Encore un client: ce gros homme court, aux jambes épaisses, est, à ce

que l'on dit, peintre de son métier; il fait aussi de la musique; il

fait surtout des affaires, (on ne sait précisément lesquelles); il est

fort riche; son valet de chambre paraîtra, peu avant l'aube, pour le

ramener chez lui. Très bavard, il entame avec le jeune poète une longue

discussion, il critique les derniers concerts, le dernier salon, il

explique savamment le dernier scandale.

«Et Mme Cervantès, que devient-elle?» demande Jacques.

Mme Cervantès, qui souvent rend visite à ces messieurs du bar, s'est

excusée. On ne la verra pas, ce soir; on s'en désole. Mme Cervantès ne

cause pas, n'ayant jamais rien à dire et parlant peu le français, elle

ne boit pas ou ne boit que du lait chaud, mais on s'est habitué à sa

présence muette. Sans elle, on ne se sent pas au complet.

Deux journalistes, un jongleur américain et deux dames de music-hall

n'apportent à la compagnie aucun intérêt nouveau. On bavarde en petit

comité, on fume et, surtout, on boit. Un couple mondain tout à fait

inconnu apparaît, l'homme en habit, la jeune femme les épaules couvertes

d'un somptueux, d'un sensationnel manteau de soie. Ils regardent autour

d'eux avec curiosité. On leur a recommandé sans doute d'inviter le vieux

clown; ils l'invitent donc à leur table en termes d'une extrême

politesse. Tom accepte; il mange, il boit, mais ne dit pas grand'chose,

ou c'est alors à Damien qu'il adresse de courtes phrases, à Mlle Bice,

au pianiste, et le couple s'étonne en silence de ses mauvaises manières;

les regards échangés sont éloquents. Néanmoins, Tom fait un effort: il

admire le manteau somptueux, il le touche, il le palpe, il en manie un

pan, de ses doigts épais il en caresse les broderies.

«_Fine silk!_» dit-il aimablement.

La jeune femme sourit à grand'peine et ce spectacle amuse Damien.

L'une des dames de music-hall chante. Cela augmente le bruit.

L'accompagnement terminé, le pianiste reprend ses valses et l'on danse.

Damien se demande s'il dansera aussi, dans le petit carré que l'on

réserve à ces ébats. Non, il lui faudrait être plus sûr de ses jambes,

et puis les deux théâtreuses encombrent maintenant toute la place aux

bras du jongleur, qui danse à ravir, et du poète blond. Damien se

contentera de boire.

Le temps passe. Damien a beaucoup bu. Soudain, il se redresse, il

descend de son tabouret.

«Victor, dit-il, mon pardessus, je vous prie.

--Monsieur ne se sent pas bien?

--Si, parfaitement, merci.»

Victor salue en empochant une pièce et tend à Damien sa canne.

Jacques a les yeux fixes, la bouche mobile et nerveuse. Il traverse la

salle d'un pas mécanique, le corps très droit, le regard halluciné. Ses

lèvres molles tremblent toujours. Il arrive à la porte, il la pousse, il

sort.

«En voilà un qui est mûr, dit Mlle Bice.

--Moi, il me plaît, ce garçon! dit le vieux pianiste.

--C'est un homme très comme il faut,» dit Victor qui s'y connaît.

La jeune femme en manteau somptueux paraît scandalisée.

«Allons-nous-en! dit-elle.

--Ben quoi! dit le jongleur entre haut et bas, il est fin saoul! C'est

pas rare!»

Et Tom, qui a suivi Jacques des yeux d'un air inquiet, déclare qu'il

l'eût volontiers accompagné chez lui si son pied foulé ne le faisait

tant souffrir.

Cependant, Damien marche dans la rue d'une façon volontaire et mal

assurée. Il se lance en avant, mais il vacille; il marche aussi comme

les aveugles, en tâtant parfois du bout de sa canne le bord des

trottoirs. Arrivera-t-il? Voici sa rue, voici sa porte. Il sonne, il

ouvre, il entre, il referme la porte. Il réfléchit un moment avant de

s'engager dans l'escalier à la rampe duquel il se tiendra... Et le voici

chez lui, dans sa chambre, bientôt.

Peut-être Jacques dormira-t-il, cette nuit... Il a encore très peur,

mais l'heure est tardive, maintenant, et il se sent si fatigué!

CHAPITRE V

RAISONS MATERNELLES

Quand Mme Damien vit entrer Jacques, elle posa sur un guéridon le carré

d'étoffe persane dont elle comptait faire un coussin, tendit les bras à

son fils et l'embrassa. En somme, sa mine n'était point trop mauvaise,

il semblait détendu. Mille petits soins, un bain prolongé, lui rendaient

son aspect habituel. Quelque temps, ils causèrent des événements du

jour, échangèrent leurs raisons d'admirer ou de s'indigner, d'être

étonnés ou indifférents, suivant ce que leur avaient appris les journaux

du matin, les revues ou le bruit public. Jacques se promenait devant sa

mère, de long en large. Il s'assit enfin et demanda:

«Tu n'attends aucune visite? Nous serons tranquilles? C'est parfait.

Reprends ton travail, s'il ne t'ennuie pas, et laisse-moi la parole.

Maman, j'ai une très longue et très lourde histoire à te raconter.

Ecoute-la aussi paisiblement que je ferai moi-même pour te la confier.

Voici de quoi il s'agit.»

Et il entreprit sa tâche.

Son accent fut calme, simple, posé. Il surveilla le ton de sa voix; il

en mesura l'émotion, sans affecter de froideur; il dit avec scrupule

tout ce qu'il devait dire, tout ce qu'il avait promis, tout ce qu'il

s'était promis de dire.

Dans son fauteuil, Mme Damien écoutait, le corps droit, la tête un peu

penchée, les doigts occupés autour du carré d'étoffe qu'elle avait

repris. Souvent, elle levait les yeux sur son fils, mais Jacques ne se

laissait guère voir. Assis, les deux coudes posés sur les genoux

ouverts, le dos voûté, il s'adressait, semblait-il, au tapis et ne

faisait d'autres gestes que de petits mouvements explicatifs des mains

qui se joignaient, se séparaient, retombaient mollement, se fermaient

parfois en une crispation de peur ou de volonté subite. Quant aux yeux,

ils restaient obstinément fichés en terre.

Les paroles de Jacques se suivaient, sensées, douces, réfléchies. Mme

Damien n'avait pas dit mot. Un galon d'or faisait presque le tour du

nouveau coussin.

«De sorte, Maman chérie, que j'aurai plus que jamais besoin de toi.

Gautier en est persuadé et moi, tu penses bien...»

Ayant fini, jugeant superflu d'épiloguer, il se tut, se leva et baisa la

main de sa mère.

Un très long silence... Jacques Damien attendait, Mme Damien songeait.

Elle ne préparait presque pas sa réponse, elle songeait, simplement,

comme l'on se repose. Puis, elle dit:

«Ce qui me touche plus encore que la confiance que tu me prouves, c'est

la manière dont tu t'y es pris pour me la prouver. Merci, mon enfant.

Lorsque ton père est mort, j'ai compris que je devais me débrouiller

toute seule dans la vie, sans aide, sans conseil. Ce soir, j'ai

l'impression bien différente d'avoir auprès de moi un honnête homme, sur

lequel je peux m'appuyer. Jacques, tu m'inspires une grande pitié, cela

est certain, mais (ne m'en veuille pas!) autre chose me touche en ce

moment. J'éprouve une sorte de joie qui est de me dire: ce garçon-là est

vraiment fait pour la vie; il suivra son chemin, il marchera sans

béquilles. Merci, mon petit, merci de cette joie dont je souffre

pourtant. Mais non! tu ne dois rien comprendre à mes paroles: ce n'est

pas ainsi qu'une mère console son enfant. Mais tu ne sais pas... je t'ai

empêché de savoir. Maintenant, je te demande de te montrer courageux,

une fois encore, et je te parlerai à mon tour, je te ferai une

confession. Accueille-la comme j'ai accueilli la tienne.

--Maman chérie, dit Jacques, je t'écouterai de toute mon attention.»

Et il pensait:

«Ah! les affreuses paroles que je vais entendre! Maman me dira que mon

père est mort fou; je le sais! qu'elle a souffert le martyre; je le

sais! que papa était toute sa vie; et je le sais aussi!»

Mme Damien regarda, un instant, devant elle, plus loin que les murs,

plus loin que l'heure présente, dans le temps passé, puis elle reprit:

«Tu oublieras surtout que je suis ta mère. Ne me regarde pas. Figure-toi

une jeune fille assez agréable... on me disait même belle, à cette

époque, parce que j'étais grande et mince, parce que je dansais bien et

que je savais rire, malgré mon air grave... Et puis, tu comprends,

j'avais dix-huit ans, une jolie taille, des cheveux sombres, et je

portais des robes seyantes... on m'a beaucoup fait la cour; de nombreux

jeunes gens m'ont dit qu'ils m'aimaient et ils demandaient ma main. Moi,

je ne les aimais pas; souvent, ils me plaisaient, mais je ne les aimais

pas: je répondais: non. Et, un soir, au bal, j'ai vu ton père.

«Ah! Jacques! tu n'imagines pas ce qu'il était! Son charme, je ne l'ai

retrouvé chez personne! Cette voix douce, musicale, toujours tendre

d'accent, ces gestes amusants et gracieux, ce regard enfin, ce regard

qui semblait vraiment une caresse! J'avoue que je perdis la tête et me

jurai, dès ce soir-là, que j'épouserais le lieutenant Alfred Damien ou

que je resterais fille.»

Elle désigna du doigt un portrait pendu au mur.

«Cette toile ne donne rien... ses traits, tout au plus, et encore le

peintre n'a-t-il rendu de son visage que... passons! Je l'ai épousé et,

pendant deux ans, j'ai connu ce bonheur dont on rêve parfois, mais qui,

néanmoins, n'est pas fait pour être vécu. Je pensais qu'il durerait

toujours!

«Mon enfant, c'est alors que tu es né. Certes, j'en aimai ton père

davantage, mais tu me fis sortir du conte de fées où je me complaisais:

en vérité, tu m'éveillas. Des écailles me tombaient des yeux, je voyais

clair, je regardais autour de moi, j'apprenais un peu ce qu'était ce

monde où l'on vit, où l'on souffre, car tu m'avais fait souffrir

terriblement, cher petit! Je n'étais plus enveloppée dans une seule

pensée d'amour; le simple devoir de te nourrir me rappelait à moi-même

en m'appelant à toi.

«Vers cette époque, ton père me causa un vif chagrin, le premier, en

donnant, et cela sans raison apparente, sa démission de l'armée où une

carrière magnifique lui paraissait promise. Il me le dit, un soir,

déclarant qu'il voulait, dorénavant, vivre sans rien faire, que le

cheval le fatiguait, qu'il devait se soigner, et qu'au surplus, il en

avait assez du métier des armes.

«Je m'étonnai d'abord, je m'indignai un peu. Ton père semblait bien

portant, et cette ambition de paresse, quand je le croyais poussé par

une ambition de gloire, (une jeune femme se forge tant de fantômes!)...

je ne comprenais pas! Il démissionna donc.--«Tu devrais m'en savoir gré,

disait-il, je resterai davantage à la maison, près de toi; nous

causerons, nous nous connaîtrons mieux.» Ah! que cette parole était

pleine de sens! Il m'a mieux connue, sans doute: il a découvert en moi

une femme cruelle qu'il ne soupçonnait guère, mais moi, je l'ai mieux

connu aussi: sous l'homme charmant, j'ai découvert le pauvre homme. En

le regardant, je voyais certains traits de son visage dont l'aspect

était pour moi nouveau: le menton fuyant, la bouche molle, quelque chose

de faible, tout ce que le peintre a si vite trouvé dans cette figure

dont il n'a pas rendu l'exquise beauté.--Jacques, c'est affreux que je

te parle ainsi, et, pourtant, je ne vois d'autre chemin à suivre que ce

rude chemin qui nous blesse tous les deux.

--Continue, dit Jacques, continue, Maman chérie.

--Il tomba malade. Il souffrait d'une névrose que de vagues

hallucinations, sans corps, flottantes, mais d'autant plus

épouvantables, peut-être, rendaient particulièrement affreuses. Ton père

avait peu d'imagination, je veux dire qu'il ne se représentait pas les

choses du monde et de la pensée, comme tu fais, par de vraies images

peintes sur la conscience; sa torture ne prit jamais une forme nette.

C'étaient des angoisses difficiles à décrire, une inquiétude trouble qui

grandissait, qui s'imposait mais ne se précisait pas, un cauchemar sans

contours. Tout en le soignant, comme je l'aurais plaint, si... mais je

l'ai soigné, jour et nuit, je te le jure! avec dévouement, avec passion,

sans faiblir ni laisser jamais la place à d'autres! J'ai fait tout ce

que je pouvais, suivant strictement les ordres et les conseils des

médecins: une politique subtile de tous les instants... Oh! ce visage

impassible qu'il me fallait garder, à des heures où les larmes auraient

été si douces! et aussi cette comédie que je devais jouer!

«Quand il dormait et qu'une plainte s'échappait de ses lèvres, aussitôt

je me penchais, je guettais son regard, derrière les paupières closes,

je tâchais de sourire, pour qu'à son réveil, il me vît d'abord, moi

qu'il aimait, et se rassurât. Parfois, je chassais ainsi l'horrible

rêve, parfois le dormeur s'éveillait en poussant des cris affreux, et

m'écartait de lui. Alors, je le suppliais de m'écouter, je le raisonnais

pendant qu'il battait l'air de ses bras, j'essayais de détruire sa

chimère... et cela durait jusqu'au matin.--Oui, je t'assure, Jacques, je

l'ai bien soigné; j'ai si peur que tu en doutes! mais je ne pouvais pas

le plaindre: je veux dire que je ne pouvais le plaindre avec générosité,

comme l'on plaint un homme valeureux qui s'est défendu longtemps, de

toutes ses forces, et qui est tombé enfin. Je ne pouvais pas le plaindre

ainsi, parce qu'il était lâche.

--Oh! Maman!

--Tu protestes... C'est ce que j'attendais. Tu as raison, et, avec ton

père, j'ai dû me montrer impitoyable... Oui, peut-être... Eh bien, non!

cet homme que j'avais aimé avec mon coeur entier, avec mon corps

entier... pardon, Jacques, mais il faut bien que je le dise, puisque je

me défends, ce soir! cet homme, que je croyais un galant homme...»

Elle devint soudain très pâle et murmura d'une voix à peine perceptible:

«Non! Je ne puis te laisser savoir ces choses!

--Parle, Maman chérie, dit Jacques; je te le demande.»

Son attitude était calme, il ne montrait aucune nervosité, seulement il

penchait un peu la tête comme un homme qui se prépare à recevoir un coup

sur la nuque.

Elle parla ou, plutôt, une plainte lamentable s'échappa de ses lèvres:

«Il buvait! mon enfant! Il s'enivrait, avec des cochers et des

concierges, chez le marchand de vin du coin de la rue! Il allait boire à

la cuisine avec son valet de chambre! Je l'ai vu! Il ne lui suffisait

pas de boire, il devait boire en compagnie basse. Son caractère, déjà

faible, ne résista pas à cet avilissement et, dès que la maladie

l'assaillit, ton père voulut fuir. Chaque jour, il cédait du terrain. Or

la maladie, cette terrible habitude, est aussi un terrible adversaire à

qui tous les moyens sont bons, l'audace, la patience ou la ruse. Il est

traître, il est fort, il est habile, surtout, et posera vite son pied

dans l'empreinte qu'une reculade aura vidée, mais cela, le pauvre homme

se refusait à le sentir. Avant peu, il devint comme un enfant. Il

fondait en larmes, il se mettait à crier. Je le trouvais souvent, assis

au milieu du salon, par terre, et pleurant parce qu'il avait peur que le

cauchemar ne revînt. Si je t'ai éloigné de la maison, à cette époque,

c'est que tu aurais trop bien entendu ses cris et ses plaintes, car

elles étaient de ton âge, en quelque sorte: tu criais ainsi, tu pleurais

ainsi, pour un ballon crevé ou une blessure au doigt.

«Note que ton père, dans l'intervalle de ses heures d'angoisse,

redevenait l'être exquis que j'avais connu; ses crises d'ivresse étaient

vraiment des crises où il se perdait d'esprit et de coeur; ensuite, il

réapparaissait quelque temps, l'air un peu effrayé, le regard instable,

mais charmant à son ordinaire, séduisant, délicieux... On retrouvait

Alfred Damien presque pareil à lui-même... du moins, les autres. Moi,

non, car moi, je tremblais toujours!--Devant son fils, il se montra

d'abord d'une grande prudence: il ne s'approchait de toi que lorsqu'il

se sentait libre, comprends-tu? et alors, comme il savait t'amuser! Dès

qu'il entrait dans la chambre, tu riais aux éclats. Mais, un soir (je ne

sais où il avait roulé, la veille), il fut attaqué par son cauchemar,

près du petit lit où tu dormais. Il te réveilla et tu te mis à crier

avec lui. Quand j'accourus, il te tenait dans ses bras, te suppliant de

le délivrer du vilain diable, du méchant sorcier qui le faisait tant

souffrir. Tu répondais: «Pauvre papa! pauvre papa!» Je t'arrachai à lui,

et, cette nuit-là, ce fut mon fils que je soignai. Tu ne t'endormis que

fort tard, les yeux encore trempés de larmes.

«C'était, pour moi, un terrible avertissement. Je sentis qu'il te

prendrait, que tu te laisserais séduire, qu'il t'attirerait par sa

gaîté, par sa douceur, qu'il te retiendrait et t'empoisonnerait bientôt

de son mal.

--Maman, interrompit Jacques, je commence à comprendre...

--La crainte de cette hérédité me poursuivait. Je voulais garder mon

fils! Tu avais déjà eu des convulsions, comme en ont parfois les

enfants; l'imprudence devenait manifeste de laisser un petit être

impressionnable et nerveux, côtoyer un danger pareil. Dès la fin de la

semaine, je t'envoyai avec notre vieille bonne en Provence, à la

campagne. Ton père, le jour du départ, haussa les épaules. «En somme, tu

as raison,» me dit-il. Et il se mit à claquer des dents.

«La vie reprit, coupée d'heures tranquilles et d'heures dont le souvenir

même est abject. Je ne t'en parlerai pas. La vieille Alice me donnait

régulièrement de tes nouvelles et t'amenait deux ou trois jours à Paris,

pour me rendre visite, à Pâques et en automne. Tu grandissais, tu te

portais bien, tu semblais joyeux. Tu me parlais de l'âne, des beaux

canards, des pigeons et d'un grand paysan, si gentil et si drôle.

--Oh! je me souviens! murmura Jacques.

--Et puis, un soir d'été où il faisait une chaleur terrible, en entrant

dans notre chambre à coucher, j'aperçus ton père, assis sur le haut de

l'armoire à glace et buvant au goulot d'une bouteille d'eau de Cologne.

Il était fou.

--Maman! Je t'en supplie! tais-toi! Tu es à bout de forces!

--Oh! mon petit! que j'en dise un peu plus ou un peu moins!...

--Non! je ne veux pas!... je sais... on m'a raconté la suite. Je sais

que tu as essayé de garder papa à la maison, jusqu'au jour où il a

failli te tuer. Alors les médecins ont déclaré qu'il fallait absolument

qu'il fût enfermé.

--Qui t'a dit cela? demanda Mme Damien étonnée.

--Au lycée, le petit Simoneau, qui répétait toujours que j'avais une

«tête de loufoque». Un matin, à la sortie, je l'ai bourré de coups de

poing en criant: «Ah! j'ai une tête de loufoque! Ah! j'ai une tête de

loufoque!» Il répliqua: «Oui, ton père est mort fou et il avait presque

tué ta mère!» ce qui lui valut une tournée d'appoint; mais... je savais.

Et puis, tu comprends, les domestiques...

--Il ne s'agira donc plus que de toi, mon petit. Je partis aussitôt pour

la Provence. Je trépignais dans le train, à l'idée de te voir et,

surtout, de te voir tant qu'il me plairait, librement. Suivre tes jeux,

t'entendre rire!... Mais le voyage dura néanmoins assez longtemps pour

qu'une inquiétude nouvelle vînt me surprendre. Je me disais: «Comment

vais-je le trouver? Il y a presque six mois que je ne l'ai embrassé.

Quelle figure a-t-il, au juste? Je ne le vois plus, je me l'imagine mal,

dans l'instant, et les photographies semblent toujours si sottes! De qui

sont ses yeux, son front, sa bouche, sa taille? De qui sont ses gestes?

Sera-t-il à moi?»

«Ah! mon enfant! tu ne t'en souviens certainement pas, mais je me

rappellerai toujours mon arrivée à Valcreux et comme je me jetai sur mon

fils. Je lui fis presque peur! Cette quinzaine, en Provence, je la

passai vraiment toute entière à te regarder, à apprendre par coeur ton

visage, à raisonner sur ses moindres traits, sans fin. Dans ta figure

souriante, je découvrais la bouche et le menton de ton père, son nez

aussi; mais ton front large, ton regard joyeux et vaillant

t'appartenaient bien à toi seul. Tu avais beaucoup grandi, tu prenais

une allure élancée, tu paraissais fort, souple, sain, et je suivais avec

bonheur... en tremblant, comme il convient à une mère, tes pires

imprudences de petit bonhomme aventureux, ravi de vivre. Tu sais le

reste, mais je tiens à te dire...

--Oui, je sais le reste, Maman, et de quelle façon tu m'as élevé, me

poussant toujours à une plus complète indépendance, excusant mes

pitreries lorsqu'elles témoignaient d'un peu d'audace, accueillant mes

camarades chez nous, vivant auprès de moi comme une grande soeur, comme

une amie à qui l'on peut tout dire et qui comprend tout.

«Parfois, tu te montrais étrangement sévère quand mes paroles manquaient

d'accent ou mes gestes de vigueur; mais, à d'autres instants, quelle

indulgence! Tu partageais mes jeux, mes lectures, mes rêves, avec une

finesse si déliée que je m'en apercevais à peine et, surtout, ne m'en

étonnais pas. Mes amis sont devenus les tiens; mon meilleur ami est

aussi le tien, n'est-ce pas? Ainsi je m'explique la façon dont tu m'as

mené jusqu'à être un homme, et ta joie lorsque je me plaisais aux

petites épreuves du régiment, à des disciplines un peu rudes; tu m'as

même laissé me rapprocher d'une discipline à laquelle tu ne croyais pas:

celle de l'Eglise.

--Je voulais, répondit-elle, avoir un fils qui fût bien lui-même.

J'avais tâché de lui former un jugement d'homme libre. Quand, plus tard,

dans une circonstance grave, après y avoir songé honnêtement,

longuement, il a choisi sa voie, pouvais-je lui donner tort?

--D'autres auraient été moins généreux...»

Et Jacques reprit:

«Aujourd'hui, je m'en veux de t'avoir caché ma peine, Maman chérie, et

si vainement puisque tu l'avais tout de suite devinée! Je fuyais la

maison pour t'empêcher de rien savoir!... Ah! tu en savais long, déjà,

tu en savais long, courageuse Maman!»

Mme Damien s'était astreinte à ne pas revenir sur le sujet douloureux

qui faisait l'objet même de leur conversation; elle attendait que

Jacques en reparlât. Elle ne put alors se retenir davantage et,

regardant son fils droit dans les yeux:

«Mon petit, je savais simplement que tu souffrais, dit-elle, et j'en

souffrais moi-même.»

Puis elle ajouta d'une voix passionnée:

«Tu guériras, dis? Tu guériras? Tu ne te laisseras pas prendre? Tu payes

les vices de ton père par un état nerveux qui doit te donner des heures

vraiment horribles, mais toi, tu es sain, toi, tu es mon fils à moi,

toi, tu guériras! Toi, tu n'auras pas peur, et tu vaincras! C'est bien

vrai que tu vaincras, mon enfant?

--Je tâcherai, Maman, répondit Jacques. Je ferai de mon mieux, mais il

faudra m'aider un peu. En tous cas, je t'assure que l'on ne se battra

pas pour rire!... Et, maintenant, si tu le veux, parlons d'autre chose!

Ouvrons les fenêtres! Donnons de l'air!

--Bravo, Jacques!» dit Mme Damien.

Elle lui prit les mains, elle l'embrassa. Quelques moments plus tard,

elle demanda posément:

«T'ai-je dit que Gautier a promis de dîner avec nous?

--Ah! tant mieux! répondit Jacques, celui-là, je ne le verrai jamais

trop!»

Ils causèrent. Une heure passa. Un double coup de sonnette annonça

Gautier Brune.

«Je vous salue, chère Madame,» dit-il en entrant.

Il jeta les yeux sur la mère et son fils et reprit:

«J'arrive de bonne heure; c'est pour savoir s'il vous plairait de

sortir, ce soir. On m'a offert une bonne loge pour «Pelléas».

--Ah! très volontiers, mon petit Gautier. Voilà une intention dont je

vous remercie. Je vais vite m'habiller et nous avancerons le repas.»

Jacques tendait la main à son ami.

«Bonsoir, mon brave!» lui dit Gautier qui se tut aussitôt, rougit un peu

et se mordit la lèvre.

Un instant, ils se regardèrent tous les trois, en silence.

CHAPITRE VI

LA LEÇON DU CLOWN

Il voulut tenter une expérience, honnêtement conduite et dont il

pourrait apprécier les résultats.--Ce fut par un bel après-midi brillant

de soleil que Jacques s'installa dans un coin de cette terrasse de café,

près d'une dame lourde de fard, très voyante, qui frottait contre un

verre de vermouth ses lèvres trop rouges, devant un sous-officier

d'Afrique, occupé à la composition savante d'une absinthe.

Jacques appela le garçon et commanda un lemon-squash, boisson

innocente.--L'épreuve fut plus dure qu'il ne pensait. Non point qu'il

dédaignât ce mélange rafraîchissant de soda et de citron pressé, mais

ses voisins ne tardèrent pas à le gêner beaucoup, eux qui buvaient, qui

buvaient sérieusement, pour le plaisir de boire.

L'esprit impur: roman · 第 2 / 14 段