Ce jour-là, ils étaient encore ensemble.
Couchée sur le ventre, le buste relevé, les coudes enfonçant dans
l’oreiller, le menton dans ses mains, Cady demanda soudain:
--Tu as volé souvent, Georges?
Les paupières du jeune homme battirent. Il coula un regard sournois vers
son amie, la scrutant pour savoir ce qu’il pouvait avouer et ce qu’il
fallait taire.
--Volé, quoi?... Mais non, je n’ai jamais volé, dit-il mollement, pour
gagner du temps.
Elle s’impatienta.
--Je t’ai défendu de mentir avec moi!... Réponds, tu as volé?
Il répondit alors avec indifférence:
--Oui.
--Plusieurs fois?
--Oui.
--Quand?... et combien?
Il fit un geste, s’abandonnant.
--Oh! bien, si tu crois que j’ai compté!
Elle s’étonna naïvement.
--Tant que cela?... Et quoi?... des choses importantes?
Il mentit avec précipitation.
--Du tout!... des broutilles.
--Quelles?
--Je ne sais plus... Une fois, un porte-cigares... C’était quand j’étais
groom à Alexandrie... Un Anglais qui pose l’objet sur la table où il
buvait... En passant, je l’ai fait tomber sous sa chaise... Il n’y a
plus repensé, et lorsqu’il est parti du café, j’ai raflé la chose.
--Et puis?...
--Un autre jour, le sac d’une femme, dans une voiture arrêtée... Elle
visitait un monument à Gênes, le cocher dormait... J’ai pris la valise
sur la banquette, et je m’en suis allé tranquillement... Il y en avait
des choses là dedans!... Tiens, je crois bien que la bague que j’ai là y
était...
Les yeux dans le vide, Cady songeait. Elle reconstituait à présent
nettement les passages jusqu’alors obscurs pour elle de la vie de son
ami.
Quand il avait quitté brusquement l’explorateur qui lui montrait tant
d’affection... puis, lors de son expulsion du grand hôtel de Florence où
il était interprète... et sa fuite d’auprès de ce couple de grands
personnages italiens chez qui il était simultanément l’homme de
confiance, le favori du mari et de la femme... Vols, évidemment, après
lesquels, par ennui des poursuites à exercer, crainte du scandale, on
s’était contenté de l’envoyer se faire pendre ailleurs...
Cette constatation n’apprenait rien d’absolument neuf à Cady. Elle avait
l’intuition de ces choses dont elle obtenait aujourd’hui la certitude.
Tout de suite, dès la première minute de leur rencontre, la silhouette
du jeune homme s’était dressée devant elle accompagnée de toutes ses
tares.
Cela n’éveillait en elle aucune répulsion, pas la moindre indignation.
Le vol, en soi, ne lui inspirait aucune révolte. Elle ne l’eût pas
accompli elle-même parce que les conséquences probables lui eussent été
désagréables; mais, si elle avait été sûre de l’impunité, sa sourde
animosité contre le genre humain se fût contentée en ce geste, aussi
bien que le fond primitif et sauvage de sa nature y eût goûté une
satisfaction pour ainsi dire naïve.
De plus, un fait la dominait. Quels que fussent les actes de Georges,
elle les admettait en bloc, les yeux ouverts, sans l’ombre d’une
défaillance; il était comme cela.
Elle affirma, certaine de ne pas se tromper:
--Mais tu n’as tué personne.
Il confirma, avec une vivacité sincère:
--Oh! cela, je te le jure!...
Elle le regarda en souriant.
--Tu n’as pas besoin de jurer, je sais que c’est vrai.
Il rougit légèrement.
--Tu me crois très lâche, pas?...
Elle chercha un terme qui lui parût plus juste. Ce mot lâche impliquait
un blâme, et elle ne blâmait point Georges.
--Non, pas lâche, mais...
Il dit doucement:
--Si, je suis lâche... Que veux-tu, ce n’est pas ma faute... Jusqu’à
seize ans, j’ai été tant battu!...