Grâce au savant Pierre Leroy, la poésie avait beaucoup progressé

dans l’Avranchin au XVe siècle. Henri d’Avranches, jongleur de

Henri III, roi d’Angleterre, composait un poème sur les guerres

des barons anglais, ouvrage curieux que l’Angleterre et la

Normandie ne possèdent plus. Le mont Saint-Michel jouissait alors

d’une si grande célébrité que tous les poètes français l’avaient

célébré. Quelques-uns de leurs poèmes sont pleins d’onction, et le

style en est clair et coulant. Nous regrettons que l’espace nous

manque pour offrir quelques fragments à nos lecteurs.

XX

Les protestants et le mont Saint-Michel.

Après les guerres d’Angleterre étaient venues pour l’Avranchin les

guerres de religion. Ce fut pour le pays une nouvelle source de

calamités. En vingt-sept ans, il y eut plus de quatorze mille

personnes massacrées dans le diocèse. Le chef des insurrections

protestantes était alors ce même Gabriel de Lorges, comte de

Montgommery, qui avait blessé à mort, dans un tournoi, le roi

Henri II. De Pontorson, dont il avait fait le boulevard de son

parti, Montgommery portait partout le fer et la flamme. Il n’y a

pas cent ans, on se racontait encore aux veillées du soir, dans

les campagnes du pays, les ravages et les cruautés qui de ce temps

désolaient cette malheureuse province. Il y avait encore, vers

1840, dans mainte maison de la ville et de la campagne, des

tableaux qui retraçaient ces vieux souvenirs, et les vitraux des

vieilles églises de Normandie en offraient eux-mêmes quelques

épisodes.

Plusieurs assauts célèbres, dans cette triste période de notre

histoire, furent dirigés contre le mont Saint-Michel, cette

forteresse du catholicisme par excellence. Un des plus

remarquables est celui que conduisit le maréchal de Belle-Isle.

Cet illustre ligueur perdit la vie dans ce combat, et, « une fois

de plus, dit l’historien, ce mont, vénérable à toute la terre,

prouve qu’il était destiné à résister à toutes les forces

humaines, et à témoigner de la puissance du bras céleste qui l’a

toujours protégé. »

Ce ne fut pas sans peine que Tombelène, qui appartenait à la

famille de Montgommery, alors puissante, revint au roi de France,

jusqu’à ce que le dernier coup fut porté à la réforme par la

victoire de La Rochelle.

XXI

Les gouverneurs du Mont Saint-Michel.

L’ordre et l’esprit d’ensemble pénétraient de plus en plus dans

l’administration du royaume. Nos rois sentirent la nécessité

d’unifier partout l’autorité. Le gouvernement du mont Saint-Michel

avait été retiré depuis assez longtemps aux abbés. Louis XIV,

après la disgrâce de Fouquet, qui avait aussi possédé ce

gouvernement, le rendit aux abbés qui l’avaient autrefois tant

illustré. Mais le roi de France se conserva le droit de nommer et

de destituer à son gré. Le mont Saint-Michel ne releva plus que de

nos monarques.

Il était temps. S’il faut en croire les ouvrages authentiques qui

sont allés jusque-là, cette réforme arrivait à propos dans

l’Avranchin; ce n’était dans tout le pays que querelles et

chicanes. Les procès étaient si communs, que les évêques étaient

obligés de faire des lois pour les réprimer. On ne voyait

qu’assignants et qu’assignés. La bonne foi, en Normandie, était

devenue dans ce temps-là quelque chose de si légendaire, qu’on n’y

croyait plus à personne qu’à Dieu, et qu’un étranger disait un

jour dans sa prière: « Tu nous a promis, Seigneur, de nous aider

dans nos tribulations; et tu ne t’en dédiras pas, car tu n’es pas

Normand. »

XXII

Le pèlerinage des rois.

Nous avons donné, aussi abrégée que nous avons pu, la longue

histoire de ce mont Saint-Michel, l’un des lieux les plus célèbres

de notre France. Mais tout ce que nous en avons pu dire est

évidemment bien au-dessous de la réalité. En parcourant de la

pensée ces ruines illustres, nous nous sommes demandé souvent

comment il se fait qu’on va chercher si loin des sites

pittoresques et des monuments remarquables, tandis que, sous notre

ciel même, dans notre pays, nous avons sous les yeux le plus

brillant résumé que l’on puisse voir de toutes les merveilles

européennes. Malheureusement, toutes ces belles choses ont pour

les Français le tort d’être françaises. Tout le monde va en Italie

ou en Suisse, mais tout le monde ne peut pas faire son tour de

France.

Peut-être viendra-t-il un jour où nous serons plus fiers de nos

richesses. Enfants gâtés de la Providence, nous avons fait de

toutes ces magnificences les jouets de nos caprices. Elle nous en

a bien puni depuis, hélas!

Plusieurs ouvrages modernes sur le mont Saint-Michel, qui ont

obtenu quelque vogue, ont voulu insinuer que le pèlerinage du mont

Saint-Michel, comme une foule d’autres, disent-ils, aurait été une

affaire de mode uniquement. Si ce fut jamais une mode, il faudra

convenir qu’elle a duré plus qu’aucune autre, et ceci n’est pas

difficile à prouver.

Le premier roi de France qui se prosterna devant l’autel élevé sur

ce rocher au prince des anges, fut Childebert III, qui y vint, en

710, humilier son front couronné.

Le bruit de quelques miracles opérés en ce lieu par l’intercession

du patron de la France, des indulgences attachées à ce pèlerinage

par le Souverain-Pontife, et l’exemple des rois, y attirèrent

presque toute la chrétienté. Au XIe siècle, l’empereur

Charlemagne, édifié des merveilles qu’il entendait raconter, fit

peindre sur ses étendards l’image de l’archange, et il le proclama

le protecteur céleste de ses États. Depuis, aucun roi de France,

si ce n’est Louis XV, n’y manqua. C’est ce qu’attestent les

respectables manuscrits du mont, le fameux Livre vert et

l’histoire même du fameux abbé dom Huynes.

Le mont Saint-Michel vit se réconcilier ensemble, par les soins de

l’abbé, le duc de Bretagne et le roi d’Angleterre Henri II, qui

était encore maître de ces lieux. Le jeune roi Louis VII, le cœur

encore ulcéré par le souvenir de l’ingrate Eléonore, se trouva

avec ce monarque à l’abbaye quand il vint accomplir le pèlerinage

de coutume au mont Saint-Michel. Ces deux rois dînèrent ensemble

au réfectoire, entourés de l’évêque d'Avranches, des cardinaux et

des grands des deux royaumes; puis l’abbé du mont ayant célébré

solennellement la messe, ils revinrent ensuite à Avranches, où ils

se firent voir à leurs sujets et tinrent audience.

Nous avons parlé ailleurs du pèlerinage de l’auguste Louis IX,

lorsque, racheté des mains des infidèles, ce grand monarque vint

remercier Dieu et le saint archange de sa miraculeuse conservation

au milieu de tant de dangers. Avant de partir, ce saint roi déposa

sur l’autel une somme d’argent destinée à augmenter les

fortifications de la place du château. Son souvenir demeura

longtemps après lui sur ce saint rocher.

Charles VI le Bien-Aimé vint aussi en pèlerinage au mont

Saint-Michel. Ce monarque était alors jeune et plein d’espérance;

il n’avait pas encore été trahi par l’épouse qu’il aimait. La

France était encore heureuse et honorée. Le monarque entra au mont

Saint-Michel sur un cheval blanc royalement caparaçonné; le clergé

descendit au-devant de lui avec la croix d’or. L’abbé Pierre

Leroy, docte et féal ami du roi, avait sa mitre couverte de perles

et de pierreries, et de toutes parts on criait « Noël! » et l’on

répétait: « Bon roi, amende le pays. »

François Ier et tous les Valois, puis Henri IV, Louis XIII, le

grand Louis XIV, firent sans exception le pèlerinage du mont

Saint-Michel. Sans doute nos derniers princes n’ont pas manqué à

cette coutume, devenue héréditaire dans leur noble maison. Les

princes d’Orléans ont cru eux-mêmes y être obligés; et Mme de

Genlis, avec un peu de gloriole, parle de leur voyage dans ses

Mémoires. Il va sans dire que les lecteurs de bon sens qui ont

parcouru ces écrits, ont bien dû sourire un peu à l’occasion de la

fameuse cage de fer, où avaient dû gémir, dit cette dame, tant

d’infortunées victimes de la tyrannie des rois. La Bastille et la

cage de fer du mont Saint-Michel sont des Croquemitaines assez

bien trouvés pour les enfants de la Révolution; mais peut-être ces

enfants terribles les ont-ils déjà regardés d’assez près pour n’y

plus croire eux-mêmes.

XXIII

Le retour de l’archange.

La Révolution, qui avait tout osé, n’osa pourtant pas se mesurer

avec ce colosse dix fois séculaire, et en jeter les pierres à la

mer, qui brise chaque jour ses flots indomptables aux flancs

altiers de cet immuable roc. Le mont Saint-Michel n’avait été

réellement une prison que depuis que la Révolution les avait

multipliées pour y ensevelir toutes les grandeurs et toutes les

saintetés de ce monde. Aussi cette paisible abbaye, qui avait été

si longtemps comme un pied-à-terre du ciel ici-bas, dut-elle être

bien étonnée de recevoir dans ses murs, à titre de prisonniers,

trois cents conventionnels, en temps de florissante république.

Cette indigne transformation dura soixante-dix ans.

Depuis longtemps, la France, avide des saintes dévotions qui la

faisaient vivre par l’âme autrefois, tournait les yeux vers ce

rocher d’où lui étaient venues si souvent les bénédictions

célestes. Une pensée généreuse de restauration germait dans le

cœur d’un de nos plus dignes évêques français, Mgr Bravard, évêque

de Coutances et d’Avranches.

Enfin, en 1863, le saint archange reprenait possession de son

sanctuaire, et les pèlerins antiques y étaient solennellement

rétablis. Tous les vrais Français en béniront éternellement

l’éminent prélat dont l’initiative courageuse a renoué dans notre

histoire les souvenirs de notre cher passé et les espérances de

l’avenir.

En automne, l’an 1867, par une splendide solennité, la sainte

basilique, purifiée et rajeunie, se rouvrait aux vœux de la France

et au culte si national de saint Michel.

Mais depuis deux ans que cette foi catholique, dont la sève

intarissable survit à tous nos désastres, à toutes nos

défaillances, refleurit comme de nouveau dans toutes les parties

de notre patrie, les beaux jours de cette dévotion patronale

semblent revenus pour jamais.

Le pèlerinage de 1873 a dépassé tout ce que nous aurions osé

prévoir. Non, ce n’est pas la curiosité, ce n’est pas un simple

attrait artistique qui a conduit là ces masses de pèlerins: il y

avait une âme, une pensée dans cette procession de la France au

saint lieu d’où plane sur nos destinées la protection de notre

ange gardien.

« Quel spectacle, dit le compte rendu des nouvelles Annales du

mont Saint-Michel, aussi religieux que pittoresques, de voir ces

barques chargées de pèlerins qui glissent en chantant sur une mer

calme, ou ces longues files de piétons qui se dessinent sur le

sable, ces blancs habits du clergé, ces innombrables bannières qui

flottent au vent. Les cantiques des pèlerins se rapprochent et

viennent bientôt frapper les échos du vieux monastère; la grosse

cloche leur répond, et, du haut des terrasses, les voix des

missionnaires de l’abbaye alternent avec les murmures de la grève.

C’est le dialogue de la terre et du ciel.

Les RR. PP. missionnaires, qui remplacent aujourd’hui les anciens

et illustres abbés du mont, attendaient la procession à l’entrée

de la petite bourgade qui échelonne ses maisons rustiques sur les

flancs de la montagne. On monte au sanctuaire vénéré par la rue si

curieuse et si accidentée du mont Saint-Michel, toute formée de

terrasses et d’escaliers. Le chemin des remparts est encore plus

pittoresque, s’il est possible; il longe ces magnifiques créneaux,

d’où nous contemplent - oserons-nous dire aussi - dix siècles de

luttes et de gloire, et qu’une poignée de chevaliers normands nous

ont conservés, malgré les efforts de vingt mille Anglais. Quelle

grandeur, quel prodige! Poètes, savants, pèlerins, vous tous dont

les rêves appellent l’infini, venez et voyez!

La chrétienté gardera longtemps le souvenir de ce pèlerinage

solennel. L’âme, l’intelligence y trouvèrent leurs émotions et

leurs extases. Après la messe et l’office, couronnés par la

bénédiction apostolique que Pie IX, par dépêche, envoyait aux

heureux pèlerins, les voyageurs se répandaient dans toute la ville

et visitaient curieusement ce donjon gigantesque qu’on a appelé si

justement la merveille de l’Occident. Les cryptes, les tours, les

cachots, les cloîtres, les salles, le promenoir se disputaient

leur attention. Quoi de plus riche en curiosités archéologiques

que ce sanctuaire dans son dénûment, qui ne lui permet même pas le

modeste aménagement de nos plus simples églises de campagne?

C’est à nous chrétiens, à nous Français, de ressusciter dans ce

vénérable tabernacle de notre nationalité son ancienne splendeur.

Elle manque encore aussi au sommet du mont, cette statue vénérée

de notre archange dont la durée a été la mesure de nos prospérités

d’autrefois. Unissons-nous dans une patriotique offrande, et

reconstituons cet admirable chef-d’œuvre, ce frontispice du mont

Saint-Michel, l’archange qui dominait de toute la puissance de son

épée victorieuse les éléments courroucés et les inimitiés

menaçantes. L’œuvre est facile; les dimensions de l’ancienne

statue ont été conservées, et celle qui surmonte une des tours de

la ville de Bruxelles a été faite sur ce modèle.

Une pieuse croyance que rien ne déracinera jamais dans notre

peuple fidèle, nous insinue que la France reverra ses beaux jours

quand elle aura replacé, sur la cime qui lui a si longtemps servi

d’autel, l’image triomphante du protecteur de la patrie. Ne

fermons pas notre cœur à cette souriante prophétie. Nous avons

assez détruit; il est temps de réparer.

FIN

TABLE

Origines. 5

Un lieu prédestiné. 8

La prophétie de Richard de Toustain. 10

L’abbaye du mont Saint-Michel. 12

La légende du rocher de Tombelène. 15

L’archange protecteur. 18

Guillaume de Normandie. 27

Les fils du conquérant. 30

Les rois suzerains. 35

La trahison. 37

Le repentir. 40

Nicolas le Vitrier. 44

La famille de Duguesclin. 45

Les abbés du mont Saint-Michel. 52

Français ou Anglais. 54

Détresse et victoire. - Jehan Guiton et le comte d’Aumale. 58

Jeanne d’Arc et l’Avranchin. 64

L’ordre de Saint-Michel. 66

Guillaume Postel. 67

Les protestants et le mont Saint-Michel. 73

Les gouverneurs du mont Saint-Michel. 74

La pèlerinage des rois. 75

Le retour de l’archange. 78

-----

-- Lille. Typ. A. Taffin-Lefort. 1893 --

A LA MÊME LIBRAIRIE

ET CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES

Amicie; par Marie Emery. in-8°. 1 25

Armand Renty; par J. Aymard. in-8°. 1 25

Dévouement d’une jeune fille; par Mme Beaujard. in-8°. 1 25

Dom Léo, ou le Pouvoir de l’Amitié; par E. S. Drieude. in-8° 1 50

Deux Vocations; par S. Bigot. in-8°. 1 50

Edmour et Arthur; par E. S. Drieude in-8°. 1 50

Elisabeth et Emilie; par Mme C. Farrenc. in-8°. 1 »

Emeraude de Berthe (l’); par M. Ange Vigne. in-8°. 1 25

Enfant de l’hospice (l’); par Marie de Bray. in-8°. 1 25

Epreuves de la piété filiale (les); par E. S. Drieude. in-8°. 1

50

Famille heureuse (la); par H. Prévault. in-8°. 1 »

Fortune et adversité; par M. Brasseur. in-8°. 1 »

Frère et la Sœur (le); par F. Villars. in-8°. 1 25

Journal de Clotilde; par Mlle S. Wanham. in-8°. 1 50

Job le lapidaire; par Abel George. 1 25

Lazzaro Lazzari, voyage humoristique en Italie; par le même. 1 25

Lorenzo, ou l’Empire de la religion; par E. S. Drieude. in-8°. 1

50

Mardis de Marguerite (les); par Marie Emery. in-8°. 1 50

Marie de Savoie; par Mme d’Orgeval Dubouchet. in-18 jésus. 2 »

Mémoires d’une orpheline; par Marie Emery. in-8°. 1 50

Mendiante de St-Eustache (la); par Mme C. Breton. in-8°. 1 50

Où se trouve le bonheur? par A. S. de Doncourt. in-8°. 1 25

Pèlerinage en Terre-Sainte; par M. l’abbé Daspres. in-8°. 1 50

Rosario: histoire espagnole; par E. S. Drieude. in-8°. 1 50

Solitaires d’Isola-Doma (les); par le même. in-8°. 1 50

Trois Berthe (les); par Paul Jouhanneau. in-8°. 1 25

Trois Corps saints (les); par Mme d’Orgeval Dubouchet. in-18

jésus. 2 »

Une Guerre de famille; par Marie Emery._ in-8°. 1 50

Une Héritière; par la même. in-8°. 1 50

Voyages aux Montagnes Rocheuses, chez les tribus indiennes du

vaste territoire de l’Orégon; par le R. P. de Smet. 1 50

En envoyant le prix en un mandat de la poste ou en timbres-poste,

on recevra franco à domicile.

-----

-- Lille. Typ. J. Lefort --

Le Mont Saint-Michel, son histoire et sa légende · 第 4 / 4 段