire. Le débat fut de courte durée. Il savait, depuis le matin,
que sa mère souffrait de névralgies violentes et avait besoin de
solitude; d'autre part, il s'interdisait de rendre visite à Gautier
Brune.
«Il faut que je m'en tire sans son aide. Je pense à Marguerite, l'idée
de voir Marguerite m'est agréable... Affaire entendue!»
Il se dirigea vers la rue Blanche.
* * * * *
Après douze ans de services tenus par Mme Damien pour «bons et loyaux»,
Honoré avait pris sa retraite. De naissance et d'éducation urbaines, le
projet de vieillir à la campagne entre un potager et un puits n'avait
rien qui pût lui plaire. Sa femme, Rose, partageant ses goûts, il ne
quitta point Paris et, sans douleur, passa de l'état de valet de chambre
à celui de gérant d'hôtel. Il gardait un culte pour ses anciens maîtres,
pour Jacques en particulier.
«La maison est à vous, Monsieur Jacques, disait-il avec un large sourire
complice, et si jamais vous voulez mener des petites dames...»
Mais, jusque là, l'occasion ne s'était pas présentée.
«Hôtel du Carrefour, m'y voici.»
Il entra.
«Quelle surprise! Monsieur Jacques! Oh! je m'y attendais bien un peu; je
disais à Mme Honoré, pas plus tard qu'hier matin: un de ces jours nous
verrons M. Jacques. Entrez au salon: asseyez-vous, il y a un fauteuil.
Et la santé? toujours bon pied, bon oeil, sauf votre respect! Et madame
votre mère? dites-moi, Monsieur Jacques, ses migraines?
--Toujours à peu près la même chose, Honoré! Rose va bien?
--Oh! oui, Monsieur! elle engraisse à ne rien faire que les comptes.
Elle engraisse tant que je ne l'appelle plus Rose, ça aurait l'air pas
poli: je l'appelle Mme Honoré, comme tout le monde.
--Je la verrai avec plaisir.
--Elle est sortie pour le moment, mais elle rentrera bientôt.
--Rien de changé, ici?
--Oui et non, Monsieur Jacques. Les affaires marchent pas mal, Dieu
merci, mais, je sais pas comment, la clientèle a changé. Il y a six
mois, à peu près, j'ai bien vu que messieurs les voyageurs de commerce,
ils étaient plus nombreux et que les petites dames, ça flanchait; alors
j'ai demandé l'avis de Rose et on a décidé, nous deux, que l'hôtel
serait dorénavant un hôtel sérieux, un hôtel pour les gens comme il
faut.
--Honoré, vous allez devenir un affreux bourgeois! Je ne m'étonne plus
que Mme Honoré engraisse!
--Oh! Monsieur Jacques se moque toujours!
--Non pas! Je vous aime trop, mon ami. Mais, j'y pense, la lettre que
cette jeune personne vous a portée il y a une quinzaine a dû vous gêner
beaucoup!
--Pouvez-vous croire, Monsieur Jacques! vous savez bien que la maison
est à vous! Et puis, Mlle Marguerite, c'est autre chose: si gentille, si
douce! Voyez-vous, Monsieur, c'est aussi l'avis de Rose, elle a eu des
malheurs, mais elle est pas faite pour ce métier-là. Elle aime mieux
travailler à la couture avec ma femme.
--Comment!... Rose...
--Elles sont toujours ensemble, et Mlle Marguerite est si respectueuse!
--Alors Marguerite ne vous gêne pas!
--Nous gêner! pour sûr que non! Ah! c'est dommage...
--Qu'elle soit si laide! grogna Damien entre ses dents.
--Pardon, Monsieur?
--Je n'ai rien dit...
--C'est dommage qu'elle soit pas installée quelque part et mariée; elle
donnerait sûrement du bonheur à un honnête garçon.
--Je n'en doute pas, et puis je suis charmé qu'elle ne déshonore pas
l'hôtel.
--Vous lui en voulez donc, Monsieur, que vous parlez comme ça?
--Moi! je viens l'inviter à dîner!
--Ah! tant mieux! Vous avez bien fait de l'envoyer ici... Et obligeante!
Elle nous a fourni une adresse pour du cidre de son pays. J'ai déjà
commandé une barrique. La clientèle aime beaucoup le cidre.
--Que dit-elle de moi?
--Vous savez, Monsieur Jacques, elle n'est pas très parlante. Je crois
qu'elle a, comme qui dirait, un chagrin qu'elle ne montre pas.»
«L'excellent Honoré divague,» pensa Damien.
«Soignez-la, dit-il, et envoyez sa note d'hôtel à la fin de chaque mois.
C'est une bonne fille; il est inutile qu'elle crève de faim.
--Monsieur Jacques est toujours si...
--Si moqueur... oui, je sais.--Voilà votre femme! Bonjour Rose! Honoré
ne mentait pas: vous prenez de l'embonpoint.»
Mme Honoré leva les bras au ciel et se répandit en un flux de paroles où
s'entremêlaient des formules d'accueil, des réponses et des
exclamations.--Marguerite était entrée à sa suite, et se tenait dans un
coin du salon, immobile.
«Bonjour, Marguerite, dit Jacques, comment vas-tu?»
Elle ne répondit pas, rougit, eut l'air gêné.
«Oui, Monsieur Jacques, s'écria Mme Honoré; dites-lui de n'être pas
timide. Elle parle bien, quand elle veut; nous causons des heures, le
soir, quand Honoré va fumer son cigare sur la place.»
Marguerite se mit à rire et, regardant Damien droit dans les yeux:
«Bonjour, Jacques, dit-elle, je suis contente de vous revoir.
--A la bonne heure! dit Rose, voilà qui est parler!
--Veux-tu dîner avec moi, ce soir?
--Je ne sais pas si je peux, dit-elle en hésitant. Il y a encore trois
jupons à coudre, n'est-ce pas, Madame Honoré? et puis le corsage de la
dame du second.
--Tu es folle, ma petite Marguerite! Va dîner avec M. Jacques. Tu
t'abîmerais les yeux, si on t'écoutait. Le travail peut attendre à
demain.
--Merci, Madame, dit-elle; alors... volontiers.
--Va mettre la belle robe que tu t'es faite. M. Jacques n'est pas si
pressé de partir!»
Elle sortit; on causa, on avait mille choses à se dire; enfin Marguerite
rentra, vêtue d'une robe brune, seyante, mais qui la changeait
étrangement. Elle en paraissait un peu banalisée et, néanmoins, certaine
grâce de ce corps mince s'y voyait mieux.
«Tiens! tiens! se dit Damien, curieuse transformation... Paysanne
endimanchée partant pour le théâtre? Non... Viens-tu?» demanda-t-il.
On serra des mains, puis on s'en alla.
Ils descendaient la rue Blanche.
«Préfères-tu, demanda Jacques, dîner au restaurant ou à la maison?
--Chez vous, mon ami?
--Mais oui, chez moi.
--Oh! chez vous, mon chéri! quel plaisir!»
Elle avait un air étonné et ravi.
«Qu'ils sont gentils! disait-elle dans le fiacre qui les emmenait. Comme
ils ont eu de la bonté pour moi! Ils m'ont même parlé de madame votre
mère!
--Oui, oui», répondit Jacques distraitement.
Il songeait à autre chose: à son retour, au passage devant la loge du
concierge, à l'ascenseur, au palier de l'étage, à l'antichambre, au
bureau, stations qui menaient toutes à cette encoignure de gauche,
habitée par un pantin de bois.
«Pourquoi n'a-t-elle pas voulu manger au restaurant?»
Elle ne soufflait plus mot en le voyant silencieux.
«Vous avez l'air malade, Jacques, lui dit-elle enfin, comme il tournait
la clef dans la serrure de la porte d'entrée. Vous avez l'air...
--De quoi ai-je l'air, douce amie? demanda-t-il d'une voix soudain très
tendre.
--Plus maintenant, mais on aurait cru... que vous aviez peur.»
Il se pencha vers son oreille et murmura, tout bas:
«Oui, Marguerite, j'avais peur.»
Il mit un doigt sur sa bouche, puis, poussant la porte:
«Louis! cria-t-il, nous serons deux à dîner.»
Il courut aussitôt dans le bureau.
«Viens, Marguerite! viens vite, douce amie!»
Elle entra, enleva son chapeau, le posa sur la cheminée et piqua
l'épingle dans la tenture, près de la glace.
Jacques s'était couché sur le divan.
«Ah! dit-il, comme on est bien ici!»
Et il fut tout surpris de l'avoir très sincèrement pensé.
CHAPITRE XVI
LA PRÉSENTATION
«Elle viendra dîner, ce soir.
--Ah! dit Gautier, je la verrai donc! Enfin! Tu la cachais, jusqu'à ce
jour, avec un soin si jaloux! J'en venais à croire que tu adoptais la
manière mahométane et que Marguerite ne paraîtrait jamais à mes yeux que
sous un voile.
--Je l'ai fait pour elle; il fallait l'apprivoiser. Ce n'est quelquefois
pas commode. Il lui reste un curieux fond de sauvagerie. Elle a beaucoup
souffert de la brutalité courante; elle n'oublie pas encore et s'étonne
que l'on soit avec elle simplement courtois.
--Tu t'es mis à une bonne école: l'ironie que tu prises si fort et que
tu pratiques si volontiers ne doit pas lui convenir!
--Certes, non! la pauvre gosse! L'ironie, pour elle, c'est être
«méchant». Je me surveille et cela exige même une certaine attention.
--Tu la vois souvent?
--Depuis deux mois, j'ai passé presque toutes mes soirées avec elle. On
se donne rendez-vous en des endroits baroques, nous dînons au cabaret,
je la mène au théâtre où elle s'amuse comme une enfant, et nous avons
aussi fait dans Paris de longues promenades dont je conserve un souvenir
singulier. Sa conversation est fruste, elle a des violences soudaines,
des peurs, des angoisses qu'elle exprime avec maladresse mais qu'elle
ressent bien.
--Tu m'as dit qu'elle venait de la campagne?
--Oui, elle est normande.
--Transplantée à Paris dans les conditions de misère que tu m'as
décrites, et à cet âge, il lui faudra quelque temps pour reprendre son
calme de paysanne.
--Sans doute, mais il y a encore autre chose: une sauvagerie native qui,
parfois, me surprend. Tiens, nous passions avant-hier devant
Sainte-Clotilde; elle voulut y entrer. La façon dont elle est allée se
blottir sur un prie-Dieu, dans le coin le plus sombre, m'a fait peine.
Comment t'expliquer cela? Elle avait les gestes d'une bête traquée... A
d'autres moments, elle est d'une douceur tranquille qui me charme comme,
aux champs, la sérénité d'un beau jour.
--Et toi? cela va-t-il mieux?
--Rien de changé; quelques très mauvaises heures, mais il me semble que
je me défends moins sottement... Ah! mon vieux Gautier... pourvu que le
pantin reste sur sa planchette!...
--Que veux-tu dire?
--J'ai peur qu'un jour il ne se mette à danser sur le tapis, qu'il ne
s'échappe de sa console, qu'il...
--Est-ce que Marguerite?...
--Non, bien entendu! mais elle pourrait s'effrayer, en effet, et si tu
te chargeais de la mettre au courant, jusqu'à un certain point, tu me
rendrais service.
--C'est convenu... Jacques, ta petite aventure me plaît beaucoup; je te
trouve plus calme, plus... en équilibre, et puis le rôle que tu joues
auprès de cette enfant m'est tout à fait sympathique.
--Attention! tu vas devenir sentimental! Je déteste ça!
--Imbécile!... Tiens! ce crucifix qui faisait si bien à gauche de ton
lit, pourquoi l'avoir transporté ici dans ton bureau?
--Tu relèves justement une trace de l'influence de Marguerite. Elle me
l'a demandé d'un air un peu gêné, mais de façon si gentille!... Gautier,
voilà un coup de sonnette qui m'est déjà familier. Je vais te présenter
Marguerite.»
Elle entra, sans apercevoir Gautier.
«Oh! Jacques! s'écria-t-elle, regarde ma jolie robe! La ceinture était
trop large; Mme Honoré et moi, nous avons passé l'après-midi à
l'arranger. Dès six heures, je me trouvais prête. Regarde, la jupe est
d'un chic! Regarde, la bride du corsage cache tout à fait ma vilaine...
Oh! pardon!»
Interdite, elle rougissait, ne sachant plus que faire, que dire.
«Douce amie, je te présente Gautier Brune dont je t'ai souvent parlé.»
Elle reprit aussitôt son sang-froid.
«Monsieur Brune, c'est vous qui êtes le médecin de Jacques?
--Quelquefois, Mademoiselle! Quand il a des rhumes de cerveau, je le
soigne avec des boules de gomme et quand il est méchant, je le prive de
dessert.»
Elle sourit, puis embrassa Damien.
«Jacques, demanda-t-elle, comment va Mme Damien?
--Un peu mieux, douce amie, depuis hier, mais elle souffre encore.
--Ses migraines sont parfois intolérables! dit Gautier.
--La pauvre dame!»
Elle avait posé son chapeau sur la cheminée, comme d'habitude, et piqué
l'épingle dans l'étoffe du mur. Damien sortit, emportant le chapeau. Il
rentra, un instant plus tard, et tendit à Marguerite un écrin.
«Ma gosse, dit-il, voici une épingle digne de toi. Tu sais que je
désapprouvais l'autre.»
Elle secoua la tête.
«Vous continuez à me gâter, mon ami! ça finira mal! Je deviendrai comme
une de ces petites dames que vous n'aimez pas et qui se mettent trop de
poudre sur le bout du nez.
--Il n'y a guère de risque, se dit Gautier. Mais pourquoi donc Jacques
la trouve-t-il laide?
--Douce amie, les pauvres petites dames dont tu parles ne sont plus
toutes fraîches... N'oublie pas que tu as vingt ans!
--Pas pour longtemps, Jacques... jusqu'au dix-sept juin. Je puis donc
jeter la vieille épingle?
--Garde-toi bien de la jeter, Marguerite! Non, non! laisse-la, piquée au
mur, en souvenir de ta première visite.
--Je comprends, Mademoiselle, dit Gautier, que votre robe vous fasse
plaisir: elle est délicieuse.
--Vous savez, Monsieur Brune, c'est Jacques qui l'a choisie. Ce qu'il a
pu ennuyer la couturière!»
Louis annonça le dîner.
«Gautier, offre ton bras à Marguerite...»
Ils passèrent dans la salle à manger.
Gautier Brune avait l'art de toujours mettre les gens à leur aise, quels
qu'ils fussent. Il s'en servit, ce soir-là, en causant avec Marguerite
qui se prit bientôt à rire et bavarder sans contrainte.
Jacques la regardait avec de la joie dans les yeux.
«Sa robe lui va à ravir, pensait-il. Je ne croyais pas que le
décolletage serait à ce point réussi. Elle a vraiment de l'éclat, cette
enfant.
--Grondez-le, Monsieur Brune, disait Marguerite.
--Non, Mademoiselle! Si vous me demandez un service et voulez l'obtenir,
ne m'appelez plus Monsieur Brune: je m'appelle Gautier.
--Mais moi, Monsieur, je ne m'appelle pas Mademoiselle... Mademoiselle,
ce n'est pas un nom!
--Très bien, Marguerite, merci de la permission... Alors, qui faut-il
gronder?
--Lui, dit-elle. Il se moque de moi! oh! gentiment, pas avec son autre
air... vous savez... Il se moque de moi parce que j'aime le cinéma!
--Mon cher, elle ameute la salle quand le maçon tombe de l'échafaudage!
--Et puis, parce que j'ai peur d'arriver au théâtre en retard.
--Oui, figure-toi! Samedi dernier, grâce à Marguerite, nous avons
entendu aux Variétés l'acte de «l'enlèvement des housses». Un choeur
d'ouvreuses jouait cela dans la salle... Fort curieux...
--Et voilà comme il me traite, Monsieur... je veux dire, Gautier!
--C'est un misérable! Nous le punirons.»
Le dîner fut très cordial.