La direction des âmes, dont le clergé paroissial s'est trop souvent

montré moins capable que jaloux, est un des champs de bataille où il a

été le plus souvent défait, nul ne l'ignore, par les réguliers. Aussi le

Père Nicolle, à peine paru, il n'en avait pas fallu davantage pour qu'il

enlevât tout un troupeau de consciences troublées, ou seulement

capricieuses, peut-être zélées, à des guides peu soucieux qu'on les

supplantât. Mais le complot, peut-être tacite, des Cassoubieilh et des

Puyoo, qui aurait pu lui rendre les fidèles matériellement étrangers, en

quelque sorte, se trouva déjoué à sa naissance même, par la franchise du

Jésuite: vertu qui se rencontre plus souvent dans la Compagnie que ne

l'y cherche cette famille de sots dont Voltaire s'indignerait sans doute

d'être le parrain, et que ce fût un châtiment qui passait beaucoup ses

fautes.

Lassé de cette petite guerre, le Père Nicolle, ayant un après-midi

rencontré les deux curés ensemble, leur posa la question sans détours.

M. Puyoo, par son silence, se retrancha derrière son doyen, qui, ne

voyant pas jour à décemment refuser son église, argua d'abord du petit

nombre de confessionnaux, dont il n'y avait que deux. L'autre tourna

cette objection, en proposant aussitôt d'en faire faire un à ses frais;

en même temps que, par une habileté qui ménageait la susceptibilité de

M. Cassoubieilh comme aussi sa propre fatigue et laissant l'attrait du

rare à son ministère, il s'engageait à ne confesser qu'un jour par

semaine, en dehors des Fêtes. Le curé, qui pensait avoir gagné

l'avantage, accepta les offres du Jésuite; assez satisfait au fond de ne

pas pousser le différend, et d'abandonner M. Puyoo, comme il pensait, à

la rancune du Jésuite. Aussi se quittèrent-ils, tous les deux, assez

satisfaits l'un de l'autre.

Or si le renom du Père Nicolle, comme confesseur, ne diminua point à

Ribamourt pour être mis à l'épreuve, celui des jésuites, pour leur

indulgence, subit, par contre, une forte atteinte. Le Père Nicolle ne se

montrait rien moins qu'indulgent, au dire de ses ouailles; et c'était

assez pour que Mme Beaudésyme ne lui allât point confier ses doutes,

sa jalouse passion, ni ses fautes. Sans y penser en face, elle savait

trop combien sa conscience en prenait à son aise, et que sa dévotion

n'était, pour une part, rien que grimace. D'autre part, fût-ce dans ses

accès de repentir les plus douloureux, elle se souciait peu que l'on

cautérisât sa conscience, au lieu de la lui parfumer seulement: femme en

un mot, et amoureuse, qui voulait bien du pardon, mais qu'on lui laissât

le péché.

Basilida s'était levée, et, après une demi-génuflexion devant l'autel,

avait gagné le dehors, lorsque, devant le portail, elle se rencontra

avec M. Cassoubieilh, qui, venant de la ville, avait plus court à passer

de ce côté, à travers l'église, pour gagner son presbytère où

communiquait la sacristie. Il s'était arrêté tout en haut du perron, à

l'ombre du porche roman connu pour son chrisme singulier, et soufflait

un peu, étant obèse et délicat, avant de s'exposer à la fraîcheur de la

nef. Son jonc sous le bras, dont la pomme était un fragment de bronze,

ramassé aux mauvais jours dans les décombres de Saint-Denis, il essuyait

d'un mouchoir à carreaux jaune et noir, en préparant sa tabatière, son

visage moite et rond.

--Ah! dit-il avec un heureux sourire, en saluant Mme Beaudésyme,

voici la fleur de mes paroissiennes. Que ne sont-elles toutes comme

vous.

--Eh, Monsieur le curé, répondit la jeune femme d'une voix un peu âpre,

inattendue, qui sait, au jour du jugement, ce qu'on vous dirait d'elles.

--Ta, ta, ta, j'en courrais bien le risque. Quoique, ma chère enfant, et

sans reproche, je vous ai connue plus assidue au tribunal de la

pénitence, et conséquemment à la Sainte Table...

Il ajouta, avec un peu de mépris:

--...que l'on recommande aujourd'hui dans des conditions telles...

M. Cassoubieilh s'interrompit. On voyait que le levain du jansénisme,

qui parfois germe au coeur de nos curés vieillissants n'était pas

mieux amorti encore dans le sien que le péché gallican.

--On n'ose pas toujours, dit Basilida qui regretta aussitôt ce

demi-aveu de ses inquiétudes, et devint rose. Le curé lui-même parut

pressentir un instant les secrets abîmes de cette âme qu'il croyait

connaître, et fixa sur sa pénitente un regard plus attentif qu'à

l'ordinaire. Mais ce ne fut qu'un éclair. La jeune femme s'était déjà

couverte d'un sourire innocent, et l'optimiste confesseur remis à voir

les choses, comme il disait «sous l'angle de la bonté de Dieu».

--Si c'est moi qui vous fais peur, reprit-il avec jovialité, il faut

changer, voilà tout. M. Lassus, mon vicaire, est plein de sens et de

douceur. Et vous avez encore le Révérend Père Nicolle. C'est un grand

homme, M. Nicolle.

Mme Beaudésyme savait le fond qu'il fallait faire de cette louange.

Aussi assura-t-elle M. Cassoubieilh, en le quittant, qu'ayant toujours

mis sa confiance au clergé de sa paroisse, elle se passerait de chercher

des grands hommes ailleurs.

Rien que cette flatterie était la preuve, à son sens, d'une vertu

suffisante pour que se dissipât, aussitôt qu'il fut dans l'église, le

souffle de soupçon qui avait, un instant, ridé sa bienveillance. Et la

pensée ne lui vint pas que peut-être la conscience de la notaresse était

pareille à ces eaux de cristal qui dorment sur un lit de vase.

En s'éloignant de Sainte-Marthe, la jeune femme se dirigea vers le

bureau de tabac que tenait, près du Jardin Public, Mlle de Lahourque,

à l'enseigne de l'Agneau Pascal. Elle s'y fournissait de cigares à cinq

sous pour son mari, des conchas qu'il y jugeait meilleurs, et qui

étaient parmi ses luxes un de ceux qui scandalisaient Ribamourt. Au sein

de l'adultère, Mme Beaudésyme ne se laissait pas d'avoir pour lui les

soins d'une ménagère attentive. Elle dépensait beaucoup de son temps à

ordonner le confort d'un homme qu'elle n'aimait pas, ni peut-être

n'estimait pas davantage.

La boutique étroite et longue, où Mlle Victorine de Lahourque

vendait, outre du tabac, de menus objets de ménage et de piété, des

joujoux, diverses sucreries, des souvenirs de Ribamourt en étain,--était

aussi un bureau de conversation; elle-même une personne maigre, pieuse,

aristocratique. Le singulier c'est que, fille de petits aubergistes, la

seule erreur d'un secrétaire de mairie lui avait valu cette particule

dont, toute jeune déjà, elle devint si vaine, et préoccupée, que toute

sa vie en fut, en quelque manière orientée, et qu'on l'avait vue,

honnête et d'assez jolie figure, refuser plusieurs prétendants fort

sortables à sa condition. La première fois, enfant encore et dont les

robes n'étaient pas bien longues, comme elle avait parlé de mésalliance,

son père, après s'être fait expliquer ce que c'était, lui apprit ce que

c'est qu'une fille noble qu'on corrige. La mémoire lui en resta si

cuisante, qu'elle en oublia le mot sous le manteau de la cheminée. Mais

son étrange manie, qui pour tout cela ne fut pas exorcisée, lui fit

désormais découvrir assez de prétextes pour écarter la roture ou la

bourgeoisie même des prétendants, sans en passer par les callosités des

mains du vieux Lahourque. Son illusion, du reste, avec le temps, n'avait

fait que grandir et s'enraciner. Elle était seule, ce jour-là au

magasin, ou, comme elle aimait mieux qu'on dît: au bureau. Sa commise,

fillette négligée aux cheveux en broussaille, avait congé de

l'après-midi; et la chaleur, encore assez de rigueur en dépit des ombres

déjà longues, pour tenir les clients chez soi. Assise derrière le

comptoir, où s'échiquetaient les papiers Job et les boîtes d'allumettes

suédoises, où il y a écrit: joie--elle faisait chatoyer dans sa tête

argentée, aux traits délicats, les belles couleurs de ses rêves

familiers.

--Bonjour, Mademoiselle de Lahourque, dit Basilida, j'ai bien l'honneur

de vous saluer.

Et elle referma avec soin la porte, qui, depuis trois lustres

peut-être, «forçait» sur les carreaux.

--Bonjour, Madame la notaresse, répondit Victorine. Et, comme elle

faisait depuis quinze ans plusieurs fois par jour, elle observa:

--Comme c'est ennuyeux, cette porte.

A quoi Basilida, selon le rite enseigné par six ans de mariage,

répondait:

--Il faudrait y mettre un peu d'huile.

Elle aimait à causer avec la vieille fille, et ne manquait pas, pour la

flatter, à lui donner du «de» aussi souvent qu'il se pouvait décemment.

Beaucoup de personnes, de ces méchantes gens qui affectent l'irrespect

pour une distinction dont ils sont jaloux, allaient jusqu'à rire de sa

noblesse. Et, comme s'ils l'eussent opérée de sa particule, ils allaient

jusqu'à la rejeter dans le Tiers, voire dans la tourbe et la roture du

quatrième Ordre--si c'en est un que le prolétariat, ou les petits neveux

des serfs de mainmorte,--en lui parlant avec persistance de sa famille,

de son frère Victor en particulier, ancien aubergiste qui, ayant fini

par boire son fond, et par se faire sandalier, traînait à travers

Ribamourt la plus bourgeonnante figure d'ivrogne et de cocu qu'on puisse

imaginer. Sa femme, une assez jolie cascarote de Saint-Jean-de-Luz, qui

faisait bouillir la marmite, et lui payait son cabaret, faisait partie,

avec ses galants, quand il s'était couché trop saoûl, de l'aller

fouailler à torchons mouillés.

Et l'on chagrinait aussi Mlle de Lahourque en lui demandant: à quand

le retour du Roi, du ton dont on aurait dit: à quand la noce? Car elle

pensait bien, comme il est naturel aux personnes de naissance. Toutes

ses idées d'ailleurs avaient emprunté depuis longtemps à l'ancien régime

le tour le plus romanesque et les jugements d'autrefois.

Pour découvrir le premier germe peut-être de ses rêveuses illusions, il

aurait fallu remonter jusqu'à ce jour de son enfance où une vieille

fille, telle qu'on la pouvait voir elle-même aujourd'hui, éprise de

mystères, nourrie au pathos le plus frénétique des Ratcliffe ou des

Ducray-Duménil, le cerveau plein d'enfants volés, de travestis, de

complots, lui avait chuchoté: «Et si vous étiez la fille de quelque

grand, qui, sur le chemin de l'exil, vous aurait confiée aux fidèles

Lahourque. Et s'il venait vous réclamer tout à coup.»

Victorine, rougissante, s'était mollement récriée. Mais comme on voit la

graine d'un arbuste, par hasard germée dans une potiche, la faire

éclater en même temps qu'elle la retient de ses racines chevelues, toute

une floraison, engendrée par cette parole, emplissait de rêves le

cerveau de la buraliste. Elle avait fini par croire que cette erreur

d'état civil dissimulait de grandes choses, dont sa naissance n'était

pas la moindre. Comment douter que la puissante famille à qui elle

appartenait ne vînt un jour la revendiquer pour lui rendre l'éminence de

son rang. Et, toute seule dans la boutique, sous le plafond bas, il lui

semblait, dans la gloire de l'avenir, être assise auprès des trônes.

Déjà, jeune encore, et faite pour plaire, si quelque inconnu la

regardait avec un peu d'attention, elle ne voyait pas là un symptôme de

cet amour qu'il est si doux aux femmes d'imaginer qu'elles inspirent.

Elle se disait, avec un battement de son pauvre coeur rempli de

mirages:

--C'est un émissaire de la Famille.

Peu à peu sa jeunesse, l'éclat de ses cheveux, de son visage, s'étaient

fanés. Mais les magnifiques cristaux de l'illusion continuaient à

s'appareiller autour de son premier rêve. Aujourd'hui encore, c'est Iris

tout entière qui, pour elle, s'y jouait chatoyante, quand Mme

Beaudésyme vint l'arracher à ses mirages.

--Oui, répondit-elle à l'observation de Basilida. Mais on est si occupé

qu'on oublie. Et que puis-je faire, Madame, pour vous être agréable.

--Je voudrais de ces londrès, vous savez--une douzaine--que fume

toujours Alexandre, et venant d'ici. Il prétend ne les trouver bons que

chez Mlle de Lahourque.

La vieille fille soupira. Ayant avancé une chaise à la notaresse, elle

revint derrière son comptoir, et se haussa, en disant, la tête à demi

tournée:

--Si le malheur des temps veut qu'on ne fasse qu'un humble métier, Dieu

n'exige pas moins--ce sont les propres termes du Père--qu'on

l'accomplisse de la manière la plus agréable à Ses yeux.

Et Mlle de Lahourque, en prononçant ces paroles, laissa choir toute

une pile de boîtes. La plupart s'ouvrirent. Des cigares l'un à

l'autre--non moins qu'à la Havane--étrangers, se mêlaient dans la sciure

de bois. Il y en avait avec des bagues.

Tandis que Basilida, prise de fou rire, se mouchait opportunément, la

buraliste se baissa et disparut à son tour dans l'étroit passage, d'où

sa voix, soudain lointaine, donna le vol à des paroles étouffées:

--...font exprès... lui répète sans cesse... une paire de calottes.

--J'ai rencontré tout à l'heure, interrompit Mme Beaudésyme, et qui

revenait, je pense, de son bureau, M. Lubriquet-Pilou.

La vieille fille réapparut soudain, et, en quelque sorte, à la façon de

ces diables dont on ouvre brusquement le couvercle. Un peu de rouge qui

lui était monté aux joues, peut-être pour s'être tenue courbée, lui

donnait un reflet de jeunesse:

--M. Lubriquet? dit-elle. C'est qu'il est trésorier des Eaux,

maintenant,--oui, de la Société Neuras... théno... thérapique. Ça ne

m'étonne pas que vous l'ayez rencontré. Il est partout.

Et elle ajouta, avec cette expression de la pudeur alarmée à la fois et

ravie:

--On ne se doute pas quel coureur c'est.

Dès que Basilida était arrivée, par des moyens qui variaient peu, à se

faire dire cette phrase qui ne variait pas, elle levait les yeux au ciel

en s'exclamant:

--Est-il possible! Un homme qui a l'air si comme il faut.

--Oh! reprenait Mlle de Lahourque, ce n'est pas de ces débauchés...

peuple, sans choix. Et il n'en est que plus coupable, car, partout,

c'est à lui la primeur. Aussi, ce qu'on en est jaloux. La jeunesse le

déteste.

--Non? faisait Mme Beaudésyme.

--Et savez-vous, ajouta-t-elle plus bas, ce qu'on dit d'une jeune fille

qui a mal tourné: «Qu'a battut lou briquët, et n'y hazé pas rët.»

Personne n'ignorait à Ribamourt la passion que nourrissait pour le

trésorier Mlle de Lahourque. Quoiqu'elle-même fût la cendre où

couvaient ces feux, elle n'aurait pu se rappeler le jour qui les avait

vus naître. C'est comme s'ils fussent venus au jour avec elle, et sa

tendresse au point qu'elle ne sentait pas tout ce qui les éloignait sur

les degrés sociaux, ni l'essentiel qui manquait à Lubriquet pour ne lui

être pas inégal: la particule, en un mot. Et si quelqu'un feignait en

sa présence de le rabaisser là-dessus:

--Il y a des gens, disait-elle, qui naissent nobles.

Mais elle n'expliquait, de cet adage, ni la portée, ni le mystère.

--Tout de même, Mademoiselle de Lahourque, reprit Basilida, c'est chez

vous qu'il se sert, n'est-ce pas? Prenez garde.

La pudeur mit à nouveau son incarnat sur les joues de Victorine.

--Oh! Madame, il est si distingué. Avec moi, jamais un mot plus haut que

l'autre.

Le fait est que M. Lubriquet-Pilou, informé depuis plusieurs années de

cette conquête, était obligé, pour soutenir son caractère, de venir

chaque jour acheter son tabac à l'_Agneau Pascal_. Comme il n'en fumait

guère que pour trois ou quatre sous par jour, la buraliste le lui

préparait d'avance en petits paquets de couleur, et sans pailles. Ah!

que ne les pouvait-elle orner de fleurs, de ces cloches et ces calices

des champs dont l'allégorie veut dire espoir, amour qui n'ose,

battements du coeur.

--N'importe, dit Mme Beaudésyme. Je me sauve. Un homme comme ça...

doit avoir mille choses à vous dire.

--Oh! il vient plus tard, beaucoup plus tard, et presque jamais quand je

suis seule.

--Il n'ose pas, voyez-vous.

--Lui, ne pas oser, se récria la vieille fille, du même ton que si on

lui avait dit: «Le soleil est noir.»

Mais Basilida avait raison. Le Séducteur éprouvait autant d'émoi que sa

victime, dès qu'ils étaient réduits au tête à tête. Ces jours-là, M.

Lubriquet ne s'attardait pas au comptoir où tous deux, sans presque mot

dire et les yeux baissés, se tenaient chacun de son côté, jusqu'à ce que

la commise revenant de courses, ou quelque acheteur qui croyait en

entrant soudain leur faire une malice les tirât d'embarras.

--A demain donc, Mademoiselle Victorine, disait le trésorier comme pour

clore une longue causerie, je vous dirai ce que c'est. La buraliste

maudissait l'importun, en se disant: «Il allait parler. Qu'allait-il

dire? Et demain serons-nous seuls?» Lui s'en allait le nez au vent, et

tel un vainqueur, en sifflotant la romance que tout Ribamourt lui

connaissait:

Songe que, d'un regard, la colombe peureuse

Fait coucher à ses pieds le lion du désert (bis).

qui résonnait, en décroissant, discrètement et tendrement comme un aveu,

dans le coeur de Victorine.

Cependant la conversation des deux femmes avait dévié; et c'est M.

Lescaa qui était sur le tapis. Qui dira pourquoi la buraliste avait fini

par le mêler à ses songes, non pas sans qu'il les eût devinés? A cause,

peut-être, qu'à plusieurs fois il l'avait conseillée dans ses affaires,

aidée plus souvent encore, en souvenir de la mère Lahourque, jadis

cuisinière chez ses parents, et qui avait été la nourrice de son unique

soeur, morte au sortir de l'enfance, et dont la peine lui avait duré

toute sa vie.

Mais Victorine était sûre qu'il connût le secret de sa propre naissance,

non moins que le nombre des perles ou des feuilles d'ache qui timbraient

le pucelage de son blason en forme de losange. Aussi, ce qu'elle en

avait reçu, ce n'était point, pensait-elle, qu'il eût obéi à sa

générosité (et comment croire qu'il y en eût chez cet homme de glace?)

mais aux ordres de ceux dont elle était issue.

--En voilà un, dit-elle, s'il voulait parler...

Basilida hocha la tête. Il y avait bien des jours qu'elle était un peu

la confidente de Victorine.

--Je ne sais si vous êtes comme moi, mais je le trouve tout changé

depuis quelque temps. Dieu! s'il emportait ses secrets dans la tombe.

--Est-ce que vous l'avez vu dernièrement?

--Mais oui: toujours pour ce pauvre Lahourque.

--Votre frère vous a fait encore des ennuis?

La buraliste acquiesça par un soupir.

--Hélas, les gens mal nés, dit-elle. Que voulez-vous espérer d'eux?

Cette parole mélancoliquement sincère provoqua un instant de silence.

Puis la notaresse reprit:

--Il vient pourtant assez d'étrangers, et il reste assez d'argent pour

que tout le monde en gagne, quand on veut travailler. Et voilà qu'on en

annonce d'autres, de partout. Tenez. Vous rappelez-vous cet ami de mon

cousin Vitalis, qui a une automobile?

--Ah oui, un grand, maigre, avec le nez comme un paon et si difficile

pour ses cigares? Il m'a même fait venir deux boîtes de havanes, à

vingt-deux sous. Des Uppmann, ça s'appelle.

--Il arrive ces jours-ci, pour prendre les eaux, à cause de ses nerfs.

--Ce doit être quelque fils de gros marchand. Mais je n'ai jamais su son

nom.

--Cérizolles, il s'appelle; c'est le frère du duc.

--Ah oui: le duc, dit Mlle de Lahourque, en dégustant ce substantif,

comme si ce fût une prune à l'eau-de-vie.

--La naissance, observa-t-elle, ça se reconnaît toujours.

Elle jeta obliquement un regard au miroir rond qui pendait près d'elle,

et ajouta:

--Tout de même, si ce n'était pour ça, et aussi pour M. Vitalis, je le

prierais de porter ses commandes ailleurs.

--Ah! mon Dieu. Qu'est-ce qu'il a donc fait?

--Imaginez qu'un jour--j'avais le dos tourné, mais avec le reflet de la

vitrine--est-ce qu'il n'avait pas... (elle baissa la voix)... oui, ma

chère Madame, à la petite. Ce que je lui ai administré deux gifles,

aussi...

--A M. de Cérizolles, demanda Mme Beaudésyme?

--Non, à Jeannine! Est-ce qu'elle n'avait pas le toupet de rire? Je

l'aurais fouettée, si nous avions été seules.

--Je vous trouve un peu sévère. Jeannine n'a plus...

La porte grinça (Cette porte! s'exclama Mlle de Lahourque); et M.

Lubriquet-Pilou parut, qui s'était assuré sans doute que la buraliste

n'était point seule. Mais son répit fut court. Soit discrétion ou

malice, Mme Beaudésyme paya ses cigares et prit congé. Derrière elle

la boutique retomba dans le silence: le Séducteur, sans doute, fascinait

sa proie par un mutisme omineux.

Basilida se disait que les passions vraiment n'ont pas d'âge. Et

peut-être enviait-elle l'innocence de la vieille fille au prix de ces

joies qu'elle ne goûtait qu'en frémissant, et de ces terreurs: le ciel,

le monde, son mari. Mais quoi? Si c'était cela même qui en fût l'épice,

songeait Mme Beaudésyme, et l'exaltation! Si cet amour n'était si

ravissant que pour être périlleux et dérobé. Et si ce masque de règle

et de sagesse, dont elle cachait son déportement, que soudain il se

détachât au jour, ne la verrait-on point, telle qu'une Ménade,

précipitée au travers d'un peuple qui s'écrie? La poussière du grand

chemin qu'ont soulevée ses flottantes jupes est déjà loin derrière elle,

loin comme le passé; tandis qu'au hasard des champs ou des vignes, ivre

de courir, de grappes, d'espace, ivre du ciel qu'ébranle la foudre

prochaine, elle se hâte vers l'horizon cuivreux.

Un bruit de roues fit retourner Basilida sur le seuil de sa maison.

C'était Mme de Charite et Sabine, en charrette anglaise. Les deux

dames, dont la sympathie était médiocre, échangèrent une espèce de

sourire. Guiche, qui aimait Mme Beaudésyme, la salua d'un «Bonjour,

Madame!», qui sonna joyeusement dans la rue.

--Pourquoi cries-tu comme cela, demanda sa mère avec humeur.

--C'est pour qu'on m'entende. J'aime beaucoup Mme Beaudésyme, et pas

du tout qu'on m'attrape.

Mme de Charite mesurait chaque jour depuis le retour de Sabine,

l'autorité qui peu à peu lui échappait, n'ayant jamais employé que la

contrainte, et qu'elle sentait bien qu'il ne lui fallait plus compter de

mettre en usage. Aussi ne répondit-elle que par un claquement de langue

qui pouvait s'adresser à sa fille comme à sa jument, et par un coup de

fouet que Savoy fut seule à recevoir. Elle en marqua de l'indignation,

pointa, s'enleva, et fut du même train jusqu'à la Place Jeanne où, ayant

pris son tournant un peu de court, elle accrocha une brouette de linge

que poussait une femme. Guiche qui n'avait peur jamais de rien, et dont

le visage semblait aspirer la vitesse et l'aspect aussitôt évanouis des

choses, vit dans un même moment la blanchisseuse debout et sur le dos,

ses bas rouges qui battent l'air, et le linge, avec la brouette, sur

elle épars. Enfin un choc la jeta soi-même, ainsi que sa mère, contre

le tablier de la voiture; Savoy, engagée entre deux chevaux dételés,

dont l'un se cabrait, en secouant--comme d'un fruit fait l'orage--le

palefrenier bossu suspendu à sa ganache; un cocher, à quelques pas, jeté

par terre, avec son chapeau à rubans qui roule, tandis que des gens

confusément sortent de la _Vache Couronnée_.

Tout cela fit plus de bruit que de mal. Mme de Charite, s'étant, avec

condescendance, occupée qu'on réconfortât les victimes, et de donner

rendez-vous chez elle à la blanchisseuse, s'éloigna en laissant derrière

elle un rassemblement mi-laudatif, mi-gouailleur, dont un

commis-voyageur, connu pour ses accidents de voiture, avait condensé

l'opinion de tous en ces quelques mots:

--On devrait défendre aux femmes de conduire.

Guiche et sa mère s'étaient cependant engagées sur le pont:

--Écoute, dit celle-ci, je te laisse à tes courses. Puis tu viendras me

rejoindre chez M. Lescaa. Et sois gentille avec lui, ajouta-t-elle avec

un peu d'aigreur.

--Je suis toujours gentille avec Parrain, dit la fillette, paisiblement.

--Aujourd'hui en particulier. Il est à même de nous rendre un grand

service.

--Ce ne sera pas le premier.

--Tais-toi, et tâche de ne pas nous arriver toute fripée et fagottée,

avec tes cheveux sur les oreilles.

--Je tâcherai. Toi-même, maman, tu feras bien de tirer un peu sur ton

corsage par derrière, ou de ne te présenter que de face. Je t'ai déjà

dit qu'il te faisait une poche au-dessous de l'épaule gauche: on y

mettrait un oeuf de canard. Et à tout à l'heure, alors.

La mère et la fille se séparèrent avec la plus gracieuse inclinaison de

tête. Une heure après, quand Guiche fut introduite dans le petit salon

où Mme de Charite s'entretenait avec l'Onagre, la conversation

s'interrompit sur ces paroles de sa mère, qu'elle n'entendit pas:

--Oui, les hommes, je ne sais pourquoi, la trouvent assez aguichante.

Et avec un éclat de rire peut-être un peu forcé, elle ajouta, en

baissant la voix, ces paroles dont la logique demeurait obscure:

--Quel dommage que ce soit votre... filleule.

CHAPITRE IV

L'APRÈS-MIDI DANS UN PARC

La jeune fille verte, roman · 第 3 / 11 段