serait la mort pour elle. Je vous demanderai même à ce sujet, monsieur
le Secrétaire Particulier, toute votre bienveillance.
--Vous pouvez compter que nous ferons de notre mieux, répondit
brièvement M. Dabitaing. Mais pour en revenir à l'objet qui nous
occupe, à tort ou à raison, il y a eu scandale, encore que sur le tard,
je le confesse, puisque il y a trois mois, tout au plus, que la _Corde_
de Toulouse a publié là-dessus son premier entrefilet.
--Une infamie, murmura le Jésuite, qui presque aussitôt regretta d'avoir
jugé aussi durement une chose où peut-être ses hôtes n'étaient pas du
tout étrangers.
--Sans doute, reprit M. Dabitaing; mais, dans ces temps troublés, il
faut prendre garde aux infamies. Celle-ci a couru tous les journaux, et
le _Conseiller_ entre autres. Ne vous étonnez pas si nous avons dû, en
ces circonstances, envisager l'hypothèse d'un déplacement de M.
Cassoubieilh.
--Mais, dit le P. Nicolle, qui commençait à s'éclairer, le curé de
Sainte-Marthe est inamovible.
--Sans doute, sans doute, mais non pas plus que le Concordat. En
attendant, nous avons le droit de conseil, et quelques autres moyens
d'insinuation. D'abord, notre but n'est pas de mettre sur le pavé ce bon
M. Cassoubieilh, qui du reste a des moyens personnels. Et je ne serais
pas surpris de le voir prêtre attaché à la cathédrale de Navarrenx,
chanoine même, s'il venait doucement à résipiscence.
--Il y aura beaucoup à faire pour décider M. Cassoubieilh à quitter une
cure où il est aimé de tous.
--J'ai ici les preuves, répondit le Secrétaire Particulier, en frappant
de la main sur quelques papiers à côté de lui, que tout le monde n'en
est pas aussi enchanté que vous dites. Les étrangers en particulier, ce
troupeau d'âmes élégantes, se sont à plusieurs reprises plaints de le
trouver... un peu agreste. Et vous savez, peut être, mon Révérend, qu'on
l'a surnommé le Curé des Pauvres.
--Je m'étonne qu'un pareil titre puisse être tenu à blâme.
--Eh mon Dieu, mon Père, nous ne sommes plus au temps des saints; c'est
d'hommes, plutôt,--pardonnez-moi cette opinion,--que nous avons besoin,
aujourd'hui.
Et il lança à M. Puyoo un regard de réconfort.
--Certes, accorda celui-ci; mais ce n'en sera pas moins une succession
bien lourde, à certains égards.
--Il ne faut pas non plus, reprit M. Dabitaing, s'en exagérer le poids.
S'il est vrai que le curé... _actuel_ de Sainte-Marthe a rencontré un
accueil médiocre dans la clientèle étrangère, où il est accusé de
manquer d'onction, de politesse peut-être,--j'ajouterai que les vertus
de miséricorde sont plus essentielles encore dans notre ministère. Or,
M. Cassoubieilh passe pour vindicatif.
--Voilà de l'inattendu, dit le Jésuite.
--Hélas, si je consentais à l'être moi-même, aurais-je mieux à faire
là-dessus qu'à consulter mes propres souvenirs? Car j'ai été vicaire,
autrefois, de M. Cassoubieilh. Et que son caractère m'ait forcé à me
séparer de lui, cela n'est rien; mais je sais qu'il m'en garde encore
rancune.
M. Nicolle se rappela soudain une obscure histoire de vicaire, jadis
renvoyé par le curé de Sainte-Marthe. Il regrettait aujourd'hui de ne
l'avoir jamais éclaircie.
--Reste toujours, dit-il, à faire que M. Cassoubieilh quitte la place,
et que je vous sois à cela de quelque appui, ce qui est, je suppose...
--_Distinguo_, interrompit M. Dabitaing d'une voix retenue, tout en
reculant la lampe qui l'empêchait de bien voir le P. Nicolle. Quant au
premier point, nous avons ce que j'appelais tout à l'heure les moyens
d'insinuation. Ces écoles, par exemple, rouvertes sous des couleurs
laïques par le zèle de M. Cassoubieilh, si nous leur retirons notre
appui, elles tomberont; et le Gouvernement, au besoin, nous y aiderait.
D'autre part, à défaut d'autorité directe sur lui--et d'une occasion de
discipline que nul ne peut assurer qu'il ne nous donnera pas--nous avons
la main sur ses vicaires, qu'il nous faudra, dans leur intérêt même,
changer souvent, au risque de lui rendre son ministère plus que pénible
par l'accroissement du labeur, comme aussi par la présence de
subordonnés peu sympathiques dont il se croirait sans cesse épié. Et
enfin, rien ne prouve que nous ne serons pas obligés, au sujet de cette
nièce dont il fut tout à l'heure question, d'ouvrir une enquête, dont le
moindre écho serait fâcheux pour M. le Curé-Doyen.
Et, satisfait d'avoir rejeté sur la Préfecture les desseins de l'Évêché,
il conclut sur un ton plus sec:
--Ne soyez pas étonné, mon Père, de tant de jours que je vous ouvre d'un
coup. Le fait est qu'il y a longtemps que nous débattons de ces choses à
l'Évêché, où nous espérions bien de n'être pas acculés à en décider
_sponte nostra_. Mais ce gouvernement démoniaque, et qui cherche à
priver l'Église de ses organes vitaux, nous de notre pasteur
légitime--_custodes sine custodem_--...nous voilà, grâce à ces suppôts
du Satan maçonnique, poussés dans l'impasse, au bord du fossé où
l'Ennemi se plaît--_abyssus abyssum_.
M. Dabitaing, qui nourrissait tous ses discours à bribes de latin,
marquait à l'occasion, en ne les traduisant pas, qu'on était entre
ecclésiastiques et entre pairs, à son jugement. Après cet essor oratoire
qu'il venait de fournir, il respira un peu et reprit, plus modérément:
--Ou plutôt, c'est M. Cassoubieilh qu'on pousse, et qui ne s'en aperçoit
pas. Un ami sincère qui lui représenterait tout ceci, et obtiendrait
qu'il se désistât, lui rendrait service.
--Et vous avez espéré, monsieur le Secrétaire, que cet ami, ce serait
moi?
--En aucune façon, comme vous allez comprendre, et c'est là le second
point. Non, les services que vous pouvez rendre à M. Puyoo sont d'un
ordre plus élevé; et j'y arrive, le terrain étant en partie déblayé. Je
suis venu ici, comme vous vous en rendez compte, pour faire une première
enquête au sujet du changement qui nous occupe. M. le Vicaire est décidé
à l'obtenir de M. Cassoubieilh. Mais, s'il est prévenu contre celui-ci,
on ne peut dire d'autre part qu'il le soit beaucoup en faveur de M.
Puyoo ou de ses idées. Sa résolution dernière il ne la prendra qu'à
Ribamourt, et je sais qu'il compte beaucoup sur votre impartialité pour
éclairer sa religion. Il vous appartenait donc, au profit du bien
général, de l'incliner vers un ami de notre hôte, voilà tout, dont on
vous dira le nom, si vous le désirez, et que vous serez le premier,
alors, à juger tout à fait digne de votre appui.
--Mais enfin, messieurs, dit le Jésuite, vous n'oubliez qu'une chose en
tout ceci: c'est que je suis avec M. Cassoubieilh dans les meilleurs
termes, et que je ne saurais faire contre lui ce qu'il ne ferait pas
contre moi.
M. Puyoo pouffa, grossièrement. On voyait parfois chez lui ressortir la
couturière.
--Nous y sommes, dit-il.
--Mon Révérend, voulez-vous lire ceci, reprit le Secrétaire en lui
tendant une lettre ouverte. M. le Vicaire m'a expressément donné ordre
de vous la communiquer.
Le P. Nicolle lut ce qui suit: «D. G.
«Monsieur le Vicaire,
»Je ne suis pas, comme trop, peut-être, de mes collègues, un familier de
la dénonciation. Excusez-moi donc si je vais droit au but.
»Quand la Société de Jésus jugea opportun de paraître se dissoudre, en
France, c'est à Ribamourt que le R. P. Nicolle vint chercher un abri. Il
me demanda à cette époque l'usage d'un confessionnal dans l'église
Sainte-Marthe, dont je suis le titulaire indigne, me laissant entendre
qu'il craignait de se rouiller en interrompant un trop long temps
l'exercice de son ministère; mais qu'à part cela il ne se livrerait
point dans ma paroisse à cette chasse au pénitent, et surtout à la
pénitente, qui rend le voisinage des bons Pères si pénible parfois au
clergé séculier, qu'occupent de multiples devoirs en dehors de la seule
confession.
»Tout d'abord, la conduite du P. Nicolle fut discrète en effet, et je
n'aurais eu qu'à me louer de sa présence, s'il n'était tombé peu à peu
où je craignais. Peu à peu, en effet, par des moyens sur lesquels je ne
veux point m'étendre, son confessionnal fut assailli par les pénitentes
de tout ordre, dont sa réserve apparente, le dédain même qu'il en
feignait de faire, ne faisait qu'exciter l'ardeur. Du reste, le P.
Nicolle ne laisse pas d'aller dans le monde, assiste à des
garden-parties, à des lawn-tennis, à des thés et autres divertissements
profanes où il lui est facile de pêcher à l'âme. Dernièrement, portant
ses manoeuvres au comble, il est parvenu à détacher de ma tutelle
religieuse une des dames les plus considérables et les plus considérées
de Ribamourt, aussi distinguée par son intelligence, et dit-on par sa
beauté, qu'elle l'était naguère encore par sa dévotion éclairée.
»Certes, je n'en aurais rien dit, Monsieur le Vicaire, si cette sainte
et lointaine liaison, qui seule doit exister entre le confesseur et la
pêcheresse, n'était, je le crains, près de se transformer entre eux, et
peut-être sans qu'ils le sachent eux-mêmes. Avant que le mal ne devienne
plus profond et ne tourne au scandale, comme on l'a, paraît-il, redouté,
à plusieurs reprises, du même prêtre, je ne crois pas sortir de
l'humilité qui me convient à tant d'égards, en vous faisant observer,
monsieur le Vicaire, qu'il vous appartient d'user de votre haute
influence auprès du R. P. Provincial afin qu'il impose au P. Nicolle un
changement de résidence, qui serait, j'ose le dire, un grand soulagement
pour moi, comme pour ma paroisse, inquiète et désorientée de ses plus
naturelles déférences.
»J'ajouterai qu'il règne, malgré des apparences de froideur, une
intimité singulière entre cet ecclésiastique et le desservant de
Saint-Éloi-des-Mines, M. Puyoo, dont les opinions socialistes et, pis
que cela, philosophiques, ne sont inconnues de personne dans le diocèse,
et s'étaient déjà si bien fait jour, au Grand Séminaire, qu'il n'y put
continuer à professer. Son Patronage des Conférences du Dimanche, où M.
Puyoo ne prêche pas moins qu'un calvinisme, voire même qu'un
socinianisme assez découverts, a déjà, j'en suis sûr, éveillé les justes
méfiances de l'Évêché.
»En attendant la solution que j'attends de votre esprit de justice bien
connu, je suis, monsieur le Vicaire, etc., etc.
»CASSOUBIEILH, _prêtre_,
»_curé de Sainte-Marthe, à Ribamourt_».
--M. Cassoubieilh est fou, observa le P. Nicolle. Il ne sait donc rien
des personnages qu'il attaque, ni de leurs liaisons.
--Vous voyez, mon Père, reprit M. Puyoo, qu'il vous faudra changer votre
gratitude en miséricorde. Quant à moi, ne pensez pas non plus que
j'apporte à tout ceci de la rancune, ou une basse ambition. Mais
laissez-moi vous découvrir à fond tout ce que je prétends: mon apologie
viendra ensuite. Vous êtes un peu indigné contre moi, je le sens, et ne
vous demande que de ne pas vous prononcer d'avance. J'ai toujours désiré
de compter M. Lescaa parmi mes ouailles effectives. Le malheur est que
l'Onagre ne cacha jamais assez une espèce d'éloignement que je lui
inspire, pour me laisser quelque espoir. J'en avais si peu que je
n'hésitai pas à le contrecarrer au Conseil des Part-prenants et
n'éprouvai que peu de jalousie quand je connus votre liaison. Elle date
déjà, si je ne me trompe; et M. Lescaa serait allé, l'année dernière,
deux ou trois fois chez vous.
--C'est vrai, dit le Jésuite.
--Vous-même l'avez visité, voilà six mois, à plusieurs reprises, chez
Mme de Charite, où vos tête-à-tête ont été remarqués.
Le P. Nicolle ne put s'empêcher de sourire.
--Quelle police! remarqua-t-il. Et l'on nous accuse.
--J'aurais donc pu, continua le curé, vous entreprendre bien plus tôt.
Mais rien n'était assuré encore de M. Lescaa qui, vous le savez, a été
jadis libéral, c'est-à-dire irreligieux. C'eût été me faire un confident
inutile. Hier enfin, j'appris (peu importe comment) que vous étiez
appelé auprès de lui: c'est pourquoi je vous ai demandé une entrevue. Je
suis assuré de votre grande influence sur M. Lescaa, et, pour tout dire
d'un coup, voici ce que je désire que vous obteniez de lui...
M. Puyoo s'interrompit un instant, étonné peut-être lui-même de ce qu'il
allait dire, et soudain sautant le pas:
--Il _faudrait_, acheva-t-il très vite, d'abord que l'Onagre écrive, en
faveur de mon ami, aux Cultes, où il a des influences; et enfin... qu'il
nous lègue un million--ou un peu plus--pour fonder une caisse de
politique sociale.
Le P. Nicolle jeta sur M. Puyoo les mêmes yeux dont on regarde un fou,
mais, de son lointain fauteuil, le sous-secrétaire assura avec douceur:
--Tout ceci est fort sérieux.
--En ce cas, répondit le Jésuite, dispensez-moi de continuer un débat
inutile. Mais je me croirais, à la longue, dans un roman-feuilleton: les
_Captations de Loyola_... ou la _Résurrection de Rodin_...
M. Puyoo eut un geste déprécatoire.
--Je vous en prie, dit-il; un moment encore, et puis vous raillerez tout
votre saoûl. Cette somme vous paraît immense, mais la fortune de M.
Lescaa ne l'est-elle pas? Croyez qu'elle dépasse vingt millions, trente
peut-être. Cela n'est point connu, ni que, voilà deux ou trois ans, M.
Lescaa a presque triplé son bien par des affaires de pétrole--dont le
sieur Etchepalao a su profiter à la queue.
--Monsieur le curé, vous me ferez tourner la tête.
--Bon, je la connais. Elle braverait Galilée lui-même. Elle me donnera
raison malgré vous.
D'un air résigné, le Jésuite décroisa ses longues jambes.
--Il est clair, reprit le curé de Sainte-Marthe, que si j'avais la
grossière ambition d'être député à mon seul bénéfice, il serait inutile
que je vous dérange. Mais ne me jugez pas d'après cette réputation de
«roublard» que je traîne après moi, et le grand malheur de
n'être--fut-ce aussi peu que rien--de n'être pas «_né_». Ce que je
traînerai surtout toute ma vie après moi, c'est mon air et mes manières,
comme un manteau sale. Mais n'importe; et vous admettez, sans doute, mon
Père, que l'Église, ou plus simplement le Clergé, a droit à une plus
grande place qu'on ne nous en laisse dans les Conseils de la nation?
--Nous l'admettons tous, reconnut le Jésuite, et M. Dabitaing plus
mollement:
--Sans doute, sans doute, dit-il. C'est le véritable idéal républicain.
--Or, les conservateurs laïques que nous ferions élire, une fois au
pouvoir, ne délieraient pas une seule des lois qui nous étranglent. J'en
conclus que le Clergé doit mettre la main à la pâte, et les curés, comme
on disait en 89, entrer eux-mêmes à la Chambre. Je tâcherai, aux
élections prochaines, d'en pousser un: c'est moi. A chacun sa tâche et
son canton. Et si je sacrifie peut-être à ce siège l'espoir d'un siège
plus haut, au moins faut-il que M. Cassoubieilh nous laisse la place. Sa
succession entre les mains d'une personne sûre et sachant manier
l'électeur, de mon ami, enfin, c'est la moitié du succès pour moi. Et
son impunité me répond de son zèle: ne sera-t-il pas inamovible? En cas
de séparation, il le sera encore vis-à-vis de l'Évêché.
--Mais vous êtes en train de nous démontrer qu'on n'est jamais
inamovible, remarqua le P. Nicolle.
--Mon ami n'est pas M. Cassoubieilh. Et en tout cas, si sa cure soutient
mon élection, le réciproque n'est pas moins vrai. En cela, l'appui de M.
Lescaa aux Cultes, et le vôtre, auprès de M. le Vicaire, me seront d'un
puissant secours. Y puis-je compter?
--C'est aller un peu vite, dit le Jésuite.
--Suffit que vous ne disiez plus non, absolument. Je passe au terrible
million... million et demi, qui serait le noyau d'un fonds politique,
dont on ne toucherait que les revenus. L'argent, dont notre parti--les
trois quarts de la France--ne manque point, mais ne dépense pas, est si
essentiel que nos adversaires sont en train de créer, grâce à leurs
comités pseudo-commerciaux ou autres, une caisse de réserve qui finira
par les mettre hors d'atteinte.
--Je ne dis pas non, en théorie, répondit le P. Nicolle; mais, à part
même ce qu'on pourrait appeler votre mégalomanie financière, vous
reconnaissez, n'est-ce-pas, que M. Lescaa ne vous aime pas exagérément?
--Il ne peut pas me souffrir! Mais, mon Père, ne lui parlez pas de moi,
ou peu. Que l'argent soit entre vos mains et de deux ou trois personnes
sûres, M. Dessoucazeaux, M. de Ribes ou autres..., je suis assuré de
votre appui, comme de la somme nécessaire à mon élection. Et moi à la
Chambre, c'est alors que commencera votre véritable besogne à Ribamourt:
direction des âmes, qu'on ne vous disputera plus; des Part-prenants, mal
pensants, que j'ai déjà un peu mis en branle; mon Patronage, enfin,
devenu le vôtre.
--Ça, c'est ma part, dit le Jésuite.
--Mon Père, c'est votre part de travail et de déboires. Est-ce donc pour
nous que nous travaillons? M. Dabitaing a paru tout à l'heure essayer
sur vous--qu'il me pardonne de le dire--un marchandage où je ne le
suivrai point. Autant qu'il tiendra à moi, mon Père, et quelque parti
que vous choisissiez, personne ne sera inquiété qui vous touche. Et je
vous dis simplement: travaillons ensemble, chacun dans son champ,
travaillons à rétablir l'esprit de l'Église, et son antique pouvoir. La
Société nous échappe ainsi qu'à ses véritables lois. Mêlons-nous à ses
travaux; forçons-la de nous entendre. Elle se dérobe, elle doute;
contraignons-la d'être persuadée.
M. Puyoo se tut.
--Peut-être, dit enfin le Jésuite; et le pouvoir, c'est bien quelque
chose. Mais votre triomphe ne fut jamais plus loin. Que serait-il
d'ailleurs, sans les coeurs et les consciences? Et ne sommes-nous
point semblables à des enfants qui, ayant perdu la clef d'une horloge,
sont contents d'en faire marcher les aiguilles avec le doigt?
Sur ces mots, l'entretien prit fin, laissant le Jésuite irrésolu.
CHAPITRE VIII
L'APPARTEMENT CONJUGAL
La maladie de M. Lescaa, qui, de quelque temps n'empira point, laissa
mûrir toutes les cabales autour de ses biens.
Le juge de paix fut celui qui laissa voir le plus d'ardeur. Dès que le
danger fut connu, il quémanda de son cousin une réconciliation qui ne
lui fut pas refusée. Mais il revint de sa visite assez perplexe. Ainsi
qu'il le conta à sa femme, dans la cuisine, sous les jambons pendus,
tandis qu'elle lui faisait échanger son costume de cérémonie contre un
pantalon et un veston rapiécés, devenus verts, l'Onagre, pour toute
politesse, l'avait averti qu'ayant reçu à compte de Firmin de Mesplède,
une reconnaissance de lui, Pétrarque, exigible depuis plusieurs années,
il la ferait présenter, au jour qui lui conviendrait à partir du 15 de
novembre prochain, pour qu'il en payât les intérêts avec le principal.
Pétrarque, qui comptait d'éviter ces débours en invoquant la
prescription, avait demandé un renouvellement dans l'espoir que son
cousin serait mort d'ici là, et qu'on n'oserait plus tard, non plus que
Firmin, le poursuivre. Il l'avait trouvé faible, mais inébranlable en
ses vouloirs. La lente poursuite qu'on avait faite des émeutiers
l'indignait au point que, de son lit, il s'occupait à la pousser, contre
ceux-là surtout qui avaient frappé Firmin après sa blessure, et c'est en
vain que le curé de Saint-Éloi avait intercédé auprès de lui en faveur
des coupables, qu'en effet tout le monde semblait s'entendre à laisser
en paix.--Pour lui mettre, ajouta le juge de paix, un baume sur ce
petit trou qu'il a eu dans les côtes, Diodore lui a donné quittance (sur
notre dos) de toute sa dette, qui était grosse. Il n'en a pris que cette
créance, qu'il me ressert aujourd'hui, comme si c'était à nous de payer
ses générosités.
--L'embêtant, observa Mme Lescaa, c'est que tu le dois, cet
argent--et signé, tu as.
--C'est pas à lui que je le dois, c'est à cet imbécile de Firmin, qui
n'osait même pas me poursuivre. Et l'embêtant, dans la vie, vois-tu, ça
n'est pas de devoir, c'est de payer.
--Quant à cela, ce n'est pas moi qui te ferai le non.
Comme s'il ne devait jamais être question que d'argent chez l'Onagre, le
notaire y fut appelé quelques jours après. La nouvelle en courait déjà
dans Ribamourt que M. Beaudésyme n'était pas encore averti. Quand il se
mit en route, avec sa serviette, les gens se disaient sur le pas des
portes:
--Il va chez Lescaa pour le testament.
Et ils saluaient.
Le notaire resta longtemps auprès de M. Lescaa. En le quittant, il avait
cet air d'importance commun aux gens chargés des sacrements civils qui
donnent à la richesse ses formes rituelles. Au café, à table, il parla
de toute autre chose, comme un homme qui porte un secret; et il ne
voulut en rien dire à sa femme, même quand ils se mirent au lit. Tout de
suite, d'ailleurs, il s'endormit; mais non pas elle.
C'était le même appartement, la même couche où Vitalis et sa belle
cousine avaient aimé naguère, jusqu'à se croire anéantir; et connu,
après les enchantements de se confondre, l'amertume de se dédoubler.
Mais ce n'était plus Vitalis, ce ne serait jamais plus lui. Quand même
il y voudrait de nouveau abandonner sa mince nudité aux impérieuses
tendresses de Basilida, ne l'a-t-elle pas, aux pieds du P. Nicolle, pour
toujours renoncé, celui qu'elle aime encore, et de quelle fureur cachée.
C'est un autre qui est à côté d'elle, un autre, grand et velu.
Mme Beaudésyme contemplait son rouge mari sous la veilleuse.
L'avait-il jamais aimée? Elle était incapable de s'en souvenir. Elle, du
moins, n'y répugnait pas au temps de leurs noces. Tandis qu'aujourd'hui,
était-elle sûre seulement de l'estimer? Mais elle aurait voulu savoir ce
qu'il pensait d'elle, de Vitalis, et ce qu'il savait. Cette tête aux
yeux clos, où il y avait une part de sa destinée, lui apparut tout à
coup pleine de mystère, et comme l'image de cet équivoque aveuglement
qu'il opposait à ses trahisons. Quels vices, quels louches calculs,
quelle terreur d'un honteux avenir dormaient sous ce crâne immobile?
Était-ce vrai, comme elle le craignait, comme on avait tâché aussi à lui
faire entendre, qu'il avait dilapidé ses biens à elle, et peut-être
d'autres dépôts plus sacrés--et pour cela qu'au réveil non plus il ne
voulait pas voir?
Là reposaient aussi d'autres secrets que Mme Beaudésyme voulait à
tout prix surprendre. Ce testament, pour lequel son mari avait été
appelé auprès de M. Lescaa, Vitalis y était-il bien traité; et, sinon,
ne serait-on pas à temps encore d'obtenir mieux? Mais il fallait savoir
d'abord; et comment faire parler le notaire? Du jour où elle avait été
sûre d'aimer ailleurs, Basilida avait réduit à presque rien l'intimité
conjugale. Elle ne pouvait guère,--tant c'était peu l'usage du
pays--refuser à M. Beaudésyme l'entrée de son lit, où peut-être lui-même
ne s'imposait que par une sournoise vengeance, ayant du reste sa chambre
à part. Mais s'il désirait davantage, c'est un plaisir tellement glacé
qu'elle lui laissait prendre que de plus en plus il s'en déshabituait.
Aujourd'hui encore, Basilida se tenait dans la ruelle, assez loin de lui
pour qu'on pût mettre un sabre entre eux. Mais elle savait que son
corps, pour tout cela, n'était point devenu indifférent à ce faune, dont
elle sentait, tout près d'elle, le poil. Il fallait qu'il parlât,
pourtant; son parti en était pris.
Ligne à ligne, avec lenteur, elle se rapprocha, glissa en quelque sorte
hors de sa chemise, et une fois tout près de son mari, lui fit éprouver
soudain le fardeau superbe de sa jambe. M. Beaudésyme gémit, sortit de
son sommeil, et sa main velue se promena sur cette splendeur dure et
sinueuse.
--Quoi, qu'y a-t-il, demanda la jeune femme en ayant l'air de se
réveiller.
--Mais c'est toi qui m'as éveillé, dit le notaire. Alors... je causais.
--C'est pour vous rattraper de votre silence de ce soir, répartit
Basilida, qui feignit de vouloir se rendormir. Son mari ne parut point
enclin à lâcher prise.
--Laisse-moi, dit la jeune femme, mais sans dureté. Je n'aime pas les
faiseurs de mystère.
Et, comme afin de le repousser, elle laissa son bras, jailli hors d'une
manche flottante, tomber sur l'épaule de son mari.
--Ah ça, tu es donc nue?
Avec un geste effarouché, elle se voila de tout son linge. Les doigts de
M. Beaudésyme la devinaient encore, mais ne la touchaient plus.
--Lida...
--Quoi?
--Ça t'a fâchée de ne pas savoir le testament de Lescaa?
La jeune femme garda le silence.
--Tu comprends: il y a le secret professionnel d'abord; et puis...
devant les domestiques...
--Je ne te pose pas de questions, répondit Mme Beaudésyme, qui, ayant
regagné sa place de ruelle, s'y tenait rigide et jointe.