La plupart de ceux qui touchaient le mort même de loin furent nommés

l'un après l'autre: Mlle de Lahourque eut cent vingt mille francs,

son frère six cents francs de rente viagère: Laharanne lui-même, deux

grandes métairies à Nyxe, avec une maison de chasse. Tout cela arrachait

des soupirs au juge de paix. Un dernier legs de deux millions, pour en

servir la rente aux pauvres de Ribamourt, lui fit faire un saut hors de

sa chaise; et, oubliant son juron ordinaire:

--Nom de D..., s'écria-t-il, en s'épongeant le front, ce sera nous les

pauvres, si ça continue.

Mais la plupart, dans l'assistance, méprisaient son courroux. Étant

eux-mêmes pourvus, déjà, ils regardaient, d'un air vacant, pendre aux

murs de l'Étude des affiches jaunes et blanches, un almanach des postes,

la liste des notaires.

--Le testament qui me fut dicté s'arrête ici, dit M. Beaudésyme,

paisiblement.

--Quoi, fit Pétrarque; mais il n'y est pas disposé de la moitié.

--C'est juste.

--Alors? On se f... de nous?

--Vous pouvez parler en votre nom. Du reste il y a un testament

olographe, auquel je n'ai pas pris part et qui est postérieur à

celui-ci.

--Tout est à refaire, s'écria le juge. Les autres eurent cet air inquiet

d'une poule qui se sent reprendre, l'ayant avalé, un grain de maïs au

bout d'un fil. Le notaire semblait jouir de toutes ces inquiétudes.

--Rien n'est à refaire, dit-il en frappant sur une seconde enveloppe. Je

sais à peu près ce qu'il y a ici dedans.--Et il se remit à lire. Mais le

premier codicille le surprit. Car au lieu d'hériter lui-même, comme il

pensait, c'était sa femme, du double, il est vrai, de ce qu'avait promis

M. Lescaa: sa dot, qui rentrait.

Le second legs avait trait à un serviteur. Mais le troisième, qui

octroyait pour tout capital à Pétrarque des créances sur son beau-père

et lui-même le mit en fureur. De ses bajoues violettes, de sa bouche

écumante sortaient des blasphèmes confusément entrecoupés de cris. On y

démêla enfin des menaces.

--C'est un misérable, hurlait-il. C'est un fou! On plaidera. Vous avez

beau vous bidonner tous. Je refuse la succession.

--N'oubliez pas, Monsieur le Juge de Paix, interrompit Beaudésyme, que

si vous perdez, ayant refusé la succession au préalable, la créance de

Firmin retombera à l'actif de la dite, et vous dans l'obligation de nous

payer.

--Qu'est-ce que ça peut vous faire?

--Rien du tout. D'autant que si vous acceptez, vous serez obligé de

payer des droits de succession proportionnels à la valeur écrite,

c'est-à-dire fictive, du legs. Ce sera une très grosse somme, et, en bon

serviteur de l'État, je me réjouis...

--Je vous dis que je n'accepte pas.

--Dans ce cas, vous paierez le billet souscrit à Firmin. Et si, d'autre

part, vous avez la douleur de vous voir inopinément précéder dans la

tombe par Mme Lescaa avant de l'être par le sieur Pedreguilhem son

père, celui-ci, ou plutôt ses créanciers, parmi lesquels les héritiers

Lescaa, héritant d'elle (il désigna un carton), vous serez obligé,

jusqu'à moitié intégrale de sa fortune, de payer les dettes

Pedreguilhem, ayant abandonné les billets signés de lui que vous léguait

M. Diodore Lescaa.

--Quoi, quoi! cria le juge.

--Rien n'est plus clair. M. Lescaa vous en laissait pour la moitié de la

faillite Pedreguilhem. Vous rattrapiez donc, au moins, comme créancier,

la moitié de ce que vous devez abandonner comme débiteur.

--C'est un traquenard, hurla Pétrarque, qui sortit en battant les

portes.

--Il y a un peu de ça, murmura le notaire. Et il conclut sa lecture par

le legs qui faisait Vitalis et Sabine plus de huit fois millionnaires.

La petite fortune laissée à Mlle de Lahourque eut pour fruit immédiat

de dénouer sa longue idylle. M. et Mme Beaudésyme s'y entremettant,

Lubriquet-Pilou se détermina enfin. Il fit sa demande, aussitôt agréée,

dans les premiers jours de mai.

Cela fit presque autant de bruit que la mort de l'Onagre; tout Ribamourt

s'en réjouissait, s'étant d'ailleurs repris à vivre. C'est que la

succession Lescaa y avait répandu plus d'argent que son règlement n'en

avait tiré naguère, et qu'à cela s'ajoutaient des vendanges abondantes,

ainsi que beaucoup de malades qu'on attendait. Il n'était pas jusqu'aux

agresseurs de Firmin, à qui le tailleur, remis de ses blessures, et,

soit bonté, soit politique, quelques autres personnes, dont le curé

Puyoo, ne tâchassent d'adoucir les poursuites du Parquet. Quant à ceux

qui avaient jeté des pierres au cercueil du banquier, Vitalis, tout

ulcéré qu'il en demeurât, et vindicatif avec cela de son naturel, en

aima mieux laisser dormir l'outrage, résolu du reste à s'en souvenir

toutes fois qu'il se pourrait à peu de scandale.

C'est M. Puyoo, promu au doyenné de Sainte-Marthe, d'où il espérait

bien, à travers la politique, se pousser plus haut, qui tâchait, en don

de joyeux avènement, d'inspirer à tous la joie et la clémence.

Il aurait eu peut-être de la peine à convaincre son prédécesseur

aujourd'hui prêtre attaché à la cathédrale de Navarrenx. C'est là que M.

Cassoubieilh, bercé de l'espoir d'un canonicat à la première vacance,

était en train d'aigrir cette facile bonté, la seule vertu, peut-être,

qu'il eût apportée dans son ministère.

Ainsi ce n'était pas lui qui bénirait l'anneau nuptial de Guiche: pas

même celui de Mlle de Lahourque. La cérémonie, quant à cette

dernière, promettait d'en être magnifique. N'avait-elle pas écrit à la

titulaire du bureau qu'elle ne voulait plus gérer, «que ce mariage

soudait en quelque sorte l'aristocratie de la naissance à celle du

travail». Ainsi s'essayait-elle à peindre ce sacrifice qu'elle allait

faire de sa particule.

M. Lubriquet-Pilou, de son côté, sans faire un égal abandon, se

plaignait, au _Soleil d'Étain_, qu'il lui faudrait bientôt se réduire au

rôle de séducteur honoraire. Et tous hochaient la tête autour de lui, en

disant:

--Comment fera-t-il? Bah, il la trompera.

--Non, affirma Lubriquet, je tiendrai ma parole...

Et il ajouta, avec un sourire égrillard qui faisait sans doute allusion

à son premier mariage:

--...cette fois-ci.

Quelqu'un parla de lui offrir un banquet, pour enterrer, encore qu'il

fût déjà veuf, une vie de garçon si bien remplie. N'était-ce pas le

moins que Ribamourt devait à soi-même, comme à celui où s'étaient

incarnés, durant un quart de siècle, tous les orages mortiripuaires de

la passion? Ce projet, accueilli avec faveur, eut vite fait de prendre

figure. C'est à l'hôtel _Gastou Fébus_ que se donna le banquet. Il fut

honorable, M. Dessoucazeaux, avec le goût sûr des avares, en ayant

choisi les vins.

--Et pas un Château-Idem, n'est-ce pas, avait-il ajouté par une

plaisanterie florissante à Ribamourt, où l'on accusait les hôteliers de

ne changer de leurs vins que les étiquettes.

--C'est vrai, Pana, ajouta le capitaine Laharanne, qu'au dernier dîner

de chasse vous nous aviez donné d'un Ribamourt, blanc, et d'un autre

Ribamourt, blanc... A eux deux ils avaient exactement le même petit goût

de rien du tout...

Et il fit claquer sa langue, comme si, rien que de s'en souvenir, il

jouissait encore.

M. Pana fit mieux les choses, à cette fois-ci. Aussi, vers la fin du

dîner, Firmin ayant lu quelques vers béarnais, plusieurs Mortiripuaires

en furent-ils touchés jusque par delà l'attendrissement. Wolfgang, lui,

était ivre, et parlait de se battre en duel, comme s'il eût regretté

d'en avoir, à plusieurs fois et de toutes ses forces, laissé échapper

l'occasion.

On avait bu aux conquêtes passées de Lubriquet-Pilou; et on les

supposait nombreuses, s'il en fallait croire le nombre des toasts.

C'était un hommage aussi à ces victoires qu'un pot de myrthe posé devant

le Séducteur. Au moment qu'on allait quitter la salle, il appela

l'hôtelier, et lui montrant la plante:

--Pana, dit-il avec dignité, vous ferez porter ceci de ma part à Mlle

de Lahourque.

Un tonnerre d'applaudissements récompensa ce trait; et on se leva pour

se rendre au Grand Hall. C'est là, tout près d'un buffet, que l'harmonie

Mortiripuaire devait, ce soir même, donner la sérénade au fiancé. Après

quoi, il y aurait bal, et la moitié de la ville était invitée. Le monde

se pressait déjà sur les galeries qui font le tour de la salle. Mlle

de Lahourque, tout au fond, faisait face entre Mme Beaudésyme et

Mme Laharanne. Plus près sur le côté, Mme Etchepalao, que son

mari, un peu plus calme, venait de rejoindre, attendait le bal, ou

peut-être autre chose. A côté d'elle, Mme de Charite surveillait avec

une aigre indulgence Sabine et Vitalis.

Cependant la Mortiripuaire ayant joué l'aubade du _Roi d'Ys_, et puis,

sur la demande de Vitalis: «Connais-tu le pays...?», M. Lubriquet-Pilou,

après s'être placé devant les musiciens, demanda à porter un toast

auquel tous s'associeraient, il en était sûr; un toast qui serait

l'apologie en même temps que la clôture d'une existence dont le pôle

allait désormais changer--et qu'il s'excusait qui fut un si dangereux

exemple. Tout Ribamourt s'inclina devant un renoncement exprimé avec

tant de noblesse; et le Séducteur lui-même en pensa ressentir une espèce

de mélancolie. Et n'en était-il pas arrivé au point de croire à sa

légende? Telle Mlle de Lahourque, enchantée au prisme d'une illusion

dont les mystères resteraient cachés à l'histoire, M. Lubriquet-Pilou

vivait dans le rêve de son épopée amoureuse. Pour le moment, ayant tiré

de sa poche quelques feuilles volantes où l'on aurait pu reconnaître la

menue écriture de M. Dessoucazeaux, il commença, de sa voix hongre, à

lire au milieu de la surprise générale, une longue invocation à la

déesse de Cythère, et qui se poursuivait ainsi:

_--Au moment d'abandonner tes autels, ou plutôt de ne t'honorer

plus que sur un seul d'entre eux,--ô Vénus, despote des hommes et

des dieux, génitrice des nations, décor du monde--permets que je

fasse, une dernière fois, libation à ta gloire de ce vin écumant

dont les reflets, semblables au soleil à travers les nuées de

l'aurore, répandent cette même ivresse légère des approches de

l'amour..._

Il se tut pour verser quelques gouttes de champagne sur le parquet,

tandis qu'on s'étonnait de plus en plus dans la foule. Mlle de

Lahourque, là-bas, qui n'entendait guère, doutait obscurément si

«Vénus» n'était pas un délicat pseudonyme dont son fiancé la voilait en

public. Mais Vitalis et Guiche, à leur balustrade, semblaient se

divertir infiniment.

_--O déesse,_ continuait le Séducteur, _qui es cachée au fond de

tout comme un levain irrésistible, toi qui tires des choses qui

meurent une nouvelle vie, amante habile à pacifier le dieu cruel

qui répand le sang, Arès dont les dures étreintes laissent un ceste

bleu sur ta nudité..._

--Ah! s'écria Etchepalao, voilà Jean. On va pouvoir causer.

Cérizolles, les ayant aperçus, se dirigeait languissamment vers eux,

tandis que l'orateur, continuant à tutoyer Aphrodite:

_--Mais déesse,_ s'écriait-il, _qui t'apercevrait, tel un guerrier

qu'a lassé la défaite, dormante et nue, au fond de l'antre où la

source, qui mire des iris sur ses bords, est seule de son murmure

à mesurer la fuite des heures; tandis qu'au halo de tes cheveux

d'or se balance un papillon de pourpre ténébreuse--si parfois tu

t'éveilles et rouvres les yeux, il y verrait reluire la flamme du

désir comme ces palpitations lumineuses qui s'allument à la lisière

des nuits d'été. C'est alors, Redoutable, Invincible, ô Dorée, que,

debout dans le jour tu fais retentir ce même rire victorieux et

cruel que le choc des épées arrache aux armures. C'est alors, sous

les flambeaux errants de l'éthèr, au milieu des rocs et des roses,

dans la mer poissonneuse et jusques aux profondeurs hantées des

Fauves, que parmi cette poussière vivante sans cesse dévorée du

néant, tu réveilles, ô Vénus, l'hymen universel..._

* * * * *

Cependant Cérizolles avait réussi, malgré la presse, à rejoindre ses

amis. Il aperçut alors Mme Etchepalao, à demi cachée par Guiche, et

son visage s'éclaira d'un sourire qui n'était pas sans douceur.

--Comme il est beau, l'étranger en smoking, railla Vitalis. C'est vrai,

Guiche, que vous ne l'aimez pas?

--Sait-on jamais qui on n'aime pas?... murmura-t-elle, en les

enveloppant tous deux d'un même sourire.

Entre tant M. Lubriquet-Pilou poursuivait le cours de ses propos, et

après avoir célébré, sans doute par allusion à Mlle de Lahourque, le

fard délicat, qui disait-il après un auteur beaucoup plus ancien, se

pose sur le visage des vierges:

_--En vain,_ affirma-t-il, _les autres dieux prétendent, à la

constance de leurs lois, asservir l'univers comme l'on courbe au

sillon la génisse porte-joug--en vain la lumière et l'ombre

alternées condamnent au labeur ou au sommeil la tourbe nourrie de

pain. Mais c'est à toi que nous devons les voluptés de la nuit, et

ces étreintes qui ne sont connues que des lampes, et le rêve qui

nous asservit la vertu. Pourtant, ô fille du Sel, ce n'est point au

jour ni dans l'ombre que tu te plais le mieux à tourmenter, comme à

satisfaire, le bétail innombrable des humains. Et n'est-il pas

d'autres moments, des minutes plus fugitives; quand les choses ont

une figure moins précise, que les mains se cherchent et les lèvres

se rencontrent? Heures divines du crépuscule... divines du

crépuscule....._

--Dioü mé daoü! éclata, au milieu du silence, Lubriquet-Pilou qui

retournait ses poches après ses feuillets, j'ai perdu la fin.

[Grec: TELOS.]

TABLE DES MATIÈRES

Chapitres Pages

I Un Noyau de prune 1

II Les Mortiripuaires 35

III Les Dévotions de Basilida 71

IV L'Après-midi dans un parc 109

V L'Émeute 147

VI Les Nuées 195

VII De toutes robes 219

VIII L'Appartement conjugal 267

IX L'Invocation à Vénus 285

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--8488-5-19.

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La jeune fille verte, roman · 第 11 / 11 段