Cet après-midi-là, le jour avait fui sans qu’ils songeassent à allumer.
Ils étaient étendus sur le lit, et causaient enlacés, dans ce bien-être
indicible que leur procurait leur intimité, la certitude de leur oubli,
momentané mais absolu, de tout ce qu’ils venaient de quitter pour se
réunir, et la sensation sans prix de leur communion suprême en l’heure
présente.
Les persiennes de la fenêtre étaient restées ouvertes; il venait un peu,
très peu de clarté du passage, où les magasins s’allumaient chichement,
et toute la gaieté douce provenait de la lueur émanant des carreaux de
verre du sol. Une forte chaleur régnait en ces petites pièces, saturées
du parfum des œillets et des roses garnissant les tubes de cristal que
Cady ne laissait jamais vides.
Elle dit subitement:
--Georges!... Si tu étais malade, qui te soignerait?... Où irais-tu?
--Mais, ma chérie, ça ne ferait pas un pli... à l’hôpital... Ça m’est
déjà arrivé.
--Tu as été gravement malade?
--Ma foi, jamais souvent... Et c’est même épatant que dans ma situation
je n’aie jamais écopé de la prison ni la... enfin, du mauvais mal...
Non, je n’ai jamais entré dans la boîte à mourir que deux fois... Une
typhoïde que j’avais attrapée en Suisse... Quatre mois que j’ai passés
dans ce sale patelin, dont trois à l’hôpital... Tu parles si ça m’a
dégoûté de l’endroit!...
--Et l’autre fois?
--Pas grand’chose... Une entorse, à cause d’un brutal qui m’avait fait
descendre l’escalier plus vite que je n’aurais voulu...
--Et la cicatrice que tu as là, à la lèvre, qu’est-ce qui te l’a faite?
Il se troubla et répondit évasivement:
--Oh! ça, ce n’est rien...
Cady n’insista pas, poursuivant son idée.
--Tu serais bien souffrant, à présent, tu n’aurais personne pour te
garder chez toi?
--Certainement non... Et puis, tu sais, je n’ai pour ainsi dire pas de
chez moi...
Elle rêvait.
--Ce doit être triste d’être seul, tout seul dans la vie... de n’avoir
pas un coin à soi où se réfugier...
Puis elle se reprit avec amertume:
--Que je suis sotte!... Avec cela, quand on a un tas de monde autour de
soi que l’on n’est pas seul tout de même!... Et est-on chez soi dans la
maison que l’on partage avec ceux que l’on n’aime pas!...
--Tu ne l’aimes pas un peu, ta famille, Cady?
Elle répondit, sombre, froidement, pleine de rancunes profondes, de
ressouvenirs obscurs et douloureux.
--Non.
--Pourtant, ton mari paraît un brave type?...
Elle reconnut plus doucement:
--Lui, oui, il est aussi bon que possible... et il n’y a pas longtemps,
je croyais l’aimer assez... Seulement, tu comprends qu’on n’éprouve pas
une vraie affection pour quelqu’un auquel on ne peut rien avouer de
soi... sinon des niaiseries... Et puis, que veux-tu, depuis que je t’ai
retrouvé, je ne me sens plus pareille à tous ces gens-là!...
Et brusquement, se serrant contre lui, elle implora:
--Pourquoi ne veux-tu pas que je quitte tout pour toi?... Si tu le
permettais, mon Georges, je ne retournerais plus jamais là-bas... Ils ne
sauraient pas ce que je suis devenue... et nous serions tout l’un pour
l’autre.
Les yeux clos, il la pressa sur sa poitrine.
--Dis comment tu rêves qu’on vivrait si l’on était ensemble tout à
fait?...
Et, pendant de longues minutes, ils bâtirent des projets dorés,
absurdes, captivants, emportés bien au delà des réalités, négligeant
celles-ci résolument pour s’envoler dans le songe lumineux... redevenus
enfants, plus enfants encore que jadis... singulièrement chastes et
simples dans leurs imaginations, malgré tous les germes impurs que la
vie avait déposés en eux.
Cependant le réveil--un réveil neuf, intact, celui-là,--vint sans pitié
les arracher à leur songe, leur rappeler qu’il fallait une fois encore
se séparer, reprendre chacun son masque.
Cady étreignit son ami; et, de nouveau, plus sérieusement qu’auparavant,
offrant vraiment toute son existence, elle proposa:
--Veux-tu que je reste?
Il eut un petit frisson intérieur, saisissant la gravité de leur
dialogue. Ils demeurèrent pendant quelques instants en un silence plein
d’anxiété.
Puis, il secoua la tête, deux larmes parurent sous ses cils baissés, il
prononça avec une infinie désolation:
--Non, Cady, tu ne dois pas... Je ne vaux pas cher, et je finirai mal,
c’est certain... Il faut que tu puisses m’oublier... me renier le jour
où ça deviendra nécessaire.
Elle posa ses deux mains sur les épaules du jeune homme et approche son
visage. Il sentit son haleine tiède sur son front.
--Tu crois qu’un jour viendra où je t’oublierai?
Il répondit faiblement:
--Je ne sais pas... Je l’espère.