Encore parmi le petit nombre de traîtres que comptait le registre

du roi d’Angleterre, combien y eut-il de vieillards, de veuves, de

familles sans chef et sans protection! Dans ce temps de calamités

et de désastres, on eût pu voyager tout un jour sans trouver un

habitant dans les bourgs, ni un champ cultivé dans les campagnes.

Et cependant, à la vue de ces seigneurs, de ces riches

propriétaires qui trahissaient sans rougir leur patrie et leur

serment, le peuple s’emportait en des éclats sublimes de fierté

nationale et de généreuse indignation; et les femmes, filant à la

porte de leurs chaumières dévastées, élevant dans leurs bras leurs

enfants, leur disaient, en désignant de loin les châtelains

fugitifs: « Vois ce baron, mon fils; il vient de trahir son roi:

le traître est déchu de noblesse! »

Il y eut, à l’occasion de ce schisme national, comme plus tard

dans les guerres de religion, plus d’un épisode douloureux au

milieu de ces divisions. Plus d’une famille eut son drame caché.

Le frère reniait son frère en le voyant passer sous la bannière

ennemie. Le père maudissait son fils qui avait acheté la vie et

les honneurs aux chers dépens de l’honneur national. Le jeune

homme repoussait sa fiancée entraînée loin du sol natal pour

sauver les jours ou la liberté de son vieux père.

Une mère, la dame Guillemette-aux-Épaules, veuve de Messire Raoul

Guiton, brave et loyal chevalier normand, venait jurer fidélité à

Henri et lui rendre hommage pour ses terres, malgré les larmes et

les prières de son fils Jehan Guiton, qui la suppliait de ne point

entacher de félonie le nom d’un père vénéré. Ce fidèle sujet ne

put fléchir sa mère. Séduite par les promesses du conquérant et

l’amour des biens de ce monde, elle préféra sa sûreté et ses

richesses à son fils et à la noblesse de son nom; elle partit

accablée des malédictions du peuple.

Jehan Guiton racheta dignement la trahison de la dame

Guillemette-aux-Épaules, sa mère, et celle de Guillaume Guiton,

son oncle. Pendant que les rebelles allaient servilement et tête

nue fléchir le genou aux pieds du monarque anglais, et prêter foi

et hommage à l’usurpateur, leurs mains dans les siennes, ce jeune

et brave chevalier, reniant hautement cette indigne parenté,

appelait au secours de la patrie menacée la brave noblesse de

Normandie, dont presque tous les fiefs et manoirs avaient été

donnés par le vainqueur à ses courtisans et à la noblesse

anglaise.

L’évêque d’Avranches et l’abbé du mont Saint-Michel venaient aussi

de refuser leur serment au vainqueur. Cet abbé était Robert

Jolivet, qui, à l’approche des Anglais, fit élever, pour la

défense du mont, cette irrégulière mais belle enceinte de tours et

de bastions qu’on y admirait.

On aime à voir le clergé, la noblesse et le peuple unis dans cette

fidélité au roi, dans ce sentiment national, l’âme de notre

vieille France, qui a vivifié si longtemps les membres de ce grand

corps quelquefois souffrant, mais toujours debout, qui a enfanté

toutes nos grandeurs et nos prospérités. Le clergé du moyen âge,

surtout, ce clergé si courageux, si intelligent et si équitable en

général, est digne des souvenirs de la postérité. Comme la

noblesse, il eut quelquefois ses faiblesses et ses défections,

mais si rares que nous n’en pouvons faire que cette citation: on

vit dans la suite ce même abbé Jolivet, si loyal et si vaillant,

abandonner tout à coup cette fière attitude, et devenir le

principal conseiller du conquérant; mais on en est tout aussitôt

consolé, en lisant la noble résistance du chapitre de Mortain,

dont les chanoines perdirent à ce glorieux dévouement presque tous

leurs biens.

XVI

Détresse et victoire.

Jehan Guiton et le comte d’Aumale.

Les guerres de cette époque sont trop fécondes en incidents

historiques pour que les proportions de notre travail nous

permettent de les recueillir en grand nombre. Nous ne parlerons

ici que des expéditions les plus intéressantes dont le mont

Saint-Michel et l’Avranchin furent le point de départ. La première

fut celle dont le roi de France confia la conduite à Jean

d’Harcourt, comte d’Aumale, et alors gouverneur du mont. Ce

capitaine, à la tête des seigneurs de Clinchamps, de Pesnel, de

Sohlerel, de Crux, de Sourdeval, de la Lugerne, de Chéruel, de

Verdun, s’élança au-devant de l’armée ennemie pour lui fermer le

passage. Pendant vingt ans, cette poignée de braves osa soutenir

sur ce roc escarpé une cause désespérée, à l’abri de « son bon

droit » et de l’épée victorieuse de l’archange qui faisait jaillir

au soleil ses éclairs menaçants. Et pourtant, est-ce un prodige de

la foi ardente de ces temps chevaleresques, ou un miracle de

l’intercession de l’archange victorieux? Pendant vingt ans

d’attaques et de sièges, et tandis que le duc de Glarence, ce lion

d’Angleterre, faisait flotter le drapeau anglais sur tous les

points importants de la France, les tours du mont Saint-Michel

portaient fièrement le noble étendard blanc aux fleurs de lis

d’or; et c’est là ce qui étonne tous nos historiens nationaux. On

voit d’ici toute cette belle et vigoureuse noblesse normande,

revêtue d’armes étincelantes et portant sur ses écus les marques

de sa gloire antique. Au loin reluisaient sur les boucliers la

couleur blanche, symbole de pureté et de foi; les pièces jaunes (

or), qui marquaient la richesse et la force; la couleur rouge

(gueula), qui indiquait la vaillance; l’azur, symbole céleste de

la beauté dont l’idéal est au ciel, et de la bonne renommée qui

conduit au salut.

C’est dans ces combats que le brave Jehan Guiton paya en gloire au

roi de France la défection de deux membres de sa famille. Un

capitaine anglais, d’une taille si gigantesque et d’une valeur si

formidable que quelques-uns l’avaient cru armé d’une puissance

surnaturelle, eut l’honneur de retarder lui seul la victoire des

capitaines français. Jehan Guiton alors se détache de la mêlée où

il combattait aux côtés du comte d’Harcourt, et fond sur l’ennemi

qu’il renverse d’un adroit coup de lance. Il saute à terre, il va

l’égorger; mais l’Anglais se débarrasse de ses étriers et se

défend vaillamment. Leurs poignards se brisent, ils jettent les

débris de leurs armes, et se saisissant corps à corps l’un

l’autre, ils se tiennent étroitement serrés. Guiton, plus souple,

fait tomber son adversaire, mais il est entraîné dans sa chute.

Enfin il se relève fort et victorieux, et va suspendre à l’autel

du grand archange, protecteur de la patrie, le bouclier, la lance

et les éperons de son redoutable ennemi.

Consternés de cette défaite, les Anglais se retirent, et les héros

normands rentrent dans le mont, il était temps. Déjà, au loin, la

mer faisait retentir ses sourds mugissements, et ses flots

menaçaient le champ de bataille. On se retira en hâte, et les

flots montaient et gagnaient la grève. Des blessés gisaient çà et

là, poussant des cris lamentables. On ne put les enlever: ils

furent engloutis dans l’abîme.

Le comte d’Aumale, toujours accompagné de l’infatigable Jehan

Guiton, continua ses fréquentes excursions dont le mont

Saint-Michel fut toujours le théâtre. Un de ces sièges les plus

remarquables fut celui de 1423. Les Anglais, alors à l’époque de

leurs succès, avaient une artillerie formidable, quinze mille

hommes d’armes, des bastilles tout autour de la place, et sur mer

une immense quantité de petits bâtiments de guerre. La Normandie

donna dans ce danger imminent tout ce qu’elle avait de plus

vaillants et de plus nobles guerriers. Tout le trésor héraldique

de la vieille Neustrie était là. Parmi ces noms, autrefois encore

inscrits devant l’autel de Saint-Sauveur, en l’abbaye du mont, on

voyait, outre la noblesse normande, figurer les noms et armes de

Crépi, de Guémenée, de Thorigny, de Quintin, de Mesles, de

Fontenoi, de Brezé, les plus respectables fleurons de notre

couronne féodale.

Forts d’une confiance en leurs armes que justifiaient trop nos

revers et leurs succès dans le reste de la France, les Anglais,

avant de commencer l’attaque, envoyèrent un héraut sommer le

gouverneur de se rendre au plus tôt afin de mériter son pardon,

lui déclarant que, s’il refuse, il aura tout à craindre. Mais Dieu

a permis que la patrie eût ses martyrs comme la foi. Le gouverneur

répondit fièrement: « Va rapporter à ton maître que nous sommes

résolus d’honorer la cérémonie du couronnement de notre légitime

chef et maître Charles VII, et de lui conserver cette place ou de

nous ensevelir sous ses ruines. »

Le général anglais frémit de colère à cette noble réponse, et,

jetant des regards menaçants sur le drapeau blanc qui flottait au

sommet du mont: « Superbe étendard, dit-il, tu seras ce soir

abattu dans la poussière. »

Puis il s’élance à la charge, à la tête de l’artillerie, et

foudroie les remparts, dont un pont s’écroule aux cris de joie

féroces des Anglais. La brèche est large, l’assaut est facile. Les

bataillons s’y précipitent assurés d’une prochaine victoire: les

flèches des archers tombent sur nos braves chevaliers en une pluie

mortelle. Les éléments eux-mêmes semblent se soulever contre les

Français, et les sables de la grève, soulevés en tourbillons

immenses, enveloppent le mont et protègent les assaillants. Tout

semble perdu.

Du haut d’une plate-forme, un religieux de l’abbaye observe avec

anxiété les mouvements du combat.

« Je vois, dit-il, les hommes d’armes courir aux murailles et y

déployer un magnanime courage, et de temps en temps du milieu des

clameurs et du cliquetis des armes s’élèvent des cris de «

Montjoye, saint Denis, saint Georges, » comme la voix de

l’espérance. Quel spectacle! Voilà que, sur la brèche, les

chevaliers combattent seuls à seuls. Dieu des armées, défendez vos

pauvres serviteurs!... Le gouverneur est entouré d’ennemis: il se

dégage et monte sur le troisième bastion; il renverse tout ce qui

lui résiste, et arrache les enseignes ennemies. L’épée de

Guillaume de Verdun saute en éclats; il s’arme d’une hache, et

porte des coups terribles. Avec quel courage aussi, cet homme

couvert d’armes rouges fait ranger aux pieds des murailles les

troupes anglaises! L’épée haute et le visage découvert, il les

anime et les ramène au combat. On précipite sur eux des pierres,

des poutres, des rochers. Saint Michel combat pour nous! Sus à

l’ennemi: victoire! nous sommes sauvés! »

Ainsi parlait aux cavaliers normands le bon religieux, comme sous

l’inspiration prophétique. Il disait vrai: la victoire était

gagnée.

Le découragement s’empare de l’armée anglaise. Saisis d’un

religieux scrupule, les soldats sont près de se refuser à

l’attaque. On les fait combattre contre l’archange saint Michel,

pourront-ils jamais remporter la victoire?

Le comte de Lescale commandait les armées du roi d’Angleterre. Il

crut que la fortune leur serait plus favorable sur mer, et il

couvrit la baie de navires au pavillon rouge. La légende rapporte

qu’au moment où il disposait ses vaisseaux, un vieil ermite, qui

vivait à Tombelène dans un grand renom de sainteté, vint l’avertir

au nom de l’archange que le Dieu des armées était avec la France.

Il lui rappela que, chaque fois que des flottes ennemies avaient

menacé le mont, on avait vu le glorieux saint Michel exciter les

orages et les tempêtes, et engloutir les vaisseaux. Le comte

méprisa l’avertissement du vieux solitaire et fit ranger ses

vaisseaux; mais il n’avait pas fini qu’une tempête effroyable

s’élève de l’Orient, brise et disperse tous les navires ennemis;

et le lendemain, la mer jetait sur le rivage d’innombrables

débris.

Cependant les Anglais s’opiniâtrèrent et recommencèrent peu après

l’attaque par terre. Cet assaut fut désespéré et terrible. Le

carnage fut affreux, et nos braves chevaliers furent réduits à se

renfermer dans le château. Tremblant pour leur liberté, les

religieux se joignent à leurs défenseurs et prennent leur part du

combat et de ses dangers. Un moment encore, et l’abbaye allait

tomber au pouvoir des Anglais. Tout à coup une troupe des plus

braves chevaliers, inspirés par l’héroïsme du désespoir, se font

jour dans la mêlée, rompent l’ennemi, et foulent aux pieds ses

enseignes. Les Anglais plient; leur chef voudrait les rallier;

mais la déroute devient générale, et le champ de bataille, avec

les bagages, les vivres, l’argent, tout reste au pouvoir de la

garnison.

Mais la ruse ne réussit pas mieux que la force à l’armée anglaise.

Le siège est converti en blocus, et des batteries flottantes

interceptent pendant longtemps l’entrée des vivres et des secours.

A ce moment, Guillaume de Montfort, évêque de Saint-Malo, apprend

la détresse et le désespoir de l’héroïque garnison. Les religieux

du mont avaient engagé les reliquaires et les bijoux sacrés.

L’évêque rassemble plusieurs nobles bretons, arme et remplit de

vivres tout ce qu’il y a de vaisseaux dans le port; et cette

petite flotte, expédiée sous les ordres de Bryens de

Chateaubriand, s’en va sous la garde de Dieu à la délivrance des

braves chevaliers normands. Elle apporte avec elle les

bénédictions et la victoire, et de ce moment, les Anglais ne

purent qu’entretenir garnison dans la forteresse.

XVII

Jeanne d’Arc et l’Avranchin.

Ce ne fut que sous Charles VII que la France reconquit ouvertement

Tombelène, après la merveilleuse intervention de la Providence

sous la figure gracieuse et nationale de Jeanne d’Arc. Ce fut à

cette époque aussi que les moines eurent la douleur de relater

dans leurs annales ce schisme national si funeste à notre

histoire, qui partagea en deux camps l'Avranchin où pesait encore

le joug de l’étranger. La convoitise de l’Angleterre n’avait pas

abandonné ce splendide rocher pour la possession duquel elle avait

dépensé tant d’efforts et de sang. Alors des enfants de la mère

patrie tournèrent l’un contre l’autre des armes françaises. A côté

de Glacidas, le terrible ennemi de Jeanne d’Arc, et de ses barons

anglais, se battaient un grand nombre de seigneurs normands,

enrichis, au prix de leur lâche soumission, des dépouilles des

fidèles sujets du roi de France... Dans cette lutte terrible,

Pontorson fut détruit, vingt-six églises furent abattues dans

l’Avranchin. La mémoire bénie de la Pucelle vient se mêler à ce

point du récit: Jeanne délivre Orléans, et le bruit de sa victoire

relève les vaincus, désarme les vainqueurs. L’Avranchin reconnaît

sa mission providentielle et la salue comme une sainte. Son noble

et doux exemple, ses succès raffermissent les cœurs, réchauffent

le patriotisme, attiédi par ces longues luttes de la Normandie

avec ses voisins redoutables.

Mais Jeanne d’Arc meurt: un indigne supplice satisfait la haine de

ses ennemis et arrête nos victoires. L’Avranchin tout entier s’en

émut: un plaidoyer plein d’autorité et d’éloquence s’éleva, en

faveur de cette sainte victime, de la bouche de Jean de

Saint-Avit, évêque d’Avranches, pour proclamer son innocence et

anathématiser ses bourreaux. Ce généreux défenseur ne put rien

contre les juges d’iniquité, et Jeanne fut sacrifiée, hostie pure

et sainte, à la nationalité jalouse de l’Angleterre. Il est

remarquable que ce fut un des successeurs du vénérable évêque Jean

de Saint-Avit qui contribua le plus à faire réhabiliter la mémoire

de cette messagère céleste des bontés de Dieu, et c’est encore de

l’Avranchin que plus lard partirent plusieurs pièces

démonstratives en sa faveur, qui ne furent pas sans poids dans la

révision de son procès et dans la conclusion de cette importante

affaire (1).

(1) Démonstration très claire que Dieu a plus de sollicitude de la

France qu’il n’a de tous les États temporels, par le savant Postel

de Barenton d’Avranches.

On dira ce qu’on voudra de cette époque de luttes et d’infortunes.

Quant à nous, il ne nous est pas prouvé qu’il y ait dans notre

histoire aucune période plus émouvante, plus dramatique, plus

sympathique peut-être à des cœurs dévoués au pays encore plus qu’à

leur drapeau, que ce temps où la patrie, à l’agonie, sentant

s’agiter dans des angoisses déchirantes la dernière fibre de sa

nationalité, voyait encore la main de Dieu étendue sur sa

détresse, et s’écriait dans son cœur troublé: « Dieu protège la

France! » Ces guerres brillantes de l’empire sont plus connues;

toute cette génération a pris les noms de ces héros enguenillés

qui couvrirent nos frontières menacées de forteresses vivantes,

qui passèrent les fleuves pour détruire et créer des royaumes et

des souverainetés nouvelles, qui partirent soldats et qui

revinrent maréchaux; mais ces temps d’héroïsme, de candeur et de

foi, ces exploits dont quelques moines obscurs et quelques

discrets chroniqueurs nous ont à peine transmis la minute, toutes

ces grandeurs modestes qui ont à peine trouvé quelque froid

historien, n’ont qu’une place obligée dans nos souvenirs

classiques. Et peut-être cette époque de troubles et de discordes

n’est-elle que le laborieux enfantement d’où devait sortir la

vraie nation française?

XVIII

L’ordre de Saint-Michel.

Le roi Charles VII, en reconnaissance de la protection mystérieuse

que l’archange étendait sur l’Avranchin, avait eu la pensée

d’établir l’ordre royal de Saint-Michel. Il mourut avant d’avoir

accompli ce vœu, et ce fut Louis XI qui eut tout l’honneur de

cette institution. Quand ce prudent monarque, après avoir soumis

la pétulante Bretagne, eut réuni à la couronne le reste de la

Normandie, ce fort de la féodalité, il se rendit en pèlerinage au

mont Saint-Michel avec un cortège illustre et nombreux. Sa

première offrande fut de six cents écus d’or, ce qui était alors

une somme considérable. Debout et entouré des grands du royaume,

il dicta au chancelier l’acte d’institution, à la gloire de Dieu

et sous le vocable de la bienheureuse vierge Marie, des saints, et

particulièrement du glorieux archange saint Michel. Le roi fit

chevaliers les seigneurs de sa suite qu’il avait désignés à ce

dessein; c’était toujours, comme au temps du preux Roland,

l’accolade de l’épée nue. La fin de la cérémonie était la

réception du collier de l’ordre fait de coquilles entrelacées d’un

double lacs, posées sur une chaîne d’or d’où pendait une médaille

représentant l’archange foulant aux pieds le dragon de l’abîme et

le perçant de sa lance. Le chevalier était averti, selon la

formule traditionnelle, que l’hérésie, la trahison, la lâcheté et

la fuite dans le combat entraînaient l’exclusion de l’ordre. Ce

fut le roi François Ier qui remplaça les doubles lacs du collier

par une cordelière, parce qu’il portait le nom de l’instituteur

des Franciscains, et pour se conformer aussi à la prière de la

reine Anne de Bretagne, sa belle-mère.

XIX

Guillaume Postel.

Du mont Saint-Michel aussi nous voyons poindre en France nos

premières aurores littéraires. Il fut en quelque sorte une

pépinière, où, dans le silence et le recueillement, s’élevèrent

quelques-uns de nos savants et de nos écrivains les plus

distingués de la Renaissance. L’une de ces nobles et sévères

individualités est Guillaume Postel, un des savants les plus

remarquables que produira jamais notre patrie si féconde pourtant

en grands hommes. Rien de plus intéressant que la vie de cet

illustre érudit, dont la jeunesse studieuse et éprouvée offre une

suite intéressante d’aventures et de vicissitudes de toutes

sortes. Le cadre de ce travail ne nous permet pas de raconter

cette belle et curieuse vie; mais nous la résumerons en disant,

d’après les historiens eux-mêmes, que jamais aucun homme de

lettres ne posséda en aucun temps une pareille universalité de

connaissances. François Ier, ce puissant patron des lettres, des

sciences et des arts, et la reine, sa sœur, cette charmante

Marguerite des princesses, surent distinguer dans la foule ce

mérite si humble, et le firent sortir de son obscurité volontaire.

Le savant Châtel le leur désigna. Ce digne protégé du

roi-chevalier est une des plus belles intelligences qu’a toujours

tentées ce rêve sublime: la fusion de toutes les nationalités dans

l’universalité du catholicisme. Aussi l’un des plus célèbres

ouvrages de cet homme illustre, celui qui révèle tout entière sa

pensée, est un livre intitulé: De la Concorde du monde, que

l’auteur écrivit dans la pensée de ramener tous les peuples au

catholicisme. Il entra dans la Société des Jésuites, parce que,

disait-il, « leur manière de procéder est la plus parfaite après

les Apôtres qui onques fust au monde. » Mais, nouvel exemple de la

fragilité humaine, l’orgueil de la science et la vieillesse

égarèrent sa raison; il se retira vers la fin de sa vie au

monastère de Sainte-Marie-des-Champs, et il y mourut.

Il semblerait d’ailleurs que cette abbaye du mont Saint-Michel fut

le refuge de la science sacrée au moyen âge. Un des plus célèbres

rivaux de cet illustre savant est Cenalis, célèbre par le zèle et

l’éloquence de ses prédications et de ses contestations avec le

fougueux Calvin. On sait que cet hérésiarque n’était rien moins

que poli dans ces disputes de controverse, et qu’il ne laissait

pas payer d’injures lorsqu’il ne pouvait payer de raisons. Il

traita le savant évêque d'Avranches de chien, de porc, en

attendant qu’il le traitât de cyclope, et que, finalement, il le

renvoyât à la cuisine à raison de son nom, cenal.

Un des derniers grands hommes qui furent la gloire de l’Église de

France et du siège épiscopal d’Avranches fut le célèbre et savant

Huet. Si l’on pouvait douter que la science, en germant dans une

intelligence chrétienne, n’y devienne le principe de toutes les

probités et de tous les renoncements, il ne faudrait qu’étudier

cette belle et féconde vie pour s’en convaincre. Comme Hippocrate,

insensible aux brillantes promesses d’Artaxerxès, ce grand homme

résista aux offres brillantes d’une cour étrangère, et préféra une

part modeste de gloire dans sa patrie, et les bienfaits délicats

mais mesurés de Louis XIV, son roi bien-aimé, aux éclatants

honneurs que Christine de Suède, cette protectrice illustre des

sciences et des arts, faisait briller de loin à ses yeux. On

raconte de ce savant évêque qu’il était constamment occupé à

l’étude, et qu’absorbe presque sans relâche par les choses de

l’infini, il avait peine à descendre de son ciel aux détails de la

vie, quelquefois importuns à ses méditations. Un jour, pendant

qu’il méditait les Écritures que, notamment, il avait lues

vingt-quatre fois, rien qu’en hébreu, une femme d’Avranches vint

lui demander une audience pendant ce temps. Elle s’enquit où il

était; on lui répondit qu’il était à étudier; c’était la seconde

fois qu’elle recevait de Sa Grandeur une semblable réponse. La

bonne femme s’impatienta. « Ah! s’écria-t-elle, quand donc

aurons-nous un évêque qui aura fait toutes ses études! »

On ne dit pas si le bon abbé Huet lui donna audience cette fois.

Mais le mont Saint-Michel ne fut pas qu’une école de savants, il

fut aussi un des sanctuaires de notre poésie nationale. Au XIe

siècle, le vicomte d’Avranches, Hugues, tenait dans cette ville

une cour si brillante que toute la noblesse normande y accourait

en foule. Longtemps auparavant, un des abbés du mont, le célèbre

Robert, écrivait en latin les annales de son monastère, et un de

ses religieux en rédigeait sous ses yeux le récit en vers. C’était

un vrai tour de force, en raison de l’époque.

Plus tard, le jeune prince Henri, l’un des fils du Conquérant, qui

n’avait eu que cette partie de la Normandie pour tout héritage,

faisait aussi de sa cour le brillant refuge des lettres et des

arts. C’est à Avranches que se jouèrent les premiers mystères.

Mais ces farces et soties, qui corrompaient le goût du reste de la

France, ne furent jamais goûtées dans ce vieux coin de la

Neustrie, où semblait s’être réfugiée la langue nationale. Jean

d’Avranches, un des évêques les plus éclairés d’alors, fit

représenter de ces mystères rimés dans sa cathédrale. C’était

l’histoire de la naissance du Sauveur, les bergers, les mages.

Traduites du latin en français, ces pièces furent imprimées à

Avranches sitôt que l’imprimerie y fut connue, et il doit se

trouver encore de ces vieilles reliques de notre passé littéraire

dans quelque rayon oublié de la bibliothèque de cette ville. Au

XIVe siècle, les trouvères les plus distingués partirent de

l’Avranchin.

Le Mont Saint-Michel, son histoire et sa légende · 第 3 / 4 段