reprendre prise. Si je te raconte...
--Non, non, je ne demande rien.
--Dormons, alors.
Et il se retourna. Cela ne faisait point l'affaire de la jeune femme,
qui demeura un instant immobile, puis reprit son manège.
--A la fin, c'est insupportable, grogna le notaire, qui cette fois
étreignit sa femme tout de bon.
--Non, Alexandre, non... ne me touche pas. Tu gardes tes secrets, moi
les miens.
Et Basilida, en guise de commentaire, croisa ses beaux genoux.
--Mais c'est toi qui m'interromps toujours. Veux-tu écouter?
--Écouter quoi?
--Le testament donc!
--Eh bien! parle, fit-elle d'une voix résignée. Puisque tu y tiens.
M. Beaudésyme avala la moitié d'un juron.
--Au fond, tu voudrais savoir si Vitalis hérite.
--C'est mon cousin, répliqua-t-elle froidement. Mais vous n'avez jamais
pris mes parents pour les vôtres.
--Eh bien, oui, il hérite. Es-tu contente?
Sans dissimuler sa raillerie, il ajouta:
--Ou plutôt--ça va te réjouir plus encore--c'est Guiche et lui qui
héritent... à condition... de se marier ensemble.
--Ah! fit la jeune femme, du ton dont elle eût gémi.
--Tu ne devineras jamais qui a inventé cette combinaison (je le tiens de
l'Onagre lui-même). C'est le P. Nicolle.
Elle l'avait deviné déjà. Qui donc, autre que le Jésuite, aurait su,
d'un même coup, l'arracher, elle, à son péché, en même temps que
préparer au périlleux avenir de Guiche l'appui d'un époux riche et
qu'elle aimât?
--Hein, continua M. Beaudésyme: un beau ménage à l'horizon. Sabine
heureuse, Vitalis aussi. Et dix millions--une paille--qui leur tombent
de la lune.
--Oui, on dirait la fin d'un roman, répondit Basilida d'une voix un peu
creuse.
--D'ailleurs ce Jésuite a fait de Lescaa à sa fantaisie; et obtenu même
de lui la forte somme, la très forte somme--pour une caisse électorale
qui soutiendra les catholiques, bien entendu, et le parti du curé de
Saint-Éloi, qu'il aimait si peu.
--Lui qui disait toujours qu'il laisserait sa fortune à ses héritiers
naturels.
--Pour Mlle de Charite, au moins, il n'a pas menti, je crois. Mais
quelqu'un qui fera une figure, le moment venu, c'est Pétrarque. Tu te
rappelles que son beau-père Pedreguilhem a fait une belle banqueroute,
et que le juge de paix, qui est riche pour sa part, n'a rien voulu
savoir de reverser à l'actif la dot de sa tendre moitié. Lescaa, qui ne
l'aimait pas décidément, a pris soin de racheter--oh, pas cher--tout un
paquet de créances sur Pedreguilhem. Ça représente en papier plus de
60.000 francs, sans compter une créance de Pétrarque lui-même, 8 à 9.000
francs, rachetée à Firmin de Mesplède, et qu'il eut la sottise de
renouveler, quoique périmée, pour ne pas refuser l'Onagre. Et celui-ci
m'a gravement dicté: «Je laisse à Pétrarque, etc..., la somme de
soixante et quelques mille francs, en tant qu'elle est représentée par,
etc.....»; suit l'énumération de tous ces papiers... inévaluables. J'en
ai eu pour une heure à les détailler.
Basilida ne put s'empêcher de rire, à prévoir la fureur de M. Pétrarque
Lescaa, et l'accueil que lui ferait sa femme. Car ils passaient, à la
moindre déception d'argent, pour se battre, dans leur cuisine, devant la
servante épouvantée.
--Le plus beau, reprit M. Beaudésyme, c'est qu'il lui faudra acquitter
les droits de 69.000 francs, ou alors refuser le legs, et, dans ce cas,
acquitter son propre billet, qui lui sera présenté, comme tu penses, par
la succession--sans compter ce qui lui arriverait, si sa femme mourait
avant le Pedreguilhem. Car ils ne sont pas en communauté. Alors... mais
ça serait un peu long à te faire entendre.
--Et à toi, Alexandre, qu'a-t-il laissé, demanda-t-elle pour se
débarrasser de ses mains et de son désir, qu'elle sentait encore une
fois rôder autour de son corps.
Il devint sérieux tout à coup.
--A moi, dit-il brutalement: la peau.
--Ça n'est pas possible.
--Enfin, c'est tout comme. Il m'a traité comme Victorine Lahourque: cent
mille francs, et pas un fifre avec.
--Mais c'est beaucoup, mon ami. C'est la moitié de ce que je t'ai porté.
--Oui, mais je lui en dois trois fois autant pour des spéculations
idiotes. Que la succession me les réclame, comme c'est sûr qu'elle fera,
je suis f.....
--Quand même, dit Basilida, il vous reste ma dot.
Le notaire sifflota, pour toute réponse. Peut-être cherchait-il ses
mots.
--Il n'y a qu'un moyen, grommela-t-il enfin; et je compte un peu sur
vous...
--Sur moi, s'exclama la jeune femme, déjà prête à se cabrer.
--Oui, sur vous et votre influence auprès de Vitalis... votre cousin. Il
s'agit, en deux mots, de l'envoyer à l'Onagre.
--Vous plaisantez, je pense, dit-elle froidement.
--Je ne plaisante pas. Le _de cujus_ a répondu, quand je lui ai parlé de
ma dette (il le fallait bien), qu'il hésitait à diminuer encore son
héritage d'une somme aussi forte. Et il a ajouté, avec une espèce
d'oeil féroce qu'il a cligné sur moi, comme s'il savait des tas de
choses,--de choses que je ne sais pas, qu'il consulterait Vitalis
là-dessus, ou bien lui ferait tenir les créances pour en décider à sa
guise. Toujours est-il qu'elles ne sont pas inventoriées.
--Eh bien?
--Eh bien ma chère Lida, c'est à vous de préparer--j'allais dire de
cuisiner--ce jeune homme. J'ai toujours pensé, ajouta-t-il avec un
demi-ricanement, que vous n'aviez rien, l'un et l'autre, à vous
refuser.....
--Je ne comprends pas.
--Voyons, entre cousins..... Et préférez-vous que j'aille taper Monsieur
votre père, à la faveur de quelques explications?
Basilida se figura soudain son père, sa médiocre fortune, ces fragiles
jours qu'il achevait de vivre à Pau. Son parti fut pris. Et l'infamie
n'en restait-elle pas toute à M. Beaudésyme?
--Mais, si j'accepte d'avoir recours à Vitalis, vous n'exigerez sans
doute pas d'être en tiers dans le dialogue?
--Histoire d'éclairer votre..... religion? Non, merci, c'est inutile. Je
ne suis pas de la famille, moi.
--Peut-être même, ajouta-t-elle, comme pour lui rembourser ce cynisme
qu'il lui avait fait voir, qu'elle ne lui connaissait pas
encore,--peut-être pourrais-je voir mon cousin un après-midi que vous
seriez à la chasse: nous aurions les coudées plus franches.
--Ma chère amie, vous avez une façon bien à vous de dédorer la pilule.
Néanmoins, je reçois avec joie ce jour de vacances. Après demain, tout
juste, il y a réunion à Nyxe..... _C'est loin, Nyxe, comme vous savez_,
acheva-t-il en accentuant ces dernières paroles.
--Va pour après-demain.
--Eh bien, puisque nous sommes d'accord, Lili, embrassons-nous, reprit
le notaire, dont les mains voulurent reprendre prise. Mais Basilida se
recula tout au bord du lit, avec un dégoût qu'elle ne dissimula point.
--Ne me troublez pas, dit-elle. Je suis en train de rêver à notre
entrevue d'après-demain.
Ces calculs étaient inutiles. Aux premières ouvertures, le surlendemain,
qu'en fit, rouge déjà de honte, Basilida, Vitalis l'interrompit:
--De grâce, ne m'en dites pas davantage. Mon parrain m'en a parlé hier,
et j'ai brûlé toutes ces paperasses devant lui.
--Vous aurez un baiser pour cela, petit cousin,..... le dernier.
--Le dernier, Lida?
--Tenez-vous sage, Vitalis. J'ai fait ma paix avec le Bon Dieu, la vôtre
avec Sabine. Elle vous aime, j'en suis sûre aujourd'hui. Dites-lui de
ma part que j'en suis heureuse.
--Mais si on me la refuse?
--Le testament de M. Lescaa vous ôtera de doute: vous l'épouserez,
Vitalis; et il fera soleil. Ce jour-là, je veux l'habiller moi-même,
Vitalis, et la parer pour vous. Le soir, en défaisant ce que j'aurai
noué, en entr'ouvrant ce que j'aurai clos, si vous pensez à moi, que ce
soit pour oublier.
Basilida inclina son front, baissa la tête. Elle était un peu pâle.
--Mais c'est aujourd'hui qui est amer, dit Vitalis, à qui la mélancolie
donnait du coeur, c'est de songer qu'on se quitte. Est-ce vraiment
Dieu qui vous appelle, Lida, et pensez-vous à notre passé déjà long?
--Déjà trop long, murmura-t-elle.
--Que de fois nous nous sommes embrassés dans cette chambre même; que de
choses nous nous y sommes dites, doucement.
--Que de choses durement.
--Je ne veux plus me souvenir que des autres, de celles qu'on n'ose dire
qu'un peu bas, au crépuscule, quand on commence à ne plus se
voir,--comme maintenant, Lida. Dites-moi que vous regrettez, non pas les
minutes heureuses, mais les autres, celles qui valent mieux que le
bonheur.
Elle était debout au pied de son lit. Cet amant aujourd'hui si tendre
qu'il lui semblait ne l'avoir jamais connu, la tenait embrassée, en lui
parlant à demi-voix. Et déjà sa gorge battait plus vite.....
Soudain on entendit quelqu'un qui courait dans le corridor. Et ce fut
Detzine, encore, qui frappa.
--M. Lescaa, dit-elle, vient de mourir.
CHAPITRE IX
L'INVOCATION A VÉNUS
A Ribamourt les enterrements sont une espèce de réjouissances. Pour si
peu de chose que fût, de son vivant, le mort, la ville entière se réunit
autour de lui, l'accompagne, le commente, jusqu'aux suprêmes pelletées.
Il était rare qu'on en eût quelqu'un à mettre en terre d'aussi notable
que M. Diodore Lescaa. Cela ne s'était point vu depuis S. G. l'évêque
Cassoubieilh, et ses obsèques, pourtant, n'appelèrent pas le concours
qu'on aurait cru. C'est que les rancunes, les haines même qu'il avait
fait naître et que seule avait assoupies la terreur, au lendemain de
l'émeute, se réveillaient déjà, plus vives pour avoir été contenues.
--Le petit peuple n'a pas donné, observa M. Lubriquet-Pilou au capitaine
Laharanne, en se versant du vermouth.
Entre la visite à la maison mortuaire, où des passants en noir observent
un silence de quelques minutes sur un rang de chaises, et la fin du
service, où l'on gagne l'église, ils s'étaient, selon la coutume, rendus
au café.
Plusieurs notables en redingote, et dont les chapeaux étaient si divers
que cela avait l'air fait exprès, se tenaient déjà sur la terrasse. Il y
en avait avec des pardessus jaunes, d'autres qui relevaient le collet de
leur redingote car le temps était froid et il venait de pleuvoir.
--Eh, que diantre voulez-vous qu'il donne, le petit peuple, répliqua
Laharanne. Il est comme moi, il n'a rien.
--Pardon, reprit Lubriquet. Les Part-Prenants ont un syndicat depuis
quinze jours, et ils annoncent une manifestation.
--Heureusement que j'ai l'oeil, dit un gros petit homme, paisible et
blond, dont l'uniforme seul trahissait qu'il fût sous-officier de
gendarmerie. C'était le chef de brigade, Malevain, franc-comtois, et
qui, le jour de l'émeute, était arrivé combattre avec une bonne heure de
retard.
--Oui, il n'y a que le comptant qui vous manque, répartit le capitaine.
C'est à la sortie de Saint-Éloi, je pense, pour avoir plus de monde,
qu'ils préparent leur petit chahut. Est-ce que vous y avez mis des
hommes?
--Pas si bête, dit le gendarme. J'aime mieux voir venir.
--Voir venir quoi? Qu'ils démolissent le cercueil?
--Non; mais il ne faut provoquer personne. J'ai ordre de ne pas heurter
les opinions.
--Vive l'Empereur! cria Laharanne.
Malevain devint pâle.
--Vous êtes fou, dit-il. Vous allez m'obliger à faire un rapport.
--Eh bien! Et ce respect des opinions?
--Je parlais de celles qui sont admises, Les Part-Prenants sont
socialistes, vous le savez bien.
--Socialistes! Où mettez-vous vos pieds, répliqua le capitaine qui
s'échauffait. Idiots, ils sont: c'est moins compliqué. Demandez à M. le
Maire.
--Mon Dieu, expliqua celui-ci, il y en a de bons. Quoique je sois
parfois tenté de regretter Mongommery, et qu'il ne soit plus là, de
temps en temps, pour leur faire, comme il disait, «une saignée de sang
ardent et corrompu».
--Si vous parlez politique, reprit Malevain, vous savez que mes
fonctions m'empêchent de vous causer.
--Il suffira, répartit le Maire avec un peu de sécheresse, qu'elles vous
aident tout à l'heure, selon que nous en sommes convenus, à faire
respecter un mort dont les pauvres au moins devraient tous porter le
deuil. Si l'on savait tout ce qu'il a donné au bureau de bienfaisance,
en catimini, sans compter les deux curés, et jusqu'au pasteur.
--Jusqu'au pasteur, dit Laharanne: c'est un peu loin!
--Saint-Éloi aussi, observa alors Lubriquet avec l'air de faire un mot.
Et il serait temps de s'y rendre..... Mais qu'est-ce que c'est que ça?
Des clameurs indistinctes s'élevaient sur l'autre rive. On vit soudain
plusieurs personnes traverser le pont en désordre, et, plus loin encore,
d'autres qui couraient. Aussitôt les clients du _Soleil d'Étain_ furent
debout et traversèrent. Le brigadier se hâta en gémissant vers
Saint-Éloi; il avait des bottes, et pataugeait en retenant un trop
étroit képi contre le vent. A côté de lui, M. Dessoucazeaux sautait de
pavé en pavé, le pantalon retroussé, le parapluie ouvert. La plupart le
suivaient, et bientôt l'on fut au courant.
Un groupe de Part-Prenants avait accueilli le cortège, devant la maison
Lescaa, par des cris d'injure. De quelques-uns qu'on les avait vus
d'abord, ils avaient grossi en nombre, crié plus fort; et personne ne
les contredisant, s'étaient mis à suivre le mort, bras dessus bras
dessous, en criant d'une façon lente et funèbre:
--Rends l'argent, rends l'argent!
Vitalis, dont M. Lescaa avait été peut-être la meilleure affection,
était blême de rage. Autour de lui, les autres affligés, placés tout de
suite après le cercueil, que portaient huit hommes, hâtaient les
porteurs à voix étouffée. Sous l'humide ciel, parmi la haine de ce
peuple et ses huées, suivi d'un cortège éperdu, on eût dit que le mort
fuyait les abois d'une meute.
La route de l'Église est montante. En dernier lieu, où la côte tourne et
devient rude, les criards parurent s'essouffler, et ce fut d'assez
paisible allure qu'on déboucha, en longeant la gendarmerie, sur la
placette qui fait parvis à Saint-Éloi. Mais là, d'autres Part-Prenants
attendaient l'Onagre. Là aussi, la Mortiripuaire était groupée; et dès
que le cortège parut, entama la Marche funèbre de Chopin, qui, par un
naturel penchant des musiciens, s'accommoda bientôt au mouvement d'une
mazourque. Les porteurs ragaillardis, hâtèrent le pas, entraînant les
affligés dans leur sillage. On entendit souffler M. Pétrarque Lescaa,
qui était court d'haleine.
Mais presque aussitôt la clameur des Part-Prenants recommença de
gronder. De nouveaux venus coururent, par les ruelles, se joindre au
tumulte. On entendit claquer de toutes parts les contrevents, que des
femmes fermaient en implorant Dieu. Un homme gras, avec du jaune, qui
fumait sa pipe au second étage de la gendarmerie, disparut à
l'intérieur, et, tandis que la musique au désarroi éteignait un à un ses
cuivres, la foule sembla se recueillir. Tout à coup, de cette masse
d'hommes, une pierre jaillit, qui tomba en retentissant sur le cercueil
sonore.
Ce fut comme un signal. Une volée de cailloux s'abattit sur le cortège,
d'où répondirent des cris d'effroi, de douleur. Presque aussitôt le gros
du convoi, puis les affligés, firent volte-face, se débandèrent,
coururent, et, la redingote en oriflamme, à corps perdu, s'engloutirent
au tournant de la côte. On vit bondir des hommes massifs. Quelques
chapeaux noirs roulèrent oubliés. Et tout disparut.
Vitalis était resté. Une pierre l'avait décoiffé; une autre meurtri à
l'épaule. Il faisait tête, comme un gibier courageux qui cherche où
rendre les coups dont il saigne. Mais à ce moment l'un des porteurs,
atteint à la poitrine, lâcha le brancard, en gémissant. Le cercueil
oscillait déjà vers la terre: Vitalis n'eut que le temps de s'élancer à
la place vide.
--Allons, cria-t-il aux autres: vite à l'Église.
Mais déjà, plusieurs Part-Prenants en occupaient la porte, menaçants,
comme s'ils eussent voulu interdire à leur ennemi le pardon suprême. Les
porteurs ralentiront leur marche.
--Allons, cria Vitalis encore. Vous avez donc peur!
--Eh, Dioü bibann, grommela l'un d'eux; tous hésitaient, quand on
entendit des appels qui approchaient. Une voix harmonieuse et forte
cria:
--Nous arrivons, ne bougez pas!
C'était Beaudésyme, qu'accompagnait le capitaine. Dessoucazeaux suivait
de près, ayant rallié quelques fuyards. Le brigadier lui-même, empêtré
de ses bottes boueuses, accourait mollement, sans aucun de ses hommes
avec lui. Tandis que les autres, et le curé Puyoo, de l'intérieur,
moitié de gré, moitié de force, débarrassaient l'entrée, le petit
gendarme avait abordé un groupe assez pacifique d'aspect, et qui de
bonne grâce s'ouvrit devant lui. Mais alors, sous prétexte de le mieux
entendre, ces gens l'entourèrent et commencèrent de se le faire passer
de main en main--comme des meuniers feraient d'un sac,--en sorte qu'il
parcourut beaucoup de chemin, fort étourdi parce qu'on le faisait
tourner, à mesure, et ne sachant à qui entendre. Cependant le cercueil
avait pénétré dans l'église, où, portes closes s'achevait la cérémonie.
Quand on porta au cimetière, qui était voisin, et dont les gendarmes,
enfin survenus, avaient dégagé les abords, peu de personnes suivaient le
convoi. Mme Beaudésyme et Guiche côte à côte s'y étaient jointes.
Mais presque aucun des affligés, honteux sans doute de leur fuite,
n'était revenu; et une bruine glacée qui, en s'épaississant, faisant
l'un après l'autre s'ouvrir les parapluies, avait écarté presque tout le
reste. Sans bruit, comme descend un store de tulle, on la voyait baigner
mollement les tombes, où achevaient de pourrir les turbans de perles
noires, dont quelques-uns encadrent une photographie, dérisoires
couronnes de boue qui achèvent de glorifier la poussière des hommes.
Entre les cyprès, l'argile du chemin était glissante.
Quand la pierre du caveau fut close sur ce qui avait été un juste, et la
plupart des assistants dispersés sous la pluie, Sabine qui pleurait
chercha Vitalis du regard. Lui aussi avait les yeux pleins de larmes, et
penchait vers la terre ce visage délicat où la douleur même semblait
n'être qu'un des masques de la volupté. La pluie, teinte aux
meurtrissures de son front, tachait ses joues d'un peu de sang. Il
étouffa un sanglot.
--Vitalis, murmura Sabine, en lui touchant la main.
Il se retourna, et la vit près de lui, toute frémissante de tendresse et
de peine. Leurs yeux se lurent mieux qu'ils n'avaient fait jusqu'à ce
jour. Elle alors, comme si toute cette lâcheté d'une foule; et la
branche odorante des cyprès; et la mort lui avaient révélé un sens
nouveau de la vie, qu'au pied même d'une tombe ils croyaient vrai pour
toujours:
--Vitalis, je t'aime.
Un pas, tout près d'eux, leur fit tourner la tête; c'était Basilida qui
lentement s'éloignait, la tête un peu basse. Et ils se turent.
Quelques jours après, Mme Etchepalao avait accompagné sa soeur au
cimetière; mais Cérizolles étant absent et la poste proche, elle s'en
fut au bureau restant, laissant Guiche prier seule.
Vitalis, que le hasard, avare à l'ordinaire d'unir les gens, ou bien son
coeur guidait peut-être, la trouva près du monument rouge des Lescaa,
agenouillée dans l'herbe odorante.
C'était un de ces après-midi d'automne dont la langueur est pareille au
repos que répand au sortir de ses bras une femme dont la chair abonde.
Mais le souffle de la montagne parfois courait au travers comme une eau
fraîche; et il semblait alors que l'atmosphère fût double.
Sous le soleil d'octobre, le cimetière avait séché la boue d'argile et
la bruine qu'il présentait l'autre jour sous le ciel mouvant et bas,
quand, du convoi, les cheveux d'or de Mme Beaudésyme étaient la seule
gloire. Aujourd'hui l'air avait un reflet d'ambre. Une odeur de
couronnes en décrépitude s'y mêlait au baume des cyprès. Quelques
vieilles femmes paraient déjà des tombes pour le jour des Morts: leur
voix amincie par l'âge couvrait à peine le bruit des feuilles qu'un peu
de vent chassait, tournoyantes, dans les allées. Et seul, un bourgeois
de Ribamourt, qui injuriait des ouvriers en retard, troublait le
recueillement des choses.
Le cimetière était sur la hauteur de Sainte-Marthe entre l'église et le
presbytère, dont les ormeaux, que l'arrière-saison n'avait jaunis encore
qu'au sommet, laissaient entrevoir par delà les méandres de l'Ouze et sa
bordure de collines, les créneaux bleus des Pyrénées. L'heure trouble du
soir tombait déjà d'un ciel ensanglanté. Bientôt les montagnes eurent
l'air d'une muraille d'hyacinthe. On eût dit qu'elles se rapprochaient
étrangement entre les arbres; et plus bas, c'était la vallée, un paysage
indécis de champs et de rives gagnés par le brouillard.
--J'aime mieux le matin, dit Guiche, l'extrême pointe du matin. Petite
fille, je demeurais chez ma tante à Pau. Son mari y était officier; et
ils habitaient une vieille villa de Bilhère, où il y avait des giroflées
au creux des murs. C'est alors que j'ai senti le plus près de moi l'âme
des glaïeuls et des pivoines,--dont l'extrême rouge pénétrait au fond de
mon être, comme un parfum me perce aujourd'hui. Pendant la belle saison,
c'est lui, le plus souvent, en se rendant au quartier, qui me menait à
mon cours chez les Dominicaines. Avant de partir, par des allées de
gazon trempées à grosses gouttes, mon oncle me menait cueillir un peu de
raisin glacé qui pendait aux treilles. Parfois on entendait une sonnerie
dans la cour de la caserne; et moi, je secouais de lourdes fleurs pour
voir couler la rosée; ou bien je cueillais une de ces roses-mousse
entr'ouvertes hérissées d'or. Oui, c'est alors que j'ai su le mieux
aspirer les choses avec mes yeux.
De ma chambre à mansardes, sous le toit, je courais regarder en chemise,
aussitôt levée, les montagnes grandes et bleues, par dessus le vieux
parc. Elles étaient d'un bleu qu'on ne peut dire, légères, et telles
qu'une vapeur condensée.....
--Quel lyrisme, dit Vitalis.
Elle prit un air fâché, et alors il l'embrassa contre le mur du caveau.
--Quoi, Vitalis, dans un cimetière. Et ma soeur qui va venir.
--C'est que moi aussi, Guiche, je vous aime, continua-t-il, en reprenant
l'entretien de l'autre jour, à l'enterrement. Et voulez-vous de moi?
--Moi, non, dit la jeune fille, qui railla avec un tendre sourire. C'est
notre parrain qui le veut.
C'est ainsi que se fiancèrent Vitalis Paschal et Sabine de Charite, à
l'ombre d'un tombeau.
Tout Ribamourt les unissait déjà, depuis que les volontés de l'Onagre y
étaient connues. Et n'étaient-ils pas les triomphateurs du testament?
L'ouverture n'en était pas allée sans quelque tumulte, dont M. Pétrarque
Lescaa à demi fou qu'il devenait, fit tous les frais.
C'est dans l'étude de Maître Beaudésyme que s'en fit la cérémonie,
Vitalis présent. Le juge de paix, à force de désirer qu'il n'y eut pas
de testament, avait fini, malgré tout, malgré la convocation du même
notaire, par le croire. C'était, quant à lui, la plus favorable
hypothèse, presque aucuns parents de l'Onagre, Vitalis lui-même, ne
l'étant d'assez près pour hériter dans ce cas. L'éblouissement de l'or
fut tel chez Pétrarque que, par une projection de son espérance dans
l'avenir, il s'y croyait déjà, et maître d'un tiers de ces richesses:
son cousin intestat, c'était sa part.
Aussi voulut-il faire sortir le clerc, en affectant de ne l'y voir
qu'en cette qualité.
--M. Vitalis Paschal est ici comme héritier, dit le notaire, avec
l'assurance et cet air heureux, qu'il avait repris depuis que ses reçus
étaient brûlés. Cette réponse, quoiqu'elle fût faite d'une belle voix
joyeuse, sonna pour le juge comme les premiers tintements d'un glas.
Il reprit quelque courage à la liste des biens, titres, créances, par où
commençait le testament. Elle passait sous silence de grandes donations
déjà faites, la Caisse Politique en particulier, dont M. Dessoucazeaux,
le P. Nicolle et M. de Ribes, un châtelain des environs,--mais non pas
M. Beaudésyme--étaient fidéicommissaires. Personne ne s'en douta alors,
tant ce qu'il restait dépassait toutes les espérances, atteignant, à
première vue, au delà de vingt millions.