Le bizarre, c'était qu'elle craignait plus encore les bavardages de

Vitalis. Il lui semblait que ses propres fureurs, tant de larmes, et

cette scène indécente envers les Laharanne, tout cela composait une trop

belle histoire, trop flatteuse à la vanité d'un jeune homme, pour qu'il

s'en contînt avec Cérizolles, avec d'autres peut-être, qui à d'autres le

courraient dire.

Mme Beaudésyme agitait ces soucis, en songeant au décri public, et

reprisait du linge. La corbeille en paille de couleur où puisaient ses

mains calmes reposait sur une fumeuse, dont la tapisserie au petit point

figurait un Chinois qui fume l'opium dans une pipe turque. Et tout ce

qu'elle venait de réparer, elle le rangeait à son côté, pour ne pas le

confondre, sur le velours vieux et vert du canapé. Il l'eût fallu voir

tenir, à bout de ses bras repliés, pour l'interroger à contre-fenêtre

quelque pièce de la dépouille conjugale, que le jour pénétrait une

minute, trahissant d'autres reprises en carré; ou bien qui gorgeait d'un

oeuf d'ivoire, tour à tour, ses propres bas vieillissants.

Malgré qu'elle gardât beaucoup de soins aux travaux du ménage;--soit

qu'ils lui fussent un plaisir, en vérité; ou plutôt une espèce de

mortification,--aujourd'hui, elle y paraissait distraite. Tout ce

scandale, qu'elle appréhendait, qui pouvait éclater autour d'elle,

remplissait son âme de trouble.

C'était beaucoup moins le spectre d'un mari vengeur qui l'inquiétait.

Car elle avait sujet de croire que le sien faisait un peu plus que

soupçonner sa liaison; et, s'il ne le montrait point, que c'était bien

un peu par indifférence, mais surtout pour d'autres motifs: en un mot

que sa dot compromise, sinon anéantie, par les spéculations de

Beaudésyme, n'était pas étrangère à ce comble d'aveuglement. Comment

pouvait-il ne pas voir, en effet? Vitalis n'avait-il pas été toujours de

la pire légèreté; elle-même plus imprudente encore que Vitalis? Ne

s'étaient-ils pas trahis cent fois?

--Ah! songea-t-elle, c'est vrai que l'argent est au fond de tout. Et

même les choses sales, il les salit.

Somme toute, en tenant un peu Vitalis pour une espèce de courtisane,

elle estimait son mari moins encore. Car Basilida, à être infidèle,

n'en gardait pas moins le goût de la netteté en toutes choses, et en

jugeait durement le plus petit manque. Aussi bien ne s'épargnait-elle

pas non plus.

--Que suis-je donc, se disait-elle, pour tant mépriser; moi qui trompe

mon mari jusque dans son lit; et le monde, sinon Dieu, par les plus

criminelles Pâques. Fallait-il salir tant de choses pour n'avoir même

plus ce misérable bonheur de ma chair; ce peu d'amour que m'accordait

Vitalis, qu'une autre me vole?

Le malheur de Mme Beaudésyme, si pieuse, c'est que la religion, où

son mal cherche à se distraire, lui empoisonne ce même remède qu'elle

lui prépare. A mesure que les sacrements apparaissent à Basilida comme

le baume suprême, elle se rappelle n'en avoir reçu qu'une parodie. Plus

elle veut s'y abîmer, plus elle s'y découvre sacrilège; adultère à Dieu

plus encore qu'au mariage. Dans ce réseau, où elle se débat et va périr

comme un brillant poisson traîné vers la plage, quelle main puissante la

saura prendre aux ouïes pour la replonger dans les eaux respirables et

profondes? Ce médiocre curé Cassoubieilh, moins tolérant encore

qu'aveugle, confesseur sans doctrine et sans amour, lui en semblait le

plus incapable. Une fois de plus, la figure du P. Nicolle passa dans sa

pensée. Celui-là, peut-être, était digne de l'entendre, et si jamais

elle s'agenouillait devant lui, ce ne serait plus pour mentir. Toute sa

plaie, quand il devrait y mettre les fers, elle la ferait voir nue.

--Ma chère amie, dit M. Beaudésyme en entrant, je t'amène Sabine de

Charite, qui était en train de déranger les filles pour savoir si on

pouvait te voir. J'ai dit qu'oui, et reprisant même; ce qui est d'un bon

exemple pour les jeunes filles.

--D'un bon exemple pour ne pas se marier, répondit la notaresse en

embrassant Guiche. Celle-ci haussa un peu les épaules, tandis qu'elle

regardait assez tristement Basilida. Elle l'aimait beaucoup; elle

aimait Vitalis aussi, à ce qu'il lui semblait depuis l'autre jour, et

tout cela était difficile à débrouiller.

Les sentiments de M{me} Beaudésyme n'étaient guère moins confus. Elle

pressentait le sacrifice qu'il lui faudrait faire un jour; et, malgré

cela, quelque chose, rien qu'à voir Guiche, empêchait qu'elle ne la

haït.

--J'étais tout juste, reprit le notaire, à fumer ma pipe sous la

varangue de devant; et je regardais la place où ce pauvre Firmin.....

--Je t'en prie, interrompit sa femme. Guiche, de son côté, avait pâli.

--C'est vrai que vous étiez aux premières loges, toutes les deux--et

Vitalis. Avait-elle assez peur, Guiche, quand elle s'est précipitée en

bas.

Il ajouta d'un air paisible:

--Elle parlait à tort et à travers.

A ce dernier coup, dont elle sentit Basilida visée à travers elle, la

jeune fille fit une contre-attaque.

--Ce n'est pas la première fois ce jour-là que j'ai eu peur, dit-elle.

Imaginez-vous, Madame, que le matin...

Le notaire prévit des allusions à la scène du bois:

--Bon, dit-il, ce doit être confidentiel. Et j'ai du travail. Mais ce

fainéant de Vitalis est à l'étude: je vais vous l'envoyer si vous

voulez.

--Oh! pour aujourd'hui, fit Sabine, nous vous le laissons. N'est-ce pas,

Madame?

C'est le premier jour qu'elles se trouvaient seules, depuis l'émeute; ne

s'étant rencontrées qu'un après-midi à Castabala, une autre fois sous le

porche de l'église, mais toujours en compagnie. Et ces trois semaines

qui avaient passé leur permettaient de se voir avec plus de calme.

--Il me fait frémir, M. Beaudésyme, avec cet assassinat, reprit-elle. Je

m'en regardais dans la glace devenir blême: vert pomme pas mûre, dit M.

de Cérizolles.

--Il vous plaît beaucoup, Guiche, M. de Cérizolles.

--Assurément.

--Et..... voilà tout?

--Oh! mon Dieu, oui, n'est-ce pas assez? Je me l'imagine comme un bon

camarade, un camarade qu'on aimerait beaucoup. Ça ferait plaisir de

l'avoir sous la main.....

Elle rabaissa sur ses yeux ses paupières en forme de feuille et ajouta:

--Je ne sais pas moi: de l'embrasser..... de prendre son tub devant lui.

Tandis qu'avec..... je veux dire devant un homme que j'aimerais, que

j'aimerais dans mon coeur, il me semblerait sans cesse que je ne suis

pas assez vêtue.

--Ah! soupira la notaresse, cela ne s'invente point.

--D'ailleurs, il se soucie de moi comme un cocher d'un paire de socques.

C'est Clarisse qu'il courtise. Oui, courtise n'est pas trop fort; et

toutes les fois que je vois la tête à Wolfgang, je me dis combien je

voudrais que ça fût vrai,--certaines choses.

--Mais, Guiche, enfin: vous êtes folle.

--Je vous demande pardon, dit la jeune fille. Vous êtes si grave, vous,

Madame.

--Petite peste, répliqua la notaresse avec son demi-sourire. Venez ici

me demander pardon de vous moquer de moi. Vous le savez bien, si je suis

folle, moi aussi, quand je m'y mets. Et vous ne savez pas tout.

Cependant elle avait posé dans la corbeille tout le linge qui était à sa

droite, et fait une place à la jeune fille, qui de bonne grâce vint la

prendre.

--Je vous demande pardon de tout mon coeur, dit-elle, si je vous ai

manqué, Madame, je vous aime tant; c'est vrai, oui.

Certes, ces yeux gris-bleu, couleur d'Avril, qu'elle semblait ouvrir

jusqu'au fond sur Basilida, comme pour en répandre les plus secrètes de

ses pensées, ne trahissaient que tendresse.

--Enfant, reprit Mme Beaudésyme, il ne faut pas galvauder ces grands

mots-là. Vous êtes mon amie, ma petite amie; j'en suis très fière; mais

enfin, vous ne rêvez pas de moi, je pense, quand vous dormez.

--Quelquefois, répondit la jeune fille en se serrant contre Basilida.

--Ne dites pas de folies. Et quant à Cérizolles, je le savais déjà, que

ce n'est pas lui, la pensée de votre pensée.

--Quoi! On pourrait bien avoir du goût pour plusieurs personnes.

--Mais pas de l'amour, Guiche.

--Eh bien! moi, je me sens un coeur à en avoir pour le monde entier.

Elle avait repris son masque perfide, aux yeux obliques, pour prononcer

cela. Et Mme Beaudésyme, en se penchant vers elle, dit avec

tristesse:

--C'est celui qu'on aime qui est le monde entier.

Puis elle l'embrassa.

--Comme c'est ennuyeux, toutes ces choses, murmura Guiche. Je voudrais

redevenir petite fille; comme au temps où j'aimais à sentir de la

peine, pour être prise sur les genoux.

--Ce n'est pas encore si loin, dit Mme Beaudésyme, en la prenant dans

ses bras énergiques.

--Alors, ajouta-t-elle plus bas, vous ne voulez pas que je vous dise son

nom?

--Mais, si je l'aime, vous me haïrez, j'en suis sûre.

La jeune femme, malgré elle, soupira. Depuis les premiers mots de

Guiche, elle y était presque résolue: mais à quel prix?

--Non, répondit-elle. J'ai beaucoup réfléchi et prié, depuis l'autre

jour, et cette affreuse scène. Pardonnez-la moi, Sabine; et je crois que

je vous le laisserai prendre. D'ailleurs, ajouta-t-elle en s'efforçant

de sourire, vous le prendriez bien sans moi.

Elle songea un peu.

--Tout de même, j'aurais pu vous causer de l'embarras; si Dieu enfin ne

m'avait autrement inclinée.

--Ah! s'écria imprudemment Sabine, je ne le prierai jamais, s'il doit

m'empêcher d'aimer ceux que j'aime.

Basilida devint plus pâle.

--Est-ce que vous seriez venue pour rire de mes chagrins,

demanda-t-elle.

Un instant, elle la serra comme pour la rompre, mais Guiche, pareille à

une enfant menacée, ne savait se défendre qu'en tendant sa bouche.

--Non, dit Basilida.

--Vous m'avez fait mal.

--Il y a des moments où je voudrais vous en faire davantage. Et vous,

pourquoi l'aimez-vous?

--Je ne l'aimais pas. C'est depuis que je vous ai vue..... que je vous

ai vue lui donner un baiser.

--Mais lui, Guiche, non, il ne vous aimera pas.

--Je ne sais pas, dit la fillette tristement.

--Ah que si, vous le savez, sauterelle. Et je parie que nous nous voyons

déjà en mariée. Mon Dieu, dire que j'aimerais à vous habiller moi-même

ce matin-là, et voir tout ce blanc, toute cette dentelle, vous mousser

sur la peau--comme un peu de Champagne--là, et là.....

Guiche, chatouillée, se mit à rire en fermant les yeux.

--Oui, dit-elle, comme du Champagne.

Mais Basilida, par la réaction la plus imprévue, à l'idée que cette

chair, et cette mousse, ce serait à Vitalis, avait de nouveau pâli,

tandis que, de sa lèvre relevée, elle laissait voir ses dents, comme

fait une chienne qui voudrait mordre, et qui cache sa fureur.

--Laissez-moi, dit-elle enfin d'une voix basse et changée en repoussant

la jeune fille. Je vous ferai dire ma réponse par Vitalis: car c'est une

réponse que vous étiez venue chercher, n'est-ce pas?

Guiche, qui la regarda, eut peur.

--Eh bien bonsoir, Madame, dit-elle enfin. Je reviendrai, si vous

voulez.

--Pas tout de suite, Guiche, non, pas tout de suite, je vous en prie.

Il faut me donner un peu de temps.

Là même, devant le canapé, Basilida tomba à genoux, la tête dans ses

mains, et ne se releva que résolue à s'abandonner au P. Nicolle. Dès le

lendemain, en effet, elle alla le voir.

Le Jésuite demeurait dans une de ces maisons dont il y a plusieurs à

Ribamourt, qui, d'un côté, donnent sur l'Ouze. De celle-ci, qui

appartenait à son père, il n'occupait que le premier étage et les

combles. Au rez-de-chaussée, c'étaient les libraires Trébuc, famille

effacée où l'on pensait peu, mais bien; jusqu'à ne vouloir pas faire

venir _Salammbô_, parce qu'il est à l'index: «par décret de juin 64,

ainsi que _Madame Bovary_», explique, en essuyant son lorgnon, ce

libraire long et chauve, à la jeune femme qui commandait ce roman

rétrospectif.

--D'ailleurs, ma fille va vous faire voir. Odile, l'Index de 1904?

ajouta-t-il en interpellant cette adolescente qu'ornait dans le dos une

tresse couleur de paille; et qui vint présenter le volume tout ouvert

aux pages 132, 133.

--Eh, vous me tracassez, avec votre prospectus, répliqua la cliente, une

cocotte de Toulouse. Croyez-vous que c'est en se le pendant au bout de

son cordon à sonnette que votre demoiselle pêchera un mari à la ligne!

Sur quoi elle s'en fut, triomphante et brune.

La maison Nicolle était peu éloignée de ce bouquet d'ormes aujourd'hui

jaunissants où Vitalis et Sabine avaient causé un soir. Par derrière,

elle regardait sur l'autre rive les toits inégaux des Lescaa. C'est là

que donnait le cabinet du Jésuite, par deux fenêtres où Mme Pétrarque

s'intéressait tant qu'il y avait fallu mettre des stores inclinés de son

côté, et elle en avait marqué sa désapprobation en diverses lettres

anonymes dont l'évêché avait reçu la meilleure part.

C'est là que le P. Nicolle reçut Mme Beaudésyme, et désormais à

l'église. Mais il n'accepta point tout de suite la charge de cette âme

aussi violente et trouble qu'un torrent après l'orage. Il savait aussi

que dans le troupeau peu nombreux de M. Cassoubieilh, Mme Beaudésyme

était une ouaille de qualité, et dont la désertion lui serait sensible.

Or, le Jésuite se souciait peu d'entrer en différend avec le curé de

Sainte-Marthe, qui ne lui pouvait faire du bien, mais quelque mal, et

surtout créer de ces menus embarras dont les hommes de réflexion se font

un épouvantail. Son devoir toutefois l'empêcha de se dérober trop

longtemps à Mme Beaudésyme, et il la reçut en confession.

Mais, dès le surlendemain, M. Cassoubieilh, qu'il rencontra par hasard,

évita son salut. Et Basilida était à peine mieux satisfaite que lui, s'y

étant heurtée à plus de rigueur qu'elle n'avait craint dans ses pires

désespoirs. Une fillette, tout de même, qui s'est tachée d'encre les

mains, s'indigne qu'un peu d'eau ne suffise pas à les rendre nettes.

C'est qu'elle était femme, et jusqu'aux plus profonds abîmes de sa

piété, gardait un peu de cette frivolité incurable qui empêche de

regarder ses fautes en face, de les peser sur de justes balances. Que

devint-elle quand le P. Nicolle, bien loin de l'absoudre tout de suite,

déclara qu'il devait retenir le cas de ces eucharisties sacrilèges pour

en référer en plus haut lieu? N'était-ce pas pour Basilida sa pudeur

deux fois découverte! Il ne lui en fallait pas moins ronger son frein

jusqu'à la Toussaint prochaine, que le Jésuite lui fit espérer qu'il la

laisserait approcher des sacrements, en ayant alors reçu les pouvoirs.

Si le P. Nicolle n'avait été que médiocrement surpris à voir Mme

Beaudésyme recourir à lui, il ne le fut pas beaucoup davantage de

recevoir la visite du Dr Emmadelon, médecin de Paris à demi notoire,

qui, l'été, faisait à Ribamourt la clientèle étrangère (comme disent ces

messieurs dans leur jargon) et semblait, depuis peu, attaché à la

personne de M. Lescaa, dont la santé pour cela ne cessait point

d'empirer.

L'homme de l'art exposa que son malade (il en parlait comme de son

propre) demandait pour se remettre avec le ciel, quoique cela, certes,

fût prématuré, s'il le pouvait jamais être, l'appui du P. Nicolle, de

qui l'éloge n'était plus à faire. Lui-même, M. Emmadelon, se sentait

heureux d'avoir, dans l'humble mesure de ses forces, servi à ramener une

telle ouaille vers l'Église--que M. Lescaa, du reste, n'avait jamais

quittée.

Le Jésuite, pour faire court, demanda s'il s'agissait des derniers

sacrements.

--Les derniers... sacrements, répondit le docteur, du même ton que si on

lui eût parlé d'un mystère de l'alchimisme, les derniers...

c'est-à-dire... se confesser, je pense.

--Si quatre heures, demain, conviendraient.

--Tout à fait; et M. Emmadelon s'en fut.

Le lendemain matin, le P. Nicolle reçut une lettre du curé Puyoo qui le

priait, en termes pressants, de passer chez lui, ce jour-là même, sur

les 6 heures du soir. C'est à peu près le moment qu'il sortit de chez M.

Lescaa, et il eût beaucoup aimé mieux rester seul à peser les choses

qu'il avait entendues ou dites. Mais, ne s'étant point dégagé auprès de

M. Puyoo, il y monta.

Le curé de Saint-Éloi-des-Mines habitait, en haut de la ville, un

couvent devenu presbytère que ses prédécesseurs, sans doute, avaient

pris garde d'entretenir, d'orner même, de ce confort décent qu'approuve

l'Église. Lui le laissait fort délabré. On eût pu croire qu'il ne voyait

là qu'une espèce de camp volant. Peut-être les soucis de son ministère

lui cachaient-ils le monde extérieur, à moins que ce ne fussent ceux de

sa politique. Ce n'était pas un secret que M. Puyoo avait des ambitions.

Mais lesquelles? On ne savait au juste. L'épiscopat était bien haut pour

ce bâtard d'une couturière, épousée sur le tard, élevé par la

bienfaisance ou la curiosité des châtelains de son village. Un siège de

député semblait moins inaccessible, quoiqu'on ne fût pas beaucoup

d'opinion dans le pays qu'un prêtre se mêlât de trop de choses en dehors

de son église. De plus, M. Puyoo était curé. Jadis il avait enseigné

l'histoire ecclésiastique au Grand-Séminaire. Une maladie lui fit

laisser sa chaire, non sans esprit de retour; mais, trop longtemps hors

de service, il la trouva occupée en titre à sa guérison. M. Puyoo avait

gardé, de ses premiers travaux, le goût de la parole et des études

sociales. Il le satisfit autant qu'il put par un «Patronage des

Conférences dominicales» où tous les prêtres du pays et certains

orateurs laïques étaient censés devoir prendre la parole, mais qu'à bien

entendre les choses il avait créé pour lui seul. Le P. Nicolle, invité à

y faire quelques conférences, eut l'imprudence d'accepter. Dès qu'il eut

préparé la première, il se vit remettre de dimanche en dimanche,

comprit, n'insista pas.

La vieille Micheline vint lui ouvrir. Cette servante aux yeux caves,

après avoir entretenu, un quart de siècle, chez plusieurs

ecclésiastiques au désespoir et qui se la repassaient, une crasse et un

désordre minutieux, s'était enfin fixée chez M. Puyoo, où elle

paraissait satisfaire. Sur le tard, elle fut, par surcroît, atteinte de

manie biblique, comme si elle eût trop respiré l'ombre du temple

calviniste qui dressait ses colonnes doriques dans le voisinage.

--Le Seigneur a envoyé un de ses anges, déclara-t-elle.

--Ah, il y a du monde, fit le Jésuite, tout près déjà de s'esquiver. En

ce cas, je retourne.

--Eh quoi, n'êtes-vous pas attendu? Entrez, mon Père.

Le Jésuite trouva M. Puyoo avec un second prêtre, dans son cabinet,

haute pièce à trois fenêtres, dont le papier aux bouquets pâlis tombait

en lambeaux. Des livres, des paperasses, d'innombrables brochures se

chevauchaient sur des rayons, sur la cheminée, sur deux grandes tables

de travail, non sans encombrer un meuble Louis XIII à tapisserie pieuse.

Deux lampes à abat-jour verts doraient ce désordre.

Sur l'un de ces foyers, le profil grassement dessiné de M. Puyoo se

détachait en noir, ourlé d'une ligne lumineuse. De l'autre personnage,

éclairé de face, on ne voyait d'abord que ses yeux perçants, une main

courte et soignée où il appuyait son front. C'était M. Dabitaing,

secrétaire particulier d'un des vicaires capitulaires. Il y en a deux

dans ce diocèse qui abrita jadis Jansénius: l'un pour le Pays basque,

l'autre pour le Béarn. C'est à ceux-ci, en l'absence d'évêque, dont on

espérait vainement un depuis quatre ans, depuis la mort de S. G. Mgr

Cassoubieilh, qu'avaient été délégués les pouvoirs de la crosse.

Après les présentations, et non sans avoir débarrassé un fauteuil pour

le nouveau venu, M. Puyoo entama le dialogue à sa façon, qui était

directe, sinon sincère, lui-même étant un diplomate du type brutal.

--Permettez-moi, mon Père, dit-il, de vous demander des nouvelles de

votre nouveau pénitent.

Si M. Puyoo avait compté sur cette attaque pour troubler le Jésuite, il

fut déçu.

--Vous voulez, sans doute, répondit celui-ci, parler de M. Lescaa, à qui

je viens en effet de rendre visite. M. Emmadelon, son médecin, ne se

prononce pas encore.

--Vous n'êtes pas plus affirmatif, à ce que je vois, mon Père, et plaise

au Ciel que vous puissiez l'être davantage pour son âme.

--M. Lescaa a toujours eu le renom d'un homme de bien, fit le Jésuite.

--De bien, et même de grands biens, s'écria le curé, qui, de ses dents

inégales, se mit à rire, par âcres éclats. Et, reprit-il d'un ton plus

sérieux, vous avez sûrement été d'avis avant moi, mon Père, qu'il n'est

pas du tout indifférent aux mains de qui passera une telle fortune, et,

partant, une telle influence...

--C'est que..., insinua le Jésuite.

--...Desquelles je pourrais vous donner une vue exacte...

--Si on songe...

--Justement, si on songe à des Pétrarque...

--Pardon, interrompit enfin le P. Nicolle, qui ne voulait pas se laisser

compromettre, si peu que ce fût, et préférait avoir l'air de se

méprendre; M. Lescaa est connu pour avoir fait la charité toute sa vie,

sans attendre que _nous_ la lui prêchions au lit de mort.

Le curé une seconde fois changea de ton, et tout à coup devenu cordial:

--Vous avez raison, Père, dit-il. Mais, autre chose: savez-vous que je

devrais vous faire une scène pour venir, jusque dans ma paroisse, me

cambrioler de mes pénitents.

--Le P. Nicolle, reprit M. Dabitaing d'une voix lointaine, se souvient

de l'Écriture; il vient comme un voleur.

--Ah! qu'il me dépouille le plus qu'il pourra. Les âmes en sont ravies à

trop bonnes mains, pour m'en plaindre au voleur... ni à personne.

Le Jésuite, soupçonnant à ce coup qu'il s'agissait de Mme Beaudésyme,

commença d'ouvrir l'oreille. Mais M. Puyoo se tut, comme s'il en avait

assez dit.

--Mon cher ami, intervint le secrétaire, vous feriez mieux d'en venir

tout de suite à l'objet de notre réunion.

--Eh bien, voici la chose: M. Dabitaing est venu d'avant-garde, si je

puis dire, m'avertir que M. le Vicaire Général, attendu d'un jour à

l'autre, comme vous savez, pour la confirmation, a résolu en principe de

la donner à Saint-Éloi.

--Il eût été naturel, observa M. Dabitaing, que M. Cassoubieilh étant

Doyen, et sa paroisse prééminente à Ribamourt, ce fût eux qu'honorât de

sa visite M. le Vicaire Général. Mais il nous est revenu, et _hic jacet

lepus_, que la vie privée de M. le Curé Doyen n'était pas exempte de

suspicions, oh, légères sans doute et mal fondées: mais un prêtre ne

doit-il pas ressembler à la femme de César, si j'ose me servir d'une

comparaison profane? Et à la veille peut-être de tant de responsabilités

nouvelles qui sont près de retomber sur l'Église...

Le P. Nicolle réfléchissait:

--Vous me voyez deux fois surpris, dit-il enfin: d'abord de ce que vous

me dites au sujet du respectable M. Cassoubieilh, en second lieu que

vous me le disiez.

--Bon, pensa M. Dabitaing, il a dit: respectable. L'affaire sera moins

dure qu'on ne craignait. Et tout haut, il ajouta: Quant au premier

point, vous ne devez pas encore avoir tout à fait oublié, mon Père,

qu'il y trois ans une nièce maternelle que M. Cassoubieilh défrayait

chez lui, fort jolie personne de dix-neuf à vingt ans, disparut _ex

abrupto_.

--N'était-elle pas tout simplement retournée chez son père à Anglet? Et

d'ailleurs, si l'on avait quelque crainte pour ses jours, il n'y a pas

longtemps qu'elle est venue à Ribamourt voir son oncle, avec son mari,

M. de Casaduegno.

--Oui, un Espagnol qu'elle avait connu quand il prenait les eaux ici.

--Je ne vois là rien d'aggravatif, répartit le Jésuite. Pour être nièce

de curé-doyen, on n'en a pas moins un coeur.

--Un coeur! s'écria doucement M. Dabitaing. Et dans un presbytère!

Mais c'est de la morale d'exégète, cela, mon Révérend Père. Un coeur!

--J'ai bien dit: un coeur. Ces enfants ne pouvaient se voir avec

décence, à cause, vous l'avez dit, du presbytère. Alors la nièce de M.

Cassoubieilh est retournée chez son père, à Anglet. Ce jeune homme et

elle s'y sont mieux connus, se sont mariés. Je les crois heureux. C'est

tout.

Le curé se pinça les lèvres, et M. Dabitaing, de sa voix lointaine:

--A propos d'Anglet, demanda-t-il, n'est-ce point là que les Filles de

la Sainte-Famille ont leur maison de retraite?

Le Jésuite eut un tressaillement.

--Et c'est bien ma soeur, riposta-t-il sans ferrailler, qui y est

malade depuis cinq ans.

--C'est ce dont je croyais me souvenir. Car vous n'ignorez pas, mon

Père, que les saintes Filles, dont le Gouvernement a consacré les vertus

en ne les obligeant pas encore à rentrer dans le Siècle, dépendent de

l'Ordinaire. C'est ainsi que nous fûmes appelés il y a deux ans environ,

quand soeur Marie de l'Espérance impétra une prorogation de sa

retraite, qui doit être renouvelée bientôt, je crois.

La jeune fille verte, roman · 第 8 / 11 段