du roi d’Angleterre, combien y eut-il de vieillards, de veuves, de
familles sans chef et sans protection! Dans ce temps de calamités
et de désastres, on eût pu voyager tout un jour sans trouver un
habitant dans les bourgs, ni un champ cultivé dans les campagnes.
Et cependant, à la vue de ces seigneurs, de ces riches
propriétaires qui trahissaient sans rougir leur patrie et leur
serment, le peuple s’emportait en des éclats sublimes de fierté
nationale et de généreuse indignation; et les femmes, filant à la
porte de leurs chaumières dévastées, élevant dans leurs bras leurs
enfants, leur disaient, en désignant de loin les châtelains
fugitifs: « Vois ce baron, mon fils; il vient de trahir son roi:
le traître est déchu de noblesse! »
Il y eut, à l’occasion de ce schisme national, comme plus tard
dans les guerres de religion, plus d’un épisode douloureux au
milieu de ces divisions. Plus d’une famille eut son drame caché.
Le frère reniait son frère en le voyant passer sous la bannière
ennemie. Le père maudissait son fils qui avait acheté la vie et
les honneurs aux chers dépens de l’honneur national. Le jeune
homme repoussait sa fiancée entraînée loin du sol natal pour
sauver les jours ou la liberté de son vieux père.
Une mère, la dame Guillemette-aux-Épaules, veuve de Messire Raoul
Guiton, brave et loyal chevalier normand, venait jurer fidélité à
Henri et lui rendre hommage pour ses terres, malgré les larmes et
les prières de son fils Jehan Guiton, qui la suppliait de ne point
entacher de félonie le nom d’un père vénéré. Ce fidèle sujet ne
put fléchir sa mère. Séduite par les promesses du conquérant et
l’amour des biens de ce monde, elle préféra sa sûreté et ses
richesses à son fils et à la noblesse de son nom; elle partit
accablée des malédictions du peuple.
Jehan Guiton racheta dignement la trahison de la dame
Guillemette-aux-Épaules, sa mère, et celle de Guillaume Guiton,
son oncle. Pendant que les rebelles allaient servilement et tête
nue fléchir le genou aux pieds du monarque anglais, et prêter foi
et hommage à l’usurpateur, leurs mains dans les siennes, ce jeune
et brave chevalier, reniant hautement cette indigne parenté,
appelait au secours de la patrie menacée la brave noblesse de
Normandie, dont presque tous les fiefs et manoirs avaient été
donnés par le vainqueur à ses courtisans et à la noblesse
anglaise.
L’évêque d’Avranches et l’abbé du mont Saint-Michel venaient aussi
de refuser leur serment au vainqueur. Cet abbé était Robert
Jolivet, qui, à l’approche des Anglais, fit élever, pour la
défense du mont, cette irrégulière mais belle enceinte de tours et
de bastions qu’on y admirait.
On aime à voir le clergé, la noblesse et le peuple unis dans cette
fidélité au roi, dans ce sentiment national, l’âme de notre
vieille France, qui a vivifié si longtemps les membres de ce grand
corps quelquefois souffrant, mais toujours debout, qui a enfanté
toutes nos grandeurs et nos prospérités. Le clergé du moyen âge,
surtout, ce clergé si courageux, si intelligent et si équitable en
général, est digne des souvenirs de la postérité. Comme la
noblesse, il eut quelquefois ses faiblesses et ses défections,
mais si rares que nous n’en pouvons faire que cette citation: on
vit dans la suite ce même abbé Jolivet, si loyal et si vaillant,
abandonner tout à coup cette fière attitude, et devenir le
principal conseiller du conquérant; mais on en est tout aussitôt
consolé, en lisant la noble résistance du chapitre de Mortain,
dont les chanoines perdirent à ce glorieux dévouement presque tous
leurs biens.
XVI
Détresse et victoire.
Jehan Guiton et le comte d’Aumale.
Les guerres de cette époque sont trop fécondes en incidents
historiques pour que les proportions de notre travail nous
permettent de les recueillir en grand nombre. Nous ne parlerons
ici que des expéditions les plus intéressantes dont le mont
Saint-Michel et l’Avranchin furent le point de départ. La première
fut celle dont le roi de France confia la conduite à Jean
d’Harcourt, comte d’Aumale, et alors gouverneur du mont. Ce
capitaine, à la tête des seigneurs de Clinchamps, de Pesnel, de
Sohlerel, de Crux, de Sourdeval, de la Lugerne, de Chéruel, de
Verdun, s’élança au-devant de l’armée ennemie pour lui fermer le
passage. Pendant vingt ans, cette poignée de braves osa soutenir
sur ce roc escarpé une cause désespérée, à l’abri de « son bon
droit » et de l’épée victorieuse de l’archange qui faisait jaillir
au soleil ses éclairs menaçants. Et pourtant, est-ce un prodige de
la foi ardente de ces temps chevaleresques, ou un miracle de
l’intercession de l’archange victorieux? Pendant vingt ans
d’attaques et de sièges, et tandis que le duc de Glarence, ce lion
d’Angleterre, faisait flotter le drapeau anglais sur tous les
points importants de la France, les tours du mont Saint-Michel
portaient fièrement le noble étendard blanc aux fleurs de lis
d’or; et c’est là ce qui étonne tous nos historiens nationaux. On
voit d’ici toute cette belle et vigoureuse noblesse normande,
revêtue d’armes étincelantes et portant sur ses écus les marques
de sa gloire antique. Au loin reluisaient sur les boucliers la
couleur blanche, symbole de pureté et de foi; les pièces jaunes (
or), qui marquaient la richesse et la force; la couleur rouge
(gueula), qui indiquait la vaillance; l’azur, symbole céleste de
la beauté dont l’idéal est au ciel, et de la bonne renommée qui
conduit au salut.
C’est dans ces combats que le brave Jehan Guiton paya en gloire au
roi de France la défection de deux membres de sa famille. Un
capitaine anglais, d’une taille si gigantesque et d’une valeur si
formidable que quelques-uns l’avaient cru armé d’une puissance
surnaturelle, eut l’honneur de retarder lui seul la victoire des
capitaines français. Jehan Guiton alors se détache de la mêlée où
il combattait aux côtés du comte d’Harcourt, et fond sur l’ennemi
qu’il renverse d’un adroit coup de lance. Il saute à terre, il va
l’égorger; mais l’Anglais se débarrasse de ses étriers et se
défend vaillamment. Leurs poignards se brisent, ils jettent les
débris de leurs armes, et se saisissant corps à corps l’un
l’autre, ils se tiennent étroitement serrés. Guiton, plus souple,
fait tomber son adversaire, mais il est entraîné dans sa chute.
Enfin il se relève fort et victorieux, et va suspendre à l’autel
du grand archange, protecteur de la patrie, le bouclier, la lance
et les éperons de son redoutable ennemi.
Consternés de cette défaite, les Anglais se retirent, et les héros
normands rentrent dans le mont, il était temps. Déjà, au loin, la
mer faisait retentir ses sourds mugissements, et ses flots
menaçaient le champ de bataille. On se retira en hâte, et les
flots montaient et gagnaient la grève. Des blessés gisaient çà et
là, poussant des cris lamentables. On ne put les enlever: ils
furent engloutis dans l’abîme.
Le comte d’Aumale, toujours accompagné de l’infatigable Jehan
Guiton, continua ses fréquentes excursions dont le mont
Saint-Michel fut toujours le théâtre. Un de ces sièges les plus
remarquables fut celui de 1423. Les Anglais, alors à l’époque de
leurs succès, avaient une artillerie formidable, quinze mille
hommes d’armes, des bastilles tout autour de la place, et sur mer
une immense quantité de petits bâtiments de guerre. La Normandie
donna dans ce danger imminent tout ce qu’elle avait de plus
vaillants et de plus nobles guerriers. Tout le trésor héraldique
de la vieille Neustrie était là. Parmi ces noms, autrefois encore
inscrits devant l’autel de Saint-Sauveur, en l’abbaye du mont, on
voyait, outre la noblesse normande, figurer les noms et armes de
Crépi, de Guémenée, de Thorigny, de Quintin, de Mesles, de
Fontenoi, de Brezé, les plus respectables fleurons de notre
couronne féodale.
Forts d’une confiance en leurs armes que justifiaient trop nos
revers et leurs succès dans le reste de la France, les Anglais,
avant de commencer l’attaque, envoyèrent un héraut sommer le
gouverneur de se rendre au plus tôt afin de mériter son pardon,
lui déclarant que, s’il refuse, il aura tout à craindre. Mais Dieu
a permis que la patrie eût ses martyrs comme la foi. Le gouverneur
répondit fièrement: « Va rapporter à ton maître que nous sommes
résolus d’honorer la cérémonie du couronnement de notre légitime
chef et maître Charles VII, et de lui conserver cette place ou de
nous ensevelir sous ses ruines. »
Le général anglais frémit de colère à cette noble réponse, et,
jetant des regards menaçants sur le drapeau blanc qui flottait au
sommet du mont: « Superbe étendard, dit-il, tu seras ce soir
abattu dans la poussière. »
Puis il s’élance à la charge, à la tête de l’artillerie, et
foudroie les remparts, dont un pont s’écroule aux cris de joie
féroces des Anglais. La brèche est large, l’assaut est facile. Les
bataillons s’y précipitent assurés d’une prochaine victoire: les
flèches des archers tombent sur nos braves chevaliers en une pluie
mortelle. Les éléments eux-mêmes semblent se soulever contre les
Français, et les sables de la grève, soulevés en tourbillons
immenses, enveloppent le mont et protègent les assaillants. Tout
semble perdu.
Du haut d’une plate-forme, un religieux de l’abbaye observe avec
anxiété les mouvements du combat.
« Je vois, dit-il, les hommes d’armes courir aux murailles et y
déployer un magnanime courage, et de temps en temps du milieu des
clameurs et du cliquetis des armes s’élèvent des cris de «
Montjoye, saint Denis, saint Georges, » comme la voix de
l’espérance. Quel spectacle! Voilà que, sur la brèche, les
chevaliers combattent seuls à seuls. Dieu des armées, défendez vos
pauvres serviteurs!... Le gouverneur est entouré d’ennemis: il se
dégage et monte sur le troisième bastion; il renverse tout ce qui
lui résiste, et arrache les enseignes ennemies. L’épée de
Guillaume de Verdun saute en éclats; il s’arme d’une hache, et
porte des coups terribles. Avec quel courage aussi, cet homme
couvert d’armes rouges fait ranger aux pieds des murailles les
troupes anglaises! L’épée haute et le visage découvert, il les
anime et les ramène au combat. On précipite sur eux des pierres,
des poutres, des rochers. Saint Michel combat pour nous! Sus à
l’ennemi: victoire! nous sommes sauvés! »
Ainsi parlait aux cavaliers normands le bon religieux, comme sous
l’inspiration prophétique. Il disait vrai: la victoire était
gagnée.
Le découragement s’empare de l’armée anglaise. Saisis d’un
religieux scrupule, les soldats sont près de se refuser à
l’attaque. On les fait combattre contre l’archange saint Michel,
pourront-ils jamais remporter la victoire?
Le comte de Lescale commandait les armées du roi d’Angleterre. Il
crut que la fortune leur serait plus favorable sur mer, et il
couvrit la baie de navires au pavillon rouge. La légende rapporte
qu’au moment où il disposait ses vaisseaux, un vieil ermite, qui
vivait à Tombelène dans un grand renom de sainteté, vint l’avertir
au nom de l’archange que le Dieu des armées était avec la France.
Il lui rappela que, chaque fois que des flottes ennemies avaient
menacé le mont, on avait vu le glorieux saint Michel exciter les
orages et les tempêtes, et engloutir les vaisseaux. Le comte
méprisa l’avertissement du vieux solitaire et fit ranger ses
vaisseaux; mais il n’avait pas fini qu’une tempête effroyable
s’élève de l’Orient, brise et disperse tous les navires ennemis;
et le lendemain, la mer jetait sur le rivage d’innombrables
débris.
Cependant les Anglais s’opiniâtrèrent et recommencèrent peu après
l’attaque par terre. Cet assaut fut désespéré et terrible. Le
carnage fut affreux, et nos braves chevaliers furent réduits à se
renfermer dans le château. Tremblant pour leur liberté, les
religieux se joignent à leurs défenseurs et prennent leur part du
combat et de ses dangers. Un moment encore, et l’abbaye allait
tomber au pouvoir des Anglais. Tout à coup une troupe des plus
braves chevaliers, inspirés par l’héroïsme du désespoir, se font
jour dans la mêlée, rompent l’ennemi, et foulent aux pieds ses
enseignes. Les Anglais plient; leur chef voudrait les rallier;
mais la déroute devient générale, et le champ de bataille, avec
les bagages, les vivres, l’argent, tout reste au pouvoir de la
garnison.
Mais la ruse ne réussit pas mieux que la force à l’armée anglaise.
Le siège est converti en blocus, et des batteries flottantes
interceptent pendant longtemps l’entrée des vivres et des secours.
A ce moment, Guillaume de Montfort, évêque de Saint-Malo, apprend
la détresse et le désespoir de l’héroïque garnison. Les religieux
du mont avaient engagé les reliquaires et les bijoux sacrés.
L’évêque rassemble plusieurs nobles bretons, arme et remplit de
vivres tout ce qu’il y a de vaisseaux dans le port; et cette
petite flotte, expédiée sous les ordres de Bryens de
Chateaubriand, s’en va sous la garde de Dieu à la délivrance des
braves chevaliers normands. Elle apporte avec elle les
bénédictions et la victoire, et de ce moment, les Anglais ne
purent qu’entretenir garnison dans la forteresse.
XVII
Jeanne d’Arc et l’Avranchin.
Ce ne fut que sous Charles VII que la France reconquit ouvertement
Tombelène, après la merveilleuse intervention de la Providence
sous la figure gracieuse et nationale de Jeanne d’Arc. Ce fut à
cette époque aussi que les moines eurent la douleur de relater
dans leurs annales ce schisme national si funeste à notre
histoire, qui partagea en deux camps l'Avranchin où pesait encore
le joug de l’étranger. La convoitise de l’Angleterre n’avait pas
abandonné ce splendide rocher pour la possession duquel elle avait
dépensé tant d’efforts et de sang. Alors des enfants de la mère
patrie tournèrent l’un contre l’autre des armes françaises. A côté
de Glacidas, le terrible ennemi de Jeanne d’Arc, et de ses barons
anglais, se battaient un grand nombre de seigneurs normands,
enrichis, au prix de leur lâche soumission, des dépouilles des
fidèles sujets du roi de France... Dans cette lutte terrible,
Pontorson fut détruit, vingt-six églises furent abattues dans
l’Avranchin. La mémoire bénie de la Pucelle vient se mêler à ce
point du récit: Jeanne délivre Orléans, et le bruit de sa victoire
relève les vaincus, désarme les vainqueurs. L’Avranchin reconnaît
sa mission providentielle et la salue comme une sainte. Son noble
et doux exemple, ses succès raffermissent les cœurs, réchauffent
le patriotisme, attiédi par ces longues luttes de la Normandie
avec ses voisins redoutables.
Mais Jeanne d’Arc meurt: un indigne supplice satisfait la haine de
ses ennemis et arrête nos victoires. L’Avranchin tout entier s’en
émut: un plaidoyer plein d’autorité et d’éloquence s’éleva, en
faveur de cette sainte victime, de la bouche de Jean de
Saint-Avit, évêque d’Avranches, pour proclamer son innocence et
anathématiser ses bourreaux. Ce généreux défenseur ne put rien
contre les juges d’iniquité, et Jeanne fut sacrifiée, hostie pure
et sainte, à la nationalité jalouse de l’Angleterre. Il est
remarquable que ce fut un des successeurs du vénérable évêque Jean
de Saint-Avit qui contribua le plus à faire réhabiliter la mémoire
de cette messagère céleste des bontés de Dieu, et c’est encore de
l’Avranchin que plus lard partirent plusieurs pièces
démonstratives en sa faveur, qui ne furent pas sans poids dans la
révision de son procès et dans la conclusion de cette importante
affaire (1).
(1) Démonstration très claire que Dieu a plus de sollicitude de la
France qu’il n’a de tous les États temporels, par le savant Postel
de Barenton d’Avranches.
On dira ce qu’on voudra de cette époque de luttes et d’infortunes.
Quant à nous, il ne nous est pas prouvé qu’il y ait dans notre
histoire aucune période plus émouvante, plus dramatique, plus
sympathique peut-être à des cœurs dévoués au pays encore plus qu’à
leur drapeau, que ce temps où la patrie, à l’agonie, sentant
s’agiter dans des angoisses déchirantes la dernière fibre de sa
nationalité, voyait encore la main de Dieu étendue sur sa
détresse, et s’écriait dans son cœur troublé: « Dieu protège la
France! » Ces guerres brillantes de l’empire sont plus connues;
toute cette génération a pris les noms de ces héros enguenillés
qui couvrirent nos frontières menacées de forteresses vivantes,
qui passèrent les fleuves pour détruire et créer des royaumes et
des souverainetés nouvelles, qui partirent soldats et qui
revinrent maréchaux; mais ces temps d’héroïsme, de candeur et de
foi, ces exploits dont quelques moines obscurs et quelques
discrets chroniqueurs nous ont à peine transmis la minute, toutes
ces grandeurs modestes qui ont à peine trouvé quelque froid
historien, n’ont qu’une place obligée dans nos souvenirs
classiques. Et peut-être cette époque de troubles et de discordes
n’est-elle que le laborieux enfantement d’où devait sortir la
vraie nation française?
XVIII
L’ordre de Saint-Michel.
Le roi Charles VII, en reconnaissance de la protection mystérieuse
que l’archange étendait sur l’Avranchin, avait eu la pensée
d’établir l’ordre royal de Saint-Michel. Il mourut avant d’avoir
accompli ce vœu, et ce fut Louis XI qui eut tout l’honneur de
cette institution. Quand ce prudent monarque, après avoir soumis
la pétulante Bretagne, eut réuni à la couronne le reste de la
Normandie, ce fort de la féodalité, il se rendit en pèlerinage au
mont Saint-Michel avec un cortège illustre et nombreux. Sa
première offrande fut de six cents écus d’or, ce qui était alors
une somme considérable. Debout et entouré des grands du royaume,
il dicta au chancelier l’acte d’institution, à la gloire de Dieu
et sous le vocable de la bienheureuse vierge Marie, des saints, et
particulièrement du glorieux archange saint Michel. Le roi fit
chevaliers les seigneurs de sa suite qu’il avait désignés à ce
dessein; c’était toujours, comme au temps du preux Roland,
l’accolade de l’épée nue. La fin de la cérémonie était la
réception du collier de l’ordre fait de coquilles entrelacées d’un
double lacs, posées sur une chaîne d’or d’où pendait une médaille
représentant l’archange foulant aux pieds le dragon de l’abîme et
le perçant de sa lance. Le chevalier était averti, selon la
formule traditionnelle, que l’hérésie, la trahison, la lâcheté et
la fuite dans le combat entraînaient l’exclusion de l’ordre. Ce
fut le roi François Ier qui remplaça les doubles lacs du collier
par une cordelière, parce qu’il portait le nom de l’instituteur
des Franciscains, et pour se conformer aussi à la prière de la
reine Anne de Bretagne, sa belle-mère.
XIX
Guillaume Postel.
Du mont Saint-Michel aussi nous voyons poindre en France nos
premières aurores littéraires. Il fut en quelque sorte une
pépinière, où, dans le silence et le recueillement, s’élevèrent
quelques-uns de nos savants et de nos écrivains les plus
distingués de la Renaissance. L’une de ces nobles et sévères
individualités est Guillaume Postel, un des savants les plus
remarquables que produira jamais notre patrie si féconde pourtant
en grands hommes. Rien de plus intéressant que la vie de cet
illustre érudit, dont la jeunesse studieuse et éprouvée offre une
suite intéressante d’aventures et de vicissitudes de toutes
sortes. Le cadre de ce travail ne nous permet pas de raconter
cette belle et curieuse vie; mais nous la résumerons en disant,
d’après les historiens eux-mêmes, que jamais aucun homme de
lettres ne posséda en aucun temps une pareille universalité de
connaissances. François Ier, ce puissant patron des lettres, des
sciences et des arts, et la reine, sa sœur, cette charmante
Marguerite des princesses, surent distinguer dans la foule ce
mérite si humble, et le firent sortir de son obscurité volontaire.
Le savant Châtel le leur désigna. Ce digne protégé du
roi-chevalier est une des plus belles intelligences qu’a toujours
tentées ce rêve sublime: la fusion de toutes les nationalités dans
l’universalité du catholicisme. Aussi l’un des plus célèbres
ouvrages de cet homme illustre, celui qui révèle tout entière sa
pensée, est un livre intitulé: De la Concorde du monde, que
l’auteur écrivit dans la pensée de ramener tous les peuples au
catholicisme. Il entra dans la Société des Jésuites, parce que,
disait-il, « leur manière de procéder est la plus parfaite après
les Apôtres qui onques fust au monde. » Mais, nouvel exemple de la
fragilité humaine, l’orgueil de la science et la vieillesse
égarèrent sa raison; il se retira vers la fin de sa vie au
monastère de Sainte-Marie-des-Champs, et il y mourut.
Il semblerait d’ailleurs que cette abbaye du mont Saint-Michel fut
le refuge de la science sacrée au moyen âge. Un des plus célèbres
rivaux de cet illustre savant est Cenalis, célèbre par le zèle et
l’éloquence de ses prédications et de ses contestations avec le
fougueux Calvin. On sait que cet hérésiarque n’était rien moins
que poli dans ces disputes de controverse, et qu’il ne laissait
pas payer d’injures lorsqu’il ne pouvait payer de raisons. Il
traita le savant évêque d'Avranches de chien, de porc, en
attendant qu’il le traitât de cyclope, et que, finalement, il le
renvoyât à la cuisine à raison de son nom, cenal.
Un des derniers grands hommes qui furent la gloire de l’Église de
France et du siège épiscopal d’Avranches fut le célèbre et savant
Huet. Si l’on pouvait douter que la science, en germant dans une
intelligence chrétienne, n’y devienne le principe de toutes les
probités et de tous les renoncements, il ne faudrait qu’étudier
cette belle et féconde vie pour s’en convaincre. Comme Hippocrate,
insensible aux brillantes promesses d’Artaxerxès, ce grand homme
résista aux offres brillantes d’une cour étrangère, et préféra une
part modeste de gloire dans sa patrie, et les bienfaits délicats
mais mesurés de Louis XIV, son roi bien-aimé, aux éclatants
honneurs que Christine de Suède, cette protectrice illustre des
sciences et des arts, faisait briller de loin à ses yeux. On
raconte de ce savant évêque qu’il était constamment occupé à
l’étude, et qu’absorbe presque sans relâche par les choses de
l’infini, il avait peine à descendre de son ciel aux détails de la
vie, quelquefois importuns à ses méditations. Un jour, pendant
qu’il méditait les Écritures que, notamment, il avait lues
vingt-quatre fois, rien qu’en hébreu, une femme d’Avranches vint
lui demander une audience pendant ce temps. Elle s’enquit où il
était; on lui répondit qu’il était à étudier; c’était la seconde
fois qu’elle recevait de Sa Grandeur une semblable réponse. La
bonne femme s’impatienta. « Ah! s’écria-t-elle, quand donc
aurons-nous un évêque qui aura fait toutes ses études! »
On ne dit pas si le bon abbé Huet lui donna audience cette fois.
Mais le mont Saint-Michel ne fut pas qu’une école de savants, il
fut aussi un des sanctuaires de notre poésie nationale. Au XIe
siècle, le vicomte d’Avranches, Hugues, tenait dans cette ville
une cour si brillante que toute la noblesse normande y accourait
en foule. Longtemps auparavant, un des abbés du mont, le célèbre
Robert, écrivait en latin les annales de son monastère, et un de
ses religieux en rédigeait sous ses yeux le récit en vers. C’était
un vrai tour de force, en raison de l’époque.
Plus tard, le jeune prince Henri, l’un des fils du Conquérant, qui
n’avait eu que cette partie de la Normandie pour tout héritage,
faisait aussi de sa cour le brillant refuge des lettres et des
arts. C’est à Avranches que se jouèrent les premiers mystères.
Mais ces farces et soties, qui corrompaient le goût du reste de la
France, ne furent jamais goûtées dans ce vieux coin de la
Neustrie, où semblait s’être réfugiée la langue nationale. Jean
d’Avranches, un des évêques les plus éclairés d’alors, fit
représenter de ces mystères rimés dans sa cathédrale. C’était
l’histoire de la naissance du Sauveur, les bergers, les mages.
Traduites du latin en français, ces pièces furent imprimées à
Avranches sitôt que l’imprimerie y fut connue, et il doit se
trouver encore de ces vieilles reliques de notre passé littéraire
dans quelque rayon oublié de la bibliothèque de cette ville. Au
XIVe siècle, les trouvères les plus distingués partirent de
l’Avranchin.