de s'y trouver seul, tout seul avec son ombre. Il voyait déjà son ombre
le suivant servilement, plate et longue, sur le trottoir bleuâtre, puis,
à un changement de réverbère, se jetant tout à coup devant lui... Où
coucherait-il, quand l'heure serait trop tardive? Il ne pouvait songer à
se rendre chez sa mère: elle s'inquiéterait d'un coup de sonnette, passé
minuit, et, d'autre part, il gardait bien la clef de son ancien
appartement, mais ne l'avait pas sur lui. Coucher à l'hôtel? projet
sinistre! le long couloir, la chambre inconnue, l'affreux papier-peint,
la cuvette prostituée... Rentrer avec une de ces jeunes femmes dansantes
qu'il ne connaissait pas, qui ne lui plaisaient pas? les attendre
jusqu'au matin, subir leurs conversations si aimables? Il se sentait
l'esprit autrement orienté. Alors, que faire?
«Oh! j'irai sans doute demander l'hospitalité à Gautier, vers minuit. Je
coucherai sur son petit divan.»
Il revint à ses premières pensées.
«Demain, si cela recommence, il faudra m'y prendre d'autre façon. Je ne
bougerai pas de chez moi, quoi qu'il arrive... Mais, ce soir, je n'ose
pas rentrer!»
Il se reprochait encore de prêter à cette idole une personnalité, de
l'animer quand il la savait morte, faite de bois dur et sec, de toujours
garder d'elle un souvenir vivant. Pourquoi l'imaginer active, à cette
heure où elle le laissait en paix? Ces questions qu'il se posait ne
servaient de rien, car, bientôt, sans le vouloir, il revoyait son
bureau, sombre, tiède, familier, avec peut-être un peu de fumée, témoin
de son dernier passage, et il s'imaginait l'idole livrée à elle-même
dans cette pièce bien close. Auparavant, elle clignait de l'oeil; elle
clignait de l'oeil encore, mais ne s'arrêtait pas en si bonne route.
Jacques l'amenait à tenter des gestes plus compliqués. Elle descendait
avec précaution de sa planchette, elle soulevait le coin du rideau
rouge, afin de constater qu'il n'y avait dans le salon nul fâcheux qui
pût la surprendre. Elle frottait les deux moignons qui terminaient
grossièrement ses bras, elle se trémoussait et se mettait à danser par
terre, sautant d'un pied léger du tapis au manteau de la cheminée, puis
sur la table, franchissant l'encrier du bureau, contournant la lampe et
dansant toujours, bondissante et fantaisiste, aux sons d'une musique qui
semblait sortir de son ventre. En outre, chaque fois que, du pied, elle
frappait le sol hors des limites du tapis, c'était avec un bruit
métallique, tel que d'une corde de cuivre qui eût vibré.
«Mais le bougre n'est pas en cuivre, il est tout en bois! se dit Damien,
pourtant...»
Et l'idole dansait avec allégresse, s'arrêtait un moment, immobile,
repartait avant peu. Jacques devait remuer la tête pour suivre ses
mouvements. En lui-même, il écoutait aussi le concert intérieur auquel
cette danse répondait. La mélodie lui en parut fade et sotte.
«Suis-je assez absurde!»
Il avait oublié les valses de la salle voisine, il les transposait,
là-bas, dans son bureau.
«Et c'est ainsi que l'on s'arrange une belle hallucination en vue du
lendemain, et que la grande maison blanche doit, un soir, préparer pour
vos loisirs une gentille chambre, bien propre et bien commode, avec des
grilles aux fenêtres.»
Il réfléchit encore.
«D'ailleurs, c'est l'idole que j'enfermerai. Oui, j'enfermerai mon vieux
singe dans un placard... Et cependant, s'il frappait, la nuit, aux
portes de sa prison, pour me réveiller... Assez! je ne veux pas me
permettre de penser à ces choses.»
Il sortit bientôt.
Dans les Champs-Elysées, une voiture s'arrêta près de lui, d'où il crut
voir descendre Juliette Lancy suivie du lieutenant de Lohéac... Oui,
c'était bien elle! Il lui vint un peu de tristesse.
«La pauvre fille! elle n'était pas très amusante tous les soirs, elle
manquait un peu de distinction, sa cervelle ne pesait pas lourd, mais
comme, dans son lit, je me sentirais moins seul... ou plus seul... je ne
sais que dire! Sans solitude, mais sans idole!»
Il raillait encore.
Quoi qu'il en eût, Jacques n'osait rentrer chez lui. Certes, un effort
de volonté l'aurait mené jusqu'à sa chambre, un effort dont il se
croyait capable dans le moment, mais la plus lourde nonchalance
l'oppressait. Il ne désirait plus résister, fût-ce par un geste, fût-ce
par un mot. Il se laissait aller à cette paresse accablante qui lui
conseillait un lit, n'importe lequel, sauf le sien.
Damien penchait à se rendre chez Gautier Brune. Aux soirs de sortie de
son maître, Valérie avait l'habitude de veiller, assise dans l'office et
raccommodant du linge. Il entrerait donc sans peine et ne dérangerait
personne. Il s'y décida, mais, pour la très courte distance, il prit un
fiacre, car ses jambes ne le soutenaient plus.
* * * * *
«Ah! Monsieur Damien! quel plaisir!
--Je ne vous dérange pas trop, Valérie?
--Pas du tout, Monsieur! je veille toujours quand M. le docteur dîne
dehors, et, ce soir, il a mis son habit.
--Oui, je sais.
--Je faisais des reprises aux petits rideaux; ils en ont besoin, les
pauvres! Si Monsieur veut s'installer dans le cabinet en attendant M. le
docteur? Il ne tardera guère, à près de minuit. Mais Monsieur est
fatigué; Monsieur a dû encore aller dans les restaurants où l'on
dépense, paraît-il, tant d'argent à boire avec des dames qui ne sont pas
fraîches!
--Ma bonne Valérie, je vous jure que je n'ai bu, ce soir, qu'un verre de
bière...
--La bière, ça c'est honnête!
--Et je n'ai pas touché du bout du doigt une seule des dames dont vous
parlez.
--Ah! Monsieur Damien! vous devenez sage. Vous allez vous marier.
--Je ne crois pas, Valérie!»
Elle lui vanta, quelque temps, les unions légitimes et retourna à ses
petits rideaux. Jacques s'en fut dans le cabinet de consultation de
Brune et, soudain, se sentit paisible, comme s'il avait trouvé un
refuge.
«Si j'attendais Gautier!» se dit-il.
Jacques feuilleta quelques journaux, mais il se surprenait dormant sur
les pages. Il n'y tint plus, enfin. Avant de gagner le divan où les
clients de son ami couchaient leurs défaillances physiques, il prit sur
le bureau une feuille de papier et y écrivit en grosses lettres:
«C'est très joli de faire le fendant, mais encore faut-il pour cela
certaines qualités. Je viens d'être honteusement déconfit. La peur m'a
mené chez toi. Laisse-moi dormir. J'en ai besoin.»
Il colla cette affiche au milieu de la glace avec un pain à cacheter, se
déchaussa, s'allongea, appuya sa tête sur un coussin et ramena une
couverture sur ses pieds.
«Me voilà en sûreté. Il ne viendra pas me chercher ici!»
Jacques sentait que l'épreuve de ce jour était chose terminée. Sa figure
se détendait, retrouvait le calme; ses paupières battirent. Il se fût
endormi lourdement, comme le désirait son corps, s'il n'avait un peu
repensé à sa journée, avant de sombrer dans le sommeil. Un remords le
tracassait.
«Non, ce n'est pas élégant, cette fuite chez un ami! J'ai promis à Maman
et à Gautier de ne pas céder.»
Il hésitait, toutefois.
«Parce que mes premières armes ne sont pas brillantes, il ne faut pas
tout lâcher! A cette heure, j'ai grand besoin de dormir, je l'accorde,
mais j'ai surmonté souvent des faiblesses pareilles, et pour des raisons
moins graves. Pourquoi donc, aujourd'hui?...»
Il se leva, se rechaussa.
«Je vais rentrer... Je rentre chez moi.»
Il déchira l'affiche, laissa sur le bureau quelques lignes affectueuses
et pria Valérie de l'excuser auprès de son maître.
Il rencontra Gautier sur le pas de la porte, cherchant dans ses poches
de la monnaie pour payer son taxi.
«Je suis toujours bon pour quarante sous! lui dit Jacques. As-tu fait un
dîner succulent?
--Un peu lourd, dit Gautier, mais l'aspic de foie gras... oh!»
Ils échangèrent quelques paroles.
«Et maintenant, dit Damien, je rentre. Demain, je te raconterai tout
cela en détail. Non, je me débrouillerai seul. Merci, mon vieux;
bonsoir!»
Jacques rentra chez lui, traversa le salon, le bureau, regarda avec
indifférence certaine poupée de bois accrochée au mur, poussa la porte
de sa chambre et se coucha.
«Ce n'est évidemment pas admirable, songeait-il, mais c'est tout de même
quelque chose.»
Dans son propre lit, il s'endormit presque aussitôt.
CHAPITRE IX
UNE CHARMANTE SOIRÉE
Les deux semaines suivantes furent douces à Jacques Damien. Avec sa
mère, avec Gautier Brune, il passa de longues soirées. Le reste de son
temps, il l'employa à divers travaux dépourvus de fantaisie, tels que
des classements de manuscrits au Musée et l'arrangement, suivant un plan
imposé, d'une salle nouvelle, de sorte qu'il n'eut point à se repentir
d'avoir donné si peu d'heures à la nonchalance, portât-elle même le nom
spécieux de méditation.
Un soir, il résolut de se distraire. Invité par un de ses anciens
camarades de régiment, que depuis quelque temps il avait peu vu, il
accepta, se plaisant à l'idée d'une nuit passée au restaurant, au
théâtre et dans des salles de souper. Un point spécial l'intéressait
d'ailleurs.--Entre autres qualités, Louis de Brigneux, joyeux compagnon,
fort drôle et très répandu, avait celle de connaître et de fréquenter un
grand nombre de jolies femmes d'abord aimable, d'accès facile; or Damien
tenait beaucoup à rencontrer une amie de Juliette Lancy nommée Jeanne de
Luce que Brigneux voyait souvent, dans le temps. Il croyait même lui
avoir un peu fait la cour. Aujourd'hui, sa solitude lui pesait. Le
visage de Jeanne de Luce, il se le rappelait agréable, éclairé de beaux
yeux bleus et coiffé de blond. Il se souvenait aussi d'un babillage de
tour banal, très abondant, mais point trop ennuyeux. De plus, cette
enfant l'avait assuré maintes fois du plaisir qu'elle trouvait en sa
compagnie et lui laissait entendre mieux encore, au point d'éveiller la
jalousie de Juliette. Si ce penchant persistait après six mois, pourquoi
n'en profiterait-il pas? Ses nuits lui sembleraient moins longues.
La soirée débuta de façon brillante. Damien, voulant s'amuser, ne laissa
pas que d'amuser les autres. Brigneux, accompagné de sa maîtresse que
l'on nommait communément: Boule, (par antiphrase, car elle était fort
maigre), amenait aussi son jeune cousin, arrivé d'Arras la veille et
qu'il «sortait». Enfin Jeanne de Luce, invitée au dernier moment,
reconnut Jacques Damien avec une surprise peu affectée et le plaisir le
plus évident: elle le savait libre.
Brigneux recevait bien ses amis; Boule tenait son rôle de compagne
presque légitime, Jeanne de Luce montrait sa gorge libéralement, enfin
Claude Lesueur, adolescent incolore et souriant, tâchait, sans y réussir
beaucoup, que l'on ne devinât ni son âge, ni sa province.
Damien contait une histoire de tour inconvenant.
«... Et voilà pourquoi le lieutenant Lantier se vit forcé d'accepter une
situation fausse et que sa femme ne put s'empêcher de prendre un
quatrième amant, quoiqu'elle aspirât à un repos que, sans injustice,
nous pourrions dire bien gagné.
--Damien! s'écria Boule, jamais je ne vous ai vu si brillant! D'où
tirez-vous donc ces anecdotes? Ah! si vous me permettiez de répéter
celle-là!
--Croyez-vous, ma chère, dit Jacques, que ma permission y fasse
grand'chose? Ajoutez à ce potin tout ce qu'il vous plaira d'y mettre de
grâce et d'obscénité! variez-en même l'attribution (à vos risques et
périls, bien entendu), je vous promets, pour ma part, de ne plus le
raconter.
--L'hiver dernier, dit le jeune Claude Lesueur, à Arras, une dame était
soupçonnée...
--De coucher avec son concierge et le colonel du régiment, interrompit
Brigneux. Depuis lors, elle ne fut plus reçue ni chez Mme Dupont, ni
chez Mme Durand, ni chez cette bonne Mme Martin qui, pourtant... oui,
nous savons!
--Ce n'est pas cela que je voulais dire, Louis.
--En tous cas, c'est quelque chose d'analogue!
--Louis! ne sois pas méchant! murmura Boule en souriant avec finesse.
--Et puis, vous avez toujours eu un talent remarquable pour présenter
les petites histoires, dit Jeanne de Luce. Croyez-moi! Juliette ne
savait pas l'apprécier.
--Ma petite Jeanne, ne dites aucun mal de Juliette. On ne frappe pas les
vaincus. C'est mal porté; c'est de mauvais genre! Est-elle heureuse, la
chère enfant?
--Lohéac se donne le plus de mal qu'il peut, mais vous remplace-t-il?...
--Certes, il n'oserait! j'espère même qu'il ne saurait... Brigneux! je
te fais mon compliment le plus sincère sur ce dîner. Voilà six mois que
je n'ai bu ni mangé avec autant de satisfaction.
--Bu! que dis-tu là? tu n'as rien bu du tout! répondit Brigneux, mais en
effet, la maison n'est pas mauvaise depuis qu'elle a changé de gérant.
On s'y laissait empoisonner, l'année dernière.
--A Arras, dit Claude Lesueur, le restaurant de la Dinde passe pour très
réputé.
--On ne mange vraiment bien qu'en province, dit Jacques.
--Oh! n'est-ce pas, Monsieur! s'écria l'adolescent, heureux de cette
parole.
--Mais on y mange trop.»
Et Claude Lesueur s'attrista.
«J'aime aussi, dit Jeanne de Luce, me trouver dans un milieu comme
celui-ci, où je me sens chez moi. A ces tables, autour de nous, il y a
certainement douze personnes que je connais.
--Et leurs regards sont douze hommages.
--Damien, vous êtes charmant!
--La vérité a son charme, blonde enfant!»
Le caquetage continua. Il fut question de courses, de modes et d'un
procès scandaleux, puis, mais sans insister, des livres du jour, de
théâtre, enfin.
Brigneux discourait légèrement, sur un ton d'indifférence amusée, Boule
et Jeanne de Luce avec passion; l'adolescent d'Arras perdait pied, de
temps à autre, et Damien le relevait par une parole secourable. Depuis
un moment, Jacques semblait nerveux; sa drôlerie prenait un air quelque
peu cabotin qui, d'ailleurs, ravissait les deux jeunes femmes. Il se
dépensait beaucoup.
«Oh! vous l'imitez à la perfection, dit Jeanne de Luce d'une voix émue.
C'est tout à fait son sourire insolent et cruel, dans la dernière scène
du trois, quand il regarde Minnie et sort en claquant la porte.
--Sans oublier, dit Damien, que j'y mets une distinction que Jérôme est
loin d'avoir!
--Mais... certainement!
--Il faudra que j'aille voir cette pièce, dit Claude Lesueur.
--Je te mènerai dans les coulisses, dit Brigneux.
--Cela vous servira beaucoup, Monsieur Lesueur, interjeta la spirituelle
Boule.
--Comment l'entendez-vous, Madame? demanda poliment le jeune homme.
--Pour oublier Arras...
--Notre amie Boule, interrompit Jacques, veut dire que le monde des
théâtres vous ferait très vite oublier vos bonnes manières artésiennes.
--Vous êtes moins drôle, Damien!
--Vous n'êtes pas moins exquise, Boule!
--Allons, Damien! n'embête pas cette gosse! dit Brigneux.
--Où comptez-vous finir la soirée, bonnes gens? demanda Jacques.
--Si nous allions dans une boîte quelconque? proposa Jeanne de Luce.
--Excellente idée! dit Boule.
--J'en serais enchanté, dit Lesueur.
--Encore faut-il savoir où! Toi, Damien, as-tu une idée?»
Jacques ne répondit pas.
«Il y a une très jolie revue au «Pigalle», dit Boule. On dirait un
ballet russe!... Et drôle!... une scène surtout: celle où l'on tâche de
faire rougir un singe. C'est Ducamp qui a le rôle du singe. Oh! mes
enfants! On a vu des femmes sortir: leur pudeur était offensée! Pauvres
petites! Damien, connaissez-vous la scène du singe?»
Mais Jacques ne répondit encore pas.
«Louis! s'écria Boule. Regarde ton ami Damien... il a l'air tout chose!
--C'est vrai! dit Jeanne de Luce. Mon Dieu! qu'avez-vous, Damien?»
Jacques ne pouvait répondre; on voyait bien que Jacques ne répondrait
pas...
En entrant dans cette salle, une heure auparavant, il avait eu, d'abord,
un très vif plaisir. Le bruit le distrayait, les rires l'amusaient,
toutes ces femmes faisaient une aimable figuration à la fête qu'il
s'imaginait commandée pour lui seul. Il était l'invité auquel on offre
la comédie. Si le spectacle lui agréait, il n'aurait même pas à battre
des mains; un sourire suffirait. Ce fut ainsi quelque temps, puis il se
lassa, sans pourtant s'ennuyer encore. Il regardait. Il écoutait. Il
savait qu'il ne boirait pas.
«Tu ne bois pas? avait dit Brigneux.
--Mais si! je bois du champagne.
--Quoi! deux verres!
--Eh bien?
--Voyons, Damien, tu es au régime?... Ah! je m'effrayais déjà! Non, tu
te réserves! Je comprends, mon vieux: tu te rattraperas.»
Jeanne de Luce avait fait la même remarque à voix basse.
«Ma petite Boule! c'est à ne pas le croire! le voilà maintenant qui boit
de l'eau d'Evian!»
Et Boule, qu'une pareille inconvenance scandalisait au plus haut point,
avait versé rapidement, pendant qu'il ramassait sa serviette sous la
table, deux doigts de kirsch dans le verre vidé de Jacques.
Quelques instants plus tard, Damien causait avec le jeune Lesueur. Il
s'interrompit pour boire, se sentant la gorge sèche. Il but.
«Ah! tiens!...»
Boule riait.
«Elle est de vous, cette plaisanterie, charmante Boule?
--Oh! deux doigts de kirsch, Damien! et versés par moi! Les régimes sont
insupportables sans écarts!»
Elle riait toujours.
«Fort drôle, en effet!»
Il avait avalé le kirsch d'un trait; il en sentait la chaleur.
«Boule! tu es bête! dit Brigneux. Puisqu'il ne voulait pas!
--Ah! tu m'ennuies! dit Boule. Alors, quoi? on ne rigole plus?
--Il n'y a pas de mal, dit Damien; il n'y a pas de mal!»
Comme c'était bon cette chaleur, cette chaleur familière! Le parfum
rustique du kirsch lui montait aux narines... Comme c'était bon! Il
goûtait la saveur retrouvée, il l'étudiait, il l'analysait, il la
reconnaissait si bien! Jacques eût voulu penser à autre chose, mais ce
plaisir le retenait. Néanmoins, et sans savoir pourquoi, il se sentait
de très mauvaise humeur, ayant envie de casser une assiette, une
bouteille, de battre quelqu'un... Boule peut-être.
«Je ne vais tout de même pas faire une scène à mon amie Boule pour cette
pauvre farce!» pensait-il.
Bientôt, il commença de s'attrister et de parler sur un ton nerveux. Il
était drôle encore, plus drôle à l'avis de Boule et de Jeanne de Luce,
mais assurément moins gai. Son rire, (Jacques avait souvent un rire
frais d'enfant), son rire grinçait.
Il lui venait une angoisse singulière, déprimante, moralement
douloureuse, comme s'il eût appris quelque nouvelle sinistre. Cet
endroit si joyeux, où il pensait trouver du plaisir, changeait d'aspect
sous son regard, il n'y voyait plus que des automates, accoudés aux
tables blanches devant des plats et des bouteilles. Les figures étaient
sculptées en bois, en suif, en savon de toilette, jamais en chair. Celle
de Boule, un peu maigre, était sans doute soutenue par une armature de
fil de fer.
«Plus tard, avec les années, se disait-il, la peau se tendra sur le fil
de fer, se tendra chaque jour davantage, et puis, soudain... Malheureuse
Boule! quelle aventure!»
La musique des tziganes sonnait faux; les rires sonnaient faux; il
entendait son rire à lui sonner faux. Les cheveux des femmes, il les
savait teints, mais il les prenait pour des perruques d'étoupe mal
accrochées que l'on pourrait détacher au besoin, soulever, pêcher à la
ligne avec un bon hameçon. Ce gros monsieur blême lui rappelait un sac
de farine, cet autre un cierge, et cette jeune personne assise, là-bas,
un buste de coiffeur... oh! tout à fait!... tournant sur un pivot. Les
visages se fondaient dans leurs caricatures à la manière de ces dessins
que l'on donne aux enfants, où l'on voit une dame se transformer
lentement en girafe, en perruche, en crocodile. Seuls les garçons
restaient souples comme des garçons fabriqués en caoutchouc noir avec un
plastron de papier, mais toute vie était absente.
Ces impressions l'amusaient de façon horrible. Il se rendait bien compte
qu'il se les offrait, en quelque sorte. Elles n'avaient rien qui
ressemblât à une hallucination, mais elles n'en devenaient pas moins
hallucinantes. Et puis, ce mélange d'odeurs fades, d'odeurs vulgaires,
d'odeurs hostiles, d'odeurs basses!... Cette salle sentait le lit
défait.
Brigneux riait, Jeanne de Luce appréciait une liqueur en termes choisis,
Boule allumait une cigarette, Claude Lesueur lisait la carte des vins
avec attention... Seul, Jacques Damien était vivant. Tout le reste:
ombres, fantômes, apparences, poupées! Rien qui vécût, rien qui respirât
vraiment, comme un être humain respire, rien qui souffrît, qui pleurât,
rien qui possédât dans sa poitrine un coeur battant.
«Ah! se dit Jacques, voilà la peur!»
Bien à point, comme pour l'annoncer, les tziganes frappèrent le plus
bruyant accord.
«Oui, voilà la peur!»
Son regard devint fixe. Il ne sentait plus depuis longtemps la chaleur
du peu d'alcool qu'il avait bu; de l'eau froide coulait dans sa
poitrine, sur ses côtes et le long de son dos, sa cervelle était lâche
dans sa tête, il la secouait à chaque mouvement. Il tremblait, il
étouffait; jamais il n'avait eu peur ainsi. Il se trouvait sous la
griffe d'une peur nouvelle. Il serrait les dents pour ne pas crier...
* * * * *
Ce fut alors qu'il entendit Boule dire à Brigneux:
«Louis! regarde ton ami Damien: il a l'air tout chose.»
Et que Jeanne de Luce s'écria:
«Mon Dieu! qu'avez-vous, Damien?»
Comment Jacques pouvait-il répondre? comment?... Une main le prenait à
la gorge.
«Oh! dit Jeanne de Luce, attention! il va s'évanouir.
--La chaleur, sans doute,» proposa Boule.
Et Brigneux, qui ne riait plus, ajouta:
«Mais... mais c'est pas drôle du tout! Qu'est-ce qui lui prend donc?»
Lesueur avait fait le tour de la table et soutenait Damien. La peur
prenait le dessus; Jacques était à bout de forces... Il céda, tombant
soudain, avec des larmes et des plaintes aiguës, sous le fouet d'une
terrible crise de nerfs.
«Ah! c'est épouvantable!» criait Jeanne de Luce.
Le jeune Lesueur lui répondit d'un air plutôt sec:
«Madame, vous avez certainement eu dans votre vie une crise de nerfs...
Eh bien! c'est ça.»
Et à Boule qui tendait un petit flacon en vermeil:
«Non merci, Madame: je crois que des sels n'y feront rien.
--Le maître d'hôtel a raison, dit Brigneux; il faut vite le sortir
d'ici.
--Rien ne presse, dit Lesueur. Madame, vous disiez connaître pas mal de
monde dans la salle. Je vous ai entendu nommer un docteur...
--Ah oui! dit Jeanne de Luce, le docteur André! Il est là dans le coin.
--Maître d'hôtel, dit Brigneux, priez ce monsieur de venir... celui qui
nous tourne le dos, au fond à gauche... Mon cher André, excusez: il nous
arrive une histoire ridicule...
--Bon. Très bien. Voyons.»
Lesueur et le docteur André s'entendaient aussitôt, pendant que le
maître d'hôtel entourait la table d'un paravent. Jacques s'était échoué
dans une syncope profonde.
«Il semble que ce soit fini, dit le docteur André. Une belle crise...
trop belle. Votre ami devrait se soigner sérieusement. Dites-le lui.
--Oh! Monsieur, je le connais à peine... En tous cas, il ne souffre
plus, maintenant... Un coup de main et nous le sortons d'ici, n'est-ce
pas? puisque l'on fait tant d'histoires.»
Ils le prirent dans leurs bras et le transportèrent dans un petit salon
adjacent.
«Couchez-le là, sur le canapé. Il n'y a qu'à le laisser se reposer
quelque temps. Ayez l'oeil sur lui, mais je pense que c'est bien fini.
Pardonnez-moi si je vous quitte, et surtout ne vous gênez pas pour me
rappeler en cas de besoin... et laissez-moi vous faire un compliment
jeune homme: vous ne perdez pas le nord quand il s'agit de rendre
service!
--Très spirituel, murmura Brigneux, de dire à un adolescent d'Arras
qu'il ne perd pas le nord!
--Oh! vraiment, docteur... répondit Lesueur très gêné.
--Mais si! mais si! répétait le médecin.
--Mon cher André, dit Brigneux, je suis tout honteux de cet accident
qui, vous l'avouerez, passe un peu la permission. Quand on est
hystérique, on ne va pas souper au cabaret; on mange chez soi.
--C'est un point de vue,» dit le docteur en sortant.
Dans le cabinet particulier qu'on leur avait ouvert, ils restèrent,
Brigneux et son cousin Claude, Boule et Jeanne de Luce, assis tous les
quatre, causant à mi-voix devant Damien couché.
«Comme il ronfle, dit Boule. Ouf! J'en ai assez!
--Si ces dames veulent partir, et toi aussi, Louis, dit Lesueur, vous ne
pouvez plus m'être d'aucun secours, je vous assure; en tout cas, je me
débrouillerai seul. Mais donnez-moi l'adresse de M. Damien.
--Non! répliqua Brigneux qu'une façon de remords avait saisi, je ne le
quitterai pas. Quant à vous, mes petites, retournez dans la salle;
Claude vous y tiendra compagnie, à moins qu'il ne vous emmène à
Montmartre.
--Je préférerais... dit Lesueur d'une voix mal assurée, rester ici.
--Galant, le jeune homme! murmura Boule.
--Oh! combien!» dit Jeanne de Luce.
En fin de compte, personne ne voulut bouger, mais ni Jeanne de Luce, ni
Boule ne parlèrent plus à cet adolescent discourtois.
Jacques dormait lourdement.
«Il dort comme un paysan!» dit Jeanne.