et dédommagent la chaste fille de Théobard, il fuit la couche
dévorante du fratricide; Bazin se sent brûler de mille feux, les
furies secouent sur lui leurs noirs flambeaux; il appelle la
vengeance, et Némésis est sourde à sa voix; les crimes qu'il a
commis l'effraient, ceux qu'il médite ne le satisfont pas encore;
tourmenté par ses souvenirs, inquiet sur les ordres sinistres qu'il
a donnés, Bazin s'étonne de n'en pas avoir encore appris
l'exécution.... Les heures s'écoulent et le jour renaît, personne ne
s'approche de lui... Childéric vivroit-il encore!... Malheur à celui
qui eût osé le trahir!... Ses soupçons le déchirent, il fuit ce lit
sans repos, et va s'assurer lui-même de sa victime; à peine il entre
dans l'appartement du jeune roi, que les muets qui, depuis si
long-tems cachés, attendent Childéric, croient enfin l'apercevoir,
et se jettent tout-à-coup sur Bazin qu'ils renversent; sa tête va
frapper contre un siége, ils sont prêts à l'immoler à ses propres
fureurs; mais le roi, qui tient un poignard, le plonge dans le coeur
d'un des muets; son compagnon, effrayé de sa méprise, fuit loin du
courroux terrible de son maître; et Bazin, baigné dans son sang qui
se mêle à celui du misérable exécuteur de ses forfaits, s'évanouit
de rage autant que de douleur: on ignore dans le palais ce fatal
événement, aucun secours n'est apporté, et Bazin, plusieurs heures
sans mouvement, revient à lui, ranimé par la seule nature; il
promène long-tems autour de lui ses regards incertains et surpris;
bientôt sa terrible catastrophe se retrace à sa pensée; là, inondé
de sang, est étendu ce muet qu'il a poignardé; le lit du prince
n'annonce pas qu'il s'y soit couché, et cependant ses vêtemens, ses
armes sont éparses dans l'appartement: où seroit-il donc? peut-être
est-il encore tems de satisfaire sa haine? Cet espoir ranime de
nouveau Bazin, il essaie de se relever; la blessure qu'il a reçue à
la tête, le sang qui n'a cessé de couler, l'ont affoibli; il
retombe, fait de nouveaux efforts, et parvient à se tenir debout,
mais il peut à peine se soutenir, il est forcé de s'asseoir.
Cependant il craint d'être surpris, il craint encore plus que
Childéric ne lui échappe; enfin, rappelant toute sa vigueur, il sort
de ce lieu fatal, et par une issue secrète rentre dans son
appartement; là, il fait venir ses médecins qui pansent sa
douloureuse blessure; une fièvre ardente s'unit encore à sa violence
naturelle, il est contraint de se coucher, mais il demande Vendorix.
Va, dit-il, placer une garde nombreuse au pied de la roche sombre,
remplis de troupes le bois qui l'avoisine, et que l'on donne la mort
à tout ce qui oseroit en approcher; que Théobard n'y entre plus
seul, tu m'en réponds sur ta tête... Vendorix sortit pour obéir
promptement, et Théobard parut. Bazin jettoit sur lui des regards
furieux; mais la belle ame du vertueux chef du conseil n'en est
point émue; le calme de ses traits étonne le roi, il l'admire malgré
lui... Où est donc Childéric? dit-il impétueusement. Je venois vous
annoncer, répondit Théobard, qu'un courier qu'il envoie d'Eisnach
vous apporte la nouvelle qu'il est arrivé heureusement dans cette
ville; hier, m'a dit le courrier, sur des avis secrets, le roi crut
devoir partir sans délai... Perfide! s'écria Bazin, tu m'as
trahi!... Que m'avez-vous confié?... Sors, malheureux!... Il alloit
obéir, mais il fut rappelé par le monarque en fureur; il le menace
de mille morts, veut assembler son armée, s'unir à Egidius, chasser
de nouveau Childéric de son royaume, marcher à la roche sombre, y
donner lui-même la mort à la princesse infortunée; sa fièvre
redouble, son imagination s'égare, il voit Humfroi, il entend ces
mots, ces derniers mots d'un frère: O mon cher Bazin! sauve-moi!...
et il tombe évanoui dans les bras de Théobard, qui gémit sur ses
maux et sur ses crimes.
FIN DU LIVRE DIX-SEPTIÈME.
CHILDÉRIC.
LIVRE DIX-HUITIÈME.
SOMMAIRE
DU LIVRE DIX-HUITIÈME.
Arrivée du roi; transports de l'armée. Il retrouve Viomade,
remonte sur le pavois, combat Egidius, est vainqueur, rentre
dans toutes ses places, s'arrête à Tournay. Inquiet du silence
d'Eginard, il envoie Valamir en Thuringe; il annonce à son
retour que la princesse est épouse du roi de Thuringe.
Désespoir de Childéric. Il se prépare à attaquer les Saxons. On
annonce des Bardes, ils chantent la gloire de Childéric. Quels
sont ces Bardes. Ravissement du roi. Il reproche à Valamir de
l'avoir trompé. Mais Bazine lui confirme la nouvelle de son
mariage avec le roi de Thuringe; elle raconte ses aventures.
Childéric part avec son armée, il est vainqueur, Egidius est
tué. Le roi retrouve Egésippe, s'empare de Beauvais, de Paris,
revient plein de gloire dans Tournay, y trouve Théobard, qui
lui annonce que la reine est libre. Théobard lui raconte les
événemens qui ont suivi le départ de la princesse. Bazine veut
aussi le bonheur de Berthilie et d'Elénire, fille d'Eusèbe. Les
trois mariages se célébrent le même jour dans le temple d'Esus.
LIVRE DIX-HUITIÈME.
Taber n'avoit quitté le roi des Francs qu'au moment où il alloit
rejoindre Mainfroi, Arthaut, Recimer et Amblar, suivis eux-mêmes de
plusieurs guerriers; la joie que ressentirent ces braves à l'aspect
de leur maître, ne pouvoit se comparer qu'à celle du prince en
retrouvant des sujets dévoués et fidèles. Ils renouvelèrent au roi
des sermens gravés dans leurs coeurs, et Childéric les assura à son
tour d'une amitié constante et méritée; mais empressé de retrouver
Viomade, le roi ne voulut point s'arrêter, et son coeur tressaillit
de joie en revoyant sa patrie, ces riches plaines, ce beau royaume
conquis par ses pères. Ce fut en 463 que Childéric rentra en France;
il avoit alors vingt-cinq ans, étoit le plus bel homme de son
siècle, et avoit acquis en peu d'années une connoissance du coeur
humain que les rois, nés sur le trône et entourés de ses prestiges,
ne peuvent jamais posséder. Ses revers avoient élevé son ame
au-dessus du malheur et de la fortune; il savoit sentir l'amitié
dont il connoissoit tout le prix, et à qui il devoit son trône....
Il se connoissoit lui-même, étude si utile et faite si rarement par
ceux que l'on trompe sans cesse, soit pour leur plaire, soit pour
les égarer. Childéric avoit à effacer de grandes fautes, mais il lui
restoit de grands moyens, et de nombreuses années; l'amour qui avoit
séduit sa jeunesse, alloit lui-même s'entendre avec la vertu et la
gloire; aucune tache ne devoit plus nuire à cet ensemble heureux de
grandeur, de courage, de beauté, de bienfaisance et de sagesse.
Childéric avoit déjà passé Strasbourg, il quittoit Saint-Dizier, et
s'avançoit vers le terme de son voyage; déjà il apercevoit la haute
montagne au pied de laquelle est bâtie cette petite ville fameuse
par les ravages d'Attila, plus fameuse encore par son attachement
pour son prince, et par la gloire de l'avoir reconnu la première;
Childéric, impatient d'embrasser son cher Viomade, pressoit son
coursier, qui, secondant les voeux de son maître, s'élançoit avec la
rapidité des vents; le soleil couchant faisoit briller au loin les
armes étincelantes; une joie délicieuse remplissoit l'ame sensible
du roi; la poussière qui s'élevoit dans la plaine lui annonçoit un
groupe de cavaliers volant rapidement à sa rencontre; son coeur
devine Viomade avant que ses yeux puissent le reconnoître, et en peu
d'instans, ils sont dans les bras l'un de l'autre. L'armée entière
s'approche en désordre et à pas précipités, chacun veut voir le roi,
on l'entoure, on le presse, on tombe à ses pieds; plus de rangs,
plus de chefs, plus de soldats, l'amour a tout confondu....
Childéric étend ses bras vers eux, leur montre son coeur; il ne peut
parler, et laisse sans honte couler ces larmes de reconnoissance,
qui honorent le peuple qui les obtient, et le roi qui sait les
répandre. Au milieu de ce trouble sublime, une couronne, un sceptre
sont apportés; c'est Viomade qui a l'honneur de les présenter
lui-même: Childéric, ôtant son casque avec cet air noble et plein de
charme qui le distingue, lui dit: Je la tiens de toi, Viomade; et il
posa la couronne sur sa tête. Le sceptre étoit ce même javelot,
sceptre du grand Pharamond, et teint du sang de Gelimer....
Childéric le reçut avec attendrissement, et donna un regret à son
ami, un soupir à Talaïs. Le pavois fut apporté; Childéric y monta;
c'étoit à qui auroit l'honneur de le porter: ce fut ainsi élevé, et
au milieu de ses braves et de son armée, que Childéric entra dans la
ville; elle étoit jonchée de fleurs, toutes les femmes en étoient
couronnées; les cris mille fois répétés de vive le roi!
remplissoient les airs, une musique guerrière achevoit de remuer les
ames, les Bardes chantoient à leur tour, des feux étoient allumés,
des festins partout étoient préparés. Childéric se disoit tout bas:
O Bazine! c'est ainsi qu'il vous aimeront!... La nuit fut aussi
belle que le jour avoit été éclatant; on oublioit la fatigue, on
renonçoit au sommeil, et l'aurore aperçut encore les derniers jeux
de cette fête mémorable.
Elle est enfin terminée, et le roi reste seul avec son ami; ce
moment fut aussi doux pour son coeur que celui de son triomphe, ils
avoient l'un et l'autre bien des choses à se dire; à peine Childéric
donna-t-il quelques heures au repos. Mais il apprend qu'Egidius
marche contre lui vers la Champagne: il ne faut pas lui donner la
gloire d'attaquer, marchons à sa rencontre, dit Childéric,
assemblons le conseil, tel qu'il étoit composé à mon départ,
pressons-nous, et partons. Les ordres sont donnés, et tandis qu'ils
s'exécutent, le roi nomme Bazine à son ami, lui parle de ses vertus,
de sa beauté, de ses malheurs, du lieu horrible où il l'a laissée
captive, et d'Eginard qui veille à ce précieux trésor. Interrompu
par l'arrivée du conseil, le roi lui expose la nécessité de marcher
à l'instant même contre Egidius; c'étoit l'avis de tous, ce fut
celui de l'armée; les anciens grades furent rendus à ceux qui les
avoient possédés et mérités, et les Francs poussèrent des cris de
joie en marchant contre les Romains, et en voyant le roi à leur
tête. Egidius, de son côté, pressoit sa marche. Les deux armées se
rencontrèrent entre Langres et Troyes, et la victoire ne fut ni
lente ni douteuse. Les Francs, vainqueurs, poursuivirent l'ennemi
qui fuyoit devant eux; Childéric suspendit le carnage, s'assura de
Langres, de Metz, de Verdun, de Vilita ancien, de Cambrai, et
s'arrêta à Tournay, sa capitale: ce fut là qu'il retrouva de
nouveaux témoignages de l'amour et du zèle de ses sujets depuis
long-tems séparés de lui; ce fut là que de nouvelles fêtes lui
répétèrent qu'il étoit aimé, et que les troupes triomphantes lui
firent l'hommage de leur gloire. Le roi, au milieu de son peuple,
jouissoit de cette satisfaction délirante que donne une vive
sensibilité; il ne cessoit de regarder autour de lui, et chaque
regard lui offroit un sujet fidèle. Oppressé par son bonheur,
accablé des torrens d'amour et de joie qui inondoient son coeur, il
doute si ses forces pourront suffire à une félicité plus qu'humaine;
mais Bazine ne la partage pas!... Cette idée donne le change à ses
transports, et vient la calmer. Childéric n'oublioit point ce qu'il
devoit aux dieux et à Diticas; en s'arrêtant à Tournay il s'étoit
promis de célébrer sa reconnoissance par un pompeux sacrifice; il
fut ordonné, et jamais encore on en avoit offert de plus grand, de
plus solennel; l'armée entière y assista, le roi y donna des marques
d'une piété profonde; il témoigna au grand prêtre une vénération, un
respect mêlé de reconnoissance; Diticas lui adressa un discours
flatteur, félicita le peuple et l'armée, invoqua pour elle la
protection divine, l'en assura: il se retira dans son temple,
emportant dans son coeur un attachement plus vif encore pour un roi
qui se montroit à tous les yeux paré de tant de vertus nouvelles.
Childéric, en mémoire des bienfaits des dieux, ordonna que l'on
bâtît un temple dans la ville même; il fait encore de nos jours
partie de la cathédrale de Tournay; sa nef est entièrement ancienne,
et présente au souvenir un monument de la reconnoissance de ce grand
roi. D'autres soins l'appeloient encore; il avoit espéré en vain
recevoir des nouvelles d'Eginard; inquiet, désolé de son silence, il
fit partir secrètement Valamir; et sachant que les Romains se
rassembloient à Cologne, il marcha contre eux, les défit, s'empara
de la ville, prit également Trèves, et forcé par la mauvaise saison
à mettre bas les armes, il rentra dans Tournay, où il ne trouva
point encore Valamir de retour. Childéric donna au bonheur de son
peuple un tems qu'il ne pouvoit consacrer à sa gloire; il diminua
les impôts, réforma plusieurs abus, récompensa les guerriers,
augmenta le nombre de ses braves, créa ces lois sages et
répressives, dont le citoyen paisible n'a rien à craindre, et qui
contiennent le méchant; écouta les plaintes du malheureux, de
l'innocent, fut toujours juste, et quelquefois clément; enfin il
fit aimer son empire autant qu'il avoit fait respecter ses armes.
De ce peuple heureux, Childéric étoit le roi, le père, l'amour et le
modèle; mais lui seul gémissoit en secret; il versoit le bonheur sur
les autres, l'inquiétude, la douleur le déchiroient. Valamir ne
revenoit point; l'hiver s'écouloit dans cette mortelle attente,
Childéric ne savoit plus la supporter; Viomade ne pouvoit concevoir
le silence d'Eginard, la longue absence de Valamir; il craignoit
qu'ils ne fussent arrêtés, et on alloit envoyer un nouvel émissaire,
lorsqu'enfin Valamir parut; le roi lui témoigna son étonnement sur
le tems qu'avoit duré son voyage. Mon frère étoit mourant, lui
dit-il; je n'ai pu le quitter, qu'assuré de sa vie; d'ailleurs je ne
savois rien sur le sort de la princesse.... Eh bien! qu'avez-vous
appris? répondit impatiemment Childéric.--Qu'elle est épouse de
Bazin, et qu'elle règne sur la Thuringe.--Ciel! que dites-vous?--La
vérité, et si vous daignez m'écouter, je vous rendrai compte de tous
les événemens qui se sont passés depuis votre départ.--J'écoute,
reprit le roi avec la plus vive émotion; parlez, Valamir.