--Vous riez, mais c'est une chose très vraie, au fond. En plein midi,

l'été, quand les champs, les jardins, les bois, sont immobiles de

chaleur; et que rien n'est en vie, rien que la source dans les herbes,

avec sa voix cachée; ou bien cet oiseau, le martin-pêcheur, qui

ressemble à un bijou bleu, lancé sur la rivière,--alors, il y a tant de

choses qu'on devine autour de soi. Quelquefois, on dirait qu'il n'y en a

qu'une, immense, qui respire et vous absorbe, comme si la terre tout

entière n'était qu'une seule et même grosse bête. Alors, pour avoir

peur--qui est si bon--on appuie l'oreille contre les vieux arbres, et

l'on entend remuer ces espèces de dieux moitié bétail, qui dorment le

jour, qui rêvent peut-être derrière l'écorce des chênes, à moins qu'ils

ne s'échappent pour courir après les enfants... Comment les

appelle-t-on, déjà.

--Voilà. Quand ils portent quelque chose, ce sont des Télamons. On en

fait des pieds de table et des consoles. Quand ils ne portent rien... eh

bien je suppose que c'est comme dans Malbrouk. On n'a jamais su le nom

du quatrième soldat.

--Vous n'êtes jamais sérieux, dit-elle.

--Mais si, mais si. Excepté...

--Et vous êtes méchant, vous aussi.

Elle contemplait d'un air assombri Vitalis qui s'en revenait avec Mme

Beaudésyme. Il ne lui parlait pas; et, comme il se tenait tout près

d'elle, son pas, tout son corps pour ainsi dire, épousait le rythme de

la jeune femme; et, de même qu'on pense, après un concert, entendre ce

que l'oreille ne distingue plus, peut être Sabine les devinait-elle

pareils à deux instruments qui vibrent encore d'un accord évanoui.

Cependant Basilida, entendant marcher derrière elle, reconnut le Père

Nicolle qu'elle n'avait pas eu jusqu'ici le loisir de consulter sur sa

lecture, et s'arrêta. C'est un livre, expliqua-t-elle, que lui avait

prêté M. Cassoubieilh «avec d'autres bouquins», comme il disait.

--Ils sont tous excellents, j'en suis sûr, dit le Jésuite, sans

spécifier davantage.

Il s'agissait du «Traité de la nature et de la grâce», de Malebranche,

et qui, jadis, fut mis à l'index sous Clément XII, Pignatelli, et qu'on

y avait oublié depuis, sous la poussière sacrée d'une théologie dont les

gens du monde sont moins curieux que dans le grand siècle.

--Et d'ailleurs, continua l'ecclésiastique, puisque M. Cassoubieilh le

juge édifiant!

--Mais je ne pense pas qu'il l'ait lu.

Le P. Nicolle dissimula mal un sourire:

--Faites ce qu'il fait, conclut-il. Ne faites pas ce qu'il dit.

Ils approchaient du kiosque. Vitalis, qui avait pris l'avance, devant un

débat qui lui était obscur, y aidait Mme de Charite à servir le thé.

C'est à dire qu'il changeait la pince à sucre de place, ou regardait le

soleil à travers une carafe pleine d'un vin couleur de peau d'orange.

--C'est que, reprit Mme Beaudésyme plus bas, j'aurais besoin d'un

tonique, en fait de lecture. L'_Imitation_, c'est tout le contraire. Et

puis je ne l'aime plus... à moins que je ne l'aime trop.

--Mme de Chantal a dit quelque chose comme cela, dans une de ses

heures d'aridité. Mais, si vous voulez, Madame, je me permettrai de vous

prêter un livre ou deux plus substantiels.

Et avec un air de demi-interrogation, il ajouta:

--Sous l'aveu de votre confesseur...

--N'ayez pas de doute, mon Révérend Père, à ce sujet. Il y a longtemps

que M. Cassoubieilh me laisse carte blanche.

--Mais pardon, interrompit le Jésuite. N'est-ce point Jean de Cérizolles

que j'aperçois sous le kiosque?

--Le jeune homme qui, de son côté, avait reconnu l'ecclésiastique, se

leva pour venir au devant de lui, et tous deux se mirent à causer,

tandis que Guiche circulait, offrant des tasses.

--Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu votre cousin Château-Gaillard,

interrogea le P. Nicolle, qui, naguère, rue des Postes, avait tenté de

diriger sur Saint-Cyr cet aimable meneur de cotillons, à qui il donnait

des répétitions.

--Pas très, mon Père. Et je n'ai assurément pas besoin de vous annoncer

un mariage que vous avez dû connaître avant moi.

--On m'en a fait part, en effet; et c'est rassérénant un mariage comme

cela, bâti à l'ancienne. Celui-ci est de ce solide appareil de

demi-mésalliance, à qui l'on a dû, chez nous, les plus sûrs

foyers.--Merci, Mademoiselle. Les enivrements nous sont interdits.

--A moi aussi, Mademoiselle, quand c'est de l'eau chaude.--Oui, c'est

comme ces angles, dont la somme est toujours un droit.

Armand de Château-Gaillard, fils posthume du colonel Château-Gaillard

brillamment tombé jadis sous la révolte de Bou-Amema, épousait la fille

d'un maître de forges.

--Armand est tout de même un peu jeune, reprit Cérizolles.

--Bon, voilà que vous cherchez des excuses à ne pas l'imiter.

--Mais, mon Père, répliqua le jeune homme en riant, c'est que je ferais

un trop bon mari. Me voyez-vous rendant ma femme heureuse: je serais

perdu de réputation.

--Bah, on peut toujours s'arranger pour faire souffrir les gens, affirma

Guiche qui sauta à pieds joints dans le dialogue. Vous n'auriez qu'à la

priver de dessert...

Une fois de plus, Jean dévisagea la jeune fille avec un peu de méfiance.

--Sabine, intervint Mme de Charite, au lieu de nourrir la

conversation, tu ferais mieux de désaltérer M. de Cérizolles.--Un doigt

de vin d'Espagne, Monsieur?...

--Mais, maman, il n'y a que du Porto, et qui est en Portugal, observa la

fillette, d'un air si insolent que Vitalis, pour un moment, ne lui

trouva plus les jupes assez courtes.

Cependant, elle avait apporté le vin sur l'assurance de Cérizolles qu'il

en boirait malgré la géographie.

--Ah, ah, belle mamân, intervint tout à coup, de sa voix grasse,

Etchepalao qui revenait du tennis: toujours printanière. Et, à moins

d'être aveugle, comme on connaît ses saints...

Et il se mit à rire, à grands éclats, tout en lorgnant le corsage

fructueux de Mme de Charite, qui, d'un air contraint, tâcha de

sourire; tandis que Mme Beaudésyme, assise à côté de Vitalis,

murmurait quelques mots où sonne celui de: goujaterie; et que Jean,

l'ayant dévisagé avec sa languissante insolence, se versait du vin.

Mais le Jésuite, que cette compagnie plus nombreuse qu'il ne pensait,

et, peut-être, moins discrète, effarouchait un peu, avait disparu

secrètement.

--Moi aussi, j'en veux, petite soeur, avait repris Etchepalao.

Croyez-vous que ça ne donne pas soif de jouer le tennis quatre heures de

rang. Voyez ma chemise, tenez.

--Non, dit Sabine.

--Si c'était belle mamân, elle en serait comme au sortir de la douche...

à part, bien entendu... et tout.--Sauf votre respect, l'abbé... Tiens,

où est-il passé, le ratichon?

--Tenez, dit Guiche, en lui versant à boire pour qu'il se tût.

--C'est que je ne suis pas une sauterelle, moi.

--Et vous chaud, intervint le capitaine Laharanne. Quoique ça, tout

mafflu que vous êtes, vous vous remuez pas mal, au tennis: jambes de ci,

bras de là, balle dehors.

--J'ai ça dans le sang, voyez-vous.

--Vif comme le pétrole.

--Il est certain, dit Cérizolles, qu'avec de l'entraînement vous auriez

fait un sauteur, un joli sauteur, oui, et l'habitude des affaires.

--Vous rigolez, mais c'est vrai, au moins. Tenez, voulez-vous faire un

bettinngue?

--Voyons, Wolfgang, s'écria sa femme: tu as déjà fait fuir le Père, avec

tes clameurs. Laisse M. de Cérizolles tranquille. Il est à Ribamourt

pour se reposer.

--Et je me moque, moi. Je défie tout le monde sur la pelouse, à pieds

joints, ou avec élan. Le champ contre Etchepalao! Voyez la cote...

--C'est trop loin, le tennis, fit Cérizolles. Mais je vous parie un

goûter sur l'herbe pour tous ces Messieurs Dames.

--Quoi, pour tout le monde, reprit Etchepalao, dont les instincts de

paysan basque se firent jour.--Et ils gagneraient toujours, alors.

--Espèce de rapiat, vous ne voulez pas jouer un pique-nique. Je vous

parie un goûter, donc, que vous ne sautez pas çà, et la balustrade bien

entendu.

Du doigt, il indiqua le guéridon rustique, couvert de tasses, de

cristaux, de pâtisserie, et, derrière, entre le toit de chaume et la

galerie de bois, un vide de deux mètres environ.

--Poussière! Sortez, Madame, cria-t-il à la comtesse Aronska, qui était

assise auprès.

--Ah, mon Dieu, mon cher, fit la Polonaise, saisie.

--Et ma vaisselle, implora Mme de Charite.

Et sa vaisselle, en effet. Déjà Wolfgang, d'un élan formidable, après

quelques pas de course, avait sauté, et donné de la tête contre une

solive, d'où il retomba, partie sur le guéridon, partie sur la négresse

éclairant le monde. Un fracas de verre, de céramique brisés, les jurons

d'Etchepalao que Laharanne relevait en riant, les cris des dames enfuies

qui levaient leurs jupes, se mêlèrent dans l'or du soir.

Seule, Mme Etchepalao ne bougeait point. Adossée aux balustres, elle

contemplait Cérizolles d'un air qui l'étonna. Elle le remerciait si

visiblement de la part qu'il avait prise au désarroi de son mari; le

sourire de sa bouche était si soumis, ses yeux si caressants qu'il la

vit tout à coup comme elle était, charmante.

Il s'approcha d'elle, et, lui baisant la main comme s'il prenait congé:

--Je vous demande pardon, dit-il, en souriant aussi.

Les ombres étaient déjà longues sur la prairie dont elles semblaient

ronger l'herbe d'or, tandis que, plus bas, un brouillard laiteux se

levait sur la rivière.

CHAPITRE V

L'ÉMEUTE

Le bois du Moulin, haute futaie devenue communale sous la Terreur, se

déploie comme un éventail dont le manche toucherait à Castabala, tandis

que les rayons en trempent dans l'Ouze. Sur la rive, s'achève la ruine

d'un moulin banal, où ressortissait le hameau de Curte. Là, un cintre de

porte dont les claveaux sont retenus encore par une clef aux armes des

Talleyrand, rappelle qu'au XVIIIe siècle quelques bourgeois de

Ribamourt, dont les métairies y devaient leur blé, c'est à cette antique

maison, et depuis l'abbé de Périgord illustre, qu'ils l'avaient racheté

pour en abolir les droits quant à leurs terres.

Cette vente mettait fin à un long procès où ces bourgeois s'étaient

réclamés en vain des coutumes de la Vicomté. Aussi faut-il remarquer

que, depuis Henri IV, l'esprit de la monarchie, représenté par ses

officiers ou même par les parlementaires de Pau, tendit à soumettre bien

des libertés et d'usages du pays à des droits féodaux souvent

incertains, inspirés des provinces voisines; soit que ceux-ci, étrangers

à la politique, l'inquiétassent moins que ces Fors de Béarn, quelque peu

républicains et soutenus naguère par les Huguenots, deux fois suspects à

des souverains qui n'avaient plus partie liée avec le peuple, soit plus

simplement pour obéir aux lois de l'analogie où les codes ne sont pas

moins soumis que les grammaires.

C'est dans ce bois, en dépit de Vitalis, des chemineaux, des Faunes, que

Sabine se promenait sur les onze heures, environ, du matin. Les chiens,

que l'appât des viandes retenaient à la cuisine, ne l'ayant pas suivie,

elle se trouva seule loin des maisons.

Quatre ou cinq rocs, tachetés d'un lichen couleur d'or s'y chevauchaient

selon une espèce d'ordonnance. Il semblait qu'on eût jadis tenté

grossièrement de les épanneler: l'un d'eux, en forme de table et posé de

biais, la substance obscurément sanglante, mais ternie par l'âge et la

mousse, en était creusée d'un trou dont une strie prolongeait

l'ouverture. Aussi, quelques érudits dont la science se bornait aux

limites de l'arrondissement, avaient-ils dénommé cet amas de blocs,

l'autel des Druides. Mais M. Dessoucazeaux, moins hasardeux, ne leur

donnait, dans son _Vade mecum Cassitéride_, que le nom de Pierres

Couchées. Il n'en était pas moins que ce bosquet, où le toit spacieux

des chênes étouffait toute autre verdure comme aussi l'éclat du soleil,

et les bruits même d'alentour, inspirait une espèce de religion aux

paysans béarnais, pour si peu qu'ils soient crédules au mystère.

Et sans le bien savoir, c'est peut-être d'avoir peur que cherchait

Sabine, sous ces voûtes dont la ténèbre, mais la transparence, faisaient

songer aux abîmes de la mer. A travers le silence odorant des bois, le

seul bruit de ses pas lui suggérait l'écho d'une autre présence.

Oppressée de chaleur, elle se laissa tomber sur le versant d'un bloc de

pierre, et déboutonna le haut de son corsage. Un peu de ses jeunes

seins, dont l'éclat mat brilla dans la verdeur de l'ombre, était comme

d'une ondine au fond de l'eau. Elle-même, il lui semblait être au

coeur d'une émeraude. Elle avait croisé les bras derrière sa tête, et

ce geste qui lui avait fait respirer l'odeur et l'acidité de son propre

corps, la fit songer à ces violettes qui fermentent au soleil après une

pluie d'orage.

Sabine fronça les narines voluptueusement, les yeux clos. C'est cela, se

dit-elle, que pensent les chattes toutes seules, en se caressant contre

un meuble. «Ah, soi-même ne pouvoir s'aimer.»

Tout l'accablait de langueur, la tiédeur de ce jour immobile, l'odeur

des feuilles, le silence profond. Soudain elle se cambra comme un arc;

ses jambes battirent brusquement sous sa jupe, sa tête se renversa plus

en arrière... Et quand elle rouvrit les yeux, elle aperçut un peu d'azur

à travers les branches.

Sabine s'était reprise à écouter le mutisme des choses. Qu'elle se

sentait seule au milieu de l'ombre ronde et verte. Elle pourrait crier

ici de toute sa gorge: personne ne l'entendrait.

Pourtant elle se sentait enveloppée d'une présence sourde, innombrable,

puissante. Si près de la terre, elle était comme un enfant qui, blotti

au giron d'une femme endormie, en écoute battre le coeur. Qui me

dirait, songea-t-elle, tout ce qui respire, parmi les choses; tant

d'êtres que l'on ne connaît pas. Ces dieux nus dont elle riait l'autre

jour, qui se cachent sous l'écorce des chênes et sentent la chèvre... on

dit que ce sont des démons: s'il y en avait pourtant! et d'autres moins

distincts, mais plus terribles encore, dont on est parfois frôlé dans

ses rêves. Elle plongea ses regards au fond de la forêt: rien ne

bougeait et ne semblait vivre, ni aucun souffle jusqu'en haut des

branches, qui agitât l'odorante immobilité. Mais ce n'était que le

sommeil d'une vie sans limites. Enivrée et lasse, dans l'implacable

midi, l'âme de la terre dormait.

Et voici, tout à coup, qu'il lui semble d'entendre marcher derrière les

arbres. Oui, l'on dirait un pas, très loin ou tout près. Et quelle

chose! Un pas nu. Baigneur de hasard; satyre, chemineau, enfants de la

terre, mystère ou peut-être péril? N'a-t-elle pas vu luire, à travers

les feuilles, un regard semblable à ces yeux que lui fait, quand ils

sont seuls, Me Beaudésyme? Et les branches s'entr'ouvrent:

--Bonjour, Mademoiselle Guiche, dit le notaire. Vous n'avez pas peur, si

loin...

--Non, balbutie la jeune fille. C'est-à-dire... Bonjour, Monsieur.

Avec ces étranges yeux, toujours, il approche. Il n'est pas pieds nus,

mais en espadrilles, et porte un fusil qu'il pose contre le fût d'un

chêne, et s'assied sur le bord de la pierre, à la gauche de l'enfant qui

recule en rabattant ses jupes, afin peut-être de lui faire place.

--Ah, vous êtes toute seule, reprend-il, en faisant voir l'éclat aigu de

ses dents de loup. Moi aussi, Ernaütou est au diable, avec les chiens.

Et quelqu'un m'a dit...

On dirait qu'il parle pour parler. Ses yeux sont fixés sur ce triangle,

en haut du corsage, sur cette chair d'un blanc de germe. Il respire plus

fort et demeure silencieux. Mais, tout à coup:

--Je vous ai connue si petite, dit-il.

Lentement, sa grande main velue de rouge rampe sur le roc, comme une

bête, remonte vers l'enfant fascinée, vers sa taille, et sur sa hanche

gauche se pose enfin.

--Mais vous êtes... encore une petite fille, n'est-ce pas?

On dirait qu'il est près de bégayer.

--...petite fille... ma... toute petite...

Elle sent la grande main tourner autour de ses hanches maigres. Il lui

semble ne pouvoir plus jamais bouger, comme lorsque on s'endort. Lui

aussi semble pétrifié, et moins terrible à voir ainsi. Ses paupières

blanches sont à moitié rabattues sur ses yeux; elles font penser à

celles d'un dindon. Et Guiche rirait peut-être, si elle osait violer le

silence retombé sur eux.

Mais tout à coup une cloche a tinté dans le voisinage; la cloche de

Sainte-Marthe qui sonne l'Angélus d'une voix mince, tel un filet de

fumée dans l'air chaud. Et elle évoque la ville, qui n'est pas très

loin, les chars sur la grand'route, le déjeuner dans la salle à manger

jaune et noire, d'autres choses encore, familières. Elle pénètre le

silence sous le feuillage ténébreux et perce l'accablement de la

chaleur; elle brise les sortilèges du Démon Méridien.

Et Guiche, avec un cri, a sauté sur ses pieds. Déjà la voilà qui court;

ses jupes dans la main, aussi agile, aussi tremblante que le lézard sur

la muraille; qui court vers les maisons, vers les hommes, tandis que la

poursuit, à travers le bois, un ricanement de bête ou de dieu.

A moitié chemin, sous le couvert encore, Sabine entendit parler, et mal

remise encore de ses frayeurs, ralentit le pas. Elle respira mieux de

reconnaître sa soeur en compagnie de Cérizolles; quoique le spectacle,

en d'autres temps, ne l'eût réjouie peut-être qu'à moitié. Le jeune

homme s'était rendu, depuis quelques jours, fort assidu à Castabala, où

on l'attendait à déjeuner ce matin-là même; et les deux promeneurs

étaient sans doute sortis sous le prétexte de venir la chercher.

Cependant, arrêtés sous un arbre, ils ne paraissaient pas y songer

guère. Clarisse, la tête baissée, contemplait ses ongles; son compagnon

lui parlait de près. Malgré tout, et qu'il y eût quelqu'un qu'elle était

bien sûre de préférer à Cérizolles, de le voir auprès d'une autre

empressé, lui était une secrète offense. Et elle aurait bien voulu

entendre ce qu'ils disaient, en sorte qu'elle se mit à marcher sur le

côté herbeux du chemin, en évitant les pierres. Mais elle ne put saisir

que quelques paroles sans suite du jeune homme. Clarisse lui répondant

d'une voix plus sourde.

...personnes indignes de vous, venait-il de prononcer, lorsqu'un caillou

qui roula sous le pied de Sabine dénonça son approche. Cérizolles recula

jusqu'au milieu du sentier, et Clarisse, qui releva la tête, rougit en

reconnaissant sa soeur.

--Nous te cherchions, dit-elle.

--Et je vous trouve, répondit la jeune fille, déjà remise de ses

émotions.

--Tu as même l'air d'avoir couru pour ça. Et si tu reboutonnais ton

corsage?

Sabine, en rougissant à son tour, répara le désordre de son vêtement non

sans lorgner Cérizolles par un coup d'oeil en-dessous.

--Qu'est-ce que c'est, demanda-t-il. Vous ayez l'air d'avoir pris la

fuite. Est-ce que vous auriez rencontré le loup, Mademoiselle Guiche?

--Je m'appelle Sabine. Et Wolfgang, ajouta-t-elle avec un regard filtré,

qu'avez-vous fait de Wolfgang?

--Il dormait encore, expliqua Mme Etchepalao.

--Comme le meunier.

--Sabine!

Cérizolles jugea bon d'aiguiller le dialogue sur d'autres voies.

--Madame votre soeur, dit-il, parlait d'aller en ville pour jouir du

spectacle...

--Quel spectacle?

--Les Part-Prenants sont très montés, paraît-il, contre votre parrain et

autres sachems du Comité..... des Eteignoirs, comme ils disent. Je ne

sais pas de quoi il s'agit; mais enfin, une révolution, c'est toujours

drôle.

--Justement Clarisse est en robe rouge. Elle pourra nous servir de

drapeau, de façon qu'on ne nous fasse pas de mal. Vous le tiendrez par

la hampe; et moi je chanterai l'Internationale.

--Vous la savez donc?

--Un peu, depuis que nous avons eu la bonne panne, ma tante et moi, dans

un chemin creux de Sèvres. C'était le soir, il passa trois zouaves qui

la chantaient, sous les étoiles. C'était poétique.

--Tu es assez dépeignée pour la chanter au naturel, dit Clarisse, non

sans aigreur, à la jeune fille, dont les cheveux, en effet, laissaient

leur noire crépelure pendre sur ses épaules, impatiemment.

--Personne n'est venu pourtant me décoiffer. Et je n'avais pas mes

chiens.

--Quoi, intervint Cérizolles: votre ami le Grand Pan n'est pas venu vous

faire sa cour?

--Il a fait son apparition, mais il m'a paru si peu convenable, que je

l'ai envoyé se mettre en flanelle grise, répondit Sabine, en toisant le

complet de leur compagnon.

Le retour à Castabala interrompit ce dialogue. Clarisse y pensa démêler

que sa soeur était jalouse de Cérizolles, encore qu'elle lui crût de

l'inclination pour Vitalis. Or, elle voyait juste, et, du reste, plus

profondément que Sabine elle-même, qui était, surtout qui croyait être,

fort évaltonnée par trois années passées à Paris, chez une vieille

indulgente tante. Celle-ci, logée à la montueuse rue de Villejust,

l'envoyait sous la garde d'une gouvernante engourdie par l'âge, suivre

les cours des dames Le Sicton, rue de Verneuil. Cet externat pour jeunes

personnes, fort apprécié sous la monarchie de Juillet, avait un peu

déchu depuis. Les courses en tramway le long de la Seine, la

conversation de ses amies de classe, dont deux ou trois Péruviennes,

quelques livres dérobés avaient donné à Sabine une idée peu cohérente du

monde. Elle s'y croyait tenue d'honneur d'être une coquette, d'en avoir

les appétits, la vanité. De même qu'un jeune homme se blase à froid, se

pervertit, satanise, elle croyait presque sincèrement s'être soi-même

accouchée de son type, et, sincèrement réaliser l'idéal de l'ingénue

éclose en vice.

Tout de suite au sortir de table, Etchepalao s'était mis à faire la

sieste, et Cérizolles à l'en arracher. Lui, de ses pieds, de ses

ronflements, remplissait un petit salon, dont les meubles grèles, tendus

de guirlandes, passés au blanc de Ripolin, donnaient à Mme de Charite

des illusions Louis XVI. Et ils tremblaient sous le dormeur.

--Ah, mon Dieu, laissez-le dormir, disait cependant Clarisse.

Mais Cérizolles qui aurait voulu l'entraîner dans l'émeute, insista,

malgré que Wolfgang accueillît ses appels par des grognements.

--Etché! Etché!

Il se montra enfin par la porte entr'ouverte, en bras de chemise à

plastron couleur de groseille, et dont la patte débordait son pantalon.

Un peu de ventre bombait entre les pans disjoints de son gilet; et, dans

sa face rasée, ronde, rouge, plaquée de cheveux jaunes et rares,

clignaient, sous peu de cils, des yeux vert sale.

--Pourquoi faire m'appelez-vous--et tout, demanda-t-il avec des

bâillements qui lui faisaient ouvrir le vide énorme de sa bouche aux

lèvres plates et pâles.

--Vous ne venez donc pas à la bataille?

--Mon cher, vous savez si j'ai peur...

Avec la tête, Cérizolles affirma que non; mais sans que l'on sût de

quoi.

--...Quand c'est un vrai danger. Tout ce potin-là, c'est des histoires

d'enfant, et qui ne me regardent pas. Qu'il se débrouille, le vieux

Lescaa, je ne suis pas son héritier. Vous voudriez qu'en son honneur

j'aille me faire casser la tête--et tout.

--Mais puisque ça n'est pas un vrai danger.

--Eh justement, c'est ce que je dis.

--Alors vous me confiez Mme Etchepalao.

--Je vous crois bien; et la petite aussi; et la mamân, si elle en veut.

Les femmes, il ne leur arrive jamais rien. Ah, rappelez donc à Clarisse

de prendre, chez Trébuc, un livre que j'ai fait venir, sur les Bovidés

du S. O.

--Ah oui, dit le jeune homme: comme qui dirait..... oui, je vois ça

d'ici.

Ils partirent pour la ville, Cérizolles flanqué d'une Clarisse en satin

chaudron broché à fleurs rouges; et de Guiche en écossais noir et bleu,

avec une jupe, dont la brièveté, qui scandalisait Vitalis, lui semblait

aujourd'hui encore, comme aux vacances d'autrefois, faite à souhait pour

un de ces châtiments après quelque escapade, où, de sa mère, la

condamnaient les mains sonores. Comme Guiche l'avait remarqué,

Cérizolles était en suite de flanelle grise. Mme de Charite se disait

que ce groupe tricolore, sur la route, c'était «distingué». Elle les

avait accompagnés jusqu'au portail en fonte d'art, et d'art moderne, où

«sur les pylones», comme elle-même disait aussi, se lisait en lettres

gothiques: Castel Castabala.

--Je vous les prête, dit-elle à Cérizolles, en lui désignant l'une et

l'autre jeune femme, et le salua d'une moue mutine de ses lèvres couleur

de cerise à l'eau-de-vie.

La jeune fille verte, roman · 第 5 / 11 段