portée ma captivité, les maux qu'éprouvoient ma chère Eusèbe,
l'ignorance dans laquelle je vivois sur votre destinée, l'abandon
forcé de mes amis, et l'impossibilité où se trouvoit Théobard
d'obéir à son coeur et à son zèle.... J'avais du courage contre ce
qui n'accabloit que moi, j'en manquai pour les douleurs de ma bonne
nourrice, et pour la première fois, je versai des larmes. Cependant,
je fus surprise agréablement un matin en apercevant accroché à
l'ouverture de la roche un coffret richement orné; il renfermoit une
liqueur destinée à Eusèbe, dont Hirman assuroit l'effet; je la lui
présentai à l'instant même, et je retirai ensuite les tablettes. Je
les reconnus toutes deux, et j'ouvris d'abord celles de Berthilie.
J'espérois, prince, qu'elle me parleroit de vous; en effet, elle
m'annonçoit votre arrivée en France, sans entrer cependant dans
aucun détail; elle m'instruisoit qu'une garde nombreuse entouroit la
roche, que l'on ne pouvoit en approcher qu'en traversant le torrent;
enfin elle me parloit d'une amitié dont je ne doutois pas, et du
désespoir qu'éprouvoit Théobard de ne pouvoir rien faire, ni même
rien entreprendre pour moi... J'espérois trouver plus de consolation
dans la lettre d'Hirman; elle étoit écrite à la suite de celle de
mon père, que je relus d'abord; mais jugez, prince, de quel
étonnement je fus frappée, lorsque je vis que le grand-prêtre
m'ordonnoit, au nom des dieux et de mon père, d'accepter la main du
roi de Thuringe! mon étonnement fit place à la douleur; l'amour et
la haine me défendoient d'obéir, et je m'abandonnai d'abord à leurs
conseils. La liqueur qu'avoit envoyée Hirman avoit ranimé Eusèbe; sa
santé se rétablissoit, mon sort en étoit adouci. Je voyois toujours
Théobard, il ne me parloit point d'hymen; Vendorix, qui
l'accompagnoit, se taisoit aussi; rien ne pressoit ma destinée, et
l'espoir rentroit dans mon coeur. Mais le breuvage salutaire étoit
épuisé, on ne venoit point en rapporter d'autre; Eginard aussi
m'abandonnoit; l'idée la plus cruelle s'offrit à ma pensée: s'il
avoit été victime de son zèle..., si les gardes l'avoient aperçu...,
si l'onde furieuse du torrent l'avoit entraîné.... Je ne quittois
plus l'ouverture du roc, et sans cesse les yeux fixés sur les flots,
qui, dans leurs bonds écumeux, frappoient le rocher, je leur
redemandois Eginard, et je versois des pleurs. Eusèbe, privée de la
liqueur bienfaisante, retomboit dans sa première foiblesse; elle
cherchoit en vain à me cacher ses souffrances, hélas! mon coeur les
devinoit toutes.... Une nuit, je l'entendis se plaindre; je volai
vers elle, elle étoit mourante: jugez de ma douleur, seule et sans
secours: Eusèbe, ma chère Eusèbe, ma nourrice, mon amie, ma mère, la
fidèle compagne de mes maux, le second auteur de ma vie! Je la
pressois dans mes bras, je la réchauffois sur mon coeur, je versois
des larmes brûlantes... Ah! me disois-je, les dieux ont parlé, et
j'ai méconnu leur voix! ils ont ordonné, j'ai désobéi! ils me
punissent! ils vont m'enlever Eusèbe, et j'aurai causé sa mort!
Appaisez-vous, dieux vengeurs! m'écriai-je... O mon père!
appaisez-vous! et je portai mes yeux vers la chaîne sur laquelle
j'avois juré de consulter Hirman.... Dans l'instant même, elle se
détacha du roc, et vint tomber à mes pieds.... Depuis long-tems je
travaillois à la desceller, son propre poids sans doute l'avoit
entraînée; mais cet effet inattendu frappa de respect et de crainte
mon imagination troublée..... J'obéirai! j'obéirai! répétai-je avec
anxiété; sauvez Eusèbe!... Quelques momens après, elle r'ouvrit les
yeux, et soupira foiblement; j'essayai de lui faire avaler un peu de
vin; insensiblement elle reprit ses sens, mais elle étoit
extrêmement foible; le jour paroissoit à peine, et je souhaitois
déjà la nuit; j'étois impatiente de revoir Théobard, d'arracher
Eusèbe de ces lieux, de lui procurer des secours qui, à chaque
instant, devenoient plus nécessaires. Je m'exagerois le danger:
soupiroit-elle, je croyois recevoir son dernier soupir;
s'endormoit-elle, je m'en croyois privée pour jamais; j'interprétois
ses mouvemens, sa tranquillité, sa plainte, son silence;
j'interrogeois son teint pâle, ses yeux fermés, son souffle; les
minutes étoient des heures de souffrances; jamais jour ne me parut
plus long, jamais nuit ne fut si ardemment désirée; elle parut
enfin, et mon impatience croissant avec l'espoir, les instans
devenoient plus pénibles.... Je croyois déjà avoir passé l'heure de
revoir Théobard, déjà je m'imaginois qu'il ne viendroit point; cette
idée glaça mon sang: je me jetai à genoux, j'invoquai les dieux, je
conjurai mon père.... J'entendis enfin s'ouvrir la trappe depuis si
long-tems objet de mes voeux; Théobard et Vendorix entrèrent; je
leur en donnai à peine le tems, et volant au-devant d'eux: Eusèbe se
meurt, leur dis-je; courez promptement vers le roi, allez lui
demander des secours qui ne peuvent lui être refusés! Vendorix
s'avança: Princesse, me dit-il, il ne tient qu'à vous de quitter
cette retraite, et d'en faire sortir Eusèbe; vous connoissez les
volontés du roi, acceptez sa main, et bientôt traitée en reine, vous
commanderez au lieu de gémir.... Allez, lui répondis-je; annoncez à
Bazin que je suis prête à marcher au temple, mais sauvez Eusèbe!...
Théobard surpris ne répondit rien, Vendorix m'assura de son zèle;
tous deux se retirèrent promptement; je les rappelai, et les priai
de ramener, s'il étoit possible, Elénire, fille d'Eusèbe; Vendorix
m'assura que tous mes ordres seroient exécutés. Eusèbe étoit si
accablée, qu'elle n'avoit aucune idée de ce qui se passoit autour
d'elle; ce fut un bonheur, car elle eût éprouvé le plus grand
désespoir, et se seroit sûrement opposée à mon sacrifice; elle étoit
alors toute mon occupation, elle réunissoit toutes mes pensées; je
m'oubliois entièrement, et le terrible consentement que je venois de
prononcer disparoissoit de mon souvenir. Quelques heures s'étoient à
peine écoulées, qu'un grand bruit se fit entendre; je ne doutai pas
que l'on ne vînt nous chercher; mais je ne m'attendois pas à un
plaisir bien grand, et que je dus aux tendres soins de Théobard,
celui de voir d'abord ma chère Berthilie; elle me serroit dans ses
bras, tandis qu'Elénire soutenoit la tête languissante de sa mère,
et lui faisoit avaler un breuvage dont l'effet fut prompt et
souverain. Le plaisir de revoir Berthilie fut si grand pour moi, que
j'en augurai même le bonheur; ce charmant visage, qui le premier
s'offroit à mes yeux, sembloit me promettre un doux avenir.... Prête
à partir, elle voulut rattacher mes cheveux, remédier au désordre de
ma parure, à laquelle je n'avois pas songé; mais il me tardoit de
revoir les cieux, de faire respirer à Eusèbe un air plus pur. Nous
l'enveloppâmes soigneusement, dans la crainte que le grand jour ne
la saisit; moi-même je mis un voile, et je ne partis point sans
cette chaîne précieuse, le plus cher de mes trésors. Deux chars nous
attendoient: Eusèbe fut transportée avec soin; Elénire et le médecin
qu'elle avoit amené, montèrent sur le même char, et la placèrent
entre eux deux; je montai avec Berthilie dans le char royal. Un
cortège immense nous entouroit; la joie éclatoit dans tous les yeux,
on applaudissoit à ma liberté; les cris de vive Bazine! vive la
fille d'Humfroi! me tirèrent tout-à-coup de l'espèce d'enchantement
que j'avois éprouvé; les crimes de Bazin se retracèrent à ma
mémoire, et le funeste hymen auquel j'étois condamnée me fit
horreur.... Nous étions aux premiers jours du printems, et nous
traversions lentement le bois qui me séparoit depuis si long-tems du
monde, ce bois qu'Eginard avoit découvert, que Berthilie avoit
parcouru seule et pendant la nuit, ce bois encore empreint de la
trace de vos pas!.... Et c'étoit pour m'unir à un autre! c'étoit
pour renoncer à jamais à vous que je revoyois ces lieux tous remplis
pour moi de votre image et de vos souvenirs! Je succombois à ces
tristes pensées, et pour m'y arracher un moment, je fis arrêter le
char, et demandai des nouvelles de ma chère Eusèbe. L'élixir qu'elle
avoit pris, le mouvement et l'air lui avoient fait un bien infini;
Elénire, qu'elle aimoit tendrement, lui avoit caché à quelle
horrible condition nous devions notre liberté; elle en jouissoit
sans mélange. Enfin nous arrivâmes: un peuple entier m'attendoit aux
portes du palais; le roi lui-même s'avança. A sa vue, mon courage
alloit m'abandonner; la joie publique, le nom d'Humfroi que
j'entendis répéter autour de moi, me rappelèrent à moi-même.
J'avois quitté mon voile, ravie de voir les cieux, dont j'étois
privée depuis mon entrée dans ma caverne; mes cheveux flottoient
épars, mes vêtemens étoient ceux d'une captive; mais Bazin, sans
s'arrêter au désordre de ma parure, me prit la main, et posant la
couronne sur ma tête: Peuple! dit-il, voilà votre reine!... Des cris
d'alégresse lui répondirent, et la douceur d'être aimée se fit
sentir à mon coeur. Bientôt je fus conduite à l'appartement des
reines; je redemandai mon palais; on m'avertit que je ne devois plus
y retourner: il étoit occupé par la jeune Amalabergue. Eusèbe fut
couchée; Taber, Elénire, le médecin ne la quittèrent pas; d'heure en
heure elle se trouva mieux, et ce fut pour moi la joie la plus vive
et la plus sensible. Je ne vous parlerai point des fêtes qui se
succédèrent, des hommages qui me furent adressés, du discours de
Bazin, des souffrances de mon coeur, des efforts que je faisois pour
les cacher et les vaincre.... J'appris la maladie d'Eginard, il
étoit hors de tout danger, mais encore foible.... Son nom me fit
rougir et trembler; je priai mon amie de ne plus le prononcer que
mon sort ne fût accompli.... Eusèbe apprit enfin à quel supplice
j'étois destinée; elle eut peine à supporter cette nouvelle, mais
j'eus la force de la consoler moi-même en lui paroissant moins
affligée.... Bazin ayant voulu que je l'accompagnâsse dans une
promenade qu'il avoit ordonnée, je traversai la ville, assise près
de lui dans son char, et le peuple, toujours empressé, couroit
au-devant de nos pas. Je crus apercevoir dans la foule un étranger;
sa ressemblance avec Eginard me frappa; il paroissoit surpris,
l'indignation, la tristesse se peignoient sur son visage; je le
fixai, mon coeur palpita, ce n'étoit point Eginard; mais sans doute
vous aviez envoyé en Thuringe cet étranger, et il alloit vous
annoncer que dans deux jours Bazine seroit l'épouse du meurtrier de
son père, de celui qui avoit médité votre mort! L'étranger se perdit
dans la foule, je ne le revis plus. Seule avec Berthilie, je lui fis
part de cette rencontre; elle m'apprit alors que Valamir, frère
d'Eginard, étoit chez Taber depuis plus d'un mois. Hélas! lui
dis-je, que va-t-il annoncer à Childéric? Mais, ajoutois-je, puisque
Valamir est en Thuringe, tu sais sans doute tout ce qui est arrivé à
son maître; je te conjure de me raconter les événemens de son
retour; le jour n'est pas loin où je ne pourrai le nommer sans
crime; jouissons du peu d'instans qui nous restent. Ce fut alors que
j'appris vos victoires, et tous les glorieux commencemens de votre
nouveau règne. La vue de Valamir, l'entretien que j'avois eu avec
Berthilie, les pensées cruelles que je ne pouvois écarter, la
douleur que vous causeroit mon hymen, le mépris peut-être qu'il vous
inspireroit, tous les tourmens d'un coeur qui se sépare à jamais de
ce qu'il aime, l'idée, plus terrible encore, d'appartenir à ce qu'il
ne peut que haïr, me plongeoient dans la plus profonde tristesse.
Contrainte à la dévorer, privée même des conseils d'Hirman, à qui
j'avois inutilement envoyé Taber, je vis naître le funeste jour qui
devoit m'enchaîner à jamais, m'enlever l'espérance, dernier bien de
l'infortune, me défendre mes souvenirs, me faire un crime de mes
larmes. Déjà les éclatantes parures des reines brilloient éparses
autour de moi; déjà des mains empressées et importunes préparoient
les riches habits dont la douloureuse victime alloit être ornée....
Mon coeur étoit foible et palpitant; je relus les ordres de mon
père, ceux du vénérable conseil qu'il m'avoit choisi lui-même;
j'admirai la santé qui commençoit à reparoître sur les joues pâles
de ma chère Eusèbe, et prenant des forces dans tous ces objets, je
me ranimai avant de livrer ma tête aux vains ornemens qui devoient
bientôt la fatiguer; je repris la chaîne révérée, je me courbai sous
ses lourds anneaux, et je demandai aux dieux le courage qui sied aux
reines, la paix du coeur qu'une épouse doit à ses liens sacrés.
L'heure terrible approchoit, et Berthilie vint me l'annoncer; ma
dernière larme tomba sur son sein, et je repris le calme d'une
douleur résignée. Promptement parée, j'embrassai Eusèbe, trop foible
encore pour me suivre au temple; elle étoit baignée de pleurs;... je
les entendis,... mais n'osai leur répondre. Le roi m'attendoit; il
me présenta ses fils, dont j'allois être la mère. Nous marchâmes au
temple; une terreur secrète glaçoit mon sang; les victimes étoient
prêtes, l'encens fumoit, les flambeaux d'hymen étoient allumés, un
espoir vague soutenoit cependant mon coeur. Tout-à-coup je fus
frappée d'une idée terrible; le songe que j'avois fait dans la
caverne revint à mon esprit; c'étoit le même temple, le même autel,
c'étoit encore les mêmes Druides.... Il me sembloit que l'ombre
d'Humfroi erroit dans le temple, planoit sur ma tête, et alloit
m'enlever de l'autel.... Cependant la cérémonie s'achevoit en
silence; Bazin satisfait, n'éprouvoit ni remords, ni crainte; le
grand-prêtre prit ma main tremblante, l'unit à cette main coupable;
je me sentis défaillir.... les sermens d'hymen furent prononcés;
rien n'en troubla l'auguste engagement; c'en étoit fait, j'étois
l'épouse du meurtrier de mon père!... Mais Hirman parut.... A son
aspect Bazin trembla, et l'espoir rentra dans mon coeur. Roi,
dit-il, et vous peuples qui m'écoutez, vous n'avez pu oublier le
prince Amalafroi, mort à la fleur de l'âge, et à qui la nouvelle
reine avoit été promise dès sa naissance; les justes respects dûs à
une perte aussi grande, à un engagement aussi solennel, ont décidé
sa veuve à se conformer à nos usages, et par le sacrifice expiatoire
dû à ses mânes irritées, c'est mon temple qu'elle a choisi pour y
passer le mois de larmes; je viens la réclamer au nom des dieux.
Pendant ce discours mon ame se remplissoit de joie, le roi contenoit
à peine sa fureur; il craignoit Hirman, n'osoit l'irriter,
redoutoit un peuple superstitieux et extrême; il n'osa s'opposer à
un usage aussi sacré, et dont j'aurois pu m'exempter comme n'étant
pas réellement l'épouse d'Amalafroi. Mais Hirman savoit les crimes
de Bazin; sa vue avoit suffi pour le troubler; il se tut, et laissa
les prêtresses m'enlever le bandeau royal et me couvrir d'un voile.
Berthilie demanda à me suivre; Hirman y consentit; elle fut comme
moi revêtue d'un long voile; les prêtresses nous entourèrent, et je
marchai ainsi au temple d'Hirman. J'ignorois encore ses projets,
mais j'étois séparée de Bazin; mon songe se réalisoit; c'étoit du
pied des autels, c'étoit mon père qui m'enlevoit à lui; je pressois
en silence la main de Berthilie, et nous entrâmes dans le temple.
Hirman me conduisit, ainsi que mon amie, près d'un tombeau. C'est
là, me dit-il, que repose votre père; c'est du fond de la tombe
qu'il a veillé à votre bonheur, et vous a délivrée; offrez-lui votre
reconnoissance et vos larmes. A ces mots, il nous quitta, et nous
restâmes seules près de l'ombre protectrice; j'arrosai de mes pleurs
le marbre insensible, et j'élevai mon ame vers les cieux. Hirman
nous ramena dans la partie du temple destinée à recevoir les
prêtresses. Vous resterez ici quelques jours, me dit-il;
reposez-vous sur moi de votre destinée: votre courage vous a mérité
ce bonheur; les dieux sont satisfaits, et leur toute-puissance
achèvera d'assurer votre repos. Pendant plusieurs jours je ne revis
point Hirman; mais j'étois avec mon amie; je n'avois rien à redouter
du roi, qui n'eût osé, avant le terme encore éloigné, venir réclamer
son épouse. Je pensois à vous, j'en parlois, je parlois aussi
d'Eginard; une espérance douce et paisible, que l'amitié partageoit,
embellissoit ma vie; j'étois heureuse, Berthilie ne l'étoit pas
moins. Plus des trois quarts du tems que m'accordoit l'austère loi
des Druides étoit expiré, lorsqu'Hirman parut. Princesse, me dit-il,
j'ai tout préparé; vous partirez cette nuit même pour vous rendre
chez Taber, où vous trouverez des déguisemens; Eusèbe et Elénire s'y
rendront également; vous partirez tous pour la France la nuit
suivante, et vous vous rendrez à la cour du roi Childéric. Théobard
permet à sa fille de vous suivre, et vous remet sur elle tous les
droits d'un père. Je n'ai pu vous faire partir plutôt, à cause de la
foiblesse d'Eusèbe, et d'Eginard; mais tous deux maintenant sont en
état de vous accompagner. Taber courroit des risques s'il restoit
ici: emmenez-le.... Partez! ajouta-t-il, épouse du roi de Thuringe;
ces noeuds formés aux pieds des autels sont sacrés, et vous ne
pouvez disposer de votre main que lorsqu'ils auront été rompus dans
le même temple où ils furent prononcés. Laissez au tems et à mes
soins vous acquérir votre liberté; respectez les dieux qui vous ont
si visiblement protégée.
Je me prosternai, et je jurai à Hirman de remplir les devoirs dont
je reconnoissois l'importance; mais je lui témoignai le désir de ne
pas quitter ces lieux sans offrir un sacrifice sur la tombe de mon
père; il y consentit, ordonna les préparatifs. Nous nous rendîmes au
temple; j'unis le nom et le souvenir de ma mère à celui d'Humfroi;
je les confondis dans mon coeur. Après cette cérémonie, triste,
lugubre, mais qui satisfaisoit ma douleur, j'offris à Hirman
l'hommage de ma profonde reconnoissance, et me préparai au départ;
le respectable Druide me conduisit par un souterrain, pour éviter
les gardes que le roi défiant avoit placés; j'arrivai chez Taber
avant la fin de la nuit, et j'eus le bonheur de trouver ma chère
Eusèbe tout-à-fait rétablie. Ce jour s'écoula rapidement; déguisés,
nous partîmes tous à l'entrée de la nuit, et nous voyageâmes ainsi
jusqu'en France; ce ne fut que dans vos états que nous cessâmes de
craindre, que nous commençâmes à être vraiment heureux; par-tout on
vantoit, on chantoit; on adoroit Childéric, et mon coeur s'unissoit
à tous les coeurs.
Le jeune monarque, pendant ce récit, pensoit avec douleur qu'il
s'élevoit encore un obstacle entre Bazine et lui; cependant il n'osa
troubler un si beau jour par une plainte; la princesse, d'ailleurs,
l'entendoit sans qu'il parlât; elle souffroit comme lui.... il
alloit la quitter.... il alloit combattre loin d'elle.... L'heure de
se retirer vint à son tour; les voyageuses étoient fatiguées; elles
furent conduites à leur appartement; celui du capitaine des gardes
fut ouvert à Eginard; le lendemain il en commença les fonctions, et
la plus chère pour lui fut de ne pas quitter le roi. Valamir fut
reçu parmi les braves avec les cérémonies usitées, et le roi annonça
que dans deux jours on marcheroit contre les Saxons. Bazine
applaudit à ce projet guerrier; Berthilie, tremblante, baissa les
yeux, quelques larmes s'en échappèrent; la belle princesse s'en
aperçut, et chercha à la consoler. Je ne suis point reine, lui
répondit Berthilie, mon coeur est simple, j'aime mieux le bonheur
que la gloire. Bazine sourit et l'approuva tout bas. Le lendemain
fut donné, en partie, aux grands préparatifs du départ, l'aurore en
fut le signal; les chants guerriers l'annoncèrent, et Childéric ne
les fit pas répéter. Viomade ne le suivit point, le roi lui laissoit
le gouvernement, il lui confioit le soin de Bazine. Des couriers
annoncèrent bientôt la défaite des Romains, celle d'Odoacre, la
prise d'Angers, celle des îles de la Loire. Egidius, toujours
vaincu, perdit la vie dans la bataille. Childéric, poursuivant ses
conquêtes, entra dans Beauvais, qui lui ouvrit ses portes, et là il
médita un plus beau triomphe. Mais tandis qu'il reposoit un moment
son infatigable armée, une femme éplorée vient tomber à ses
genoux;.... c'est la superbe Egésippe dans tout l'éclat de sa
beauté, parée de ses larmes, et se flattant de reconquérir encore le
coeur où elle a régné. Le roi, surpris à sa vue, la relève; il
n'outrage point à ses malheurs, il y compatit même, et Egésippe se
croit encore reine. Développant tout l'artifice de son esprit, elle
s'excuse sur l'empire inconcevable qu'un maître, plus qu'un amant,
avoit sur ses volontés, tandis que son coeur, malgré elle, se
donnoit secrètement. Qu'il l'a bien punie de sa foiblesse! qu'elle a
souffert dans son odieux esclavage! que de fois elle a versé des
larmes! que de fois son ame a volé sur les pas du seul mortel
qu'elle ait aimé! combien elle eût préféré son exil à ce trône où,
esclave couronnée, elle n'éprouvoit que des remords! Qu'elle étoit
belle en parlant ainsi! Ses yeux remplis de douces flammes, sa
bouche embellie d'un tendre sourire, ses bras dont elle développoit
les grâces, sa taille majestueuse dont elle dessinoit tous les
mouvemens.... Mais tant d'art et tant de charmes étoient sans
puissance sur un coeur détrompé et tout à Bazine. Veuve d'Egidius,
lui dit le roi, vos malheurs me touchent; que puis-je faire pour les
adoucir? M'accorder, lui dit-elle, un asile dans votre cour,
m'admettre au rang de vos sujettes, me laisser vivre à l'ombre de
votre trône. Non! non! reprit le roi, trop de regrets et de honte
empoisonneroient vos jours; retournez dans votre patrie,
j'ordonnerai tout pour que votre voyage soit sans dangers; quittez
des lieux occupés par les ennemis vainqueurs de votre époux; vous le
devez à ses mânes. Egésippe, étonnée, furieuse, alloit répliquer;
Childéric, sur l'heure même, ordonna son départ, et la fit
reconduire chez elle pour s'y préparer. Quelle imposture! se
disoit-il, et que Bazine, sans art, est bien plus belle! Un mot de
sa bouche timide enchante et persuade; son regard modeste, et
souvent baissé, parvient rapidement à l'ame; la vertu, la bonté
respirent dans ses traits; l'air est plus pur en sa présence; on
l'adore, on la respecte, on n'oseroit la désirer! Ah! céleste
Bazine, si jamais mon trône s'embellit par toi, je croirai m'y
asseoir auprès de l'innocence. Ainsi pensoit Childéric, et sa main
traçoit sur ses tablettes, fidèles interprètes de son coeur, des
sentimens purs et sincères, qui portoient à Bazine et l'amour et le
bonheur.
Il ne restoit plus à faire qu'une seule conquête pour mettre au plus
haut comble la gloire et la puissance de Childéric. _Lutecia_, ou
plutôt Paris, cette ville toujours si chère à ses rois, et qui
depuis Clovis fut toujours la capitale de la France, manquoit
encore à ce royaume florissant et conquis en si peu d'années; la
Seine et les marais dont elle étoit entourée en rendoit l'abord
pénible, et le siége non moins difficile. Depuis Jules-César, elle
appartenoit aux Romains; et l'heureux possesseur des plus belles
contrées toujours embellies d'un ciel pur et serein, appeloit sa
chère Lutèce, cette ville encore si loin de ce qu'elle est
aujourd'hui, bâtie dans les eaux et sous des brouillards qui
s'élevoient du sein des marais. Paris n'étoit alors que la partie
connue aujourd'hui sous le nom de la Cité. On y parvenoit par deux
ponts; à la tête de chacun des ponts étoit un château, le grand et
le petit Châtelet; les Druides avoient un collége et un temple
consacré à Isis (Saint-Vincent), depuis, Saint-Germain-des-Prés.
Pluton avoit un temple sur le mont Leucotitius, devenu le couvent
des Carmélites de la rue Saint-Jacques; Notre-Dame fut aussi un
autel érigé à Jupiter, à Esus, à Vulcain, à Castor et Pollux; et le
château des Thermes, bâti en 306, sur le modèle des bains de
Dioclétien, fut la demeure des comtes qui gouvernèrent Paris, et
devint celle de nos rois. Telle étoit alors cette ville aujourd'hui
si belle, et qui réunit dans son enceinte tous les chefs-d'oeuvre
que les siècles ont enfantés, et qu'ils avoient distribués dans
l'univers. Une seule main, un seul génie a tout rassemblé; l'artiste
ne va plus au loin chercher ses modèles, et le curieux voyageur
trouve au Muséum le but et les fruits des plus longs voyages. Cette
ville, si belle par ses édifices, si intéressante par la réunion des
beaux arts, des talens, du luxe et de la fortune, et que la présence
de ses rois avoit si long-tems ornée, comme elle l'embellit
aujourd'hui, n'a rien à souhaiter peut-être que d'avoir pu s'élever
sur les bords attrayans de la Loire, qui lui eussent donné un sol
plus fertile, un air plus doux, un ciel plus heureux, et une
situation politique plus avantageuse. Childéric, craignant de perdre
ses soldats dans les marais, ou d'entrer par un pont étroit et
facile à défendre, fit construire un grand nombre de bateaux,
traversa la Seine, et entra par ce terrain si bien bâti de nos
jours, depuis l'église Saint-Gervais jusqu'au Louvre; il fit camper
une partie de ses troupes à l'extrémité de chaque pont; les
Parisiens ainsi enfermés, se rendirent après une courte résistance;
le roi marcha au palais des Thermes dont il prit possession, et
forma un camp sur la grande place dont il étoit environné. Bientôt
il s'occupa de faire aimer son triomphe, en détruisant le fisc
romain, en donnant de sages lois; les temples furent ouverts, les
sacrifices les plus solennels y furent offerts aux dieux, et
Childéric n'oublia point celui de Mars, bâti sur le mont que nous
connoissons sous le nom de Montmartre. Ainsi fut conquise cette
grande ville qui devoit avoir de si hautes destinées.
La gloire n'exigeoit plus rien du roi qui venoit d'en obtenir tant
de faveurs; l'amour seul avoit encore des dons à lui faire;
Childéric les souhaitoit depuis trop long-tems, il les avoit trop
bien mérités pour ne pas les obtenir. Après avoir assuré par-tout sa
domination, après l'avoir fait aimer, il reprit le chemin de
Tournay, s'arrêtant dans toutes les villes, et y recevant les
témoignages de l'amour et de la fidélité des peuples. Il approchoit
de l'heureuse ville qui renfermoit l'objet de ses seuls désirs, le
prix de son courage, de ses longues peines, de ses sacrifices. Mais
de nouveaux obstacles n'alloient-ils pas l'écarter encore du
bonheur? Bazine étoit-elle libre enfin? n'avoit-il plus rien à
redouter? Plus il approche, plus son coeur palpite de crainte, plus
il frémit. Mais des arcs de triomphe sont élevés, des festons de
fleurs ornent son passage; un char doré, que traînent quatre boeufs
de la couleur des neiges, marche au-devant de lui; plusieurs chars,
une foule immense le suivent, Bazine en fait le plus bel ornement;
sur son front d'albâtre étincellent les feux des diamans, son
manteau en est couvert, le bonheur l'embellit, et Childéric, à son
aspect, devine qu'il n'a plus de rival. Viomade, placé au-dessous de
la princesse, sourit à la joie de son maître; ils arrêtent leurs
dociles conducteurs; le roi s'approche; les cris du peuple se font
entendre; la belle princesse invite le monarque à se placer près
d'elle; il obéit, et tous reprennent la route de Tournay; les Bardes
chantent, ils célèbrent les triomphes et le retour du roi; les
instrumens se font entendre, les rues sont ornées de feuillages, et
le cortége arrive ainsi au palais. Pendant la route, Valamir,
Eginard se sont rapprochés d'un second char non moins décoré, non
moins précieux, et le premier objet qui frappe en entrant les
regards du roi, c'est Théobard, le vertueux père de Berthilie.
Eginard, en l'apercevant, éprouva un sentiment de trouble qui tenoit
de la joie et de l'inquiétude. Le roi ne craignoit plus rien, il lui
fit le plus tendre accueil, et après les premiers mouvemens d'une
arrivée si nombreuse, si imposante, on s'assit autour de Théobard,
qui fit ainsi l'histoire des événemens qui le conduisoient en
France, où il étoit depuis quelques jours.
Mon roi, dit-il, attendoit avec la plus vive impatience que le tems
du sacrifice de la princesse fut expiré: il s'écoula enfin, et nous
marchâmes au temple. A notre arrivée, les portes s'ouvrirent; Hirman
parut dans toute la pompe qui précède les grands mystères. Roi! que
voulez-vous? dit-il d'une voix terrible. Mon épouse, répondit
Bazin.--Suivez-moi.... Le roi marchoit rapidement, mais je le voyois
pâlir. Nous entrâmes dans une salle de marbre noir, éclairée de
torches funèbres; une tombe, aussi de marbre noir, s'élevoit dans ce
lugubre séjour; Hirman s'arrêta.... Roi! dit-il, votre coeur est-il
muet? ce tombeau ne lui fait-il donc rien sentir? Bazin frissonnoit,
ses cheveux se hérissoient, la sueur découloit de son front.--Vous
voulez votre épouse?... Eh bien! osez la demander à son père! il
est là!... s'écria Hirman, en lui montrant le tombeau, il est là!...
O Humfroi! ajouta-t-il, en étendant ses bras, roi malheureux! frère
plus malheureux encore! sors de la tombe où le fratricide t'a
plongé; et pour prix de ses crimes, viens lui livrer encore
l'innocente Bazine! Ombre révérée, parois à nos yeux.... Ciel! où
suis-je! dit le roi; mon frère!... ô mon frère! pardonne!... et il
erroit autour de la tombe.... Sortons! sortons! me dit-il, fuyons
ces horribles lieux! Hirman le rappeloit en vain; il marchoit à pas
précipités, et dans son désordre, il renversa le trépied sur lequel
brûloit le succin jaune, parfum des tombeaux. Le bruit épouvantable
de sa chûte retentit en sons lugubres dans toutes les voûtes du
temple; j'en fus moi-même effrayé. Arrache-moi d'ici, Théobard!
disoit le roi; la tombe s'ouvre et va m'engloutir!... Je vois
Humfroi! je le sens! il me dévore les entrailles! il déchire mon
sein! il me tue!... Emu, touché de l'état terrible du roi, je
l'entraînai hors du temple; il put à peine retrouver assez de raison
pour cacher son trouble à ceux dont il étoit entouré; il lui tardoit
d'échapper aux témoins curieux, dont les regards questionnoient le
roi sur la princesse, et sur l'abattement qu'il ne pouvoit vaincre.
Seuls, enfin, il m'ouvrit son coeur, me parla avec remords du crime
affreux auquel il devoit le trône, mais dont le souvenir troubloit
tous ses plaisirs, détruisoit son repos, ternissoit ses plus beaux
jours. J'avouai alors au roi que je connoissois cette malheureuse
époque de sa vie; je lui détaillai la mort lente d'Humfroi; je lui
fis part du pardon que ce tendre frère lui avoit accordé à sa
dernière heure, du silence qu'il avoit exigé des Druides, de Taber
et d'Eusèbe; de leur obéissance, jusqu'au moment où il voulut forcer
la princesse à un hymen qui paroissoit si criminel à ceux qui
avoient vu périr Humfroi; enfin, des ordres d'Hirman, qui s'étoit vu
forcé à recourir à cette ruse pour sauver la vie de Bazine, et la
soustraire à ses rigueurs. Chaque mot que je prononçois parvenoit au
coeur du roi; ses larmes couloient avec abondance. Ah! me disoit-il,
j'entends encore sa voix, sa voix désolée m'appelle à son
secours!... cette voix d'un frère me suit en tous lieux!... Ah!
crois-moi, Théobard, je n'ai jamais joui paisiblement!... Le ciel
met dans le coeur du coupable une inquiète agitation qui
l'empoisonne, et tôt ou tard un remords vengeur le déchire!...
Bazin, depuis ce jour, étoit triste, rêveur; il fuyoit tous les
regards, offroit des sacrifices; le repentir gravoit son empreinte
sur son front pâle et chargé d'ennuis.... Théobard, me dit-il un
jour, je ne puis résister à ma douleur; il faut que j'expire, ou que
les justes dieux qui me persécutent s'appaisent enfin; ma vie n'est
plus qu'un long supplice; va trouver Hirman, peins-lui mon sort,
qu'il ordonne, j'obéirai, mais qu'il me délivre, s'il se peut, de
mes tourmens! Le vénérable Druide daigna venir lui-même; il appaisa
une partie des orageux transports du roi. Les dieux sont clémens,
lui dit-il, et vos remords vont les fléchir. Humfroi lui-même
prononça votre pardon, si vous rendiez constamment heureuse la fille
si chère que vous veniez d'adopter; assurez son bonheur, et le
pardon d'un frère à sa dernière heure va répandre sur vos jours une
longue et délicieuse paix! Que dois-je faire pour Bazine? répondit
le roi déjà moins agité; parlez, sage Hirman: faut-il descendre de
ce trône qui lui appartient plus qu'à moi? Non, non, reprit le
grand-prêtre; régnez, régnez avec gloire, avec justice! mais brisez
les liens odieux qui enchaînent à vous une infortunée! Un trône
aussi grand que le vôtre lui est offert; elle ne vous demande que de
la rendre à elle-même; l'ombre d'Humfroi satisfaite, les dieux
contens, vos remords appaisés, vous passerez encore d'heureux jours,
et vous sentirez que l'ame ne jouit que par la vertu! Bazin
consentit sans peine à rendre à la princesse une main qui n'avoit
jamais dû lui appartenir, et ce même autel, qui vit former ces
noeuds, les vit encore se rompre. Le roi ayant appris d'Hirman que
la princesse étoit en France, me chargea de me rendre à votre cour,
de vous y annoncer que rien ne s'oppose à votre union, à laquelle il
donne son consentement. J'arrive avec de magnifiques présens pour la
princesse, pour Eusèbe et Taber; j'avois déjà annoncé à Bazine
qu'elle étoit libre, mais j'avois réservé ces détails pour l'instant
qui vous rendroit à son coeur. A ces mots, Théobard faisant apporter
un riche coffre garni d'or, le remit à la princesse, et offrit
également à Eusèbe et à Taber une bourse d'or, des bracelets, un
collier, un bandeau de pierreries. Eusèbe, à l'instant même, les
attacha sur Elénire, qui refusoit de les recevoir, et Taber lui
donna aussi la bourse d'or; elle s'opposoit encore plus vivement à
ces dons: Acceptez, Elénire, dit le roi; Taber n'a plus besoin de
rien, je me charge de sa fortune.
C'étoit beaucoup sans doute que d'être assuré de son bonheur; mais
il falloit encore en jouir, et que l'hymen en assurât la durée.
Tandis que Childéric en préparoit les instans, en arrêtoit le jour
fortuné, de concert avec Bazine et Viomade, Berthilie, les yeux
baissés, effeuilloit une rose en écoutant Eginard qui lui parloit un
bien doux langage; Valamir, moins vif et moins sûr d'être aimé,
parloit moins à Elénire, qui ne répondoit que par sa rougeur; Ulric
sourioit au bonheur de ses enfans, et jouissoit de leurs plaisirs.
Bazine ne pouvoit oublier long-tems la fille d'Eusèbe ni Valamir.
Ah! dit-elle au roi, augmentons encore le nombre des amans fortunés!
que notre fête soit encore celle de tant d'objets qui nous sont
chers! Bonne Eusèbe! dit Bazine en embrassant tendrement sa
nourrice, ton Elénire est ma soeur; permets que j'en dispose en
faveur de Valamir.... Eusèbe, unissant leurs mains, dit avec
tendresse, en fixant Taber qui l'approuva d'un geste expressif:
Aimez-vous!... et servez vos maîtres comme nous vous en donnerons
l'exemple. Ulric s'approcha, Valamir se jeta dans ses bras, et le
vieux guerrier eut encore la gloire de cueillir sur le front
virginal d'Elénire un premier baiser.... Berthilie sourioit, versoit
quelques pleurs; Bazine la regarda un moment; l'aimable fille ne put
résister à son émotion, elle se jeta dans les bras de la
princesse.... Y consentez-vous, Théobard? dit Bazine. Le chef du
conseil s'inclina respectueusement. Eginard, ajouta-t-elle, vous
souvenez-vous de ce que je vous ai promis sur la roche sombre, en
vous donnant un bracelet que sans doute vous avez encore?... Eh
bien! je vous donne aujourd'hui ce que je vous promis alors, cette
Berthilie si sensible.... Et si adorée! interrompit Eginard en se
jetant aux genoux de la princesse; et prenant impétueusement la main
de Berthilie qu'elle lui présentoit, il la couvrit en un instant de
mille baisers.... Confuse, troublée, Berthilie alla cacher dans le
sein de son père son bonheur et son agitation; Eginard embrassoit
Ulric et Valamir; Viomade admiroit ce spectacle charmant, et
Bazine, dont l'ame se développoit à chaque instant, à chaque instant
aussi lui paroissoit et plus sensible et plus belle.
Le jour qui devoit éclairer ces trois heureux hymenées, Diticas
sortit de ses forêts, suivi des prêtresses et des Druides: le temple
fut ouvert; il en prépara les ornemens. Bazine et ses deux
compagnes, réunies depuis l'aurore, songeoient à ce que cette
journée avoit pour elles de solennel. La belle reine fut parée des
mains d'Eusèbe, et Berthilie voulut attacher elle-même le diadême
étincelant; les beaux cheveux de Bazine s'en échappoient en boucles
argentées. Elénire, plus ornée de son touchant embarras que des
riches présens de Bazin, rougissoit de se voir si belle. Berthilie
ne voulut point mêler d'ornemens à ses cheveux; une fraîche couronne
de roses entoura sa figure plus fraîche encore que ces fleurs; un
bouquet, voilà toute la parure de l'épouse d'Eginard.... C'est ainsi
qu'il m'aima, dit-elle.... L'heure si belle dans la vie...., cette
heure qui confond à jamais les destinées, où l'on se reçoit et se
donne pour toujours, où l'on s'unit pour ne plus se quitter, où
l'on va se promettre de s'aimer, de s'appartenir jusqu'à la mort;
cette heure qui couronne tous les voeux.... vint assurer le bonheur
des amans les plus parfaits, des époux les plus fidèles. La
magnificence des rois se joignit au charme de l'amour, et des fêtes
dignes d'eux firent partager au peuple entier la félicité de son
maître. Bazine parut aux Français charmés la plus belle des
mortelles, Berthilie la plus jolie, Elénire la plus touchante. Le
roi enflamma tous les coeurs; l'admiration, la joie, l'alégresse
furent générales.
FIN DU LIVRE DIX-HUITIÈME.
CONCLUSION.
Childéric régna glorieusement sur un peuple dont il assura le
bonheur. Le comte Pol, qui obtint dans les Gaules le commandement
confié à Egidius, ayant voulu troubler la paix de ses états, fut
battu complètement, et forcé de se retirer à Soissons. Bazine, sur
le trône, se montra toujours sensible au malheur, douce,
bienfaisante, accessible aux infortunés; elle eût consolé le roi de
ses disgrâces, s'il en eût éprouvé, elle ajouta à son bonheur; de
cet hymen heureux naquirent la superbe Audeflède, épouse célèbre de
Théodoric, roi des Ostrogoths, et le fameux Clovis, si digne des
grands rois qui l'avoient précédé, et des rois plus grands encore
qui lui succédèrent: heureux époux de la belle Clothilde, il fut le
premier roi chrétien, et par la défaite de Siagrius, général romain,
et la prise de Soissons, mit fin à l'empire des Romains dans les
Gaules. Les Français, l'an 510, c'est-à-dire quatre-vingt-dix ans
après l'entrée de Pharamond dans les Gaules, possédoient déjà
toutes les provinces situées entre le Rhin, la Seine et la Loire.
D'aussi rapides, d'aussi immenses conquêtes ont étonné l'univers
jusqu'au moment où un nouveau génie, rallumant les feux indomptables
de cette nation belliqueuse, laissa à peine à la renommée le tems de
redire ses triomphes!
Viomade, que Bazine avoit nommé son père, en eut tous les droits, en
inspira tous les sentimens. Berthilie resta près de la reine, et
aima toujours Eginard avec la plus vive passion; elle eut quelques
momens de jalousie, mais très-courts, et dont son époux sut bien la
consoler. Elénire conserva sa pureté, sa douceur et l'amour de
Valamir. Eusèbe fut honorée à la cour; la reine l'aima toujours
tendrement. Théobard retourna en Thuringe, mais il finit par se
fixer près de sa fille. Tournay eut la gloire de conserver ses rois:
ce fut l'an 1653 que l'on y découvrit le tombeau de Childéric, de ce
prince dont l'étonnante destinée fut agitée dès sa naissance, et qui
reçut du malheur ces leçons ineffaçables qui font les grands rois et
les grands hommes.