l'avait plongé. Son esprit s'éclairait, et ce fut, d'abord, comme s'il
nageait dans une onde verte, nourrie de lumière, mouvante alentour,
refluante, pleine de courants, silencieuse. Puis, de très vagues
murmures se formèrent, vapeurs de bruit qui prenaient corps lentement et
se signifiaient en paroles. Il les entendait sans les comprendre; enfin
leur sens le toucha et il les reconnut. Il se nomma leurs auteurs, il se
souvint de la soirée, de son accident, mais une grande paresse
l'empêchait encore de se réveiller tout à fait, et de recommencer à
vivre. Il prêta l'oreille. Il s'intéressa aux phrases...
«Je l'ai bien dit au docteur, déclarait Brigneux, on ne joue pas des
tours pareils à ses amis. Un homme qui a des crises de nerfs reste chez
lui.
--Ah! tu n'as pas tort, dit Boule.
--Moi, dit Jeanne de Luce, j'ai comme une idée qu'il est fou.
--Fou? je ne crois pas, dit Brigneux, mais tout de même... Ah! l'animal!
--Pour une soirée ratée!... ajouta Jeanne.
--La soirée n'est pas finie, mes poulettes, dit Brigneux. Dans un quart
d'heure...
--Et puis, au Grand Guignol, hasarda Boule, nous aurions peut-être vu la
même chose.
--Oh! non, ma chère! un acteur, vois-tu, ça arrange, ça compose, au lieu
que lui... pouah!
--Ce n'est pourtant pas de sa faute, dit Lesueur avec modestie, si M.
Damien souffre de...
--Mon petit Claude! interrompit Brigneux, fais-toi médecin: tu me
sembles avoir la vocation! Va soigner des malades dans les hôpitaux ou
chez eux, mais ne m'amène pas tes clients dans les endroits où l'on
s'amuse!
--Et figurez-vous, dit Jeanne de Luce, qu'il me faisait la cour!
Imaginez ce toupet! Si jamais je lui adresse encore la parole!
--Tu exagères! dit Boule.
--Ah! j'aimerais t'y voir, ma belle!... avec un homme comme ça dans ton
lit! Je te répète que c'est un fou: souviens-toi de son regard... Oh!
effrayant! Je ne comprends pas que Juliette... Elle avait du courage, la
rosse!
--Allons! ne te fâche pas! Si nous montions à Montmartre?
--Quittez-moi sans crainte, dit Lesueur, je crois qu'il se réveille.
--Alors, nous filons, dit Brigneux. Venez, les gosses! A demain, Claude.
Rappelle-toi que tu dînes chez mes parents.»
Jacques n'ouvrit les yeux qu'au moment où la porte se fut fermée sur
Brigneux et les deux femmes, puis il resta sans rien dire, se
recueillit, reprit contact et, sûr de lui-même, se dressa soudain.
«Merci de votre aide, Monsieur; je vous en suis très reconnaissant, et
ne m'en veuillez pas trop d'avoir gâché votre soirée. Vous pourrez
retrouver nos amis. Ils viennent seulement de partir, n'est-ce pas? Mon
réveil a été lent.
--Je vous accompagnerai d'abord chez vous, si vous le permettez, dit
Lesueur, sans s'étonner de la brusquerie de ce retour.
--Ce serait vraiment superflu, jeune homme, dit Jacques en souriant. Je
compte rentrer à pied; l'air de la nuit me fera du bien.
--Et, somme toute, dit Lesueur, moi, je rentrerai à mon hôtel: je me
sens un peu las, je me coucherai volontiers.»
Une demi-heure plus tard, ils se séparèrent au coin de la rue Royale.
«Vous dites qu'il se nomme le docteur André?
--André. C'est bien ça.
--Je lui ferai sans faute une visite, demain... Au revoir, et encore une
fois merci.
--Non, Monsieur Damien... il n'y a vraiment pas de quoi.»
«Elles ont beau blaguer Arras, se disait Lesueur en s'acheminant vers
son hôtel, on aurait mieux soigné M. Damien chez nous.»
Et Jacques, qui remontait les Champs-Elysées, se répétait à lui-même:
«Cela devient compliqué. Il faudra que j'opère une sélection: ceux que
je gêne, ceux qui m'acceptent... Sauf un ou deux amis éprouvés et
quelques originaux comme ce gentil garçon... les autres... Eh bien,
quoi?... Oui, mais je suis un être sociable et je ne me sens pas le
moins du monde requis par la vie d'ermite... Quant à mes amours!...»
Il fuma deux cigarettes devant sa porte, en regardant la lune qui avait
l'air toute solitaire et même un peu perdue dans ce grand ciel lumineux.
Puis il entra.
CHAPITRE X
LE CADEAU PRÉCIEUX
Madame Damien arriva chez son fils, chargée d'un gros paquet encombrant.
«Qu'est-ce donc, Maman?
--Peu importe! Ma visite ne te dérange pas? Bien. Une tasse de thé,
Jacques, j'ai soif, et puis nous causerons.
--Tu n'imagines pas le plaisir que tu me procures en venant ici à
l'improviste.
--J'en suis très flattée, mon petit! Comment vas-tu?
--Excellente semaine. J'ai dormi tout mon saoul. Mais toi, qu'as-tu fait
à la campagne? Notre vénérable cousine t'a-t-elle bien reçue?
--Trop bien, Jacques! trop bien! Je mentirais en te disant que ce séjour
a été joyeux. Le pays me semble avoir gagné en laideur et Agathe ne
change pas en prenant de l'âge. Je l'ai aidée à recevoir les belles
dames des environs, toutes vêtues modestement de noir, toutes austères,
quelques-unes moustachues. Nous avons eu à notre table le curé, un fort
brave homme, des soeurs de charité ennuyeuses, l'évêque de Meaux en
tournée apostolique et un vieux monsieur maigre, souffrant de l'estomac,
qui me semblait fait pour les bancs de la cour d'assises, mais qui
passe, au contraire, pour un modèle de toutes les vertus. Insupportable,
ce dernier! Les sujets de conversation ont été sages et prévus. Enfin
l'on s'est demandé, en mangeant des raisins de Corinthe qui sentaient la
poussière, si le maire était franc-maçon. Tu connais le style de ces
petites fêtes. Rien n'a varié, ni les meubles, ni les faïences, ni les
tapis. Les rideaux seuls m'ont semblé d'un jaune plus triste. J'ai donc
fait, pendant huit jours, ma pénitence annuelle. Agathe s'est montrée
fort reconnaissante et, en me quittant sur le quai de la gare, m'a dit:
«Je t'assure, ma chère Jeanne, que mes réceptions d'automne perdraient
tout leur lustre sans toi.» Puis elle a posé ses dents sur ma joue et
m'a serré les mains avec cette émotion sèche qui lui est particulière.
--Pauvre Maman! une pénitence, à coup sûr! mais en voilà pour douze
mois. Et puis la cousine Agathe est bien vieille! peut-être, l'an
prochain...
--Tais-toi, vilain garçon! Et surtout ne te méprends pas: Agathe est
parfois un peu ridicule, j'en conviens, mais elle a bon coeur, malgré
cet air de bigoterie transcendante qui me scandalise et m'assomme. Les
gens du pays l'aiment, les enfants sont toujours à ses trousses, quêtant
des cadeaux et des gâteries. Agathe réserve sa dignité et son allure de
Mère supérieure aux seules personnes «de son monde». C'est là une
timidité comme une autre. J'en connais de plus offensantes.
--Toujours la même, Maman chérie! toujours la même! tu trouverais des
excuses au pire criminel!
--Et toi, dès qu'il s'agit de ta mère, tu déraisonnes! Mais revenons à
ta cousine. Elle m'a donné, sans le vouloir, une idée dont je lui sais
gré.--J'étais assise dans ce salon lugubre où des crucifix, chargés de
chapelets, s'adossent à de petits rameaux, posés en oblique, et je me
disais sottement: «Comme c'est laid! comme c'est laid!»
--Pourquoi, sottement? interrompit Jacques.
--Parce que notre cousine n'a jamais prétendu que ce fût beau; parce que
notre cousine a bien le droit d'orner son salon comme il lui plaît, et
que ma critique prouvait tout juste que j'avais un goût différent du
sien, d'autres préoccupations, d'autres habitudes; rien de
plus.--Laisse-moi finir.--En regardant ce crucifix, je me suis rappelé,
soudain, que ta grand'mère tenait beaucoup à un magnifique Christ
d'ivoire qu'elle avait acheté en Espagne et que je revoyais, pendu
au-dessus de son lit. Tu sais qu'elle était très pieuse. Je pensais à ce
Christ douloureux et vraiment divin, pendant que ta cousine Agathe
causait avec le vicaire de la paroisse, et je faisais, en quelque sorte,
mon examen de conscience. Je me disais que, si fort que je pusse
t'aimer, je ne t'aimais encore pas assez, que je t'aimais mal, que je
t'aimais pour moi-même, d'une manière égoïste, et je me suis sentie
toute désolée, très honteuse, très humble, devant ta cousine qui
préparait je ne sais quelle fête pour les orphelines du pays.
--Voyons! Maman!
--Et je me suis dit: il faut que je parle à Jacques autrement. Il oublie
certaines choses dont il devrait se souvenir à toute heure du jour et
que je ne lui remets pas en mémoire, parce que je ne leur donne pas une
importance égale.--Mon petit... Non! tu donneras ton avis quand j'aurai
terminé.--Tu es catholique, tu es croyant, tu pratiques; d'autre part,
tu souffres, et pourtant, tu ne demandes rien à ta religion! C'est
incompréhensible ou c'est ridicule. La religion n'est pas une bague au
doigt.
«Je t'assure, Jacques, je ne parle pas au hasard! Tu connais mes
sentiments à ce sujet: je n'ai jamais été pieuse, je n'ai jamais été
croyante. Même aux pires instants de ma vie, je n'ai pas eu besoin de
Dieu. Je n'ai rien cherché au-dessus de moi, pensant tout trouver en
moi-même. Quand je voyais ton père tromper mes espérances, détruire les
rêves que j'avais bâtis à son propos, défaillir enfin, pas une fois je
n'ai songé à me jeter à genoux. Je m'adressais d'abord à ma volonté,
mettons, si tu veux, à mon obstination, et puis, tu n'imagines guère
combien mes journées étaient remplies! Dès le matin, mille petits
devoirs m'occupaient qui faisaient la chaîne: ton père m'appelait, je
t'entendais crier dans ton berceau, il fallait demander l'avis d'un
médecin, parler aux domestiques, veiller à ceci, veiller à cela... Quand
venait la nuit, j'étais lasse, je voulais dormir, sachant que, le
lendemain, ton premier cri serait pour me réclamer, et que ton père
aurait besoin de moi, dès qu'il verrait le jour paraître. Prise dans cet
engrenage quotidien, je n'ai jamais eu l'idée de prier.
«Il faut que tu m'entendes bien: je n'y mettais aucune vanité. J'étais
ainsi. Je crois m'être montrée bonne mère et bonne épouse, mais il y a,
dans mon for intérieur, quelque chose qui se refuse à demander grâce,
qui veut aller plus loin, plus loin encore, sans aide, et, pour
atteindre le but, user de ses seules forces de femme, quitte à voir ce
but s'éloigner tous les jours.
«En sachant que des êtres qui m'étaient chers, que je prisais, que je
respectais, s'adressaient en toute occasion à Dieu, lui parlaient, le
remerciaient d'un bonheur et l'imploraient aux jours de souffrance,
j'enviais leur foi et me disais: «Pourquoi suis-je ainsi faite que je ne
puis courber le front?» Je me le demandais humblement, je t'assure, bien
qu'il y eût, sans doute, de l'orgueil là-dessous, à défaut de la vanité
absente. Cela ne m'a d'ailleurs menée qu'à souffrir davantage et je n'en
suis pas fière.
«Comme, chez ta cousine Agathe, je trouve une forme sèche, en moi, je
trouve un fond de sécheresse dès qu'il ne s'agit plus de questions
humaines. Je ne sais pas me détruire pour tendre vers quelque chose que
je ne puis ni concevoir, ni, par conséquent, aimer. Ma peine journalière
me suffit et, de cette peine, les petites joies, les petits espoirs de
chaque jour me consolent. C'est d'un bon sens un peu vulgaire, je le
veux bien, mais en ce moment, je m'explique à toi, sans aucune intention
de m'excuser.
«Tout ce que la vie laissait en moi de doux et de tendre, je
l'attribuais à mon mari, à mon fils. A vous, je me donnais pleinement,
parce que je vous chérissais à plein coeur; je redevenais exacte et trop
anguleuse dès qu'il s'agissait d'un être que je n'aimais pas. Eh bien!
si je me refusais à Dieu, ou plutôt, si je n'ai jamais levé les yeux
vers lui, c'est que je ne l'aimais pas.--Aujourd'hui, je viens te dire
que toi, mon petit, que j'aime, que je comprends et que j'ai fait, tu me
déçois.
--En quoi, Maman?
--Quand, un soir, tu es venu me dire, de la façon droite et confiante
qui est la tienne: «Maman, je veux pratiquer ma religion: il me semble
que j'ai la foi», tu admettras que je me suis appliquée à te faciliter
les choses. Je t'ai rappelé scrupuleusement tes nouveaux devoirs, je
t'envoyais aux offices, lorsque ta jeune étourderie t'en éloignait, et,
jusqu'au jour où l'habitude fut prise, je t'ai surveillé de fort près.
De ta résolution, j'eus une joie profonde. «Si sa santé vient jamais à
faiblir, pensais-je, l'Eglise sera pour lui un précieux refuge et la
prière une aide admirable.» En te poussant à persévérer, il me semblait
que je te fournissais des armes, que je te rendais plus fort.
J'accomplissais là une tâche nettement définie: je t'aidais à revêtir, à
boucler la cuirasse neuve, choisie par toi qui ne savais pas encore à
quel combat elle servirait. Ce combat, je l'attendais avec épouvante,
avec horreur, et, parfois, je le devinais proche, à te voir nerveux,
inquiet de peu de chose, constamment rêveur, malgré ta vie active et ton
goût pour les distractions violentes où tu mettais un si bel entrain et
tant de bon vouloir.
--Maman chérie, tu es étrange, vraiment. Je t'admire et je t'aime chaque
jour davantage, et chaque jour je te suis plus reconnaissant, mais tu
m'étonnes.
--Pourquoi donc? Parce que je veux que chacun fasse honnêtement usage
des moyens qui lui conviennent? J'ai soigné ton père, je t'ai soigné, en
prenant avec le plus de discernement possible l'avis des médecins,
suivant une méthode humaine où je pouvais servir. Ma santé n'a jamais
faibli; la besogne me fut par conséquent facilitée; oui, j'ai bien dit
la «besogne»: les grands mots n'ont rien à voir ici. Mais, dans ton cas,
la question se pose autrement. Le mal dont tu souffres, c'est en toi que
tu le trouves: tu deviens, pour ainsi dire, ton propre médecin. Je
pensais: «Il se soignera par toutes les méthodes auxquelles il ajoute
foi, et, puisqu'il est croyant, son Dieu lui fournit la meilleure de
toutes: la prière.» Je t'ai dit, Jacques, ma douleur lorsque je vis que
ta santé se gâtait; je t'ai caché, jusqu'à présent, ma surprise et mon
chagrin quand je m'aperçus que tu allais moins régulièrement à la messe,
que tu oubliais tes devoirs religieux, que tu les passais sous silence,
que tu ne communiais plus.
--Tu te figures donc, Maman, que je n'ai pas prié?
--Mon petit, c'est alors que tu as mal prié, car je pense qu'une prière
fervente t'aurait, en tous cas, donné confiance et courage.
--Eh bien, oui! je l'avoue, je me suis révolté! J'ai cru que cette force
que Dieu donne à ceux qui l'implorent devait me revenir et, quand je me
suis vu si faible, j'ai...
--Jacques! ce n'est pas à moi que tu dois dire ces choses...
--Tu as raison, Maman.»
Ils étaient émus tous les deux; quelques instants, ils ne parlèrent
plus. Brusquement, Mme Damien reprit:
«Va me chercher l'objet que j'avais apporté en arrivant. Je l'ai posé
sur la table de l'antichambre.»
Et, quand son fils rentra:
«Donne. C'est un cadeau que je te fais.»
Elle cassa les ficelles d'une main un peu nerveuse.
«Voici le Christ de ta grand'mère, dont je t'avais parlé. Je le verrais
volontiers accroché au-dessus de ton lit. Il te revient de droit,
puisque je ne sais pas l'adorer.
--Oh! qu'il est beau! s'écria Jacques. Qu'il est donc beau! Toute la
douleur du monde... Ah! comme il souffre!»
Il l'accota contre la glace de la cheminée et se prit à l'admirer.
«Qu'il est beau!» murmurait-il toujours.
Sur une croix de bois sombre, un grand Christ, sculpté en vieil ivoire,
se tordait. L'angoisse physique paraissait dans tous ses muscles jaunes,
labourés par la douleur, mais la face, dorée de soleil couchant,
exprimait une extase sereine qui ne touchait plus au monde. Cette
sculpture n'était pas seulement l'oeuvre puissante et passionnée d'un
artiste, mais aussi un acte de foi.
«Mon crucifix te rappellera tes devoirs mieux que personne, dit madame
Damien. Puisque tu n'habites plus chez moi, je lui laisse ce soin.
Enfin, je compte encore sur lui pour me conserver mes entrées dans ta
garçonnière. Ainsi, l'on n'y dépassera jamais, je pense, un certain
point de liberté et, sans te gêner, j'y pourrai venir, de temps en
temps. Où vas-tu le placer?»
Jacques mena sa mère dans la chambre à coucher.
«Tiens, regarde. Ce clou soutenait un tableau certainement plus lourd.»
Il fixa le crucifix dans un pan coupé, à gauche du lit.
«Jamais! dit Mme Damien, jamais je ne l'avais vu si beau!»
CHAPITRE XI
L'IMPLORATION
«Je ne recevrai plus personne, Louis, dit Damien après le départ de sa
mère.
--Bien, Monsieur.»
Jacques rentra dans sa chambre.
«Quelle place il prend ici!» se disait-il en regardant le crucifix.
Et, de fait, cette sculpture attirait le regard: drame sanglant au
paroxysme d'un tragique humain, par son corps torturé, poème du
renoncement parfait, du grand repos au seuil de l'éternelle gloire, par
son calme visage, ce Christ prenait en effet toute la place et l'on ne
voyait plus que lui.
«Maman a eu là une idée et des raisons qui m'apprennent à la connaître
mieux, mais elle, comme elle me connaît bien!»
Jacques restait immobile, debout devant le crucifix, n'en détachant plus
ses yeux. Puis il se mit à genoux et pria.
«Seigneur, disait Jacques Damien, je me suis éloigné de vous, quelque
temps, et c'est Maman qui me ramène à vos pieds. Laissez-moi, dès
maintenant, vous parler, car j'ai grand besoin de vous et je me sens si
faible! Laissez-moi vous parler de tout près, comme je faisais
jadis.--J'ai beaucoup préjugé de mes forces, Seigneur, et je me trouve
étrangement démuni quand je vois que, voulant jouer le rôle d'un héros,
je n'ai réussi qu'à être un pauvre homme. Je suis malade et j'ai très
peur de ma maladie. Le courage de Maman me paraissait tout simple...
mais c'est si difficile de montrer du courage! Je ne puis pas! je ne
sais pas! Apprenez-moi, Seigneur!
«Aux premiers jours de ma souffrance, je vous ai imploré; or il me
semblait que vous ne faisiez rien pour moi, que mes paroles ne vous
atteignaient plus; il m'est venu une façon de rancune contre vous,
Seigneur, une rancune d'enfant... Non, je me trompe! je ne sais même
plus vous dire les choses comme elles sont: j'avais simplement peur! Je
me disais: «Si Dieu ne m'aide pas tout de suite, s'il faut lutter seul,
s'il faut prier, ce soir, demain, après-demain, prier toute la semaine,
prier encore, sans rien obtenir, je renonce à jamais guérir!» Alors je
suis parti, j'ai fui, et pour me forcer à croire que je m'en allais de
mon plein gré, je me suis dit des paroles sonores, j'ai voulu me donner
le change par quelques grands gestes, quelques déclamations... et
j'avais tout simplement peur!--Oh! je vous en conjure! tuez le comédien
en moi! je voudrais tant dépouiller ces manières théâtrales que je
prends lorsque la besogne du jour, comme dit Maman, a dépassé mes
forces! Je ricane, je me moque, je fais de l'esprit, je fais des
phrases, je me regarde vivre pour ne pas regarder mon travail gâché, et
tout cela ne sert de rien, ne mène à rien.
«Je suis bien malade, Seigneur! L'idée de la folie m'épouvante. Quand
l'idole bougera, peut-être parviendrai-je à me montrer un peu moins
lâche, mais ce ne sera encore qu'une attitude: je tremblerai de tout mon
corps, même si je parviens à sourire. Il faut que j'aille plus loin, je
m'y suis engagé et je m'y engage devant vous... Oh! Seigneur! merci! je
vous sens si proche, tout à coup! Vos bras sont étendus sur ma tête.
Merci, Seigneur! Je craignais de vous avoir trop offensé... je ne savais
pas que vous me pardonneriez si vite!
«Mais quel parti dois-je prendre quand l'idole commencera ses grimaces?
dites-le moi, Seigneur! M'en aller aussitôt? éviter la lutte? ruser?...
n'est-ce pas encore une manière de fuir: ce que j'ai fait, en somme,
jusqu'à ce jour? ou bien, après avoir cherché quelque force dans la
prière, faut-il rester là, ne pas broncher, tenir, tant que la peur ne
m'aura pas étranglé?... Oui, résister... Mais vous m'aiderez un peu,
Seigneur! mes luttes ont été si piteuses, ces temps derniers! j'aurais
grand'honte de me présenter si misérablement devant vous... Et voyez,
même à vos pieds, je joue un rôle: le cabotin veut paraître!
«Aidez-moi aussi en un point particulier, Seigneur! Je tends à oublier
que cette idole est une vieille bûche de bois sec, sculptée par des
sauvages; j'arrive à lui donner une vie troublante, je lui parle, je la
défie... en quelque très mauvaise heure, il me semble que je pourrais
l'implorer! Je sais que cela est ridicule, imprudent, fort dangereux,
mais ce jeu m'amuse, je m'y laisse prendre, croyant, par ces
familiarités avec un morceau de bois, me mettre de plain-pied avec lui
et, par suite, dominer la peur qu'il m'inspire.--Evitez-moi de si
lourdes sottises! sans vous, elles augmenteront tous les jours et je
finirai par m'inquiéter de cette idole, même quand elle ne bougera pas.
«Et encore, Seigneur, ne vous refusez plus à me parler quand j'aurai
péché. Certes, mes fautes seront nombreuses, si fort et si fidèlement
que je veuille vous rester attaché, mais je ne saurais pas, maintenant,
me passer de vous et, si vous restez muet, mon Dieu, quand je vous
implore, ce sera pour moi la déroute. Bien humblement, je tâcherai de
mettre dans mes péchés le moins possible de malice... mais je suis si
faible! Tout ce que j'ai pu faire, Seigneur, cela a été de ne presque
plus boire, de ne plus m'enivrer... C'est peu!... je sais... Ah!
Seigneur plein de miséricorde! oserai-je vous dire: c'est beaucoup pour
moi?
«Enfin, vous savez combien la sensualité fut ma faute habituelle.
Lorsque je commençais à être malade, elle devenait mon refuge. Alors, je
me sentais comme les autres... «comme les autres», ce que je ne serai
jamais! Une femme auprès de moi me donnait de longues illusions et
j'étais vraiment moins seul. Car j'ai tant souffert de la solitude,
Seigneur! Elle s'attachait à moi, m'accompagnait dans les foules de
Paris, à la campagne, dans les théâtres, dans les restaurants, une ou
deux fois même lorsque je me trouvais avec Gautier. Plus tard, quand
l'idole commença de bouger, ce fut insupportable: je me sentais seul
partout. Je le suis encore, Seigneur, et je me dis souvent que cela
durera toute ma vie! Assurément, je ne pourrai me marier: le martyre de
Maman est une défense suffisante! Je n'aurai jamais un «chez moi», je
serai partout campé, campé tout seul, toujours tout seul!... Une femme,
fût-elle de passage, m'aide quelques instants à oublier cela.--Oh! cette
idée de me sentir seul tant que je serai sur terre!... Restez près de
moi, Seigneur! ne partez pas, je vous en implore! ne partez pas! Oh! ne
partez pas! je trouve un si doux repos à vos pieds!... Ce monde qui me
semble cruel et morne, comment m'apparaîtra-t-il, demain? Encore plus
vide, peut-être, ce monde d'ici-bas qui ne me promet rien! J'ai peur,
mon Dieu! j'ai plus peur que jamais!
«Mes heures de travail sont bonnes, d'ordinaire, mais vous l'avez vu:
souvent, je ne puis travailler dans mon bureau. Veillez sur moi quand je
me trouve assis devant ce morceau de bois qui me harcèle! aidez-moi!
J'aimerais tant travailler lentement, pesamment, comme un boeuf, creuser
mon sillon, tout droit, et ne pas penser à autre chose! Mais alors, je
vois, du coin de l'oeil, l'idole qui bouge, et je m'arrête pour mieux
regarder!
«Tout mon bonheur est auprès de mes amis et de Maman; mon Dieu!
conservez-moi Maman et Gautier: je n'aime rien sur terre autant que ces
deux êtres! Couvrez-les de vos bénédictions! Souvent, je prierai pour
Gautier, mais il faudra m'excuser, Seigneur, si je ne vous parle jamais
que de la santé physique de Maman, de ses migraines continuelles ou,
parfois encore, de ses inquiétudes à mon sujet. D'elle, je ne saurais
rien dire à d'autres points de vue. J'ai grand tort, je le sais, mais
une sorte de pudeur me défend de prier pour son âme. Regardez-la, mon
Dieu, vous l'avez faite tellement noble, tellement bonne, tellement
belle, que je prierais mal, que je n'emploierais pas... comment puis-je
dire?... des termes honorables, que je vous offenserais. Je m'imagine,
en la voyant si peu croyante et si respectueuse de ma foi... je
m'imagine que vous l'avez voulue ainsi! C'est absurde, mais de cette
idée, je ne puis me défaire!... Serait-ce impossible, Seigneur?
«Je vous demanderai donc, simplement, de ne pas la laisser trop
souffrir, de lui épargner les douleurs morales qui lui viendraient de
moi: les plus torturantes. Maman a tant souffert déjà, et de si
terribles angoisses, et avec un si parfait courage!... Oh! vous l'aidiez
à coup sûr, mon Dieu! Ecartez d'elle toutes les peines... Moi, je suis
jeune... Oh! je vous suppliais de m'épargner, et maintenant... Oui,
faites-moi souffrir, Seigneur, mais aidez-moi à bien souffrir, pour que
ma souffrance soit féconde; enseignez-moi à me servir de ma souffrance,
afin qu'elle porte de beaux fruits...»