LE
MONT SAINT-MICHEL
In - 8° 5e série.
LE
MONT SAINT-MICHEL
SON HISTOIRE ET SA LÉGENDE
Par Mlle Amory de LANGERACK
CINQUIÈME ÉDITION
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Ouvrage orné de gravures.
PARIS
Rue des Saints-Pères, 30
J. LEFORT, IMPRIMEUR, ÉDITEUR
A. TAFFIN-LEFORT, Successeur
Rue Charles de Muyssart, 24
LILLE
Propriété et droit de traduction réservés.
LE
MONT SAINT-MICHEL
I
Origines.
Un grand évêque, saint Aubert, occupait, en 708, le siège
épiscopal d’Avranches. Le mont Tumba s’élevait près de là. Aubert,
frappé de la poésie grandiose et mystique du lieu, y fit bâtir une
petite église en l’honneur de saint Michel. Ce sont les premiers
vestiges que l’histoire nous offre de cette célèbre abbaye, que
tant de titres recommandent à la religion, à la poésie, à notre
culte patriotique pour les origines et les traditions de notre
beau pays de France.
Tantôt isolé au sein d’une immense plaine de sable mouvant, tantôt
entouré des flots de la mer qui se brisent sur ses flancs, le mont
Saint-Michel est encore l’une des curiosités géographiques les
plus étranges de l’Europe. Ce lieu semble créé pour toutes les
luttes de l’esprit et de la matière, et il n’est pas étonnant
qu’il ait été la scène gigantesque de nos luttes nationales avec
le plus vieil adversaire de notre gloire: l’Angleterre.
Il n’y a pas encore si longtemps qu’une majestueuse basilique
couronnait la cime de cette montagne, fréquentée dans ce temps-là
par des processions de pèlerins, tant nobles que pauvres ou
bourgeois, accourus de toutes les contrées de l’Europe pour
honorer l’archange protecteur de la France et de sa brillante
monarchie. Une hospitalité toute chrétienne attendait le voyageur
dans le monastère, où de pieux cénobites, dignes des temps qu’a
réveillés si éloquemment M. de Montalembert dans son Histoire des
Moines d’Occident, s’étaient renfermés, attirés par la majesté et
le silence de cette sainte solitude.
Saint Aubert était né dans le diocèse d’Avranches.
C’était un enfant béni de cette vieille et rustique terre de
Normandie. Sorti d’une famille noble et riche, il renonça au monde
pour embrasser la sublime égalité de l’Évangile, et distribua ses
biens aux pauvres pour ne garder d’autres trésors que ceux que la
rouille et les vers ne consument pas. Aussi fut-il bientôt assez
riche en vertus et en sainteté pour que Dieu lui octroyât le don
des miracles.
Dans son amour de la retraite, cet amour qui a isolé de ce monde
presque tous nos saints, parce que Dieu ne parle à l’âme que seul
à seule avec elle, saint Aubert avait choisi pour oratoire ce mont
Tumba, où les beautés d’une nature sauvage et terrible semblaient
appeler les harmonies du ciel autour de la prière. Au milieu des
sables de ce désert, il s’est vu longtemps deux petits autels
rustiques élevés par ses mains, où, devant son crucifix, il
s’appliquait à cette science surnaturelle, la seule nécessaire, la
sainteté. Une nuit que le saint évêque était resté là, oubliant le
sommeil et la faim dans ses entretiens avec Dieu, il eut une
apparition. Un archange, tout radieux de lumière, descendit vers
lui sur les nuées. « Je suis Michel, lui dit l’apparition. Cette
montagne est sous ma protection. Dieu t’ordonne d’y bâtir un
temple. L’honneur qu’on me rendra ici, à la gloire du Seigneur, ne
sera pas inférieur à celui qu’on rend aux anges sur le mont
Gargan. »
A ces mots, il disparut. Surpris de cette vision, l’évêque en
douta cependant, car il est écrit qu’il ne faut pas croire à
toutes sortes d’esprits; mais voilà qu’une seconde fois saint
Michel se montre à lui, en lui ordonnant d’accomplir ce qui lui
avait été commandé. Il diffère encore.
Il arriva pendant ce temps qu’un homme vola le taureau d’un brave
villageois du pays. Ce voleur alla cacher sa capture sur le mont
Tumba, espérant qu’on cesserait de le chercher, et qu’il pourrait
ensuite le vendre avantageusement. Alors, comme saint Aubert
tardait toujours, l’archange lui apparut une troisième fois; il
lui commanda avec sévérité d’exécuter promptement ses ordres, de
fonder l’église sur le terrain foulé par les pieds du taureau
volé, et de faire restituer au véritable propriétaire l’animal
qu’il cherchait depuis longtemps. Saint Aubert, cette fois, ne
méconnut plus le caractère céleste de cette apparition, et il ne
quitta ce lieu qu’après avoir accompli les ordres de l’archange.
C’est de ce moment que datent les pèlerinages dont cette sainte
montagne est l’objet. On voit que ce n’est pas la plus moderne de
nos dévotions.
II
Un lieu prédestiné.
Il arriva un grand événement au mont Saint-Michel vers l’an 990.
On vit apparaître une comète qui brilla pendant trois mois, en
traînant sur l’horizon sa longue queue lumineuse. On sait ce que
la rare apparition de ce météore inspirait de terreur aux
populations d’alors. Elle était quelquefois justifiée par les
événements. Peu de temps après, l’église fut dévorée par les
flammes. Richard II, roi d’Angleterre, la fit rebâtir avec
magnificence, et c’est à cette époque que remontent les grosses
colonnes cylindriques, la nef assez bien conservée, du reste, et
une partie des voûtes qui subsistent encore de nos jours.
Il survint en ce même temps des miracles assez éclatants au mont
Saint-Michel. Le premier fut la découverte des reliques de saint
Aubert, qui avaient été dérobées, et qu’on trouva sans que
personne sût en quel lieu secret avait été déposé ce trésor. Ce
fut ensuite une guérison miraculeuse. Deux vieillards étaient
malades; toutes les ressources de l’art avaient été épuisées pour
eux. L’un d’eux imagina, pour se guérir, une singulière potion; il
voulut boire de l’eau où avait été plongée la t\^{e}te de saint
Aubert. Il proposa le même remède à son frère. Celui-ci refusa; il
mourut presque aussitôt après, tandis que son compagnon de
souffrance, parfaitement guéri, chantait les louanges de Celui qui
accorde tout à la foi fervente et soumise.
Un autre prodige n’émut pas moins tout le peuple de l’Avranchin.
Un noble seigneur de Bourgogne, étant en pèlerinage à
Saint-Michel, emporta une pierre de l’église dont il fit une
relique, et sur laquelle il fit bâtir, dans sa châtellenie, une
chapelle en l’honneur du saint archange. Au lit de la mort, il
recommanda à son épouse et à ses enfants cette chapelle qu’il
chérissait. La veuve, ayant oublié la promesse sacrée de son mari,
et ses enfants ayant dépensé follement leur patrimoine, leurs
biens, ainsi que la chapelle, furent vendus à des étrangers. La
malheureuse mère voulut faire un pèlerinage à Saint-Michel; mais
en entrant dans l’église, elle se sentit repoussée par une main
invisible. Elle voulut essayer une seconde fois, et elle éprouva
alors des douleurs si aiguës en tout son corps, qu’elle tomba sans
connaissance. Plusieurs religieux vinrent à son secours; ils
l’engagèrent à confesser ses fautes. Elle avoua le mépris qu’elle
avait fait des dernières volontés de son époux, et promit de
réparer ses torts. Les religieux l’accompagnèrent jusque dans
l’église; elle ouvrit son cœur au Seigneur, pria l’archange, et
sortit toute consolée et la paix dans l’âme.
Le prélat d’Avranches reçut des dons considérables des ducs de
Normandie, de Bretagne, des grands seigneurs du pays, et des
pèlerins qui venaient en masse et sans discontinuer à la sainte
montagne. Plusieurs abbayes y furent construites, tant pour les
femmes que pour les hommes. La sainteté des évêques qui
gouvernaient l’Avranchin était digne de la réputation de ce saint
lieu. Les successeurs de saint Aubert furent tous des hommes
remarquables par leur charité, leur bonne vie et leurs belles
œuvres.
III
La prophétie de Richard de Toustain.
Les mémoires les plus spirituels du XVIIIe siècle, les souvenirs
de la marquise de Créqui, signalent, comme les trois monuments les
plus curieux du royaume, le château royal de Chambord, l’église de
Brou-lez-Bourg, en Bresse, et surtout l’abbaye du mont
Saint-Michel. J’ai, pour ma part, la plus confiante vénération
dans les assertions de cet estimable auteur, et lors même qu’elle
serait seule à l’affirmer, je crois aisément que le mont
Saint-Michel défie en effet toutes les descriptions. Cela devait
être vrai, surtout du temps où en parle cette dame, alors que
l’ardente foi de tout un peuple entourait de splendeurs, sans
cesse renouvelées, ce majestueux souvenir du dévot moyen âge. Ce
devait être quelque chose d’imposant et de radieux que cette
immense montagne toute formée de rochers arides et gris, couronnée
de sa sévère basilique avec son svelte campanile à jour et ses
beffrois aigus, et dominant l’océan de toute la hauteur de sa
physionomie fière et recueillie, au nom de Celui qui commande aux
vents et à la mer.
A cette époque, cet immense rocher sortit d’une ceinture de hautes
murailles crénelées avec des tours en saillie dont chacune était
nommée d’après le sens de la tradition qui s’y rattachait: c’était
la Tour du Roi, celle de la Reine, la Tour de la Liberte, la Tour
Marilland, la plus élevée de toutes; les Tours Stéphanie et
Gabrielle. De petits édifices gothiques incrustaient les flancs du
rocher, entremêlés de pins, de figuiers, de lierres, de chênes
verts; la chapelle Saint-Aubert, cette mystérieuse chapelle, si
simple, si naïve, ébranlée par les vents et les flots, et toujours
debout, se montrait parée des offrandes d’illustres pèlerins, et
puis enfin, au sommet de l’édifice, d’un travail si riche et si
léger, dit Mme de Créqui, on voyait planer l’image du protecteur
angélique de la France et de sa brillante suite de rois, «
l’archange saint Michel terrassant le démon.» Cette belle image
était colossale et toute d’or massif. Elle avait été érigée au
XIIe siècle par l’abbé Rainulfe de Villedieu. Elle tournait sur un
pivot, d’après la direction des vents, et cette épée flamboyante
de l’archange, s’élevant dans le ciel, offrait dans son agitation
un prestige surprenant pendant les orages. Une tradition
miraculeuse de justesse s’y rapportait: un vénérable abbé du mont,
Richard de Toustain, avait attaché à la conservation de cette
image sainte la durée de l’abbaye. La ruine du monastère devait
suivre la destruction de cette statue. La prophétie de l’abbé
s’est trouvée tristement réalisée. Un coup de tonnerre pulvérisa,
en 1788, la statue de l’archange; la tempête révolutionnaire passa
ensuite, dispersant les hommes et les institutions, et le
monastère fut emporté parmi les ruines de quatorze siècles.
L’ange retourna au ciel, et la France, comme rougissant de ses
vieilles traditions et de ses pieuses croyances, ainsi qu’on
rougit d’une parure passée de mode, la France fit de la monnaie
neuve avec les débris de l’image gothique.
Tout le monde sait les phénomènes géographiques qui font du mont
Saint-Michel une curiosité scientifique. La nature a contribué
tout autant que la foi et l’art à sa juste célébrité.
On ne veut traiter ici que son importance historique, et il y a là
assez de matière déjà pour donner lieu à un livre.
Il est assez connu aussi que la ville n’a qu’une seule rue qui
aboutit en serpentant au portique de la vieille abbaye, vénérable
relique de ce XIIe siècle, l’une des plus fécondes époques de
notre moyen âge. Cette abbaye était à bon droit regardée comme une
merveille de magnificence sévère et de construction savante.
IV
L’abbaye du mont Saint-Michel.
Des ouvrages spéciaux ont donné de ce monument des descriptions
trop complètes pour y pouvoir rien ajouter, et trop étendues pour
pouvoir être abrégées ici. L’église abbatiale avec ses colonnes
élancées et ses roses de vitraux résumait bien l’archéologie du
XIIe siècle. Le maître-autel était entièrement recouvert d’argent
massif, ainsi que le tabernacle et ses gradins qui supportaient la
belle figure sculptée de l’archange, d’après Raphaël, et qui
était, dit-on, un superbe monument de l’art. Tous les
gentilshommes de Normandie qui partaient avec Guillaume le
Conquérant, en 1066 et 1067, avaient leurs armoiries coloriées
autour du chœur et de l’abside, et c’étaient là des documents peu
importants pour le peu d’anciennes familles nobles qui restaient
encore en Angleterre. La salle des Chevaliers de Saint-Michel,
galerie héraldique où semblait être réfugiée toute la pompe
féodale de la vieille France, était encore, il y a quelques
années, transformée en un atelier de tisseranderie et de filature.
C’est pitié de voir avec quel dédain la France traite toutes ces
magnifiques vieilleries dont quelques-unes seulement feraient la
gloire et l’orgueil des autres nations. Je sais bien que les
riches ont le droit d’être prodigues, et que, si elle gaspille si
légèrement le trésor de ses souvenirs, c’est qu’elle a de quoi
puiser dans son fécond et généreux passé. Cependant comme on peut
être fier sans forfanterie, on peut aussi être économe sans
avarice, et il n’y aurait ni mal ni ridicule à ce qu’on fût plus
soigneux de nos vieilles reliques, à ce qu’on leur conservât
surtout leur prestige. Nous ressemblons à des enfants qui
joueraient aux billes avec les diamants de leur mère.
Ah! si les Anglais, ce peuple patriote par excellence, possédaient
de telles richesses nationales, comme ils seraient fiers et comme
ils en useraient autrement! Quand on les voit montrer avec tant
d’orgueil, aux étrangers, sous verre et grillage, leurs diamants
de la couronne, dont l’origine ne remonte pas au delà du règne
d’Édouard III, on peut croire qu’ils seraient capables d’enchâsser
tout entier un monument comme notre mont Saint-Michel, s’ils
avaient le bonheur et la gloire d’en compter un pareil.
Le grand réfectoire des religieux et les anciens dortoirs, d’un
style simple roman gothique, étaient presque des monuments à eux
seuls, tant ces salles offraient de majesté et de grandeur. Mais
tout cela a subi depuis la Révolution tant de vicissitudes, qu’il
reste à peine quelque chose de leur grand air. Le cloître, formé
de colonnettes de granitelle variée, ajustées vers la pointe des
ogives avec des sculptures en marbre imitant des nœuds de cordage,
est du travail le plus riche et le plus ingénieux que l’on puisse
voir, et d’un effet sublime de prestige. Lorsque le soir, aux
rayons de la lune, le vent de mer vint sur la cime du rocher
ébranler ses arceaux gothiques, il semble qu’on voit s’agiter
comme des feuilles les chapiteaux et les rosaces, et que les
ombres pieuses des moines qui attendent dans le caveau le jour du
réveil éternel, vont se lever et apparaître encore sous ces arches
silencieuses avec leur rosaire et leur missel, pour se réunir
comme autrefois à l’appel de la prière.
Les souvenirs de la marquise de Créqui, et elle se connaissait en
belles choses, citent surtout comme un remarquable effort de
construction la réunion de quatre immenses piliers gothiques qui
supportent une voûte sur laquelle ont été bâtis le rond-point du
sanctuaire et la base du grand clocher qui sont édifiés en dehors
du plateau du rocher. On reconnaît bien le génie du christianisme,
et surtout du christianisme gothique, dans cette conception si
savante et si grandiose. « On parle toujours, dit l’auteur que
nous venons de citer, on parle toujours de la Diplomatique des
Bénédictins français et de l’Art de vérifier les dates; mais il
m’a toujours semblé que le grand œuvre des Bénédictins était leur
abbaye du mont Saint-Michel. »
V
La légende du rocher de Tombelène.
A une demi-lieue du mont, on aperçoit, à fleur d’eau, un petit
îlot sablonneux. C’est le rocher de Tombelène. Ce lieu avait été
consacré par le culte des druides, qui, dit-on, y avaient élevé un
temple au soleil qu’ils adoraient. Du temps où la Bretagne était
couverte de monuments celtiques, le mont Saint-Michel offrait un
piédestal au dolmen et une retraite mystérieuse aux druidesses.
Avant la domination des Romains, c’était de là qu’elles rendaient
leurs oracles. Neuf druidesses habitaient en ce lieu et dictaient
aux peuples celtiques leurs lois vénérées. L’Histoire
ecclésiastique de la Bretagne et les Essais de Sainte-Foix
rapportent à ce sujet une curieuse tradition que voici:
« Les marins ne manquaient pas, avant de s’embarquer, d’aller
acheter aux druidesses du mont Bélénus des flèches qui, lancées
dans les flots par le plus jeune et le plus beau d’entre eux,
devaient conjurer ou apaiser la tempête. Au retour du navire, le
jeune voyageur venait, plein de reconnaissance, offrir des
présents à la prêtresse; et elle, avant de le laisser partir,
attachait de sa main, sur ses vêtements, des coquilles dont le
nombre témoignait, aux yeux de ses frères, de sa valeur et de son
mérite. » Peut-être faut-il voir là l’origine du premier costume
de nos pèlerins du moyen âge.
L’auteur d’une savante notice sur le mont Saint-Michel fait
observer, avec la naïveté superstitieuse d’un antiquaire, qu’il
n’y a toujours eu jusqu’à présent au mont que des femmes occupées
à tenir des boutiques de chapelets, de colliers, de médailles,
d’écharpes couvertes de coquillages, et enfin de toutes ces
curiosités locales dont les pèlerins n’oublient jamais de faire
provision. Il a l’air d’insinuer que l’esprit druidique a continué
de planer sur nous des extrémités de notre continent, et qu’il
imprègne encore de sa poésie sauvage ces régions où notre moyen
âge a passé avec les splendeurs de la foi, laissant derrière lui
une longue traînée de parfums sacrés et d’encens.
Les traditions sont nombreuses et différentes sur l’étymologie du
nom de Tombelène; mais la plus intéressante est celle-ci, que nous
prenons au savant bénédictin dom Huynes.
« Il y avait autrefois un prince de Bretagne qui avait nom Hoël.
Il possédait une fille blonde et blanche comme les ondines de la
Scandinavie. Elle s’appelait Hélène. Elle était la joie de son
père et l’ornement des bords de l’Armorique. Un jour, elle
disparut. Un cruel ravisseur l’avait conduite dans l’île
mystérieuse des druidesses. Son pauvre père pleurait et
interrogeait vainement les voyageurs qui passaient dans sa
contrée. Jamais il ne retrouva la trace de sa fille unique et
bien-aimée. Le pauvre père mourut seul et désolé. La belle
princesse conserva quelque temps l’espérance de voir arriver le
jour de sa délivrance. Il ne se trouva nul pèlerin pour aller
appeler à son aide les puissants de l’Armorique, ni porter un
message à ce père qu’elle aimait plus que la vie. Après avoir
attendu de longues années, elle sécha de langueur en cherchant des
yeux les blanches rives de sa patrie. Sa nourrice l’enterra dans
cet île et l’y pleura longtemps. On dit que c’est en sa mémoire
que le peuple de Normandie donna le nom de Tombe-Hélène
(Tombelène) au mont qu’habita cette belle et malheureuse jeune
fille.»
Cette légende, que rapporte le savant Bénédictin, a été extraite
d’un célèbre poème en langue romaine, le roman du Brut, qui est
peut-être l’origine de tous les romans de la Table-Ronde.
Tombelène devint dans la suite un prieuré dépendant de l’abbaye du
mont Saint-Michel, et le roi Louis XIV, qui pensait à tout, en fit
le siège d’un de ses gouvernements de France. Ce fut le
surintendant Fouquet qui y ajouta des constructions considérables
et qui y mit une garnison.
Jusqu’en 89, les pèlerins ne manquèrent pas à Tombelène, et sa
chapelle, dédiée à Notre-Dame et à sainte Apolline, vierge et
martyre, était encore très régulièrement ornée de dons et
d’offrandes avant la Révolution. Les navigants affluaient dans ce
sanctuaire après les voyages maritimes; on y voyait suspendre des
ex-voto et des ancres de sauvetage; des branches de corail, des
mamelons d’ambre, des prismes d’aigue-marine, apportés par les
matelots, décoraient les murs; et des cailloux, roulés par les
vagues, ont servi de base à ce précieux petit édifice.
C’était une coutume des ducs de Normandie et de nos rois, leurs
suzerains, de ne pas manquer, dès leur avènement, à se rendre
pieusement en pèlerinage à la sainte montagne, in periculo maris,
comme l’ont nommé nos chrétiens du moyen âge. Depuis
Philippe-Auguste jusqu’à Louis XV, pas un de nos princes n’y
manqua. Le régent, tuteur d’un roi de cinq ans, négligea, au
milieu des désordres de sa folle vie, de faire remplir si
scrupuleusement à son royale pupille une pratique de foi
traditionnelle qui n’allait guère au scepticisme si connu de son
caractère et de ses mœurs. Le jeune Louis XV fut donc le premier
de nos rois dont l’avènement ne fut pas consacré par ce pieux
pèlerinage, devenu l’un de nos us et coutumes monarchiques.
Or il y avait, dans les vieux chartriers de l’abbaye Saint-Michel,
une ancienne prophétie dont nous avons déjà parlé, relativement à
la statue de l’archange. Cette prophétie terrible annonçait les
plus grands malheurs à celui de nos rois qui ne viendrait pas
honorer, dans son sanctuaire, le glorieux archange, protecteur de
la France et du trône, et cette prédiction atteignait aussi ses
héritiers jusqu’à la troisième génération. Si la tradition existe
réellement, ainsi que cela a été prouvé, on ne saurait disconvenir
que l’abbé Richard de Toustain n’ait eu la vue longue, et juste
surtout! soit dit douloureusement en passant.
Ah! si cette procession brillante de pèlerins qui vinrent sans
interruption pendant plusieurs siècles apporter à cette magnifique
solitude leur prière et leur souvenir, avait laissé quelques noms
au mur du sanctuaire, quelles listes splendides nous aurions ici à
reproduire!
Mais non; ces grands hommes, dont la plupart ont marqué de leur
sceau leur époque ou nos institutions nationales, passaient
silencieusement, au milieu de ces grandes choses, sans souci des
clameurs de la postérité, faisant toute chose simplement, avec
cette sublime humilité dont nous avons, en quelque sorte, perdu le
sens, en même temps que celui de la vraie grandeur.
Où est le plus petit bourgeois de notre temps qui eût résisté à la
tentation? Ne croirait-on pas faire tort aux archives historiques
de notre pays, si, en tournée d’affaires ou de plaisir, on
manquait de graver sur les murs d’un de nos palais, sur un des
arbres de Fontainebleau ou de Compiègne, un nom que personne ne
verra peut-être jamais, sinon les employés de monsieur le Maire?
VI
L’archange protecteur.
C’était la situation pittoresque du mont Saint-Michel, la
justification souvent éprouvée de la dévotion à l’archange, et le
patronage spécial qui lui était attribué dans les dangers de la
mer, qui l’avaient fait nommer de ce vocable: in periculo maris.
De nombreux miracles, racontés par les traditions les plus
respectables, attestent, d’ailleurs, la protection de l’archange
dont l’épée victorieuse semblait défendre contre les éléments et
contre l’étranger ce rocher français suspendu sur l’abîme.
Plusieurs pèlerins illustres en avaient rendu témoignage, et un
manuscrit du mont raconte entre autres ce miracle:
« Une femme de Normandie allait en pèlerinage à la sainte montagne
avec son mari; elle était près de devenir mère. Pendant qu’ils
marchaient tous les deux sur la grève, un épais brouillard les
environna tout à coup, le vent siffla horriblement, et la mer
mugit au loin. L’épouse, saisie de frayeur, tombe évanouie, et
quelques heures après, au milieu de cette furieuse tempête, naît
l’enfant, leur fils unique. Cependant les flots avançaient et les
entouraient déjà. Quelle horrible perplexité! Dieu permettra-t-il
que ces pieux serviteurs, venus là pour chanter sa louange et
implorer ses miséricordes, soient submergés par la mer en furie,
et trouvent, au lieu de la vie et de ses prospérités, une mort
horrible et imprévue sur cette grève périlleuse? Ils
s’agenouillent, implorent, dans leur détresse, le souverain
Créateur des éléments, le l’intercession de l’archange, qui veille
sur les pèlerins. Le céleste patron du mont ne tarda pas à les
secourir; il sauve cette malheureuse famille d’un désastre
imminent. Pendant que l’enfant nouvellement né mêlait encore ses
cris plaintifs aux effrayants mugissements des vagues, il sembla
tout à coup que les flots s’élevaient à leurs côtés comme des
montagnes. Au milieu la mère, désolée, élevait entre ses bras son
fils vers le ciel, et le père, faisant couler sur lui l’eau
régénératrice, le revêtait de Jésus-Christ.
» Dans ce baptême douloureux, le petit enfant ne reçut pas le nom
de ces aïeux; mais le père l’appela Péril. Ainsi sauvé par un
touchant miracle, l’enfant fut voué à Dieu et nourri dans les
tabernacles. C’était bien vraiment l’enfant de la Providence. Il
reçut plus tard les ordres sacrés, et rendit témoignage, par ses
vertus autant que par son existence même, de la puissance et de
l’appel du Seigneur en même temps que de la protection de
l’archange. Ce saint prêtre existait à Lisieux, où la population
l’avait en grande estime et vénération au temps où le manuscrit
racontait ce fait. Le récit ajoutait que chaque année il ne
manquait pas de venir visiter, en grande faveur, le mont du
miracle, pour reconnaître les précieuses faveurs de Dieu à son
égard. »
Quant à l’église du mont Tumba (Tombe-Hélène), elle a aussi son
origine miraculeuse que rapporte la légende.
« Il y avait dans les temps reculés de la chrétienté, par delà
l’Angleterre, une contrée où régnait un prince appelé Elga. On
croit aujourd’hui que ce pays est l’Irlande. Un serpent monstrueux
y exerçait d’effroyables ravages. Il avait quitté les rochers; il
était descendu dans la plaine, gonflé d’écume vénéneuse, et avait
jeté l’effroi dans les compagnes voisines. Il brûlait les herbes,
infectait l’air, et son haleine pestilentielle tuait tous les
habitants. Bientôt la contrée, devenue inhabitable, fut déserte.
Souvent il se retirait près d’une claire fontaine, où une rivière
prenait sa source, et tous ceux qui s’y désaltéraient y buvaient
un poison mortel. Les habitants du pays, dans cette extrémité,
recoururent au Seigneur. Le pasteur, touché de la désolation du
peuple, enjoignit, pour fléchir le Ciel et en obtenir une
délivrance prochaine, la prière, le jeûne, l’aumône, qui sont les
armes ordinaires de l’Église. Le troisième jour, ainsi pressurés,
peuple et pasteur marchèrent à la rencontre du monstre pour le
terrasser. Le clergé, en longue procession, descendit de la ville,
et bientôt on aperçut le monstre.
» Il était, dit la légende, horrible à voir et semblait un des
produits de l’enfer. Sa gueule béante montrait, comme les dragons
antiques, deux larges rangs de dents aiguës. Une écume verdâtre,
mêlée de sang, découlait des deux cotés de sa mâchoire. Ils
avançaient cependant avec terreur, mais aussi avec ce courage
invincible que donne la foi dans le puissant auxiliaire du
Seigneur. Le monstre, infatigable d’ordinaire, n’avançait pas. Il
semblait méditer un mouvement terrible qui devait lui faire, de
toute cette foule anxieuse, une large proie. On approche
cependant. O prodige! l’horrible serpent était immobile et sans
vie. Le fléau avait cessé. A ses pieds, une armure céleste gisait
en témoignage du combat surnaturel auquel le peuple devait sa
délivrance: c’était un bouclier carré et une courte épée dont, du
reste, la forme n’était pas connue et qui n’étaient propres a
aucun usage.
» Tous tombèrent a genoux, et tandis qu’ils s’humiliaient devant
la puissance du Dieu des armées, saint Michel apparut à l’évêque
prosterné:
« C’est moi, dit-il, qui suis l’archange saint Michel. Sans cesse
je suis devant le trône de Dieu, et il m’a confié la défense des
hommes. J’ai tué ce serpent. Envoie ces armes au mont qui m’est
consacré. »
» L’évêque accomplit cet ordre, et à la t\^{e}te du peuple, il se
dirigea vers le mont Gargan. Mais ils avaient beau marcher, ils
n’avançaient point. A la fin, ils se dirent: « Voilà longtemps que
nous marchons, et nous n’en sommes pas plus près du but de notre
voyage. Nous avons passé une montagne qu’on appelle Tumba, où l’on
raconte que le saint archange a opéré, par son intercession,
plusieurs merveilles. Ne serait-ce pas là qu’il faudrait déposer
les armes que nous portons? »
» Ils arrivèrent en ce lieu sans obstacles, et déposèrent sur
l’autel de saint Michel, dans Tumba, le bouclier et l’épée
miraculeuse; puis, ayant raconté ce fait, ils le confirmèrent par
serment. »
Ce n’est pas, du reste, le seul récit de ce genre que l’on
connaisse; la fête de la Gargouille à Rouen, l’histoire de
quelques cités du moyen âge et de plusieurs saints nous offrent
souvent des situations et des circonstances toutes semblables.
Une légende complémentaire raconte que, dans la suite, un chanoine
curieux et peut-être peu convaincu voulut éprouver par lui-même la
puissance de l’archange, si vénéré par la foule des fidèles. Comme
on rapportait que saint Michel et les saints anges visitaient
l’église toutes les nuits, il se cacha derrière les piliers pour
observer. Il aperçut toute l’église éclairée et l’archange
rayonnant sous les cloîtres. Le saint patron de la France lui
reprocha son incrédulité, le réprimanda de son audace, et lui
ordonna de sortir et de faire pénitence. Il sortit, en effet, tout
effrayé, et ce fut tout ce qu’il put dire. Trois jours après, il
trépassa.
Ces événements firent grand bruit et parvinrent aux oreilles du
pieux empereur Charlemagne. Ce prince était grandement dévot à
saint Michel. Il fit peindre sur ses étendards l’image de cet
esprit bienheureux; il le prit pour l’un des protecteurs spéciaux
de son immense empire.
La première chapelle du mont avait été abattue environ trois
siècles après sa fondation, par saint Aubert, et Richard Ier, duc
de Normandie, de la famille de Hugues Capet, fit construire à sa
place une vaste église entourée de bâtiments spacieux, destinés à
des moines réguliers de l’ordre de Saint-Benoît. Mais cette même
église fut consumée par un incendie quelques années après, et
Richard II commença la fondation magnifique dont il reste encore
aujourd’hui une partie.
Le samedi saint de l’année 1103, au moment où les religieux
sortaient de l’église, la voûte de la nef s’écroula, emportant une
partie du dortoir, et neuf ans après, le vendredi saint de l’année
1112, pendant l’office des Matines, la foudre mit feu à l’église,
qui fut consumée avec tous ses bâtiments. Ce qui est curieux,
c’est qu’aucun des religieux qui assistaient à l’office n’éprouva
de mal, et que les maisons de la ville furent épargnées.
Enfin, en 1155, un tremblement de terre se fit sentir au mont
Saint-Michel, et si affreux qu’on croyait voir à chaque instant
s’écrouler tous les édifices.
Les abbés qui se succédèrent, et en particulier Robert de
Thorigny, réparèrent avec tant de soin les édifices, qu’ils les
firent plus beaux qu’avant l’incendie.
Lorsqu’en 1203 la Normandie passa enfin sous l’obéissance aux rois
de France, le dix-septième abbé Jourdan, étant demeuré fidèle à
Jean sans Terre jusqu’au bout, eut à soutenir un siège long et
pénible contre les Bretons, conduits par Guy de Thouars, allié du
roi de France, Philippe-Auguste. L’abbé, sommé de se rendre, s’y
refusa, et les Bretons mirent le feu au monastère dont il ne resta
que les édifices voûtés, l’église et les bâtiments en pierre.
Lorsque Philippe II eut soumis et pacifié tout le pays, il donna
lui-même l’argent nécessaire pour réparer l’abbaye, et l’abbé
Jourdan s’acquitta de cette mission avec infiniment de goût et de
magnificence.
VII
Guillaume de Normandie.
Après le complet achèvement du cloître par Richard de Toustain,
l’auteur de la tradition célèbre dont nous avons parlé à l’égard
du monastère, survint la destruction de l’église par la foudre, en
l’an 1300; et l’incendie, dit-on, fut si intense, que le métal
coulait ardent sur les édifices.
Plusieurs fois encore, en 1350, en 1374, au commencement du XVIe
siècle, et enfin en 1576, la foudre détruisit tantôt les
bâtiments, tantôt l’église du mont; mais toujours, par le soins
des vénérables abbés, dont la plupart furent vénérés dans leur
mémoire comme des saints, les bâtiments détruits furent rebâtis
avec plus de magnificence.
Les libéralités de nos rois leur vinrent plus d’une fois en aide,
il est vrai. Ainsi Philippe le Bel aida-t-il les religieux à
rétablir l’église et les bâtiments de la cité lorsqu’ils furent
détruits par la foudre, et Charles VII envoya de même une forte
somme d’argent en 1421, époque à laquelle s’écroulèrent la voûte
du chœur, puis le chœur tout entier. C’est à cette époque que se
rapporte aussi la fondation de quelques magnifiques vitraux qui
ornaient l’église, et qui ont disparu depuis longtemps, ainsi que
la plupart des verrières de Normandie, réputées cependant, après
celles de Chartres, pour les plus belles et les plus savantes.
Le mont Saint-Michel a mit déjà pris une place importante dans
l’histoire de nos guerres. Il ne cessa d’être en butte aux
invasions des Normands que lors de leur installation définitive
dans une de nos meilleures provinces. Une fois établis sur nos
côtes, ces pirates semblaient devoir être un solide rempart contre
les entreprises de l’Angleterre, la vieille ennemie de nos
triomphes et de notre repos. Cette époque de l’installation des
Normands en France, époque où la France et l’Angleterre rivales
semblent malgré elles liées l’une à l’autre sur la carte de
l’Europe du moyen âge, cette époque est sans doute une des étapes
les plus intéressantes de notre histoire nationale, et nous sommes
fâché de ne pouvoir en parler que si légèrement. Il y aurait
beaucoup d’intérêt à suivre les effets progressifs du mélange des
races, tant en France qu’en Angleterre, après la conquête de
Guillaume. La fusion des idiomes, des coutumes, se remarque dans
les chartes publiques et privées des deux royaumes. On retrouve du
vieil anglais dans des chartes normandes de 1070 et 1080, et
l’ancien idiome normand se retrouve dans des manuscrits anglais du
XVe siècle. Il est encore plus curieux de suivre les migrations
des familles normandes à la suite du grand Guillaume après la
conquête, et il y a là une mine inépuisable des épisodes les plus
intéressants. Cette révolution opérée si brusquement dans le
peuple aimable d’Alfred le Grand et d’Edouard le Confesseur, par
une race de barbares récemment baptisés et initiés à peine aux
lumières de la civilisation chrétienne, est un grand drame
historique qui, comme tant d’autres, n’a point encore été mis en
lumière. La raison en est simple: c’est que, pour tirer de là des
romans, il faudrait être un peu historien, et l’érudition n’est
pas toujours le fait des romanciers. Autrement dit, tout le monde
a de l’imagination de ce temps-ci, mais tout le monde n’a pas du
savoir.
Ce fut donc à la suite du conquérant que s’établirent, en
Angleterre, un nombre immense de nobles familles du pays
d’Avranches. C’est ainsi que les seigneurs de Soligny, de Romilly,
de Pesnel, de Brecey, les Saint-Pierre-Langer, les Sourdeval et
quantité d’autres se fondirent avec la noblesse anglaise, en y
transportant leurs biens et en y formant des alliances. La douce
et fière rare saxonne lutta vainement contre l’influence des
vainqueurs; elle fut dépossédée en faveur des barons normands, et
après avoir épuisé ses forces dans d’inutiles combats, elle finit
par plier sous le joug.
Les religieux du mont Saint-Michel, pour quelques revenus qu’ils
avaient cédés à Guillaume, furent largement récompensés, et l’on
croit que ce fut des bienfaits de ce monarque que l’abbé Renaud
fit construire les bâtiments qu’on appelle encore la Merveille. Il
fonda un prieuré dans le pays d’Avranches, et dota les religieuses
de Sainte-Anne, auxquelles il envoya dans la suite ses deux
filles, ainsi que nous l’apprend Prevot d’Exiles dans la vie de ce
prince qu’il nous a laissée.
VIII
Les fils du conquérant.
Une histoire touchante se dégage ici des sévères annales du mont;
c’est celle du prince Robert de Normandie, l’un des fils cadets du
conquérant: figure aimable et mélancolique, sortie de ce type
farouche des temps barbares comme une fleur d’un rocher, un rayon
de miel d’une mâchoire de lion. Ce jeune prince, héritier de
Guillaume dans son duché de Normandie, avait deux frères,
Guillaume, successeur au trône d’Angleterre et surnommé le Roux,
et Henri, sans apanage, qui acheta de son frère aîné le Cotentin
et I’Avranchin. Tandis que les trois princes s’établissaient dans
leurs domaines, une faction secrète tenta d’élever au trône
d’Angleterre le duc de Normandie à la place de son frère. Les
factieux prirent les armes et s’enfermèrent dans Rochester. Une
invasion des Gallois fit diversion un instant à cette entreprise,
et Guillaume le Roux, parvenu à pacifier ses États, jeta sur la
Normandie des regards pleins de courroux. Il fit jurer à tous les
barons de punir son frère de cette tentative d’usurpation. Les
barons jurèrent de le suivre et de servir sa vengeance. Le roi
descend sur les rivages de la Normandie et dirige ses troupes sur
Rouen. De son côté, Henri, à la tête de la jeune noblesse
d’Avranches, court à l’aide de son frère Robert, et taille en
pièces les troupes saxonnes. Guillaume n’est pas découragé par cet
échec. La colère fermente dans son cœur, et l’orgueil humilié y
change en haine le ressentiment de l’injure. Il s’avance avec une
nouvelle armée, et Robert, plein d’effroi et de repentir, demande
la paix, en offrant pour prix du traité le mont Saint-Michel et
Cherbourg. Mais le prince Henri se croit frustré dans ce partage,
et se souvenant qu’il avait été injustement oublié dans l’héritage
paternel, il rassemble lui-même des troupes et fait sa place
d’armes du mont Saint-Michel. Guillaume se joint à son frère, et
tous deux établissent leur camp sur les grèves. « C’était
merveille, disent les chroniques anglaises de cette époque, de
voir, sous les verts ombrages des côtes, toutes ces tentes de
diverses couleurs, et les bannières étincelantes qui de loin
flottaient parmi les arbres, pendant que sur les remparts du mont
brillaient les panaches, et que le soleil, dardant sur l’acier des
casques et des lances ses rayons ardents, jetait un éclat
éblouissant. A la fin du jour, mille torches éclairaient dans la
nuit le dôme du mont, qui semblait être un météore dans les cieux.
Mais sitôt que reparaissait l’aurore, ces braves guerriers, l’arme
au poing, s’avançaient, visière baissée, au milieu des grèves,
brisant leurs lances les unes contre les autres. Tristes témoins
de ces combats, les femmes, assises sur les coteaux, faisaient des
vœux pour leurs époux ou leurs enfants, et alors bientôt sur la
grève pleuvaient des débris d’armes, des tronçons de lances, de
casques, de harnais et de caparaçons déchirés. La mer, mugissant
dans le lointain, mettait fin au champ de bataille et le couvrait
de ses flots. Bientôt Guillaume, fatigué des longueurs du siège,
résolut de prendre la place par la famine. De la cité de Genêts où
il avait assis son camp, au village d’Arvedon, de l’autre côté du
mont, il ceignit la place d’un cordon de troupes, et pendant
quarante jours le camp du prince Henri fut réduit aux dures
extrémités de la soif.
Au bout de ce temps, le roi d’Angleterre se rencontra un jour avec
un vaillant chevalier qui brisa sa lance, et après avoir fait
mordre la poussière à son blanc coursier, le tua sous lui. Il
l’avait acheté, le matin même, quinze marcs d’argent. Traîné
longtemps par les pieds sur le sable brûlant, il ne dut son salut
qu’à l’épaisseur de sa cuirasse. Mais voilà que tout à coup le
chevalier, qui l’avait renversé, saisit son épée et s’avance pour
lui couper la t\^{e}te. « Arrête, chevalier, s’écrie en cette
extrémité Guillaume, je suis le roi d’Angleterre. » A ce cri, le
guerrier baisse la pointe de son épée et la remet dans le
fourreau, tandis que la foule des soldats reste interdite, et que
les assiégés et les assiégeants se réunissent autour du monarque.
On amène à Guillaume un cheval frais sur lequel il monte. Mais
avant de se retirer, il fait avancer le vaillant chevalier qui l’a
terrassé. « Avance, lui dit le roi. Qui es-tu? - Je suis un obscur
chevalier, dit le vainqueur. Je ne croyais combattre qu’un simple
chevalier comme moi, car je ne pensais pas qu’un roi pût s’exposer
à un grand danger; mais puisque j’ai eu cet honneur d’avoir à ma
merci la vie d’un grand monarque, je demande pour toute grâce
d’être conduit auprès du duc Robert. - Par la face de saint Luc,
repartit le roi, tu tiendras une place parmi ceux que j’honore de
mon amitié. Qu’il soit fait selon ta demande. »
Conduit au camp du duc de Normandie, l’inconnu resta seul avec lui
et se jeta à ses pieds.« Je viens, lui dit-il, au nom du prince
Henri, faire entendre à vos oreilles quelques paroles de paix et
de douceur. Ne refusez pas plus longtemps à votre frère l’eau que
Dieu accorde à tous les hommes. Il est glorieux de vaincre par la
bravoure et le courage; mais triompher par la ruse et la force
n’est pas digne d’un chevalier chrétien et d’un prince valeureux.
»
Le duc Robert était brave et généreux. Ces reproches touchèrent
son cœur, et il accorda de l’eau à son frère.
Le roi d’Angleterre l’apprit. Il entra en colère, et lui dit avec
ironie: « Eh quoi! est-ce ainsi que vous avez appris à vaincre vos
ennemis? Comment en viendrez-vous à bout en leur fournissant ce
qui leur manque? » Mais Robert, ému de compassion pour le prince
Henri, lui repartit: « Préférez-vous donc l’eau à la vie de votre
frère et de tous les siens? Où trouverons nous un autre frère
quand nous aurons perdu celui-ci? »
Le roi ne répliqua rien. Il se retira dans son camp, et, le
lendemain, il leva le siège. Henri, à cette nouvelle, accourut. Il
jeta au loin ses armes, et embrassant étroitement ses frères, leur
demanda leur amitié. Cette réconciliation des trois frères dura
tout le reste du règne de Guillaume le Roux.
La première croisade fut prêchée dans ce temps-là, et l’on vit
Turgis, l’évêque d’Avranches, le crucifix à la main, prêcher la
délivrance des lieux saints, au cri de Diex el volt! Dieu le veut!
Toute la noblesse de l’Avranchin quitta ses antiques manoirs pour
s’engager sous les drapeaux du duc Robert, qui fit des prodiges de
valeur au siège d’Antioche et à celui de Jérusalem. Bien des fois
son courage et les efforts de ses chevaliers soutinrent l’armée
chrétienne dans les dangers, au passage des torrents et à l’assaut
des forteresses. Robert déposa devant le Saint-Sépulcre ses
trophées de victoire. On lui offrit la couronne de Jérusalem, et
il la refusa pour revoir les chers rivages de sa patrie. En
revenant de Terre-Sainte, il passa en Italie. Il y connut une
charmante princesse, Sybille, fille d’un noble preux, douce et
vertueuse. Il l’aima, la prit pour femme, et l’ayant emmenée dans
son duché, s’en vint avec elle en pieux pèlerinage au mont
Saint-Michel, pour rendre grâces à Dieu de son heureux retour, et
il y demeura longtemps en retraite.
Un des plus salutaires effets de ces guerres saintes appelées les
croisades, était surtout l’esprit de douceur et de paix qu’elles
apportaient dans I'âme de tous ces rudes enfants d’une barbarie à
peine effacée, pour lesquels la gloire des armes était la seule
enviable, et le droit du plus fort le seul sacré. Les lointaines
expéditions, saintes par leur but et leur caractère, terminaient
souvent les querelles, apaisaient les haines, ouvraient les cœurs
à la miséricorde ou au repentir. C’est ce qui était arrivé pour
les fils de Guillaume; mais rendus à leurs foyers, à leurs
convoitises et au brutal exercice de leurs droits, les passions
mauvaises s’agitaient de nouveau en eux et les désordres
recommençaient.
Ces frères, que l’esprit de paix avait touchés et réconciliés,
redevinrent ennemis à la mort de Guillaume le Roux, qui laissait
sans héritier direct le trône d’Angleterre. Robert et Henri
mesurèrent leurs prétentions à l’héritage de leur frère. Des
courtisans intéressés les excitaient tous les deux à soutenir
leurs droits l’épée à la main. Tout l’Avranchin fut bientôt rempli
de terreur et de maux. Les gémissements des femmes, les signaux de
guerre, les cris funèbres des oiseaux de mer remplissaient les
monts et les vallées; les enfants et les vieillards fuyaient
épouvantés.
Tandis que les frères préparaient les camps ennemis, une comète
parut tout à coup dans les cieux, et cette étoile flamboyante,
présage redouté, répandit parmi les guerriers l’effroi et le
remords. Mais cet avertissement du Ciel n’éteignit pas la haine
dans le cœur des deux princes. Ils agitèrent leurs lances et en
furent bientôt aux mains. Henri était roi, ce fut lui qui donna
les premiers coups, et d’abord le brave Robert fit ployer les
Anglais; mais malgré sa valeur et le courage de ses braves
Normands, son armée fut mise en déroute par la cavalerie bretonne.
Ce prince, brave et infortuné, forcé de se rendre, fut fait
prisonnier. Ses lauriers furent brisés. Traîné comme un vil
esclave dans les fers, au fond d’un affreux cachot, il y gémit
trente ans, oublié de sa parenté et de ses amis; nul Blondel ne
vint délivrer ce royal captif. De cruels bourreaux lui arrachèrent
les yeux, et il mourut abandonné de l’univers entier qui avait
retenti de ses aimables vertus et de ses exploits.
IX
Les rois suzerains.
Au commencement du XIIIe siècle, régnait sur la France un de nos
plus glorieux monarques, Philippe-Auguste. Ce grand roi, souvent
méconnu par les historiens, par les modernes surtout, avait de
solides vertus, dont plus tard saint Louis vénérait le souvenir,
et ce modèle des rois n’oubliait jamais de rappeler dans ses
prières quotidiennes la mémoire chérie de son vénérable aïeul,
disait-il. Après le meurtre odieux du jeune Arthur de Bretagne, le
premier mouvement de Philippe fut celui d’une juste indignation.
Comme suzerain du roi d’Angleterre et comme roi de France, il cita
Jean sans Terre à comparaître devant la cour des pairs. La
duplicité soupçonneuse du monarque anglais le retint prudemment
dans ses États; il ne parut point. Ses terres furent déclarées
forfaites, et les Bretons furent invités à prendre les armes.
Le beau-père du jeune prince assassiné, à la tête d’une nombreuse
armée, attaqua le diocèse d'Avranches. Le mont Saint-Michel fut
assiégé, et les Bretons, tantôt vainqueurs, n’ayant pu entrer dans
l’abbaye, jetèrent le feu dans la cité. Excepté les murs et les
voûtes, tout fut réduit en cendres. Le duc de Bretagne prit
Avranches, défit ses fortifications et soumit tout le diocèse. Le
roi de France venait de soumettre la Haute-Normandie; il céda au
duc de Bretagne toute la chaîne de forteresses qu’il avait
conquise, et ce prince, après avoir récompensé les seigneurs qui
l’avaient accompagné, se fit prêter serment par les nobles du
pays. La plupart ne se firent pas prier, ayant été récemment
dépossédés et maltraités par le roi d’Angleterre. Enfin, peu
après, l’Avranchin retourna tout à fait au roi de France, par la
révolte du duc de Bretagne et du vicomte de Thouars. Dans cette
révolte, la plus grande partie des seigneurs bretons demeurèrent
fidèles au roi Philippe, et ceux-ci conservèrent leurs biens.
Le moine Rigord, chapelain et médecin du roi de France, et qui a
écrit son histoire, raconte plaisamment qu’un des Seigneurs
révoltés, Renaud de Boulogne, après avoir bien fortifié son
château de Mortain et l’avoir garni de gens armés, le munit de
provisions de bouche fines et délicates, qu’il avait fait venir à
grands frais. Il s’établissait en sécurité au milieu de son
abondance, lorsque, sommé par le roi de remettre la place, ce
prince s’en empara après un siège très rapide. Il va sans dire que
les troupes royales firent main basse sur ces friandises, et le
comte Renaud vit avec désappointement passer dans la bouche des
autres tout ce qu’il avait fait préparer pour lui-même. On ne dit
pas s’il regretta ses peines et son argent.
X
La trahison.
La domination des rois de France fut très favorable au peuple de
l’Avranchin. La noblesse fut moins bien traitée. Par suite d’une
excellente mesure politique qu’on ne saurait blâmer, plusieurs
barons furent obligés d’opter entre leurs propriétés d’Angleterre
et celles qu’ils avaient sur le continent. « Nous les avons vus,
s’écriaient les paysans normands, passer la mer pour aller manger
le pain de douleur sur la rive étrangère. »