l’un d’eux, Eustache de Vescey, devint dans la suite maire de
Londres et l’un des principaux rédacteurs de la grande charte qui
régit plus tard les Anglais. Un autre, de la famille d’Avenel, le
même qui a fourni à l’un de nos plus charmants petits opéras son
principal personnage, fut établi bailli de Penbroke.
A l’occasion de sa conquête, Philippe-Auguste donna à l’abbaye du
mont Saint-Michel une somme considérable, pour être employée à
réparer la ville, le monastère et l’église. Il fit aussi bâtir un
fort sur le mont Tombelène, parce qu’il craignait que les Anglais
profitassent de cette situation pour diriger leur attaque contre
le mont. Depuis nos premiers Capétiens jusqu’à nos princes, il est
facile de constater toujours et partout cette même sollicitude et
cette défiance instinctive et héréditaire envers nos voisins
d’outre-mer. C’est que nos rois connaissaient bien nos ennemis!
Il y avait alors dans l’Avranchin une noble et illustre famille,
celle des seigneurs de la Haye-Pesnel. Leur nom est célèbre dans
l’histoire du mont Saint-Michel. Nous en détachons, en abrégé,
l’histoire du baron Foulques, qui mérite cet honneur par l’éclat
de sa trahison et de son repentir.
Ce seigneur, ambitieux et turbulent, comme la noblesse normande,
avait cessé d’être fidèle au roi de France, son suzerain. Séduit
par les Anglais et par le duc de Bretagne, il s’était joint aux
révoltés, et, cantonnés dans Saint-James, ils attendaient les
secours de Henri III, roi d’Angleterre, successeur de Jean sans
Terre. La reine Blanche, veuve alors de Louis VIII si bien appelé
Cœur de Lion, gouvernait sagement le royaume de France pour son
jeune fils Louis; et le cardinal Romain, son ministre, voyant que
l’armée des révoltés croissait de jour en jour, fit aussitôt
partir à la tête des troupes le jeune roi Louis IX, âgé de
quatorze ans environ. Cet aimable prince, bien que la faiblesse de
son âge lui permit à peine de supporter le poids d’une lourde
armure, fit présager en cette journée ce que sa valeur serait plus
tard. Il emporta Saint-James dès le premier assaut, du haut de
Tombelène qu’il assiégeait; il encourageait par sa vaillance les
Normands qui lui étaient restés fidèles, et qui, sur leurs
montagnes agitaient leurs lances impatientes, lorsqu’il crut voir
s’avancer de nouveaux ennemis. Un homme de grande taille et
entièrement couvert d’une armure noire était à leur tête. Ce
seigneur n’était point un ennemi: c’était Jean des Vignes, le plus
courageux des guerriers après le roi de France. Louis reconnut son
fidèle serviteur, et il remercia le Ciel, la victoire était
gagnée. Le combat était rude cependant, et sous les murs roulèrent
les lourdes machines de guerre. Une nuée de flèches courut dans
l’air. Les assiégeants plantèrent des échelles et montèrent sur
les épaules les uns des autres, les chevaliers se jetèrent dans
les rangs ennemis, et on combattit corps à corps, la rage dans les
yeux et l’héroïsme dans le cœur. Après bien des alternatives, les
seigneurs de Pesnel, pleins de colère, furent contraints de se
retirer. La tradition rapporte que le baron Foulques fit ferrer
ses chevaux à rebours pour tromper les cavaliers qui le
poursuivaient: ruse de Normand; mais se sauve qui peut!
Ce combat est resté célèbre dans les annales de la Normandie et du
mont Saint-Michel. La ville de la Haye-Pesnel, qui était encore un
lieu considérable, à demi démolie, ne fut plus habitée que par des
étrangers fugitifs ou errants. Au XVe siècle, elle était réduite
au petit bourg que l’on voit aujourd’hui.
Le château seigneurial des barons de Pesnel fut abattu, et les
peuples voisins lui donnèrent le nom de Ganne, qui signifie
trahison, parce qu’en latin gannire exprime le cri du renard, le
symbole de la ruse et du mensonge; comme en italien ingannare
signifie encore tromper. C’était aussi en mémoire du seigneur de
Ganne, ce chevalier félon du temps du bon roi Charlemagne qui se
laissa gagner des Sarrasins et fut cause de la mort du fier Roland
et de ses braves chevaliers.
Le peuple fidèle croyait qu’une malédiction mystérieuse planait
sur les sombres créneaux de ce manoir, et ses ruines délaissées
devinrent la retraite des oiseaux de nuit au cri sinistre. On
prétendit longtemps que ces décombres recouvraient des monuments
précieux et de riches trésors; mais personne ne s’en assura
jamais, car nul n’eût osé pénétrer dans ce lieu maudit depuis que
la justice du roi y avait fait tomber la foudre de ses vengeances.
XI
Le repentir.
Malgré tout le mal que les historiens - nos historiens français
surtout - aient dit à plaisir des Français d’autrefois, tant
sujets que rois, on n’y compte pas les tyrans, les traîtres et les
débauchés en aussi grand nombre qu’on voudrait nous le faire
croire. Le sang français a toujours été loyal et généreux. C’est
le jugement même de nos rivaux et de nos ennemis, et c’est sans
doute par humilité que nos historiens modernes ont pris si bien à
tâche de nous prouver le contraire.
En effet, il est assez étrange - et nous ne le comprendrons jamais
- que pour faire triompher simplement un parti politique ou une
opinion individuelle, un écrivain ne recule pas à dénaturer les
faits qui la contrarient, et à dénaturer, ce qui est pis, le
caractère de toute une nation, et de la sienne encore!
Les désastres de sa maison, la honte dont sa trahison avait
entaché son noble nom, et dont le mépris public, ce grand
justicier d’alors, devait poursuivre ses descendants, firent
rentrer en lui-même le baron Foulques. Il comprit l’étendue de sa
faute aux proportions de son châtiment, et chercha en lui-même
comment il pourrait se racheter envers la France, le roi son
maître, et la postérité.
A cette époque, vint retentir encore le fameux cri de Dieu le
veut! ce cri de notre antique ferveur, signal des guerres saintes
des croisades. Toute la France se signait de la croix et s’en
allait suivre son roi à travers les périls et les hasards de ces
dernières entreprises lointaines. Le baron Foulques, saisi de
repentir, jura de laver dans son propre sang l’outrage qu’il lui
avait lui-même infligé. Il courut aux pieds du roi, s’humilia en
confessant son indignité, et le supplia de lui octroyer la faveur
de le suivre sur la Terre Sainte, et de payer en gloire et en
courage la rançon de son honneur. Louis était le plus
miséricordieux des juges et le plus équitable des rois. Il fut
touché du repentir du baron, il le releva avec bonté, lui accorda
son pardon et l’emmena en Palestine.
Foulques voulut que son repentir fût aussi éclatant que sa faute
et sa disgrâce. D’accord avec les héritiers, il consacra la plus
grande partie des biens qui lui restaient au soulagement des
misères publiques, et peu après, il suivait son royal maître sur
les rivages étrangers où l’Église et la France, ces deux grandes
civilisatrices du monde, allaient défendre nos plus chères
reliques et secourir les chrétiens opprimés.
Un jour - c’était la veille de Damiette, - le roi, le digne fils
de Louis Cœur de Lion, entouré seulement d’un groupe de ces braves
chevaliers, disputait la victoire à toute une troupe de Sarrasins.
De nouveaux ennemis accouraient au loin, et quelques-uns des
fidèles sujets qui faisaient de leur corps un rempart à la
personne auguste de leur roi, écrasés par le nombre, ne
résistaient plus qu’à force d’héroïsme à cette lutte inégale et
féroce. Plusieurs étaient tombés expirants. Le roi, cette
individualité sainte qui résumait toute la nation alors, demeura
enfin, sans autre défense que son courage, aux prises avec ses
farouches ennemis. Plusieurs fois déjà, Louis s’était dégagé
d’entre eux; - car quel héros égala jamais dans les chances
inégales de la vie ce prince à la fois fort comme le lion et doux
comme l’agneau? - mais que peut la valeur contre le nombre
implacable? A ce moment survient dans la mêlée un inconnu, revêtu
d’une armure grise. La visière baissée de son casque cache son
visage à tous les yeux. Il pénètre, suivi de trois chevaliers
vêtus comme lui, au cœur de ce groupe terrible où le roi, resté
seul, défend héroïquement l’honneur du nom français contre la
fortune la plus contraire. Le nouveau venu n’hésite pas; il frappe
à droite, à gauche, parvient jusqu’au roi, l’arrache au carnage.
Ses trois chevaliers font au prince un rempart de leur corps, et
le Dieu qui protège la France leur ouvre un chemin: Louis est
sauvé!
Le roi veut connaître son libérateur; mais à peine a-t-il la force
de se nommer, car tout son sang s’échappe de sa blessure. Le fer
d’un Sarrasin avait traversé sa cotte de maille. On lève sa
visière: c’est Foulques de Pesnel.
« Ah! sire, dit-il, le Seigneur a agréé le vœu de mon repentir.
Mon sang infidèle a coulé à la place du plus pur sang de la
France. Bénissez votre serviteur repentant; et Dieu sauve le roi!
»
Il mourut dans les bras de son maître. Ainsi fut réhabilité et
lavé de félonie le noble nom de la Haye-Pesnel, qui avait été
jusqu’à la trahison de Foulques une des gloires de l’Avranchin.
Plus tard, saint Louis, poursuivant la pensée de Philippe-Auguste
et de Louis VIII, son père, travailla à acquérir définitivement
l’Avranchin, et il y réussit en gagnant la chaîne de forteresse
qui défendaient la Normandie. Quand l’Avranchin fut ainsi tout à
fait soumis à l’obéissance du roi, la liberté et le bonheur y
régnèrent. Ce fut un nouveau membre de la grande famille de saint
Louis.
XII
Nicolas le Vitrier.
En 1350 et en 1374, la foudre consuma de nouveau une grande partie
des bâtiments du mont Saint-Michel. Ce fut grâce aux soins et aux
talents de Nicolas le Vitrier, un de ses abbés les plus
remarquables, que ses désastres furent sitôt réparés.
Ce surnom de Vitrier, que son époque donna à l’abbé Nicolas, lui
vint sans doute de son goût à décorer les vitraux, ce qui était
alors un art délicat et en grand honneur.
Il ne fut pas le seul homme remarquable qu’il y ait eu dans la
série des abbés de Saint-Michel, nous avons encore d’autres noms à
citer. Mais pas plus que les autres, il n’a reçu de la postérité
ingrate et oublieuse la justice à laquelle sa belle conduite et sa
vie studieuse avaient droit. On n’a eu garde de glisser ainsi sur
le peu de scandales qui marquent de loin en loin nos mémoires et
nos chroniques. Combien il y a de ces héros obscurs qui ont droit
au souvenir et à la vénération de tout bon Français, et dont, à
part quelques érudits, personne ne sait le nom; tandis qu’on a
fouillé, jusque dans l’ombre la plus mystérieuse, la vie de tel ou
tel héros d’aventure, qui ne fût jamais sorti de l’obscurité si sa
vie n’eût prêté à des développements fantastiques, s’il n’eût
servi de type à un roman ou de prétexte à un bon mot!
Et voilà comment on écrit l’histoire, dirons-nous aussi.
Le moindre des mérites des abbés du mont Saint-Michel fut
l’érudition. Quelques-uns y joignirent même de hauts faits
d’armes, et Nicolas le Vitrier fut un de ceux-là. Obligé de garder
lui-même la forteresse du mont pour la conserver au roi, il y
défendit si bien la cause de la patrie contre les Anglais, qu’il
fut le premier abbé établi gouverneur et capitaine de la ville et
de l’abbaye, de l’autorité de Charles V, depuis roi de France et
alors duc de Normandie.
XIII
La famille de Duguesclin.
La France était alors au plus fort de cette longue et malheureuse
période de cette lutte avec l’Angleterre, la vieille ennemie de sa
gloire, la complice de tous ses revers. L’Avranchin fournit au roi
ses plus illustres capitaines: Raoul de Guiton, Jean de la
Haye-Pesnel, Ives de Chéruel, Guillaume de Thieuville, les
seigneurs de Husson. Mais malgré leur défense, la ville
d’Avranches fut assiégée mieux que jamais, après que Charles le
Mauvais, ayant fait assassiner Charles de la Cerda, allié du roi
de France, attira la guerre de ce côté.
Un héros fut envoyé pour s’opposer à ces désastres: c’était
Duguesclin. Cet illustre capitaine avait coutume de se retirer à
Sacey, sur les terres de sa mère, Jeanne de Malesmains,
appartenant à la vieille noblesse de l’Avranchin. C’était là qu’il
se délassait de ses laborieuses campagnes, et souvent il
renfermait dans le fond de son donjon ses prisonniers de guerre.
La contrée l’environnait de respect et de louanges, et son nom
était vénéré et connu jusque sous le chaume. Ici, dans le coin
d’un bois écarté, il avait été appelé en combat singulier avec un
Anglais d’une taille gigantesque. On assurait que les armes de cet
étranger étaient enchantées, et que la vaillante épée du héros
avait vaincu au nom de la croix les artifices de l’enfer.
Ailleurs, il avait livré, avec quelques compagnons d’armes, un
mémorable combat où cent vingt Anglais étaient tombés sous sa
hache. On montrait aussi aux petits enfants un lieu où il avait
gagné cent louis d’or. Ses armes étaient bénites, et il avait fait
mordre la poussière aux ennemis de la France les plus redoutables.
Il arriva donc à la tête de ses compagnies. Pour récompenser la
noblesse d'Avranches, il donna sa plus jeune sœur à Praslin de
Husson. Le pays eut beaucoup à souffrir, mais Duguesclin ne permit
pas que les armes fussent déposées avant que l’ennemi fut
repoussé. Sa glorieuse et héroïque famille prit part à sa
renommée. Son épouse et sa sœur, Julienne Duguesclin, religieuse,
se trouvant alors seules et sans défense dans le château de
Pontorson, un capitaine anglais, Felleton, apprit cette
circonstance favorable et se hâta d’en profiter. Dans le silence
de la nuit, suivi de quelques soldats, il arrive aux portes de
cette forteresse où il s’était ménagé des intelligences avec deux
chambrières de la dame Duguesclin. On donne le signal convenu, et
quinze échelles se dressent en même temps contre les murs de la
tour. Mais l’épouse de Duguesclin, réveillée tout à coup, s’élance
aux portes en s’écriant qu’on attaque la place. La jeune
religieuse, Julienne Duguesclin, suit sa sœur, et cette fille
intrépide, si digne du sang qui coulait dans ses veines, se saisit
de la première armure qu’elle trouve, court au haut de la tour,
renverse les échelles et crie alarme à la garnison. Réveillés en
sursaut, les soldats courent sur les remparts, et les Anglais,
confus et épouvantés, se retirent en désordre. Au même instant, et
comme s’il eût été averti en secret par une inspiration du Ciel,
Duguesclin revient. Il aperçoit de loin, à la faveur des premières
clartés de l’aurore, et fuyant avec les ombres flottantes, les
ennemis consternés. Ce héros les poursuivit vigoureusement, et
force leur chef à se rendre. C’est de la bouche de Felleton
lui-même qu’il apprend la trahison des deux chambrières.
Duguesclin a l’âme généreuse comme son sang, et pleine de
miséricorde; mais sa justice est inflexible pour les traîtres: il
fait jeter les deux servantes infidèles dans la rivière qui
baignait les flancs des tours.
La dame Duguesclin était une noble et puissante châtelaine, en
haute renommée de piété et de courage. Elle se nommait Tiphaine,
et était fille du vicomte de la Bellière. Son esprit subtil, et
les secrets de la science qu’elle unissait à une beauté
remarquable, la faisaient désigner, par les habitants de Bretagne
et de Normandie, sous le nom de Tiphaine la Fée. Avant d’armer,
pour la guerre d’Espagne, son vaillant époux, elle lui demanda la
permission de venir habiter le mont Saint-Michel. Duguesclin fit
construire pour elle un beau logis dans le haut de la ville, et il
la conduisit lui-même à sa nouvelle résidence. Des débris de
murailles où croît la mousse, quelques vieux arceaux couverts de
lierre, dessinent encore aux yeux des voyageurs la place occupée
jadis par cette maison célèbre. Tandis que son maître et seigneur
guerroyait pour le roi de France, Tiphaine la Fée trompait les
longueurs de l’absence en étudiant les astres et en observant
leurs influences bienfaisantes ou malignes. L’aurore la trouvait
presque chaque jour sur les hauteurs de ce roc, calculant,
dressant des expériences. La fidèle épouse rapportait au profit du
héros qu’elle aimait uniquement toutes ces découvertes, fruit
précieux de ses veilles. Elle analysait et annotait soigneusement
toutes les révélations de la science. Sa tendresse craintive et
souvent alarmée entourait alors de ses défiances le téméraire
capitaine de Charles V. Mais là encore n’était pas tout son
mérite. Elle savait assister généreusement l’infortune, et plus
d’un soldat ou d’un pauvre capitaine qui la venait visiter dans
son honorable solitude, en revint chargé de ses libéralités.
L’historien dom Huynes dit qu’elle employa de cette sorte cent
mille florins que son époux lui avait laissés en garde. Et ainsi
elle décida un grand nombre de soldats à aller retrouver en
Espagne son mari et à combattre avec lui.
Il existait encore, il y a seulement quelques années, un petit
cahier manuscrit, en vélin, avec des figures cabalistiques, des
majuscules coloriées et des vignettes gothiques, qui, dit-on,
était soigneusement conservé dans une paroisse de Normandie.
C’était le manuscrit de Tiphaine la Fée, où elle avait inscrit le
résultat de ses travaux astronomiques. Là se trouvaient des
éphémérides indiquant les influences des astres et la prédiction
des jours mauvais. Au commencement de chaque mois, un vers latin,
car le latin entrait de rigueur dans l’éducation des grandes dames
d’autrefois, indiquait les jours mauvais. Ainsi le premier et le
septième jour de janvier étaient néfastes. L’influence maligne des
astres, en février, s’exerçait le troisième et le quatrième jour.
En mars, le premier et le neuvième jour n’épargnaient ni celui qui
buvait ni celui qui mangeait. Le dixième et le onzième jour
étaient des jours de deuil. Dans le mois d’août, le premier jour
n’épargnait pas les forts, et le second détruisait une cohorte. En
septembre, le troisième et le dixième faisaient sécher les
membres. Enfin décembre, au septième et au dixième jour, était
rempli de poisons.
Duguesclin avait emporté à la guerre des tablettes dans lesquelles
Tiphaine avait coté les jours néfastes, et il se trouva tout
justement que, le jour qu’il fut fait prisonnier et qu’il vit
tomber à ses côtés le comte de Blois, il vit, en ouvrant ses
tablettes, que ce jour était un de ceux où il lui était recommandé
de ne rien entreprendre. La dame Duguesclin vécut longtemps au
mont Saint-Michel, ne s’absentant que très rarement, comme il
était d’usage dans la vie des femmes de bonne renommée alors. Elle
y demeura jusqu’en 1374, et ne le quitta que pour aller mourir à
Dinan d’un asthme qui abrégea sa belle et vaillante vieillesse.
XIV
Les abbés du mont Saint-Michel.
En ce temps, l’abbaye du mont Saint-Michel florissait sous le
gouvernement de Geoffroy de Scroon et de Pierre Leroy, et il
sembla que la Providence eût voulu mesurer le mérite et le courage
des gouverneurs du mont aux difficultés des temps. Déjà on
n’entendait de tous les côtés que bruits de guerre, cliquetis
d’armes, récits d’aventures guerrières. Dans toute la Normandie,
il ne restait que le mont Saint-Michel que l’ennemi n’eût pas
encore dévasté; Tombelène était pris. C’était encore le temps où
l’évêque et le moine quittaient souvent la crosse et le bréviaire
pour l’épée. L’abbé Geoffroi suivit le noble exemple que
quelques-uns de ses prédécesseurs avaient déjà donné: il quitta sa
cellule pour courir à la défense de sa patrie menacée, à la tête
de ses religieux, transformés en soldats; et pendant quelque
temps, les galeries du cloître demeurèrent silencieuses et les
longues ombres des moines ne se dressèrent plus sous les sombres
arceaux.
A cette époque, croit-on, se rapporte une ordonnance du roi
Charles V, arrêtant qu’il serait défendu d’entrer dans l’abbaye
avec des armes, et l’on croit que ce fut en mémoire de l’invasion
de Jean Boniant, vicomte d’Avranches, qui, « portant un grand
cutel à pointe, dit la chronique, s’est efforcé naguaire d’entrer
en la dicte abbaye avec plusieurs autres compagnons. »
Le mont Saint-Michel gagna encore beaucoup à l’administration de
Pierre Leroy, le Suger de son siècle. Ce grand homme fut moine,
ministre et capitaine tout à la fois. Le monastère dut à son génie
et à ses vertus religieuses d’honorables réformes. Ses règlements
et constitutions, où respiraient la droiture, la prudence, la
justice, révélèrent son mérite au roi Charles VI dans un voyage
pieux que fit ce monarque au mont Saint-Michel. Revenu à Paris, ce
prince pensa à faire son conseiller de l’abbé Pierre Leroy; il
l’appela auprès de lui, lui assigna mille francs de pension et lui
confia ses plus importantes affaires. L’abbé se gagna pour
toujours l’affection du roi, et resta jusque dans l’infortune son
plus sincère et loyal ami. Il avait acquis aussi les bonnes grâces
du Pape dans un voyage qu’il fit à Pise, lors du concile de 1400.
Fort de ces illustres amitiés et peut-être de son propre mérite,
cet abbé fut le premier qui ait fait apposer en l’abbaye les armes
de sa maison qu’on voyait encore naguère sur une des chaises du
chœur qu’il avait fait faire. Si notre temps ombrageux se
scandalise de trouver des blasons en pareil lieu, je lui répondrai
qu’il n’y faut pas voir autre chose qu’un us de cette époque; que
la vanité nobiliaire est précisément une faiblesse de nos temps
modernes, et que nos aïeux du moyen âge, qui usaient de leur
blason comme d’une signature, était de meilleure foi, en tout cas,
dans leur naïve vanité que la plupart d’entre nous dans notre
hypocrite humilité.
XV
Français ou Anglais.
Mais nous voilà un peu loin des abbés du mont Saint-Michel et des
guerres d’Angleterre, quoique cette période de l’invasion anglaise
ne soit pas la moins intéressante de nos étapes historiques.
C’était vers 1412; et les Anglais, dont le système politique a
toujours été d’entraver nos prospérités ou de profiter de nos
revers, attirés par les troubles qui désolaient le royaume à cette
époque douloureuse de la démence de Charles VI, ne manquèrent pas
de se montrer sur les rivages de la Normandie au moment où on
pensait le moins à eux, et leur roi commença ses spoliations par
plusieurs abbayes de l’Avranchin, auxquelles il enleva leurs
revenus. Déjà, sous Charles V, ils avaient témoigné leur ambition
hostile en s’emparant de Tombelène, d’où ils avaient été
promptement chassés, dit un historien du temps, « par le moyen et
aux pourchaz coustages et dépends des religieux et habitants du
Mont et d’Avranches. » Ce poste retomba en leur pouvoir, avec une
partie du diocèse d’Avranches, où ils établirent un gouverneur à
eux, Jean de Gray. La faible garnison d’Avranches capitula bientôt
aussi; cette ville ouvrit ses portes après un siège de quelques
jours, et les Anglais ne s’arrêtèrent guère plus dans la voie de
leurs triomphes. Ils en usèrent comme les vaincus devaient s’y
attendre, le plus largement qu’ils purent, et ils s’enrichirent de
confiscations et de pillage. Les plus importantes spoliations se
firent au profit des ducs de Bedford, des comtes de Suffolk et de
quelques puissantes familles d’Angleterre, celles de Glacidas, de
Nessefeld, de Trolopp, de Swinford; et on peut bien penser qu’ils
ne furent pas embarrassés de partager le reste.
Le roi d’Angleterre ne prit pas de demi-mesures. Il fallut se
ranger à son obéissance ou se laisser déposséder de la façon la
plus arbitraire. A cette époque, la monarchie avait son culte en
France; le peuple ne jetait point l’anathème aux princes
malheureux. La fortune n’avait point encore fait de rois en
France; le droit seul menait au trône, et on aimait le roi, quand
même on eût pu détester l’homme couronné. La province de
Normandie, il faut le dire à son honneur, garda noblement la
fidélité au roi de France. Un registre qui fut dressé par les
ordres du roi d’Angleterre à cette époque, nous a transmis les
noms des félons sujets du roi Charles qui eurent la lâcheté de
reconnaître la domination anglaise, et les noms plus nombreux des
familles qui préférèrent l’oppression au déshonneur; qui, dans
l’exil ou l’indigence eurent le noble courage de résister aux
séductions dont l’usurpateur entoura leur fidélité. Peuple et
noblesse s’unirent dans un serment sacré, prêts à mourir pour la
France et le roi, ou à chasser l’ennemi. Et une troupe de ces
héros, s’étant enfermés dans le mont Saint-Michel, conservèrent au
roi ce poste important au milieu des périls et des plus
rigoureuses épreuves. Ce qui sert à prouver clairement qu’il y a
eu du patriotisme en France bien avant les patriotes.