votre appartement avec ordre de vous assassiner, donna les ordres
les plus sévères contre la princesse, soupçonna Théobard, et se
livra à une fureur insensée qui pensa lui coûter la vie. Vendorix, à
qui il avoit confié la garde de la roche sombre, plaça des troupes
dans le bois et au pied de la caverne; on ne pouvoit plus en
approcher que du côté du torrent, et il falloit alors le traverser,
ce qui étoit dangereux et pénible, surtout dans la saison qui
grossissoit déjà ses eaux. Pendant que ces précautions se prenoient
avec précipitation, Eginard s'étoit rendu dans la forêt de Thuringe,
au temple du grand-prêtre Hirman, s'en étoit fait reconnoître à
l'aide de Taber et des tablettes d'Humfroi; et le vénérable Druide,
touché des malheurs de celle qu'il avoit promis de secourir, prit
les précautions nécessaires pour pénétrer dans la caverne, et partit
suivi d'Eginard, de deux Druides et de Taber; mais en approchant,
ils aperçurent des tentes et des armes; ils s'arrêtèrent, et,
découvrant un nombre considérable de soldats, ils furent forcés de
renoncer à leur projet: traverser le torrent étoit une entreprise
au-dessus des forces et du grand âge d'Hirman; d'ailleurs l'entrée
de la caverne étoit du côté des gardes, et c'étoit s'exposer sans
aucun avantage; leur douleur fut grande, mais il fallut céder pour
le moment; chacun cependant emportoit dans son coeur le désir et
l'espérance de vous servir. Eginard, inconsolable de son mauvais
succès, passa une nuit cruelle, le lendemain il ne fut pas plus
heureux; quoiqu'il vit Berthilie, le plaisir de se retrouver étoit
détruit par le souvenir des dangers dont la princesse étoit
entourée. Eginard ne peut y résister, et, dût-il y perdre la vie, il
voulut voir Bazine: cependant il cacha son projet, dans la crainte
d'effrayer le coeur déjà si triste de la sensible Berthilie, et à
peine le jour étoit-il près de finir, qu'il étoit déjà de l'autre
côté du torrent, et cherchoit la place la moins dangereuse; appuyé
sur son épée, il parvint, non sans peine, à le traverser, et gravit
le rocher du côté de l'ouverture, évitant de se laisser voir, et se
tenant toujours caché derrière la roche; il faisoit nuit, les
captives ne l'attendoient pas, elles étoient dans le fond de la
caverne; appeler étoit une imprudence; il attendit quelques instans
sans savoir quel parti prendre; bientôt il redescendit, ramassa
plusieurs cailloux, gravit de nouveau et fit couler ces cailloux le
long du roc en-dedans et par son ouverture; les captives les
entendirent, et se préparoient à s'approcher, lorsqu'un grand bruit
effraya mon frère, et arrêta les préparatifs que faisoit Eusèbe: un
moment après, la trappe s'ouvrit avec fracas, retomba de même, et
Eginard vit entrer, à la lueur de plusieurs flambeaux, Théobard que
suivoit Vendorix; à la vue de cet odieux capitaine, mon frère
trembla pour la princesse et pour Théobard. Ils remirent d'abord à
Eusèbe des provisions, des vêtemens, des tapis, car la caverne
devenoit humide et froide. Eginard écoutoit, mais les paroles se
perdoient dans le rocher; il distinguoit seulement le son des voix,
et les accens si doux de celle de Bazine frappoient davantage quand
ils succédoient aux accens durs et effrayans de Vendorix. La nuit
étoit avancée; Eginard, craignant d'être découvert, se retira,
redescendit quelques pas, traversa de nouveau le torrent, et revint
chez Taber; quoiqu'il n'eût pas entièrement réussi, il étoit moins
malheureux, le torrent n'étoit plus pour lui un obstacle
insurmontable; avec des efforts et de la prudence, il pouvoit parler
à la princesse, recevoir ses ordres, et lui faire passer des
nouvelles, vous en donner à vous-même; c'étoit beaucoup. Après
s'être reposé un jour, il résolut de revoir Berthilie, de lui
apprendre son heureuse entreprise, et de savoir d'elle ce dont il
falloit qu'il instruisît la princesse; il la trouva accablée de
douleur; Eusèbe étoit malade, et la princesse, alarmée pour sa chère
nourrice, avoit paru à Théobard pâle et souffrante elle-même; l'air
de la caverne devenoit mal-sain; le peu d'exercice, l'humidité, la
longue captivité qu'éprouvoient les prisonnières, sembloient altérer
également leur santé; Eusèbe surtout éprouvoit les symptômes d'une
destruction prochaine, et Bazine désolée ne savoit comment la
secourir. Eginard fit part à Berthilie du chemin dangereux qu'il
avoit parcouru, se promit de retourner porter des consolations aux
infortunées, et de consulter Hirman avant de rien entreprendre.
Berthilie fut de cet avis, et lui apprit encore que son père
n'alloit plus seul à la roche, que Bazin se proposoit de faire
mourir la princesse, si vous veniez la demander à main-armée.
Berthilie écrivit à Bazine une longue lettre qu'Eginard devoit
passer par l'ouverture, en cas qu'il ne pût lui parler, et elle la
lui remit en le conjurant d'user de prudence; ils se séparèrent, mon
frère regagna sa retraite avant le jour. Le lendemain il fut au
temple, et dépeignit à Hirman l'état affreux de la malheureuse fille
d'Humfroi, la sévérité, les menaces de Bazin, la maladie d'Eusèbe,
l'impossibilité dans laquelle se trouvoit Théobard de rien
entreprendre.... Hirman l'écouta, et réfléchit.... Consultons les
dieux, dit-il; le moment est terrible, je n'ose prononcer sur ce
qu'il faut faire encore, la circonstance doit peut-être
l'emporter.... A ces mots, Hirman sortit, et laissa Eginard dans
l'attente. Il le demanda au bout de quelques heures, et le conduisit
derrière un superbe autel qui portoit trois statues de marbre; là,
il vit un tombeau et les apprêts d'un sacrifice. Ici repose Humfroi,
s'écria le Druide en versant des pleurs...; ici repose le meilleur
des rois; invoquons son ombre, et qu'elle nous éclaire sur la
destinée de Bazine! Puisse sa volonté se manifester à mon coeur, et
sa grande ame m'inspirer pendant le sacrifice! Hirman, les bras
étendus vers la tombe, debout et les cheveux épars, sembloit pénétré
d'un mouvement divin. Après la cérémonie, il fit conduire Eginard
dans une chambre écartée; plusieurs heures s'écoulèrent avant que
personne ne vînt le trouver: Hirman le fit servir avec soin, mais
seul, et vers le soir il le demanda. Voilà, lui dit-il, les
tablettes d'Humfroi; j'ai écrit au bas des caractères même du roi
les conseils que je donne à regret, mais les seuls qui puissent
sauver la princesse; voici, ajouta-t-il, une liqueur qui conservera
la vie à Eusèbe; j'y joins une chaîne d'or que vous pourrez aisément
attacher au fer qui traverse l'ouverture de la roche; vous aurez
soin de suspendre à l'autre extrémité ce coffret, dans lequel vous
placerez le vase et les tablettes: il fit ensuite observer à Eginard
qu'il étoit tombé beaucoup de pluie, et que le torrent seroit
extrêmement grossi, l'engagea à se munir d'une forte lance qu'il lui
présenta, et sur laquelle il pouvoit s'appuyer sans crainte; lui
indiqua plusieurs moyens d'échapper aux flots irrités, applaudit à
son courage, et lui promit d'invoquer les dieux pendant son voyage
pénible. Eginard marchoit avec intrépidité; la lune n'éclairoit plus
notre hémisphère, et mon frère remercioit les cieux des ténèbres
épaisses dont ils couvroient son entreprise. Arrivé au bord du
torrent, il est étonné de ses progrès, de son fracas terrible, de sa
fureur. O nayades! dit-il, appaisez-vous; ce n'est point un méchant,
un coupable, qui va se livrer à vos ondes!... O Berthilie! tendre
Berthilie!... Il hésite... O mon roi! dit-il... et il se précipite
dans les flots.... Cependant, aussi prudent que courageux, il oppose
à l'onde qui l'entraîne force et adresse, résiste, combat, triomphe,
et saisit déjà les branches du buisson qui croît au pied du rocher,
et que battent les eaux du torrent; mon frère, dont les vêtemens
étoient pleins d'eau et les membres refroidis, eut plus de peine à
monter sur la roche qu'il ne l'avoit cru d'abord; plusieurs fois ses
forces l'abandonnèrent; cependant il eut assez de courage pour se
soutenir jusqu'au but de son entreprise. La nuit étoit fort avancée,
les captives étoient endormies, les tapis rendoient inutiles tous
moyens de se faire entendre; mon frère se contenta d'accrocher la
chaîne au barreau de fer, et de descendre à l'autre bout les
tablettes d'Hirman, auxquelles il avoit joint celles de Berthilie,
et le vase qui renfermoit la liqueur précieuse; il attendit quelque
tems; mais ne voyant aucun mouvement dans la caverne, se sentant
glacé sous ses vêtemens humides, craignant de manquer de force pour
regagner l'autre bord, il redescendit de la roche, et traversa de
nouveau l'onde en furie; déjà fatigué, moins prudent peut-être,
parce qu'il ne songeoit plus qu'à lui, il lutta long-tems, et
plusieurs fois il fut renversé, entraîné même; une plante, une
pierre élevée, les dieux protecteurs qui n'abandonnent pas l'être
vertueux qui se confie à leur puissance, le soutinrent contre tant
d'obstacles, et il regagna l'autre bord; mais le froid de la nuit
l'avoit pénétré, il avoit encore une longue route à faire, et il se
sentoit foible et souffrant; cherchant à ranimer ses forces, il se
hâta, et arriva chez Taber au lever du jour. Sa longue absence avoit
jeté l'alarme dans toute la maison, un grand feu étoit allumé, un
repas l'attendoit; il but promptement une liqueur qui le ranima,
changea de vêtemens, se mit à table, et fit à Taber le récit exact
de tout ce qu'il avoit éprouvé, entrepris, exécuté; tout-à-coup il
devint d'une pâleur mortelle, sa tête se troubla, il croyoit être
encore au milieu du torrent, et il tomba évanoui. Taber le fit
promptement mettre au lit, lui prodigua tous les secours; il revint
à lui, mais avec un frisson violent, une fièvre délirante, une
agitation terrible. Taber effrayé envoya consulter Hirman qui vint
lui-même, répondit des jours de mon frère, mais prédit que sa
maladie seroit longue; il ordonna tout ce qu'il falloit faire, resta
un jour entier près du malade, et repartit, en assurant de nouveau
que la maladie étoit sans danger; cet espoir rassura Taber.
J'arrivai quelques jours après; mon frère ne me reconnut point,
j'étois désespéré, et, malgré les promesses d'Hirman, je tremblois
pour les jours d'Eginard: occupé de lui seul, lui donnant tous mes
soins, je ne savois à quoi attribuer son accablement; mais Taber me
raconta fidèlement tout ce que je viens de vous dire; je crus devoir
en instruire Théobard. Taber s'en chargea; il envoya Elénire, qui,
sous prétexte de porter à Berthilie des oiseaux fort rares et
qu'elle avoit élevés, sut pénétrer jusqu'à elle. Au récit des
dangers qu'avoient couru mon frère, Berthilie, troublée, fit
appeler son père qui ne s'affligea pas moins qu'elle, et feignant de
chasser, ainsi que Berthilie, ils vinrent l'un et l'autre, dès le
lendemain, à la maison de Taber. Je ne pus voir sans attendrissement
la pâleur extrême de cette jeune et charmante fille; mais, par un
effet singulier du hasard ou de la beauté, à peine se fût-elle
approchée de mon frère, à peine l'eût-il regardée, à peine lui
eût-elle parlé, que, sortant comme d'un long sommeil, il reconnut
tous ceux dont il étoit entouré; il sembloit qu'il attendît
Berthilie pour se réveiller; il m'embrassa avec tendresse, s'étonna,
eut de la peine à comprendre comment nous nous trouvions tous auprès
lui; sa tête, encore foible, s'égara quelquefois; il vous nommoit,
nous défendoit de vous laisser passer le torrent; son coeur étoit
toujours le même, son imagination seule erroit encore. Théobard,
dont on surveilloit toutes les actions, fut obligé de se retirer.
Eginard s'endormit profondément, et le lendemain il nous parut
beaucoup mieux. Théobard m'avoit donné des nouvelles de la
princesse; il la voyoit toujours, mais jamais seul; rien ne
sembloit adoucir sa position, rien ne l'agravoit. Je n'avois à vous
annoncer rien d'important; je crus devoir attendre encore, et
emporter au moins la satisfaction de laisser mon frère rétabli.
Théobard et Berthilie revinrent le voir; il étoit levé, encore pâle
et foible, mais il ne ressentoit aucune douleur. Nous parlions sans
cesse de vous, de la princesse, de sa captivité, lorsqu'un soir
Taber me fit signe de le suivre; son agitation m'alarma; je sortis
après lui: Qu'est-il arrivé? lui dis-je... D'étranges événemens,
reprit-il; gardons-nous qu'ils parviennent encore jusqu'à votre
frère; la princesse a cédé à la barbare persécution du roi, elle
accepte sa main, le jour de l'hymen est fixé; elle vient d'être
conduite au palais de Bazin dans toute la pompe des reines. J'avois
peine à en croire Taber, mais Elénire avoit reçu l'ordre de se
rendre auprès de sa mère. Je voulus cependant m'assurer moi-même de
ces nouvelles, et je courus à la ville; par-tout l'alégresse
publique me confirma des événemens nouveaux; je vis les pompeux
apprêts des fêtes: les temples s'ouvroient, l'encens fumoit, on
ornoit de fleurs les flambeaux d'hymenée. J'ai fui ces lieux qui ne
m'offroient qu'un spectacle déchirant pour mon coeur, et, prenant
congé de mon frère, je suis parti pour vous annoncer qu'un lien
éternel vous enlève à jamais Bazine.
Childéric, immobile et accablé, croyoit à peine ce qu'il venoit
d'entendre; sa raison, son coeur se refusoient à une conviction trop
cruelle; il lui sembloit qu'un horrible songe troubloit ses esprits,
il cherchoit à l'écarter; mais plus il s'appesantissoit sur sa
pensée, plus il sentoit la vérité terrible pénétrer et déchirer son
coeur.... Ah! Bazine, que sont devenus votre amour, votre constance,
et cette douce fermeté qui faisoit tout mon espoir?.... Mais Hirman
avoit parlé, elle avoit respecté en lui et les dieux et son père....
Cette idée porte quelque douceur à l'ame du roi; il respecte jusqu'à
l'infidélité de son amante; il n'est pas tout-à-fait malheureux,
puisqu'en perdant ce qu'il aime, le plaisir d'aimer lui reste
encore.
Le printems couronné de verdure, suivi de Flore et des zéphirs,
descendoit lentement vers la terre; la nature, à son aspect,
oublioit les maux d'un long hiver, et déjà, parée de fleurs,
sourioit au dieu qu'elle adore; les oiseaux, sortis des antres
secrets où les frimas les tenoient renfermés, déployoient leurs
ailes légères, essayoient leur doux ramage, et chantoient leurs
prochaines amours; Mars, s'arrachant des bras de Vénus, reprenoit
son casque et sa brillante armure; les grâces effrayées se cachoient
dans le sein de la déesse de Cythère, dont l'amour essuyoit les
larmes, et Mars appeloit aux combats les amans, les vieux
guerriers.... Les Francs, ses plus chers favoris, répondoient par
des cris de joie au signal du dieu; c'est contre les Saxons qui se
sont alliés aux Romains qu'ils vont marcher; c'est Angers et les
villes de dessus la Loire qu'ils vont attaquer; le jour du départ
est déjà choisi. Childéric, occupé de ce grand projet, le méditoit
profondément avec Viomade et Ulric, lorsqu'on vint lui annoncer
plusieurs Bardes chantant sa gloire: en effet, une troupe de
chanteurs s'avancèrent; ils tenoient des lyres dont ils
s'accompagnoient; mais à peine Childéric a-t-il entendu ces mots:
Chantons ce roi jeune et vaillant,
La gloire et l'honneur de la France,
qu'il a déjà reconnu celle qu'il étoit si loin d'espérer..... Un cri
de joie lui échappe.... Dieux puissans! s'écrie-t-il, est-ce bien
elle!... Et tombant aux genoux de la princesse, il ne cessoit de
répéter: Vous, Bazine! vous, dans ces lieux! Moi-même, répondit-elle
en se dégageant de la chevelure noire et du voile qui la déguisent;
je suis venue vers vous, parce que je vous en crois le plus digne;
s'il étoit dans l'univers un plus grand roi, j'eusse traversé les
mers pour aller le joindre! Childéric a reconnu la charmante
Berthilie et Eusèbe; la princesse lui nomme Elénire; il s'avance
vers Taber; Eginard est dans les bras d'Ulric. Childéric alloit à
son tour nommer Viomade, mais le coeur de Bazine l'avoit deviné... O
mon père! lui dit-elle, en lui tendant la main... Ce nom si doux et
si tendre transporta de bonheur celui qui l'avoit si bien mérité. Au
bout de quelques momens, la princesse demanda au roi la permission
de se retirer avec ses compagnes pour quitter leurs vêtemens, et
prendre un costume plus convenable. Elles furent conduites dans les
plus riches appartemens, et Eginard reçut à son tour les témoignages
de tendresse que lui devoit son roi. Impatient d'aller embrasser
son frère Valamir, il sortit avec son père; et Childéric, resté seul
avec Viomade, ne se lassoit point d'admirer son bonheur, ce bonheur
qu'il étoit si loin d'espérer. Mais pourquoi Valamir l'a-t-il si
cruellement trompé?.... La beauté de Bazine enchantoit Viomade,
parce qu'elle annonçoit une ame, parce qu'elle étoit plus belle de
l'expression de ses traits que de leur régularité; sa voix portoit
au coeur ses moindres paroles; son sourire étoit celui de
l'innocence, il étoit encore celui de la bonté; Bazine étoit enfin
l'épouse que Viomade souhaitoit à son roi, et la reine qu'il
désiroit à la France.
Les voyageuses reparurent, elles n'étoient point parées et en
étoient plus belles; les cheveux argentés de Bazine flottoient à
demi-relevés par un rang de perles; ceux de Berthilie, tressés
autour de sa tête, étoient renoués sur son front; Elénire, aux
regards mélancoliques, à la démarche négligée et voluptueuse,
portoit un voile transparent qui ajoutoit encore à sa beauté
touchante. Valamir ne put la voir sans désirer de lui plaire, et
Elénire, pour la première fois, entendit avec plaisir dire qu'elle
étoit belle. Un festin étoit préparé, les voyageurs en avoient
besoin; Eginard, encore foible, n'avoit plus ses fraîches couleurs;
Berthilie croyoit l'en aimer davantage. On se mit à table; chacun se
plaça suivant son coeur; Childéric cependant voulut que son cher
Viomade fût près de Bazine, et qu'Ulric fût placé près de lui;
Berthilie, qui n'a point oublié l'aimable repas qu'elle a fait en
Thuringe, s'assied en riant près d'Ulric; Taber et Eusèbe étoient
vis-à vis de leur chère élève, Elénire près de sa mère, et Valamir
près d'Elénire. Ce repas fut gai, fut long; jamais, peut-être,
autant de coeurs parfaitement heureux ne s'étoient trouvés réunis.
Childéric demanda à Berthilie si elle n'avoit pas quelque inquiétude
sur la cassette qu'elle lui avoit remise. Vraiment oui, lui
répondit-elle, et je suis venue exprès la chercher.--Et si je l'ai
perdue?--Eh bien! comme j'aime passionnément les fleurs, vous m'en
donnerez un gros bouquet, et je vous tiendrai quitte.--C'est un bon
marché que je ferai là, dit le roi, et je l'accepte; mais il faut
encore me rendre un service.--Volontiers, reprit Berthilie.--Il faut
annoncer à Eginard que je le nomme capitaine de mes gardes, et à
Valamir, que je l'admets au rang des braves.... Berthilie rougit
d'abord; puis, prenant son parti avec grâce, elle se leva, et alla
annoncer gravement à chacun des deux frères la bonté du roi. A votre
tour, dit-il à Eginard et à Valamir, offrez cette boîte à Berthilie.
Elle renfermoit une parure superbe: tandis qu'elle l'examinoit,
Childéric s'adressant à Valamir, lui dit avec bonté: Je devrois vous
en vouloir, vous m'avez causé de grands tourmens, et j'ignore encore
qui a pu vous abuser au point de vous persuader que la princesse
étoit unie au roi de Thuringe.... Il ne s'est point trompé,
interrompit la princesse, il ne vous a pas trompé vous-même! vous
voyez en moi l'épouse de Bazin, la reine de Thuringe!... Grands
dieux! s'écria Childéric, vous, vous, l'épouse de Bazin!--Oui,
moi-même; mais ne vous troublez pas, et écoutez-moi sans inquiétude.