[Résumé]
Jean-Paul, auteur hypermédia et webmestre des Cotres furtifs, relate en
août 1999: "L’internet va me permettre de me passer des intermédiaires:
compagnies de disques, éditeurs, distributeurs... Il va surtout me
permettre de formaliser ce que j’ai dans la tête et dont l’imprimé (la
micro-édition, en fait) ne me permettait de donner qu’une
approximation." De nombreux genres voient le jour: sites d’écriture
hypermédia, oeuvres de fiction hypertexte, romans multimédias,
hyper-romans, etc. Jean-Pierre Balpe, chercheur et écrivain, lance le
premier mail-roman francophone en 2001. Cette expérience renforce sa
"conviction que les technologies numériques sont une chance
extraordinaire du renouvellement du littéraire." Le texte fusionne
aussi de plus en plus avec l’image et le son.
[En détail]
Voici trois expériences, relatées par Murray Suid, auteur de livres
pédagogiques, Jean-Paul, webmestre d'un site hypermédia, et Jean-Pierre
Balpe, auteur d'un mail-roman.
= Livres pédagogiques
Murray Suid vit à Palo Alto, dans la Silicon Valley, en Californie. Il
est l’auteur de livres pédagogiques, de livres pour enfants, d’oeuvres
multimédias et de scénarios. Dès septembre 1998, il préconise une
solution choisie depuis par de nombreux auteurs. "Un livre peut avoir
un prolongement sur le web – et donc vivre en partie dans le
cyberespace, explique-t-il. L’auteur peut ainsi aisément l’actualiser
et le corriger, alors qu’auparavant il devait attendre longtemps,
jusqu’à l’édition suivante, quand il y en avait une. (...) Je ne sais
pas si je publierai des livres sur le web, au lieu de les publier en
version imprimée. J’utiliserai peut-être ce nouveau support si les
livres deviennent multimédias. Pour le moment, je participe au
développement de matériel pédagogique multimédia. C’est un nouveau type
de matériel qui me plaît beaucoup et qui permet l’interactivité entre
des textes, des films, des bandes sonores et des graphiques qui sont
tous reliés les uns aux autres."
Un an après, en août 1999, il ajoute: "En plus des livres complétés par
un site web, je suis en train d’adopter la même formule pour mes
oeuvres multimédias – qui sont sur CD-ROM – afin de les actualiser et
d’enrichir leur contenu." Quelques mois plus tard, l’intégralité de ses
oeuvres multimédias est sur le réseau, et le matériel pédagogique
auquel il contribue est conçu non plus pour diffusion sur CD-ROM, mais
directement pour diffusion sur le web. D’entreprise multimédia, la
société de logiciels éducatifs qui l’emploie devient une entreprise
internet.
= Site hypermédia
Jean-Paul, auteur hypermédia et webmestre des Cotres furtifs, relate en
août 1999: "L’internet va me permettre de me passer des intermédiaires:
compagnies de disques, éditeurs, distributeurs... Il va surtout me
permettre de formaliser ce que j’ai dans la tête et dont l’imprimé (la
micro-édition, en fait) ne me permettait de donner qu’une
approximation. Puis les intermédiaires prendront tout le pouvoir. Il
faudra alors chercher ailleurs, là où l’herbe est plus verte..."
En juin 2000, il se penche sur l'apport de l'hyperlien dans son
travail: "La navigation par hyperliens se fait en rayon (j’ai un centre
d’intérêt et je clique méthodiquement sur tous les liens qui s’y
rapportent) ou en louvoiements (de clic en clic, à mesure qu’ils
apparaissent, au risque de perdre de vue mon sujet). Bien sûr, les deux
sont possibles avec l’imprimé. Mais la différence saute aux yeux:
feuilleter n’est pas cliquer. L’internet n’a donc pas changé ma vie,
mais mon rapport à l’écriture. On n’écrit pas de la même manière pour
un site que pour un scénario, une pièce de théâtre, etc. (...) Depuis,
j’écris (compose, mets en page, en scène) directement à l’écran. L’état
"imprimé" de mon travail n’est pas le stade final, le but; mais une
forme parmi d’autres, qui privilégie la linéarité et l’image, et qui
exclut le son et les images animées. (...)
C’est finalement dans la publication en ligne (l’entoilage?) que j’ai
trouvé la mobilité, la fluidité que je cherchais. Le maître mot y est
"chantier en cours", sans palissades. Accouchement permanent, à vue,
comme le monde sous nos yeux. Provisoire, comme la vie qui tâtonne, se
cherche, se déprend, se reprend. Avec évidemment le risque souligné par
les gutenbergs, les orphelins de la civilisation du livre: plus rien
n’est sûr. Il n’y a plus de source fiable, elles sont trop nombreuses,
et il devient difficile de distinguer un clerc d’un gourou. Mais c’est
un problème qui concerne le contrôle de l’information. Pas la
transmission des émotions."
= Mail-roman
Jean-Pierre Balpe est directeur du département hypermédias de
l’Université Paris 8, chercheur et écrivain. Il lance le premier
mail-roman francophone en 2001. Pendant très exactement cent jours,
entre le 11 avril et le 19 juillet 2001, il diffuse quotidiennement un
chapitre de Rien n’est sans dire auprès de cinq cents personnes - sa
famille, ses amis, ses collègues, etc. - en intégrant les réponses et
les réactions des lecteurs. Racontée par un narrateur, l’histoire est
celle de Stanislas et Zita, qui vivent une passion tragique déchirée
par une sombre histoire politique. "Cette idée d’un mail-roman m’est
venue tout naturellement, raconte l’auteur en février 2002. D’une part
en me demandant depuis quelque temps déjà ce qu’internet peut apporter
sur le plan de la forme à la littérature (...) et d’autre part en
lisant de la littérature "épistolaire" du 18e siècle, ces fameux
"romans par lettres". Il suffit alors de transposer: que peut être le
"roman par lettres" aujourd’hui?"
Jean-Pierre Balpe tire plusieurs conclusions de cette expérience:
"D’abord c’est un "genre": depuis, plusieurs personnes m’ont dit lancer
aussi un mail-roman. Ensuite j’ai aperçu quantité de possibilités que
je n’ai pas exploitées et que je me réserve pour un éventuel travail
ultérieur. La contrainte du temps est ainsi très intéressante à
exploiter: le temps de l’écriture bien sûr, mais aussi celui de la
lecture: ce n’est pas rien de mettre quelqu’un devant la nécessité de
lire, chaque jour, une page de roman. Ce "pacte" a quelque chose de
diabolique. Et enfin le renforcement de ma conviction que les
technologies numériques sont une chance extraordinaire du
renouvellement du littéraire."