Il tâchait de se l'imaginer, élégamment vêtue, assise au théâtre, près

de lui. Il voyait la magnifique chevelure sous les lumières, Marguerite

riant, la tête un peu renversée, montrant son cou et sa gorge. Alors il

remarqua une cicatrice qui paraissait dans l'échancrure de la chemise.

Des artifices de couturière la couvriraient aisément, fût-ce avec un

corsage très bas, mais cette cicatrice ne laissait pas d'être bien

vilaine.

«Quelque sale histoire de cabaret!» se dit-il.

... De cabaret! La pensée de l'eau-de-vie lui revint. Cela le

mécontentait. Maintenant, il voyait Marguerite avec d'autres yeux. Elle

n'était en somme qu'une fille de trottoir. Il ne l'examinait plus.

Toujours accoudé à l'oreiller, il laissait errer son regard. Quelle idée

stupide d'avoir mené cette femme chez lui! Bah! il la renverrait

aussitôt habillée, dans une heure. C'était, en somme, la plus banale des

passades que cette rencontre imprévue; pourquoi vouloir lui donner de

l'importance?... Et, cependant, s'il rencontrait, un jour, une femme qui

le consolerait de vivre, qui resterait auprès de lui, qui lui parlerait

d'une voix tranquille et s'intéresserait à ses travaux, une amie

discrète et sûre... Il n'exigerait certes pas d'ironie!

Il ne demandait pas qu'elle fût un prodige de beauté; il se contenterait

fort bien d'un visage sans éclat, mais jeune, mais aimable. Quel

changement cela lui apporterait! Elle resterait dans un coin de

l'appartement, à la façon d'une bête familière que l'on appelle quand on

veut la caresser ou qu'elle vous caresse.--Une esclave? non point! il

avait dit: une amie. Il se blottirait dans ses bras, à l'instant même où

paraîtrait le cauchemar. Il échapperait à l'idole ainsi. Que parlait-il

d'une bête familière? Il lui conterait sa douleur, sa torture, et

peut-être saurait-elle le guérir, un jour...

«Nous nous liguerions contre le pantin de bois. A deux, on se sent fort.

Nous finirions par lui casser les jambes!»

Il songe aussi à des voyages en Hollande, en Italie, dans l'Afrique du

Nord. Il lui montre des pays qu'il a déjà parcourus mais qu'avec elle il

veut revoir, des paysages, des tableaux... Il se moque, soudain:

«Ah! je possède un coeur sensible: Confessions de Rousseau, recette

connue!»

Puis il se reprend à rêver, car il trouve le rêve bien doux.--Auprès de

cette amie, l'appartement où il a tant souffert deviendrait un refuge

délicieux. Les heures passeraient, égales et lentes, sans ennui, sans

orages, heures de travail, heures de loisir, heures de tendresse, de

silence...

«Et, se dit-il (ce serait là le vrai nom pour elle), je l'appellerais:

douce amie.»

Il ne bouge pas; il songe. Parfois, un sourire courbe ses lèvres: il se

moque de lui-même encore une fois, par habitude. Un murmure

l'interrompt:

«Pourquoi riez-vous, Jacques?... oh! pardon! je vous ai fait peur.

--Mais non, ma petite; je te regardais dormir, tout à l'heure, et puis

je me suis mis à rêver. Tu as de beaux cheveux, Marguerite.»

Elle s'étirait, se frottait les yeux, admirait la dentelle de sa

chemise.

«J'en ai beaucoup; c'est gênant. Que j'ai bien dormi! Votre lit est si

bon! On y resterait tout un jour.

--Tout un jour dans mon lit, se dit Jacques; ah! non, par exemple!...

Veux-tu du chocolat? demanda-t-il.

--Volontiers, si ça ne dérange pas, mais vous me gâtez encore! Je vais

me lever.

--Attends un instant, ma gosse, puisque le lit est bon.»

Il sonna.

«Louis, dit-il, apportez le chocolat de madame et mon café au lait.»

Elle le regardait en souriant, et, quand le valet de chambre fut sorti,

elle eut dans les yeux, sur les lèvres, une expression charmante, une

expression ravie d'enfant que l'on caresse, pour dire:

«Jacques, j'aimerais t'embrasser.»

Il se pencha, lui baisa la bouche, puis, d'une voix dont il sut mal

atténuer la brusquerie:

«Qu'est-ce qui t'a valu, demanda-t-il, cette cicatrice?»

Elle rougit de tout son visage.

«Oh! oui! C'est si vilain, n'est-ce pas? Maintenant, ça ne partira

jamais! Après l'histoire avec cet homme, on me disait: «Ne te fais pas

du chagrin; ces marques-là s'effacent, petit à petit, et, quand tu seras

grande, ça ne se verra plus du tout.» Au contraire, moi je trouve

qu'elle est plus laide. J'essaye de ne pas la regarder. Tenez, je vais

remonter un peu la jolie chemise. Je vous dégoûte, pas vrai?»

Il secoua la tête.

«Mais, cette histoire... avec quel homme?

--Oh! il n'était pas du pays! On m'aimait bien, chez nous: on n'aurait

pas osé. Il venait d'Italie; il marchait sur la route et s'était arrêté

dans notre village pour la moisson. C'est ça, voyez-vous, qui a tout

changé ma vie. J'avais quinze ans, et il a voulu me prendre, derrière la

ferme, près du puits. J'ai crié, mais on n'a pas entendu parce que

Trompette aboyait tant, et la brave bête aboyait souvent pour pas

grand'chose. Oh! je me suis défendue, moi! j'ai griffé l'homme avec mes

ongles! je l'ai mordu tant que je pouvais! Alors il a pris son couteau,

et voilà! Je ne me suis pas évanouie, vous savez! je criais toujours,

mais je perdais du sang, beaucoup, j'étais faible, et il a fait la

chose... Et moi... Oh! c'est pas la peine de raconter toutes ces

saletés!

--Ce ne sont pas des saletés, ma petite! Allons, ne pleure pas!

--Oui, c'est des saletés, parce que, si ça n'était pas arrivé, je ne

serais pas une putain, comme vous dites ici, dans la ville, et je

m'occuperais du blé et des légumes et des vaches, avec les autres, et

j'aurais du bonheur, un peu.

--Mais ensuite?» demanda Jacques.

Elle avait parlé d'abord couramment, maintenant, elle hésitait, se

reprenait parfois, tournait vers Damien un regard inquiet.

«Eh bien, n'est-ce pas, dit-elle, on l'a arrêté, le lendemain: il

s'était saoulé dans l'auberge du père Verlot; les gendarmes l'ont trouvé

là. Il a fallu aller à Rouen. Oh! que j'avais peur! Les juges, c'est

terrible! et tout ce monde qui regardait... Et puis on riait parce que

l'avocat disait des choses drôles, pas honnêtes pour moi... Moi, je n'ai

rien entendu, mais j'ai bien vu que l'on riait en me regardant. Je

devenais rouge, chaque fois. Enfin le juge a dit ce qu'il pensait et il

a condamné l'homme à de la prison... non, pas de la prison; c'est plus

mauvais que ça... de la ré... comment? de la ré...

--De la réclusion?

--Oui, c'est ça. Depuis ce jour, Papa est devenu méchant. Il paraît que

j'avais mal parlé devant le juge... Jacques! je ne savais plus ce que je

disais! Et Papa se mettait en colère, et il me grondait, et il me

giflait... Il se sentait de la honte, Papa; ça le travaillait; il me

répétait toujours que les juges, ils savaient leur métier et que si

l'homme avait vraiment fait la chose comme moi je racontais, on l'aurait

envoyé au bagne, là-bas, avec les gens qui ont tué, et que si on

l'envoyait seulement à la réclusion, il fallait, pour sûr, que j'aie

bien voulu, pour la chose. Vous comprenez, cet homme, il était beau, il

parlait beaucoup, mais je vous jure, mon chéri! je vous jure... et puis,

je l'ai dit au curé, à confesse, par conséquent... Papa, lui, n'a jamais

voulu le croire; il avait du chagrin; il me battait. Ah! si Maman

n'était pas morte, l'année d'avant, à la Toussaint!... Elle m'aurait

bien cru! A la fin, Dieu me pardonne! je n'ai pas pu y tenir. Les gens

du village, sauf quelques bonnes personnes, des vieilles amies de Maman,

me tournaient le dos, les gars me bousculaient, on me regardait de

travers à la messe, et les petits de l'école me faisaient: «hou! hou!»

sur la route et criaient des mots pas propres. Alors, je suis partie.

--Et tu as bien fait! interrompit Jacques.

--Non, j'ai pas bien fait! vous allez voir. J'ai été à Rouen, d'abord,

pour essayer de travailler, et aussi à la campagne, dans les fermes,

mais je ne gagnais pas gros, c'était difficile, et depuis mon malheur,

les forces me manquaient. J'étais bien petite, vous savez: pas encore

seize ans. Puis, au Havre, je suis restée trois ans... attendez... oui,

trois ans. Là, j'ai connu Michel.

--Ah!... Michel... parlons de Michel.

--Jacques, vous vous moquez de moi comme si je racontais des mensonges!

L'avocat, c'était tout pareil! Je ne vais plus oser rien dire... et

c'est vous qui m'avez demandé.

--Marguerite, mon enfant, je suis une brute! Qui était Michel?

--Un matelot très gentil, que j'aimais beaucoup. Très propre, très doux,

et avec ça poli. Je lui avais raconté la chose et il me promettait le

mariage tout de même. Moi, je le croyais. Un jour, il est parti, comme

ça, sans avertir, et il m'a laissé une lettre où il écrivait que ses

parents ne voulaient pas. J'ai trouvé cinquante francs dans la lettre.

Il est parti pour l'Amérique du Sud. C'est un de ses camarades qui m'a

appris ça, en apportant la lettre. Je ne l'ai pas revu; c'est loin,

l'Amérique du Sud, et son camarade ne m'a pas dit le nom du bateau.

--Alors, Marguerite, tu es venue à Paris?

--Oui, alors... non, deux mois plus tard. Oh! j'avais de la peine plein

le coeur. Je me disais: si j'avais eu un enfant, Michel serait resté,

peut-être; mais aussi je pensais: s'il était parti quand même, qu'est-ce

que je deviendrais, toute seule, avec un petit! Je croyais que, dans une

ville comme Paris, on pouvait gagner un peu. Oh! c'est pas possible! Mon

amie, la nourrice (je vous l'ai bien dit?) a été très bonne. Je crois

qu'elle m'a empêchée de mourir de faim, et surtout, c'est pas la faim

qui est le plus dur, c'est le froid. Des gens vous donnent à manger,

mais du feu, l'hiver, pour une femme, il n'y a pas moyen... Et puis ça a

continué... Oh! ça me fait peine de vous raconter tout ça! C'est sale,

c'est mauvais, c'est méchant! ça me fait trop peine!... A Paris, j'ai

toujours eu de la peine, chaque jour... chaque jour... Et ça m'en donne

beaucoup pour le dire... Est-ce que je peux m'arrêter?

--Arrête-toi, Marguerite; tu es une brave fille. Attention! ton chocolat

ne va plus être buvable! Tiens, voilà aussi des tartines.»

Assise dans le grand lit, elle mangeait craintivement, courbée, les

épaules voûtées. Sa bouche tremblait parfois.

«Vous ne m'en voulez pas trop, Jacques?»

Il la rassurait et l'embrassait dans les cheveux.

«Oh! vous allez renverser la tasse!... Alors, vous ne m'en voulez pas

trop? c'est sûr?»

Bientôt il se leva et l'aida à sauter du lit. Elle fit sa toilette, elle

s'habilla en toute hâte, comme si Damien l'eût chassée.

«Mais attends donc! lui dit-il, quand elle fut prête. J'ai à te parler

encore.»

Elle eut peur; son visage se ferma.

«Non, je vous assure: le reste, c'est pas des choses à dire.

--Petite sotte! moi seul je parlerai. Et d'abord, où vas-tu coucher, ce

soir?»

Elle ne savait pas... N'importe où!

«Viens ici, Marguerite; un instant seulement.»

Ils passèrent dans le bureau.

«Assieds-toi dans ce fauteuil; écoute-moi.»

Il lui indiqua un hôtel tranquille, du côté de Montmartre, et lui donna

une lettre pour le gérant qui avait été, quelques années avant, au

service de Mme Damien, comme valet de chambre.

«Ce brave Honoré, pensa-t-il, m'a dit que sa clientèle était mêlée; il

ne m'en voudra pas de lui envoyer Marguerite.»

Puis il demanda avec un sourire:

«Ça ne t'ennuie pas de me dire ton nom de famille, maintenant?

--Oh! mon ami! répondit-elle sur un ton de reproche, je m'appelle

Marguerite Dumont.

--Très bien; je me souviendrai. Tu vois, sur cette feuille, j'écris mon

adresse, si tu oubliais de regarder en sortant. De cette façon, tu

pourras envoyer quelques mots à Monsieur Jacques Damien (qui te répondra

tout de suite), quand ceci sera fini.»

Elle prit l'enveloppe qu'il lui tendait.

«Mais, Jacques, c'est beaucoup trop! Avec tout cet argent, je peux vivre

longtemps et trouver, un jour, du travail!»

Il allait répondre: «C'est ce que je voudrais,» mais s'arrêta net.

«Non, dit-il, ça te rendra la vie un peu moins dure, au début; puis, tu

m'écriras; tu me l'as promis.

--Jamais je n'ai rien promis! s'écria-t-elle. Vous avez été trop gentil!

Tu n'entendras plus parler de moi.»

Et, comme si elle ne voulait pas qu'il reprît le sujet:

«Qu'allez-vous faire maintenant? demanda-t-elle.

--Je ne sais pas, Marguerite; je vais songer un peu à notre rencontre,

et ensuite travailler (oui, je travaille: regarde tous ces livres!) et

enfin rêver, quelques instants, de ceci, ou de cela, ou d'autre chose!

--Moi aussi, dit-elle, ça m'arrive de penser à rien du tout, le nez en

l'air. Maman disait alors, quand j'étais petite: «L'enfant s'amuse!

l'enfant s'amuse!» et je baissais le nez.

--C'est bien ça, dit Damien. L'enfant s'amuse...»

Marguerite se leva et mit rapidement son chapeau.

«Jacques, je ne saurais pas vous dire merci. Au revoir. Je m'en vais.

Adieu!»

Il l'embrassa, comme elle franchissait le palier de l'antichambre. Sa

robe était bien triste, bien déteinte, son chapeau bien ridicule...

«Tu prendras un fiacre, dit-il, pour aller à cet hôtel.

--Oh! non; il me semble que je connais la rue. J'irai à pied. Je veux

réfléchir... Merci, Jacques.

--Au revoir, douce amie,» murmura-t-il.

Et il se reprocha aussitôt de lui avoir donné ce nom.

Marguerite le regarda, l'air étonné, puis elle sourit et s'en fut,

descendant l'escalier d'un pas rapide.

Damien ferma la porte nerveusement.

«Dommage, se dit-il, qu'elle soit si laide... Aucun doute, elle est...

elle n'est pas jolie.»

Rentré dans son bureau, il s'arrêta devant la glace de la cheminée et,

parlant à son reflet:

«Mon petit Jacques, dit-il, c'est très méritoire de t'occuper du

relèvement des filles publiques, mais à quoi cela mène-t-il? Ah! si ton

ami Gautier Brune apprenait ton aventure, il s'en égaierait à bon

droit... Jacques, tu t'amuses! l'enfant s'amuse!... l'enfant

s'amusera-t-il longtemps?»

Il haussa les épaules, sonna, demanda à Louis une seconde tasse de café

et se mit au travail.

CHAPITRE XIV

DISCIPLINE

«Mon enfant, crois-moi, ce serait une lourde erreur. J'avais déjà pensé

à cette solution qui te paraît si simple; elle est vraiment absurde, à

cause de sa simplicité même.

--Voyons, Maman chérie, je me sentirais au moins débarrassé de la chose!

--De cette chose-là peut-être, de cet objet; mais si je n'ignore pas que

ton mal se cache en toi, non dans cette vieille idole, il est tout de

même évident que ton épouvante provient des gestes de ce morceau de

bois; depuis plusieurs semaines, elle ne s'est pas manifestée autrement.

Il me semble que voilà un sérieux avantage. La lutte est difficile,

Jacques, mais tu sais où trouver l'ennemi.

--Maman! c'est lui qui vient me trouver! je ne le cherche pas!

--... Tu sais où trouver l'ennemi. En changer ne te mènerait à rien de

bon, je pense. Si tu brûlais l'idole, comme tu veux le faire, tu te

demanderais d'où l'attaque peut venir, tu resterais à tout moment sur le

qui-vive, dans l'attente d'un guet-apens, d'une surprise, et c'est alors

que ton courage fléchirait. Tu as le droit de considérer ton mal comme

extérieur, tant qu'il animera l'idole. Ne le laisse pas rentrer en toi,

tu souffrirais plus encore. Garde-lui la forme qu'il a choisie.

--Oui, tu as sans doute raison, et puis, mon idole, je pourrai la brûler

plus tard, si je ne tiens pas le coup!

--Non! non! Jacques! Jamais avant que tu ne sois guéri! Interdis-toi d'y

songer. Si les conseils que je te donne te paraissent bons, il faut

avoir foi en eux et les suivre avec scrupule. Si l'ennemi te voit douter

de toi-même, il en profitera pour te harceler.

--Mais, Maman chérie, tu me fais vivre dans un monde de conte

fantastique en me parlant de la sorte! Je m'y perdrai!

--Vaut-il mieux te laisser vivre uniquement dans ta cervelle? C'est là

que tu ne te retrouves plus!»

Mme Damien parlait d'une voix précise et passionnée; son regard ne

quittait pas Jacques; elle joignait les mains comme pour une

supplication, puis elle écoutait sa réponse.

«Je ferai de mon mieux... Tout ça, vois-tu, c'est bien dur; je ne sais

pas si je pourrai résister. Il y a des moments où j'ai envie de pleurer

comme un gosse.»

Marchant de long en large devant sa mère, son allure avait quelque chose

de faible. Ses lèvres se courbaient en une moue d'indifférence lâche,

d'abandon.

Il répéta:

«Oui, de pleurer, comme un gosse.

--Pleure si tu veux, s'écria Mme Damien, pourvu que tu aies honte

ensuite!»

Phrase cruelle dont il sentit le tranchant. Jacques eut un haut le

corps.--Mme Damien le prit dans ses bras, sans rien dire. Il se dégagea.

«Tout de même, s'écria-t-il sur un ton de colère, ce n'est pas de ma

faute si je ne suis pas un héros!...

--Jacques! Jacques!

--Eh bien, oui! j'ai peur, je voudrais fuir, je voudrais pleurer! Il y a

des gens qui feraient front, moi, je me cacherais plus volontiers sous

les tables! J'en ai assez! Je te l'ai déjà dit!

--C'est donc moi qui vais pleurer, mon petit! Allons! rentre chez toi,

dit-elle; prends l'avis de Gautier. Je t'ai blessé, ce matin; j'ai été

maladroite.

--Non, Maman chérie; mais... je perds courage. Parlons d'autre chose.

Gautier doit m'attendre chez moi: il m'a promis de venir déjeuner. Voilà

plus de quatre jours que je ne l'ai vu. Valérie est malade: congestion

pulmonaire.

--La pauvre fille! si j'avais su, j'aurais pris de ses nouvelles.

--J'ai téléphoné tous les jours; je crains qu'elle ne soit bien bas.

--Tiens-moi au courant, Jacques!

--Sans faute, Maman chérie. Au revoir.»

Restée seule, Mme Damien, immobile dans son fauteuil, regardait droit

devant elle, les mains serrées, la bouche fixe.

«Mon petit! mon petit!... Je lui ai parlé si durement! Mais comment

faire?... Il a montré beaucoup de courage; demain, pourra-t-il

résister?»

Toujours, elle voyait, elle entendait son mari sanglotant, geignant,

bégayant, demandant grâce. Le portrait pendu au mur rendait son souvenir

plus vivant, plus réel.

«Non, je ne veux pas! Jacques aura le dessus, quand même! il le faut!»

Et ce fut elle qui pleura, qui fondit en larmes, tout de bon, comme une

femme qui souffre plus qu'elle ne peut supporter.

* * * * *

En rentrant chez lui, Damien trouva Gautier Brune qui l'attendait.

«Comment se porte Valérie? demanda-t-il.

--Le cap est franchi, mais elle peut se vanter de m'avoir donné une

belle frousse! 40° 8 de fièvre, troubles au coeur, syncopes... Depuis

hier soir, c'est fini et je pense qu'avec la santé dont jouit ma fidèle

gouvernante, elle ne sera pas longue à se remettre.--Et toi, comment

vas-tu?

--Moi... répondit Damien, je te donnerai sans doute des inquiétudes plus

durables, mais je félicite Valérie.

--Ne plaisante pas! qu'y a-t-il?

--Ne plaisante pas! ne plaisante pas! Comme si je n'avais pas le droit

de plaisanter à mon heure! Il y a... oh! rien de bien neuf! Toujours la

même chanson: une reprise, simplement. Au début de la semaine, mon

morceau de bois s'est mis à bouger, à danser, à grimacer, et j'ai

recommencé à avoir peur, à claquer des dents, à me mal tenir, comme

dirait Maman.

--Qu'est-ce que tu entends par là?

--Pas grand'chose, puisque je parle au hasard. Je viens de causer avec

Maman et, selon sa coutume, elle m'a donné des conseils que je crois

judicieux, qui sont certainement nobles et forts, mais qui restent,

comment dirais-je? hors de portée. Alors, mon ami, ça me démonte. Maman

s'imagine toujours que j'ai, comme elle, une âme faite en acier, au lieu

que, si elle existe, mon âme est de cire. Non, Gautier, je ne te

présente pas une image poétique... la vérité, tout au plus. Je garde

l'empreinte de la dernière main qui m'a touché. Celui qui m'aime un peu,

me modèle, parfois sans le vouloir. Maman a eu le geste dur, tout à

l'heure: au lieu de modeler, elle a frappé... j'en souffre.

--Que t'a-t-elle dit?

--Ce qu'elle devait dire à son fils, à celui qu'elle croit son fils à

elle seule. Maman se trompe: je suis aussi le fils de mon père, je me

laisse aller, je cède; je finirai par tomber, et l'on me marchera

dessus.»

Le visage de Gautier demeurait immobile.

«Explique.

--Comment! tu ne comprends pas?»

Il lui fit un long récit détaillé de ses dernières peines. Il lui dit la

façon cruelle dont, un soir, l'idole avait, de nouveau, manifesté sa

présence vivante.

«Je lisais bien tranquillement, allongé sur le divan, cherchant dans un

catalogue d'estampes l'indication d'une gravure que je voulais

identifier. Nécessairement, cela était un peu fastidieux et je ne me

laissais pas prendre tout entier par ce travail. Souvent, au lieu de

parcourir les notes, je rêvais d'autre chose. Je ne m'ennuyais pas:

l'ensemble formait, en somme, un agréable passe-temps. Et puis,

tout-à-coup, j'ai entendu, non, j'ai vu l'idole trépigner sur son petit

socle. Elle s'arrêtait dès que je levais les yeux, mais reprenait

ensuite, pour m'exaspérer davantage. Bientôt, elle s'assit, comme une

personne, sur le bord de sa planche, jambes ballantes, et, se prenant

les côtes, se tordit en un rire silencieux.

--Pourquoi riait-elle? interrompit Gautier.

--Est-ce que je sais, moi!

--Oui, tu le sais. Pourquoi riait-elle?»

Damien hésita:

«Parce que... dit-il enfin, peut-être parce que, la veille, j'avais cru,

comme un pauvre sot, trouver un peu de bonheur, et que j'avais tendu la

main à cette aumône.

--Raconte,» dit Gautier.

Alors Jacques raconta, d'une voix molle et basse, coupée par des accents

soudains de raillerie, très insupportables, sa rencontre avec

Marguerite, sa soirée et la matinée du lendemain.

«Ajoute que cette fille est laide: une vilaine peau, une cicatrice au

cou... Ah! par exemple, de bien beaux cheveux!--Tu te payes ma tête,

hein? Je m'y attendais!... Tu vas m'excuser en disant qu'il faut que les

enfants s'amusent.

--Qu'y a-t-il de drôle dans ton histoire? Je ne vois rien. Tu as tout

simplement offert quelques heures heureuses à une gosse qui crevait de

faim et de misère. Pourquoi veux-tu faire de cela une scène comique?

--Il y a matière, je t'assure, et l'idole avait raison de se tordre.

Cela se résume aisément en quelques mots: M. Jacques Damien, blond,

vingt-six ans, 1 m. 82 à la toise, est malade; il a peur de sa maladie,

il a peur de rester seul dans sa chambre, il a peur d'une statuette en

bois sec, alors, pour passer le temps, il va ramasser des petites femmes

qui font le trottoir... charmante occupation!»

Jacques montra du doigt l'idole dans son encoignure:

«Et c'est ce salaud-là qui est cause de tout!»

Gautier ne retint que les derniers mots.

«Nous allons nous occuper de lui. Et d'abord, quand tu le regardes,

bouge-t-il, ou vient-il, au contraire, te surprendre quand tu ne le

regardes pas? J'ai cru...

--Attends!» dit Jacques.

Quelques instants, il resta silencieux, le front dans ses mains, mais sa

réflexion ne donna point de résultat, car il se reprit à parler, sur un

ton saccadé, en phrases brouillées et confuses. Il s'était levé, il

arpentait la pièce; ses longs bras maigres gesticulaient. Il s'assit

enfin devant son ami et l'interrogea du regard, anxieusement. Les yeux

bleus grands ouverts, la bouche tremblante, tout son visage quêtait une

réponse et ses doigts s'agrippaient au siège de la chaise.

«Que j'aimerais, pensa Gautier, lui faire sentir combien j'ai pitié de

lui! Le pauvre bougre est à bout de forces et, honnêtement, que puis-je

lui dire?»

«Tu m'interrompras, reprit-il, si j'ai mal compris. Il semble donc que

l'idole se promène dans ton champ visuel, en dehors de ton regard

direct, sur ses limites mêmes, sur ses franges. Quand tu la fixes, elle

est immobile, à sa place; dès que tu détournes un peu les yeux, elle

bouge.

--Oui, et ma peur s'en augmente, parce que cela paraît encore plus

mystérieux.

--Jacques, tu sais bien que le mystère n'a rien à voir ici.

--Tu en parles à ton aise! Mais alors pourquoi ne pas brûler l'idole? Ce

serait fini!

--Oui, et, le lendemain, une pomme reparaîtrait sur ton lit, ou tel

autre objet que tu aurais vu ce jour-là.

--En d'autres termes, Maman me disait la même chose, ce matin.

--Son avis m'est précieux; j'irai causer avec elle.

--Oh! de grâce! ne l'embête pas en lui parlant de moi, de mes misères!

--De qui, de quoi lui parlerais-je? C'est toi qu'elle aime... Jacques,

je n'ai qu'un seul conseil à te donner: tiens bon. Quand l'idole viendra

te surprendre, ne te laisse pas empaumer, garde ton sang-froid; tâche

d'appliquer ton attention à un sujet qui la retienne, choisis-le avec

soin. Surtout, ne dis jamais rien à la poupée qui t'hallucine, ne lui

raconte pas de blagues pour fouetter ton courage, ne l'interpelle pas,

ne la défie pas: ce serait lui prêter main forte, et n'essaye pas non

plus de la fuir en te saoulant. Tiens bon.

--La fuir en me saoulant!»

Il y avait dans son accent une indignation sincère.

«Oui, j'ai bien dit: «en te saoulant», poursuivit Gautier. Inutile de te

fâcher.»

L'esprit impur: roman · 第 7 / 14 段