Jean-Prudence Michon-de-Cérizolles arriva vers la fin d'août à

Ribamourt. Sur les trois heures du matin, tout étant clos, les lampes

même du baccara éteintes, on entendit le roulement sans cahots d'une

automobile, et puis, devant l'hôtel _Gastou Fébus_, un arrêt, des

trépidations, des appels de trompe. Personne ne paraissant, le seul

clair de lune vit sortir de voiture un jeune homme maigre qui ôta ses

lunettes, poussa quelques jurements et, muni d'une canne pareille à un

bélier que son chauffeux lui avait tendu avec effort, fut en asséner

quelques coups dans la porte de l'hôtel, dont il dédaigna la sonnette.

De nouveau rien ne se montra, sinon quelques clients aux fenêtres. L'un

d'eux ayant marqué très haut son dégoût de ne pouvoir dormir, une voix

perçante, mordante, demanda:

--Vous voudriez peut-être qu'on aille vous bercer?

L'inconnu, interpellé à ce moment dans sa chambre par une autre voix,

mais indistincte, se tut. Le chauffeux éclata de rire. Cérizolles

recommença son tapage.

Cependant, abîmé dans ce néant où un veilleur, sans doute, est seul à

choir, celui de l'hôtel _Gastou Fébus_, sentait qu'il se passait à

l'extérieur quelque chose de déplorable, qui, tôt ou tard, le

réveillerait. Et peu à peu il émergea des ténèbres en s'écriant:

--Qui ey aquioü, Dioü bibann!

A ce même moment parut M. Caüpana, le patron, homme bigle, minime, un

peu tortu, que sa femme et une récente faillite, la sienne,

conservaient dans l'aigre. Il alla ouvrir en personne, tandis qu'il

observait d'une voix de tête:

--Je ne sais pas qui c'est; mais vous pourriez faire plus doucement.

--Monsieur Caüpana, répondit le jeune homme, si vous savez réveiller les

gens avec un éventail, vous m'enseignerez.

--Eh, c'est M. de Cérizolles, fit l'hôtelier radouci de reconnaître un

client d'importance. Votre valet de chambre est bien venu retenir votre

appartement, mais on ne vous attendait plus de ce soir.

--C'est la faute de mon mécanicien.

--On est si mal servi aujourd'hui, déplora l'hôtelier. Et toi, imbécile,

dit-il au veilleur, est-ce que tu ne pouvais pas ouvrir à Monsieur le

Comte. Allons, éclaire!

La lumière électrique ne voulut pas être. L'appartement de Cérizolles

donnait au nord,--ou au midi. Son valet de chambre couchait en ville

avec les clefs. Il n'y avait rien à boire. Toutes choses qui lui

permirent de s'irriter sur l'escalier, davantage le long du couloir, et

fortement dans sa chambre. Caüpana mâchait sa bile avec servilité. Il

pensait à sa femme, une Levantine qui le trompait depuis longtemps avec

des valets en foule,--et combien de plaisir il aurait eu à la battre, si

elle n'avait pas été plus forte que lui.

Et, à la longue, les clients de l'hôtel purent se rendormir.

Le lendemain, on vint prévenir Cérizolles à sa toilette que Vitalis

désirait le voir. Aussitôt introduit, les deux jeunes gens se serrèrent

la main, en se demandant à la fois:

--Quoi de neuf...

A la fois ils s'aperçurent, une fois de plus, que les choses les plus

rares ce sont les neuves.

Cependant Cérizolles, ayant mis à son complet couleur-de-la-bête le

sceau d'un plastron prune-et-or, fut prêt à sortir: ce qu'il fit en

longues enjambées, en traînant contre sa jambe, plus qu'il ne le

portait, un de ces bâtons de fer, dit cannes d'entraînement, qui sont

d'un poids extrême.

Vitalis, qui avait pris les devants, le regardait venir qui marchait

anguleusement et avec souplesse, comme certains fauves que l'on voit

toujours prêts de se détendre. Mais une tête hardiment modelée; et de

ces yeux couleur d'une source qui coule sur les herbages; un nez en

éperon; le sarcasme de sa bouche: Vitalis savait qu'à la moindre

contrariété, ce visage impérieux se tendait comme la main de l'aigle.

Peut-être ressemblait-il alors à ce foudre, jadis pour César, jailli des

Pyrénées: le maréchal-ferrant Prudence Michon, duc de Cérizolles, prince

de Brokenfurstberg, maréchal de France.

Ils s'arrêtèrent sur la porte de Vitalis. La rue, bordée d'acacias-boule

d'un côté, de l'autre longeait le Jardin Public. A l'abri d'un pont de

chemin de fer qui l'enjambait, des bourriquots au repos agitaient leurs

sonnailles pour chasser les mouches. Tout seul dans l'accablante

lumière, on voyait un gamin courir. Sa chaussure trop lourde le faisait

billarder, tandis que son ombre tressautait devant lui sur la poudre du

chemin.

--Que ferons-nous, demanda Cérizolles. Vos paperasses, pendant que je

déjeunerai: il n'est que deux heures. Et c'est peut-être un peu tard

pour que vous soyez mon hôte.

--Assurément; mais j'irai vous rejoindre tout à l'heure. Et puisque

votre auto est à réparer, nous pourrons prendre une voiture jusqu'à

Sainte-Mary. Vous n'y êtes jamais allé? L'eau est exquise.

--Mmm... fit son compagnon. L'eau?... je sors de mon bain.

--Je vous assure qu'avec un peu de Pernod avec.

--Ah, ainsi... Ce n'est pas que j'en sois fou. Mais il faut profiter de

son reste: tant qu'elle n'est pas défendue.

Ils se retrouvèrent quelque deux heures plus tard, à l'ombre des

platanes, devant une bâtisse où le platras se jouait à travers le

sarrazinesque, et le Louis XV et le gothique. C'était le Casino de

Ribamourt, et Cérizolles, à qui ce monstre était familier, ne paraissait

pas en souffrir. Peut-être n'avait-il pas d'opinions sur l'architecture,

quoiqu'il en eût sur beaucoup de choses. Il les défendait brillamment, à

la manière de ces généraux qui, ayant jeté de grandes forces dans une

bicoque, se maintiennent surtout par des sorties.

Le long de la terrasse où les jeunes gens étaient assis, une balustrade

de ciment multipliait les entrelacs d'un céleri dont Munich vend la

graine, ou peut-être d'une treille. Les grappes en étaient figurées par

des lampions de couleur, imagination pleine de fraîcheur, affirmaient

les habitants qui en tiraient vanité. Il y en avait plusieurs là, qui

buvaient: c'était leur coutume.

--A propos, dit Vitalis, vous recevrez, aujourd'hui ou demain, un carton

de Mme de Charite. Elle donne une espèce de partie de jardin, en

l'honneur, je pense, de sa fille cadette, qui est de retour.

--Est-ce celle qui était couleur de prairie? Ou si elle a changé comme

l'herbe.

Le clerc eut un instant de réflexion:

--Le fait est qu'elle tient un peu de l'olive, mais non pas sans

agrément. Si vous l'aviez vue, à cette époque, avec les cheveux dans le

dos, et de ces bas blancs à jour, faits de dentelle en papier, qu'on lui

voyait monter sous...

Vitalis s'arrêta brusquement et devint rouge. Mais Cérizolles eut l'air

de ne pas s'en apercevoir.

--Elle m'avait plutôt, dit-il, laissé le souvenir d'une de ces fillettes

devenues insupportables depuis qu'on ne les claque plus assez... Et

votre patronne, ô Fortunio! viendra-t-elle?

--Je pense, répondit le clerc, tout près de rougir encore.

C'est qu'il n'avait jamais fait confidence à son ami jusqu'où il

poussait l'imitation de ce héros de basoche, dont le coeur, pareil au

sien, avait jadis fleuri parmi la rose-mousse et les fraisiers, dans

l'ombre d'un jardin de notaire dont les murailles laissent de haut

pendre un jasmin.

--A-t-elle toujours l'air d'une belle armoire en coeur de noyer,

pleine de linge et des plus solides parfums.

--Mon Dieu, je ne vois pas...

--Je ne suis pas bien assuré de ma comparaison, et qu'il n'y règne pas

une âme, derrière les panneaux, plus passionnée que celle des lavandes.

Elle a une façon de se mordre les lèvres et de se taire pour répondre.

On peut mettre aussi du girofle, dans une armoire.

--Évidemment.

Cérizolles regarda son compagnon.

--Ah! ça, dit-il, est-ce que vous auriez des cors, et que je vous marche

dessus? Vous en parliez autrefois d'une autre abondance.

Vitalis tourna court:

--Ne pensez-vous pas, demanda-t-il, qu'il est l'heure de partir.

Leur victoria attendait devant la grille du jardin, où les deux jeunes

gens la rejoignirent. A Hargouët, Vitalis s'arrêta chez sa tante; mais

on répartit presque aussitôt, pour descendre à l'auberge Sallenave, dans

le village suivant, qui était Carresse. La tonnelle, au fond du potager,

y surplombait la plaine du Gave, dont une longue allée de platanes

coupait en deux les maïs mûrissants et les prés. A travers des massifs

de trembles, de vergnes, des peupliers en file, entre les taches d'une

verdure inégale, on voyait mirailler la rivière au pied des hauteurs et

des rocs de Ribes.

Tandis que Cérizolles, avec la sagesse d'un vieillard ou d'un officier

en retraite, battait son absinthe d'une eau dont la fraîcheur, encore,

se ressentait assez des abîmes du sol pour voiler le cristal.

--Eh bien, viendrez-vous à Castabala, lui demanda son compagnon?

--A Castabala?

--Oui, c'est le manoir de Mme de Charite. Elle est d'origine

italienne, et l'a nommé ainsi en souvenir... en souvenir de je ne sais

pas quoi: Castel Castabala.

--Chaste Balai?

--Chut, ne le répétez pas.

--Et qui trouve-t-on dans cette cassine?

--Sa fille aînée d'abord, avec son gendre: Wolfgang Etchepalao.

--Ce gros, rose, qui a l'air en petit salé. On l'appelle le Prince du

Pétrole, je ne me rappelle pas pourquoi.

--Voici, expliqua Vitalis. Son père était à Bakou, chez des seigneurs

turcomans, ou circassiens, à qui il était très dévoué; dévoué au point

de passer les viandes à table--ou de faire les lits. Il défit si bien

celui de l'institutrice allemande, étant, paraît-il, assez beau gars,

qu'elle en conçut des espérances.

--C'était le Prince!

--On ne peut rien vous cacher. Mais l'homme dévoué, qui, fâcheusement,

était déjà marié dans son Pays Basque, se sauva dans le Caucase, ou par

là. Les riches seigneurs, qui ne pouvaient se passer de lui,

l'envoyèrent supplier de revenir--par une sotnia de Cosaques. Lesquels

le lièrent sur un cheval...

--Comme Mazeppa.

--Comme Mazeppa, et ramenèrent le tout à coups de sangle. Là-dessus,

mariage chez le pope; et, entre tant, la première épouse étant morte,

Wolfgang naquit légitime, ou à peu près. Toujours est-il qu'il ne peut

renier Fraülein pour sa mère: c'est d'elle que vint la première galette

et le premier pétrole; d'elle, ou plutôt de ses maîtres, tant elle avait

su leur inspirer d'affection. Aujourd'hui, elle vit à Cambo; et le

Prince, comme vous savez sans doute, s'est lancé dans les automobiles.

--Si je le sais! C'est lui qui avait prêté la sienne pour ces infâmes

Corridas, où elle remplaçait les picadors. C'est vrai que lui ne la

montait pas; car en fait de bravoure...

--Lui non plus. Mais mauvais, en revanche, avare, vaniteux...

--N'en jetez plus.

--Sa belle-mère l'adore à ce qu'il semble. Sa femme... un peu moins.

--Et qu'y a-t-il plus--comme vous dites ici--continua Cérizolles.

--Peuh. Les gens du cru, M. Lescaa, les Laharanne; les Aronsky, qui

viennent d'arriver. Vous connaissez?

--Les Harum-Scarum? Un peu. Aimables loufoques. Et lui, cartonne-t-il,

ici?

--Oui, depuis l'autre jour, qu'il y a un bout de partie. Et il s'enfile.

--Votre patron aussi, dit Cérizolles à brûle-pourpoint. Car il joue, et

gros.

--Bah, une fois en passant.

--Et ce n'est pas la première fois que vous entendez dire qu'il y

laissera sa peau,--et celle de ses clients.

--Allons donc! c'est l'homme le plus sûr...

Mais ce sujet lui paraissait pénible. Il rompit les chiens.

--M. Lescaa, dit-il, l'avez-vous jamais vu jouer.

--Comme tout le monde dans nos douces Pyrénées. Chez nous, ce n'est pas

l'amour qu'il faut dire, mais le baccara, tyran des hommes et des dieux.

Votre cousin, c'est bien ce vieux homme, vaguement banquier: beaucoup de

branche, des cheveux blancs, et des yeux rares, pleins de mépris et de

feu.

Vitalis fit signe qu'oui.

--Oui je l'ai vu--et ressenti. Ah! quelles banques! Il aurait gagné les

lustres s'il avait pris la peine de les décrocher. Et votre Beaudésyme

ne joue jamais devant M. Lescaa, lui. Mais ni l'un ni l'autre, je pense,

à Ribamourt.

--Rarement, quoique l'occasion ne leur manque pas, cette année. Imaginez

qu'il nous a crevé dessus tout un nuage de croupiers, de philosophes,

d'aigrefins. Tous les portiers du paradis, quoi! et prêts à vous montrer

le chemin de s'en aller avec les anges.

--Je brûle de les voir. Si on rentrerait.

Le soleil était déjà bas; la plaine d'Hargouët obliquement illuminée et

comme florissante d'une moisson de lumière.

--Hontou, est-ce que vous avez bu, demanda Vitalis au cocher.

--O, o, Moussu: segü.

--En route alors: au Casino.

Et l'on partit, dans la poussière qui semblait d'or rose, et dans le

bruit des grelots.

--Vous verrez encore, chez Mme de Charite, un jésuite: le père

Nicolle.

--Je l'ai rencontré chez mes cousins Château-Gaillard, dont il a dirigé

un de leurs fils. Et c'est un prêtre charmant.

--Vous aimez donc les jésuites, demanda Vitalis, qui était jeune.

--Un peu plus que Jansénius, répondit l'autre, en adoucissant un

sourire sarcastique.

Cérizolles fut à Castabala le lendemain. N'arrivant où que ce fût jamais

qu'en retard, il y avait trouvé une compagnie assez nombreuse, partagée

déjà entre le tennis et le croquet dont au loin s'entendaient les cris.

Les alentours de Castabala figuraient, dans l'idée d'Herminie de

Charite, un jardin à l'italienne. Il y avait des rocailles, quatre ou

cinq ifs dans des terrines vertes. Plus loin, Diane moussue continuait

de régner sur une cressonnière. A gauche, du même côté que la réunion,

deux rangs de cyprès alternaient leur noirceur pointue jusques au seuil

d'une rotonde en ciment, copiée à Trianon sur le temple de l'Amour. Mais

lui, le dieu funeste et désirable y était remplacé par une de ces

négresses qu'on fabrique par milliers, à Venise, pour les mauvais lieux.

Celle-ci élevait vers le ciel, que plus rien n'irrite, deux lampes dont

l'une, le globe en était cassé. Et Guiche l'avait dénommée Mme

Othello. Tout autour s'arrondissait une table de marbre artificiel.

C'est là qu'on servait le thé et que se tenait aujourd'hui Vitalis entre

Mme Beaudésyme et Sabine.

--Tiens, dit celle-ci, voilà M. de Cérizolles. Comme il est long. On l'a

privé de pain, je pense, depuis longtemps.

Il se dirigeait vers le tennis, après avoir, en contrehaut des jardins,

longé le Castel, espèce de fabrique à la façon d'Hubert Robert, ornée de

niches et de colonnes. La terrasse, qu'il traversait en diagonale,

faisait voir des urnes, des sphinx, des balustres, mais où Mme de

Charite avait mêlé des vases d'un bleu faux, prépanamites de style, dont

l'émail s'écaillait. Ils lui rappelaient sa jeunesse, disait-elle avec

une ingénuité que Sabine jugeait hors de propos.

Mais il y avait de belles ombres, du gazon, des fleurs de France:

glaïeuls, iris, pivoines, giroflées. Les giroflées étaient d'un or

sombre, les pivoines pareilles à des flaques de sang; et les glaïeuls

s'élançaient comme un désir du printemps.

Plus loin c'était une prairie, telle qu'un grand bouclier vert, et qu'on

eût dit descendante vers l'Ouze, que la gonflât une fécondité secrète.

Les quatre chiens de Sabine y bâillaient au soleil, attendant peut-être

qu'elle y vînt rouler avec eux l'impudence de son corps fantasque.

Parfois, quand tout la tenait assurée qu'elle n'était que cinq, Guiche

faisait «le poteau», figure de gymnastique où l'on se tient sur les

mains en dardant des jambes; cependant que ses jupes, retombées en saule

pleureur, découvraient, entre les bas et le pantalon, le double hiatus

d'une chair mate au derme bistré.

--Jambes divines! avait dit M. Dessoucazeaux, à qui le hasard les avait

trahies, jambes de Diane à sa première communion; jambes dont la

perfection cruelle inspire aux coeurs bien nés plus de religion encore

que de désir.

Enfin, à droite de la maison croissait un bosquet de cèdres, que Mme

de Charite avait dénommé: la Pineraie, et dont les strates joignaient

l'Orangerie à la pelouse du tennis. Celle-ci, fraîchement tondue,

arrosée, brillait d'un vert d'oxyde, que des asphodèles, au hasard

plantées par Guiche, tachaient de sang; et des gens qu'on y voyait

courir en avant et en arrière, avaient l'air de figurer un quadrille, où

parmi d'autres images mouvantes, était Wolfgang Etchepalao en pantalon

et souliers blancs, et dont la chemise à raies groseille, ornée d'une

cravate d'azur, faisait naître dans les coeurs, une espèce

d'épouvante.

Il reçut Cézirolles avec autant de cordialité que de bruit. Les _r_ lui

roulaient dans la salive comme les olives sous la meule. Et, laissant

là, sans plus d'excuses, les autres joueurs sur un avantage de leur

part:

--Je vais, dit-il, vous conduire à la mamân.

Mme de Charite était au croquet, où son maillet languissant, effroi

des partenaires, exilait sa boule aux cantons les plus imprévus. Elle

accueillit le nouveau venu avec la même faveur qu'avait fait son gendre,

quoique plus discrète, et le présenta à sa fille aînée, personne de

beaucoup d'agrément, et qui se querellait avec le capitaine Laharanne,

touchant le cercle du milieu qui avait sonné, ou qui n'avait pas. Elle

s'interrompit pour tourner vers le jeune homme des yeux bleus un peu à

fleur de tête, et la cerise de sa bouche.

--Et si vous voulez, dit Herminie, épuiser toute la famille, vous en

trouverez le reste sous le kiosque et le bouton. Mme Beaudésyme y est

avec elle, et M. Vitalis Paschal aussi, je pense. N'est-ce pas votre

ami?

--En effet, répondit Cérizolles, et s'éloigna du croquet qui lui faisait

horreur.

--Vous n'avez fait que passer, Monsieur, l'année dernière, lui dit

Basilida. Est-ce que votre ami Vitalis sera plus heureux, cette fois?

--Je l'espère pour moi-même, répondit-il. Et je suis venu pour soigner

mes nerfs détestables, parmi d'heureuses gens qui n'ont que faire de

leurs eaux.

--Pensez-vous donc, Monsieur, que nous vivions une éternelle bergerade?

--C'est justement ainsi que j'imagine Ribamourt. Rien ne s'y passe, je

le jure, que pareil à un roman blanc, entre gens qui s'aiment toujours.

Et, de tous ces coeurs bien réglés, que rien ne gonfle, on n'en

trouverait aucun, en l'ouvrant, qui nourrisse un rêve,--un remords,

peut-être...

Il la contemplait cependant, comme s'il attendait quelque chose. C'était

un amateur de visages, Jean de Cérizolles, et qui croyait bien connaître

celui-ci. Enfin il vit pointer, à son désir, les dents de la jeune femme

sur sa lèvre qui s'empourpra. Mais il découvrit aussi dans ses yeux--ces

beaux yeux bombés qui reflétaient, comme à Junon, l'extérieur des

choses--un regard singulier. Ce fut comme si elle regardait, à travers

lui, quelque chose derrière lui, flottante; mais si expressément, qu'il

se retourna.

Et Basilida, après quelques secondes mesurables, répondit, de cette voix

qui était pareille à un écho profond:

--...Un fantôme.

Dans le silence qui suivit, ce fut soudain sensible que Guiche et

Vitalis s'entretenaient à part, de leur côté. De nouveau Cérizolles, qui

avait ses opinions sur les gens, guetta les dents blanches sur la lèvre

rouge. Et de nouveau elles apparurent.

Guiche, les jambes croisées, le menton sur ses deux paumes, disputait

avec son compagnon.

--Ah, si vous vous mettez avec maman! Du reste, ça ne vous profitera

pas: elle ne peut pas vous souffrir.

--Merci.

--Qu'y a-t-il, sauterelle, demanda Mme Beaudésyme?

La jeune fille se tourna tout d'une pièce, comme sur un tabouret de

piano. Son col de guipure laissait voir un peu de chair couleur de

pistache, et deviner, à travers le linge, tout un jeune ivoire, aux

pénombres bistrées.

Sa robe était d'un écossais émeraude, épinard et bleu, comme ses bas,

dont laissait beaucoup voir cette attitude qui lui relevait les genoux.

Ayant souri à Basilida, elle regarda avec une ingénuité peut-être

équivoque, et jusqu'à le gêner, Cérizolles dont les regards ne pouvaient

tout à fait démentir qu'il voyait des bas à carreaux, mais fort avant.

Peut-être, les aimait-il.

--C'est qu'il prend des airs, expliqua-t-elle, en désignant Vitalis avec

son menton pointu, de trouver que je parle mal parce que je lui demande

s'il y a beaucoup de cocottes, ces jours-ci, à Ribamourt.

Mme Beaudésyme fit les gros yeux, et personne ne répondit. Sabine

haussa un peu les épaules, et reportant sur l'étranger des prunelles si

claires, si profondes, si variables, qu'elles faisaient songer à ces

fontaines dans le roc, où l'on voit, au fond d'un abîme, des moires

bouillonner:

--Dites-le moi, M. de Cérizolles, fit-elle.

--Mon Dieu, Mademoiselle, je ne sais pas. Mais peut-être qu'avec du

papier...

--Je vous parle des vraies, qui ont des chapeaux, et qui marchent sur la

pointe. Ah, que ça m'amuserait de voir comment vous vous tenez ensemble,

quand vous êtes seuls.

--Peuh... fit-il, d'un air de doute.

--Très peu, même, ajouta Vitalis, qui haussa les épaules en déclarant

qu'il avait un mot à dire au Père.

--Et moi aussi, dit Mme Beaudésyme: à propos d'un livre.

--C'est donc votre directeur, demanda Guiche.

--Oh, un directeur, répondit Basilida, c'est bien ambitieux. En

province, nous nous contentons de confesseurs.

Tous deux s'éloignèrent, laissant Guiche seule avec Cérizolles qui n'en

sembla point enchanté, car au contraire des hommes, en général, il ne

faisait point profession de pâmer devant ces bêtes et singulières: les

petites filles.

--C'est si amusant de se confesser, continua celle-ci inopinément, de

_leur_ dire des choses...

Cérizolles, surpris du timbre, et, si l'on peut dire, de la physionomie

de sa voix, contempla ce visage si mobile que les moments, les aspects,

en étaient insaisissables.

--Je ne vous absoudrais pas sans pénitence, dit-il, peut-être sans

discipline. C'est d'ailleurs la principale force des armées.

Un éclair de rancune passa dans les yeux de la jeune fille.

--Et des mamans, dit-elle. Ah tyrannie! Et quand on est délivré des

terreurs, des larmes de l'enfance, et des mains maternelles, c'est pour

tomber à celles des hommes: les hommes, oui, indulgents entre eux,

inexorables pour nous.

--Mais c'est de l'éloquence, interrompit Cérizolles, de sa voix

sarcastique.

Guiche était lancée, comme une cavale échappée du paddock. Elle

n'écoutait rien.

--En voilà un (du pouce, elle indiquait Vitalis, éloigné près de la

notaresse), sous prétexte que nous jouions, enfants, à femme et mari, il

se donne déjà les airs de ne rien pardonner.

--Déjà? demanda l'autre.

Sabine devint rouge, et sa joue comme une pomme mûrissante d'un vert

ivoire, où commence l'écarlate à poindre.

--Et savez-vous, continua-t-elle, pourquoi il me faisait la tête? Parce

que je veux apprendre le violon; parce que je fais le poteau, quand je

suis seule avec mes chiens...

--Le poteau?

--Oui, le poteau: tout le monde fait ça. Vous vous tenez sur les mains,

les pieds en l'air. Ça fait que vous êtes aveuglé par vos jupes.

--Je comprends, dit Cérizolles. Mes jupes.

--Mais non... Enfin vous comprenez. Et puis il ne veut pas que je me

promène seule dans le bois du Moulin. Et puis... Enfin, c'est un tyran.

Que ferait-il de plus s'il était...

Le jeune homme ne disait rien.

--S'il était un mari, conclut-elle.

--Les mêmes choses, sans doute; et vous aussi, à part le poteau... Mais

ce bois du Moulin, il est donc tabou?

--C'est loin des maisons. Il y passe des chemineaux, des journaliers de

la Mine et, je pense, de ces demi-dieux qui avaient les oreilles

pointues. L'an passé, on y a fait du mal à une jeune fille, une

couturière, qui cherchait des champignons. On lui a... Je ne sais pas ce

qu'on lui a fait. Oui, et pris son porte-monnaie.

--Peut-être, en effet, serait-il plus sage de se promener ailleurs.

--C'est si beau, voyez-vous. Il y a un bouquet de chênes, surtout; de

très vieux chênes, avec de grandes pierres, qui font carrefour. Et on y

est tout seul, tout seul... tout seul d'hommes, je veux dire.

--Comment, tout seul d'hommes, s'informa Cérizolles languissamment. Il y

a des lions, peut-être, comme dans la forêt des Ardennes.

Guiche secoua la tête.

--Est-ce que vous croyez à la mythologie, demanda-t-elle?

--Mon Dieu, ça dépend de l'heure.

La jeune fille verte, roman · 第 4 / 11 段