toute liberté à sa bouche le vermouth qu'il se refuse. Il en imagine la
particulière amertume, il y goûte, en quelque sorte, mais son trouble
augmente encore quand le sous-officier, ayant fini de dissoudre un carré
de sucre dans son absinthe, s'apprête à la déguster. Cette absinthe
occupe bientôt toute l'attention de Damien, elle le sollicite, exprimant
sa senteur, et le parfum interdit monte aux narines de Jacques qui
penche la tête en arrière, comme l'on fait pour recueillir, au passage
de la brise, un souvenir de fleurs. Il serre les lèvres, il ferme à demi
les yeux, puis il sourit. L'absinthe!... Et ce lemon-squash stupide où
flotte un glaçon lui donne vraiment la nausée. La terrasse parsemée de
tables, en bordure du boulevard de Courcelles, devient un champ de
tentations... On ne pourrait lui donner, ici, un cocktail convenable,
mais Jacques se contenterait bien d'un whisky soda; d'autre part, il a
entendu deux fois le garçon vanter à des clients certaine eau-de-vie
bourguignonne... Non, il ne demandera rien: il tient à ne pas faiblir,
et il vide jusqu'au douceâtre fond sucré son lemon-squash.--Il souffre;
il sent de si nombreux parfums tourner dans sa cervelle! de si
nombreuses saveurs flatter sa bouche! Il les reconnaît, il les désire.
Que fera-t-il?
Depuis quinze jours, il est peu sorti: un rapport pour le Musée l'a
retenu dans son bureau, mais, deux ou trois fois, il a été forcé de
rejeter hâtivement ses paperasses au fond d'un tiroir et de gagner la
rue. Cependant, à cause d'une honte obscure qu'il ne s'expliquait pas,
qu'il ne s'avouait même pas, il n'est pas retourné à son bar familier,
il n'a revu ni Mlle Bice, ni le vieux pianiste, ni la silencieuse
écuyère; il a fréquenté d'autres lieux où l'on boit peut-être moins
longtemps, parce que l'on s'y ennuie davantage. Tout de même, il
rentrait, à l'aube, brisé de fatigue... Eh! qu'importe! il ne se
souvient plus de ce frisson qui l'effrayait tant, il y a quelques
heures, ce frisson de fièvre, eût-on dit, ni de cette peur de voir plus
qu'on ne doit voir.
Parfois, il avait passé des après-midi entiers auprès de sa mère,
retenue chez elle par ses migraines. Dans la chambre aux rideaux fermés,
il se tenait immobile et silencieux, lisant à la lumière discrète d'une
lampe basse, s'interrompant pour rendre quelque léger service, puis
reprenant son livre, et c'était là des heures de repos.--Quinzaine
supportable, puisque, la nuit, ses cauchemars diminuent... Aujourd'hui,
il tente une expérience, et il craint qu'elle ne tourne mal, car il se
perd en un vertige étrange: il est hanté par des senteurs, par des
odeurs qu'il reconnaît, qu'il peut nommer, par des saveurs dont le
souvenir s'impose.--Il regarde, mais il ne voit pas ces gens qui, sur le
trottoir, devant lui, se croisent ou se suivent. Son attention est
ailleurs. Pourtant, l'un des passants s'est tourné vers lui, il en est
sûr... l'a salué. Ce geste le secoue tout entier, comme si quelqu'un
l'eût saisi brutalement par le bras et tiré hors du jardin parfumé. Il
rougit, il devient pourpre, il porte la main à son chapeau pour répondre
au salut, puis, soudain, il reprend pied et se retrouve dans ce monde.
«Bonjour, Atkinson!
--Bonjour, Monsieur Damien!»
C'est son vieil ami, Tom Atkinson, le clown, vêtu d'un extraordinaire
complet à carreaux, cravaté de vert et coiffé d'un melon beige.
«Venez boire un verre avec moi, Tom.
--M'asseoir avec vous, volontiers, Monsieur Damien, mais boire, c'est
trop tôt...
--Comment, Tom!
--Ou bien, la même chose que vous: un lemon-squash, n'est-ce pas?
--Vous êtes donc membre de la ligue anti-alcoolique, Atkinson?...
Garçon! un lemon-squash pour Monsieur.»
Le vieux clown réfléchit, un instant, puis il éclate de rire:
«Ah! je comprends! vous taquinez, parce que je bois tellement, à la
nuit! Oui, c'est vrai, mais jamais avant le travail. Trop dangereux...
et, si on a bu, le directeur, il ne paye plus les accidents. Les jambes,
c'est mou après le whisky; alors, un soir, au lieu de tomber droit, sur
les épaules, on tombe sur la tête, et la famille est ennuyée. Je suis un
ivrogne, Monsieur Damien, mais seulement à la nuit.
--Votre famille est en France avec vous, Tom?
--Maintenant, oui, Monsieur, c'est plus commode. On s'est habitué; dix
ans, vous savez! et puis la vieille dame, qui ne peut rien faire, a ses
rhumatismes moins fort dans son fauteuil à Paris, parce que, à Paris, il
y a très peu de brouillard, et aussi elle aime rester près de moi et des
garçons, deux garçons, Monsieur, deux bons garçons.
--Parlez-moi de vos enfants, Tom; ils sont au cirque?
--Non, Monsieur; un clown, dans la famille, c'est assez. Georges,
l'aîné, a voulu être pharmacien, un métier très convenable; ça fait
plaisir à ma femme, vous comprenez, d'abord, parce que c'est un métier
convenable et puis à cause des rhumatismes et des maladies: on paye
moins cher. Georges gagne bien sa vie et, maintenant, il marche droit.
--Il vous avait donné des ennuis?
--Pas des ennuis de sa faute, Monsieur... j'explique mal... des ennuis à
cause de moi. Oui, quand le père il court après les filles, le fils il
court aussi. Moi, je n'allais pas de ce côté, mais quand le père il
boit, le fils il a soif bientôt, le fils il a envie... Aujourd'hui,
Georges ne boit plus, il est pharmacien et il va se marier. C'est moi
qui ai guéri Georges.
--Comment vous y êtes-vous pris, Atkinson?
--Oh! le bâton, Monsieur, le bâton et les coups de poing. S'il avait été
plus jeune, le fouet sur le derrière, mais plus tard on ne peut pas.
D'abord ça faisait de la peine à ma femme et elle disait: «Pas si fort,
Tom! pas si fort! je vais prier, ça sera la même chose.» La prière, je
sais, c'est très bon, mais il faut le bâton aussi. Alors, quand Georges
rentrait saoul, je tapais dessus, et pendant ce temps, la vieille dame
lisait tout haut les Psaumes dans la Bible. Eh bien, Monsieur Damien,
Georges ne boit plus et il m'aime beaucoup, malgré le bâton et les coups
de poing, et il aime beaucoup sa mère qui lui lisait les Psaumes, et il
travaille, et je vous ai dit qu'il va se marier avec une _nurse_ qui
garde les malades, un bon métier, Monsieur. Peut-être que s'il n'avait
pas marché droit, il serait au cirque, pas pour sauter comme moi, (ses
jambes ne valent rien), mais pour ramasser le crottin. Moi, Monsieur,
quand je rentre saoul, ma femme me lit aussi la Bible, mais personne ne
m'a jamais donné des coups avec le bâton, alors...
--Et votre cadet? interrompit Jacques, à la fois ému et amusé par ce
discours.
--Le cadet?... Ah! oui: Charles. Oh! Charles il n'a pas besoin de ça; il
aurait dû être _clergyman_; il boit de l'eau; il aime l'eau et le
citron, et les sirops français qui collent... Orgeat, _beastly stuff!_
je déteste. Il est très sage, il a l'air très sage, il met du sirop
aussi sur ses cheveux. Tout le temps dans les _meetings_ du soir où l'on
fait des prières; à l'armée du Salut, vous savez! Et il chante, et les
demoiselles le regardent en ouvrant la bouche, parce qu'il a des yeux
bleus et des cheveux blonds avec du sirop dessus... Mais il gagne sa
vie; il est comptable dans un magasin et il écrit sur une machine... Ma
femme, elle le trouve beau: c'est son chéri. Quelquefois, à la maison,
ils chantent ensemble. Moi, je préfère Georges parce que j'ai tapé
dessus.
--Dites-moi, Tom, vous êtes mon ami, n'est-ce pas? demanda Jacques, tout
à coup.
--Aujourd'hui, j'espère, Monsieur Damien... parce que vous avez été
gentil pour moi, très gentil.
--Gentil?
--Oui, quand j'ai passé, j'ai salué en vous voyant, et vous avez salué
aussi. Beaucoup de gens n'aimeraient pas que je les salue: ils auraient
l'air grave, comme à l'église, ou bien ils riraient, comme ils rient au
cirque, quand je le veux. Un clown, on reconnaît avec la perruque et le
grand pantalon, ou dans les bars, quand on boit, mais, dans la rue, on
ne reconnaît pas: on fait «oui, oui,» avec la tête; c'est très
_gentleman_ de saluer.
--Je ne trouve pas, Tom; c'est seulement tout naturel. Eh bien,
faites-moi un plaisir. Je vais vous poser une question et vous y
répondrez franchement, comme vous répondriez à l'un de vos fils, à
Georges. Est-ce promis?»
Tom réfléchit, puis, revenant à sa langue natale pour donner une parole
d'honneur:
--_Honor bright!_ répondit-il.
--Tom! demanda Jacques d'une voix basse et lente, Tom! dites-moi si je
suis un ivrogne! Vous me voyez boire très souvent: dites-moi si je suis
un ivrogne!... Moi, je ne sais pas!... Suis-je un homme qui boit très
souvent et qui, de temps en temps, prend sa cuite, ou suis-je vraiment
un ivrogne, un «_drunkard_», comme vous diriez? Je vous le répète,
Atkinson, moi, je ne sais pas! Puisque vous êtes mon ami, vous allez me
renseigner.»
Tom écoutait, la tête basse, l'index posé contre son gros nez rouge.
«Vous parlez sérieusement, Monsieur Damien? demanda-t-il, soudain.
--Je pensais, Tom, que vous l'auriez senti.
--Oui, vous parlez sérieusement. Alors, je réponds la même chose. Vous
me dites: «Tom, est-ce que je suis un ivrogne?» et je réponds:
«Certainement, Monsieur Damien, vous êtes.» Et je vous dis encore, parce
que je suis votre ami et que vous êtes là, devant moi, que si votre père
ne vous donne pas des coups de bâton, très dur et très fort, et si votre
mère ne vous lit pas de bonnes choses qui plaisent au Seigneur, vous
serez ivrogne chaque soir un peu plus, et puis tout à fait, et alors
vous aurez les horreurs... _the horrors_, nous disons... et c'est comme
si on était déjà dans l'enfer! Et si, plus tard, vous ne ramassez pas du
crottin, c'est que vos parents ne le permettraient pas, mais ce sera
seulement un autre crottin, et un jour on dira de vous: il était un
_gentleman_. Entendez-vous, Monsieur: il «était»? Voilà! oui...
voilà!--Si je suis un peu _rude_, je veux dire: pas poli avec vous, je
vous demande pardon.
--Au contraire, mon brave Tom, vous avez été très poli et je vous
remercie beaucoup.
--Alors... bonsoir, Monsieur Damien.»
Il se leva.
«Bonsoir, Atkinson.»
Ils se serrèrent la main.
Mais Jacques restait assis devant son verre vide. Il songeait à cette
singulière leçon de morale.
«Le vieux Tom m'a tout de même appris quelque chose. Il faut bien que je
l'admette! Si extraordinaire que cela paraisse, je ne savais pas, je ne
m'avouais pas, je ne me rendais pas compte que je buvais. Je me voyais
boire, je sentais que j'avais grand tort de boire, et cependant... et
cependant...--Maintenant, soyons honnête: il est inutile que je pense à
Papa en faisant une moue dédaigneuse. A peu de chose près, je suis logé
à la même enseigne, une enseigne de mastroquet... (oh! très drôle!) Il
est vrai que j'y suis logé depuis moins longtemps. Cela me sauvera
peut-être... Personne ne s'offrira à me donner des coups de bâton, mais
je peux prier tout seul... Et puis, Dieu est pitoyable!--Je disais
toujours: tâchons de guérir!... Si Maman, si Gautier n'ignorent pas mon
hérédité d'ivrogne, se doutent-ils que, dès aujourd'hui, je suis un
ivrogne moi-même? Il convient que tous deux l'ignorent; il convient que
je me débrouille seul. Oui, je me disais: tâchons de guérir! eh non! il
faut se dire: tâchons de ne plus boire! Déjà une honte sourde me
retenait parfois... mais, souvent, j'ai si envie de boire! oh! à cet
instant même, j'ai un désir si passionné de boire! Boire... il me semble
que ce serait une joie si complète, si douce, si profonde!...
Dépêchons-nous! Il faut! Il faut!... Je décide donc... ce samedi, à cinq
heures vingt-cinq, de ne plus boire.
«Tiens! dit-il à un gamin qui lui proposait «l'Intransigeant»... Non,
garde ton papier! Voilà dix sous... Et ne va pas les boire!»
Il paya ses consommations et rentra chez lui en fumant des cigarettes.
Il se sentait plus calme. Le monde, ses bruits et ses rumeurs, ses
couleurs et ses teintes, son activité nombreuse l'intéressaient.
CHAPITRE VII
LA PREMIÈRE MANCHE
Le soir de ce même jour, Damien causait, dans son bureau, avec Gautier
Brune.
«En somme, je n'ai pas à me plaindre, disait Jacques; je dors
passablement et n'ai presque pas d'hallucinations, à peine quelques
menaces. Une grande quinzaine de répit, c'est déjà beaucoup; je me sens
un peu revivre. De plus, toutes tes recommandations ont été suivies...
mais je t'avoue que le café me manque!
--Et ton vieil armagnac, te manque-t-il? demanda Brune.
--Non, dit Jacques d'une voix sèche. Si tu veux t'en rendre compte,
reste dîner avec moi. Ma cuisinière est toute prête à te servir un repas
somptueux composé d'oeufs brouillés et de jambon froid.
--Impossible, Jacques! Je regrette. Il me faut aller chez mon vieux
client, dont la santé s'améliore. Il m'invite à une grande bombance
familiale, pour fêter ses noces d'argent. Cela promet d'être riche,
abondant et interminable. Comme convives, tout ce que tu peux imaginer
en fait de clients, neveux, cousins, alliés et amis. On parlera des
progrès commerciaux de la France, des lourdes erreurs du dernier
ministère et, sans doute aussi, de la musique moderne qu'un esprit
vraiment sain ne saurait goûter; j'entendrai dire, au dessert, que
Debussy corrompt les moeurs. Pour couronner ce festin, une terrible
partie de bridge où j'atteindrai quelque différence de six francs
soixante-quinze, après trois heures d'efforts. Je serai donc obligé de
te quitter dans peu d'instants pour passer un habit et me diriger vers
la place de la République. Plains-moi!»
Damien se mit à rire.
«Gourmand comme tu l'es, je prévois que tu trouveras à ton ennui des
compensations succulentes!
--Dirait-on pas, insolent! que tu méprises la bonne chère, toi qui
recherches toutes les voluptés et veux même que l'appartement où tu vis
soit parfait jusqu'au moindre détail! Il me plaît, d'ailleurs, de plus
en plus, et sa disposition me semble d'un goût très juste... Mon vieux
client n'eût pas obtenu un pareil ensemble!... Ces nouveaux coussins du
divan... tiens! voilà celui que ta mère achevait l'autre jour!... Ton
bureau, ce pantin de bois sur sa tablette...
--Pantin de bois! s'écria Jacques. Tu oses parler de pantin de bois! On
me nommait ainsi au lycée! Pantin de bois! une idole précieuse de l'île
de Pâques! T'ai-je dit comment elle se trouve ici? C'est fort curieux.
On m'avait chargé, au musée, d'une monographie sur la sculpture
polynésienne. Je fis à ce propos (tu t'en souviens peut-être) un séjour
à Londres: on y trouve des tas de renseignements. Vers la même époque,
je pensai à écrire au directeur du musée de Santiago de Chili, touchant
les idoles en pierre de l'île de Pâques, dont les voyageurs ont tant
parlé. Quelque temps après, je reçus une réponse fort aimable, qui me
donnait tous les renseignements demandés. M. Carlos d'Almeida m'offrait,
en outre, à moi personnellement, une statuette en bois, pièce
authentique, de même caractère que les grandes idoles. Il ajoutait que
son musée changeant de local, la disparition d'un si petit objet
passerait inaperçue! Cette statuette, la voici. Elle est grossière, je
l'accorde, néanmoins, elle me séduit; je lui trouve un charme très
bizarre et m'en déferais avec peine.»
Gautier l'enleva du socle où elle était posée.
«Drôle de bonhomme! Mais quel beau bois!...»
Il la remit en place.
«Et sur ce, je te quitte, appelé par les devoirs mondains de ma
profession. A demain, Jacques.
--A demain, mon ami.»
* * * * *
Jacques dîna donc seul et rapidement. Une heure plus tard, assis dans le
fauteuil de son bureau, il lisait et fumait des cigarettes. En levant
les yeux, il pouvait voir, à gauche, l'idole, debout sur sa tablette, au
coin du divan. Il la regarda plusieurs fois. Soudain, il ferma
brusquement son livre. Cette phrase qu'il venait de lire l'agaçait: «Il
s'agenouilla devant l'idole de bois et lui rendit hommage.» Pourquoi
l'auteur parlait-il d'une idole de bois?
Le volume replacé à son rayon, Jacques entreprit de classer quelques
gravures. Il les maniait nerveusement. L'une d'elles le retint. Il la
considéra, puis jeta sur l'idole un rapide coup d'oeil. Il haussa les
épaules. Ce silène dans un jardin à la française, ne ressemblait en rien
à la statuette!... Idée absurde! Il reposa le carton de gravures et
resta sans rien faire, assis dans son fauteuil, les bras ballants, la
tête basse. Pourtant, il levait parfois son regard vers l'idole, avec
précaution, très lentement, et le baissait aussitôt. Un instant après,
il s'accouda, penché en avant, le front sur les mains.
«Il faut procéder avec calme, murmura-t-il. Tentons l'épreuve
classique.--Je me fais loucher en pressant un de mes yeux. Si je vois la
chose double, comme tout le reste, cette chose est hors de moi; si je la
vois simple, comme je la voyais avant, elle est en moi, et je suis fou.»
Il fit l'expérience.
«C'est évident! Je le savais.»
Il marcha de long en large dans la pièce, parlant à mots couverts.
«Eh bien! quoi? il n'y a rien d'étonnant! Pourquoi m'émouvoir ainsi,
puisque je m'y attendais! La pomme a disparu: l'idole bouge. Un peu
simple, cette idée que tout s'arrangera parce que l'on a pris de bonnes
résolutions! L'enfant a promis de ne pas pleurer: il ne lui adviendra
plus rien de fâcheux! Il n'aura plus mal aux dents!... Ridicule!...
C'est moins facile que je ne pensais. Mon petit Jacques, tu faisais le
faraud en causant avec ta mère! Tu te disais: «Papa s'est montré bien
peu courageux!» Maintenant que tu te trouves à pied d'oeuvre, tu
déchantes!... et je vois que tu as une belle frousse!»
Il s'arrêta, il regarda l'objet.
«Alors, je finirai comme Papa?... dans la grande maison blanche?...
Quand je voyais cette pomme, sur la barre de mon lit, je me laissais
aller à la peur, presque sans réserve. Ma peur de ce soir, tenue en
main, je crois qu'elle est pire... Et puis, cette poupée de bois qui ne
va plus désarmer! Ah! elle bouge encore, la rosse! Je vais me mettre à
courir en rond, ou plutôt...»
Il sourit aigrement et leva un doigt en l'air, comme lorsque l'on fait
une trouvaille.
«Pour me calmer les nerfs, il me faudrait avoir dans cette pièce une
roue, une grande tournette d'écureuil, où je galoperais, où je
trépignerais, sans arrêt, du matin au soir. Cela pourrait, en outre,
faire monter l'eau dans la maison. Exercice hygiénique entre tous, et
fort utile. C'est le système anglais du _hard labour_, oui, le
_treadmill_... mais sous une forme plus joyeuse. Eh quoi! je paye les
vices de mon père, paraît-il!... très bien, je paye... Le _hard
labour_... Je devrai donc... Mieux vaut crever tout de suite! Tiens je
n'ai plus de tabac.»
Il sonna.
«Louis, apportez-moi des cigarettes, dit-il d'un air calme. Merci, mon
garçon... Et aussi une tasse de thé.
--Monsieur semble avoir très chaud, dit le valet de chambre.
--Ce n'est rien, Louis. Oui, j'ai un peu chaud, en effet. Vous pouvez
aller vous coucher, maintenant.
--Mais si Monsieur...
--Je vous sonnerais si je me sentais malade.»
Jacques reprit sa marche.
«Pourtant, je me rends à peu près compte des choses. Je vois ce qui se
passe en moi lorsque j'ai peur et que je me guinde. Je me surveille
mieux. Et puis enfin, ne nous plaignons pas: mon idole n'a pas osé
dépasser sa planchette. Si j'avais pendu au mur un jouet mécanique, ce
serait tout pareil... tout pareil... Consolante, la comparaison! hein,
mon petit Jacques? et tellement ingénieuse! Oui, mais les jouets
mécaniques de ce genre ont, le plus souvent, une musiquette dans le
ventre, au lieu que mon jouet à moi ne chante pas «la Mascotte», du
moins pas encore: elle ne fait que cligner de l'oeil et bouger ses longs
bras.
«Maman me disait, l'autre jour: «Raccroche ta poupée au mur...» Si je
pouvais la raccrocher pour de bon! A propos! de quel sexe est-elle? Je
n'ai jamais regardé! Oh! c'est un mâle, indubitablement! Tant pis! Une
idole féminine, j'aurais pu essayer de lui complaire par de douces
paroles, par des flatteries... et cependant, non! j'en serais peut-être
venu à la chérir, au lieu qu'un mâle qui me torture, je puis le détester
tout à mon aise. Il convient que je prenne garde à ne jamais lui
appliquer des qualificatifs de l'autre sexe... ça pourrait l'offenser...
et alors!»
Il parlait presque à voix haute en faisant les cent pas. Il marchait
lourdement, il ne se permettait aucun geste, mais, de temps à autre, il
risquait vers l'idole un regard furtif.
«C'est gai, la peur! Ah! pauvre Papa! je te comprends, maintenant,
lorsque tu me prenais dans mon lit et me parlais du mauvais diable, du
vilain sorcier! Pauvre Papa!... Et néanmoins, je t'avoue que je voudrais
mieux faire, ou, du moins, montrer plus de prestige. Il ne t'a manqué
que d'être habile, mon pauvre père! La diplomatie est de bon usage, même
avec les cauchemars. Oui, je voudrais... Pas ce soir, par exemple!...
Elle bouge toujours!... Pardon!... «il» bouge toujours.»
Jacques s'arrêta net et se croisa les bras.
«Jamais je ne pourrai dormir ici!»
Il coupa les lumières et s'en fut. La pièce, qui depuis deux heures
était pleine d'un sourd piétinement et du murmure brouillé d'une voix,
redevint silencieuse, dans l'ombre.
Un instant plus tard, les lampes se rallumèrent, Jacques rentrait, vêtu
d'un manteau, une canne à la main, le chapeau sur la tête.
«C'est qu'il m'attire, le bougre! Le voilà, tout en bois, avec sa gueule
de vieux singe grave!... Tant pis! Puisque, ce soir, je ne sais pas me
défendre, je vais... comment dirai-je?... je vais m'absenter.»
Il s'approcha de l'idole et, ôtant son chapeau:
«Je vous accorde la première manche, dit-il d'une voix moqueuse mais
cassée; pourtant, ne croyez pas que ce soit fini. A demain, Monsieur.»
Il fit un petit salut bref, et sortit rapidement.
CHAPITRE VIII
INCERTITUDES
La rue était froide. Jacques Damien marchait à grands pas.
«On est mieux ici!»
Il ressentait une forte impression d'indépendance, comme si on l'eût
débarrassé de lourdes chaînes et laissé courir. Il respirait à pleins
poumons; il se plaisait à cette marche rapide; il en goûtait à la fois
le rythme vif et la fantaisie possible, car Jacques savait que plus rien
ne l'obligeait, dans le moment, à tourner en rond. Il pouvait s'arrêter,
presser le pas, s'asseoir, sauter, danser, prendre sa droite ou sa
gauche, vivre à son gré. Ce choix, surtout, de détaler au galop tout le
long de la rue, lui agréait fort.
Il se promenait sans but, de ci, de là. Il admirait les automobiles
ronflantes, les feux électriques, si singuliers contre le vert des
arbres; il regardait certains passants, il les suivait quelques minutes,
puis s'écartait, en suivait d'autres.
«Je puis détaler, pensait-il toujours. Je suis indépendant.»
Jacques descendit l'avenue d'Antin, marchant sur le bord du trottoir. Il
se retourna, du fait d'un timbre de bicyclette qui sonnait derrière lui.
La bicyclette le dépassa, et aussi un petit chien noir, lancé à toute
allure.
«Je puis détaler; je suis indépendant!» venait de se dire Damien.
Cette pensée lui parut aussitôt vide et puérile.
«Détaler n'est pas preuve d'indépendance. Ce petit chien noir détale
parce qu'il ne veut pas perdre son maître; d'autres détalent parce qu'on
les chasse, d'autres... moi... parce qu'ils ont peur.»
Il songeait aussi que sa conduite, ce même soir-là, n'avait été en rien
ce qu'elle aurait dû être. Maintenant, sa tenue vis-à-vis de l'idole lui
semblait équivoque, sans dignité.
«L'ironie m'est vraiment trop facile. On reçoit une gifle, on répond par
une plaisanterie et l'on pense que l'honneur est sauf! A l'idole, j'ai
répondu, en somme, par une plaisanterie, quand elle me chassait de chez
moi. Je voulais cacher ma peur, la peur qui me tenait de si près; je
faisais le fou pour ne pas le paraître. C'est revenir au moulin!»
Damien entra dans un bar des Champs-Elysées. Il n'y connaissait
personne. Ayant trouvé un coin tranquille, il s'y installa et demanda
une sandwich et de la bière. Des valses lui parvenaient, du fond d'une
salle voisine, avec des rires. Il y avait là, devant un carré de
tziganes, quelques filles sans grand intérêt dont les gestes le
lassèrent bientôt. Jacques n'avait pas envie de boire; mieux valait,
pourtant, ne pas y penser.