il parcouroit le jardin, et regardoit avec amour, désirs,
reconnoissance, cette fenêtre chérie que le jour lui défend
d'approcher. Ah! combien il accuse ce jour si pur et si beau! En
vain il murmure, en vain il pense qu'il ne sera pas mieux traité par
la nuit qui doit succéder à cet éclat importun, il suivra Childéric,
et les amans ont trop de choses à se dire pour qu'il espère un
prompt retour. Eginard s'afflige sérieusement, car il y a un siècle
qu'il n'a vu Berthilie, et il lui semble qu'il doit s'en écouler
mille avant qu'il ne puisse la revoir. Mais l'amour, touché
peut-être de la vérité de ses regrets, conduisit celle qui en étoit
l'objet vers cette fenêtre bienfaitrice; elle avoit vu son amant, et
avoit joui de l'impatience qui l'agitoit; elle crut lui en devoir la
récompense et parut à ses yeux. Cependant elle devine à quelques
signes, au bracelet sur-tout qu'il lui montra de loin, et qu'elle
reconnut, qu'il lui apportoit des nouvelles de la princesse; cédant
à l'amitié, rassurée par le sentiment pur qui la conduit, Berthilie
descendit dans le jardin, et feignit de cueillir des fleurs; mais
distraite, elle prenoit sans choix le muguet ou la pensée; Berthilie
même alloit dérober au gazon la marguerite inodore qu'Eginard venoit
d'apercevoir; leurs mains se rencontrèrent près de la modeste fleur;
il étoit bien naturel qu'Eginard préférât la main de Berthilie à la
marguerite sauvage, qu'il la pressât avec tendresse, et que son amie
la lui abandonnât quelques instans. On peut nous observer, dit-elle,
hâtez-vous, donnez-moi des nouvelles de la princesse. Eginard
s'empressa de la satisfaire, lui montra le présent qu'il avoit reçu,
l'entretint de l'espoir plus doux encore dont Bazine avoit flatté
son amour, lui dépeignit son asile, le chemin qui y conduisoit, et
enfin lui fit part du rendez-vous du soir. Berthilie, rassurée sur
son amie, heureuse de connoître sa retraite, charmée du zèle et des
succès de son amant, se retira pour ne donner aucun soupçon.
Eginard, qui n'osoit la suivre, s'enfonça dans le bocage, se livrant
aux douces pensées de l'amour. Mais il fut bientôt arraché à ses
aimables rêveries, par l'ordre qu'il reçut de se rendre promptement
près de Childéric, qui le faisoit chercher depuis long-tems; il se
hâta d'obéir, et sa surprise égala sa joie, lorsqu'il aperçut Ulric,
son père, son frère Valamir, et qu'il se trouva dans leurs bras.
Childéric mit le comble à son ivresse, en lui montrant réunies les
deux moitiés de la pièce d'or, heureux signal de sa gloire et de sa
puissance. Eginard voulut se jeter à ses pieds, le roi l'arrêta, et
lui prenant la main, ainsi qu'à Ulric: Amis de mes disgrâces, leur
dit-il, soyez encore ceux de ma fortune. Mais, ajouta-t-il, ton
arrivée a interrompu le récit des évènemens mémorables auxquels je
dois mon retour; si Ulric veut le recommencer pour toi, nous sommes
prêts à l'écouter. A peine, dit le brave, Egidius étoit-il sur le
trône, qu'il en écarta tous ceux qu'il savoit vous être attachés;
dépouillés de leurs biens, de leurs emplois, persécutés, le soupçon
et la vengeance planoient sur leurs têtes; désignés par Egésippe,
ils étoient aussitôt sacrifiés; néanmoins leur fidélité fut toujours
inébranlable. Valérius, odieux aux Francs, fut nommé premier
ministre et favori du nouveau roi; le conseil ne se composa que des
seuls romains; tous les postes leur furent confiés, l'ancien fisc de
Rome fut rétabli, nos druides calomniés, nos temples déserts, nos
sacrifices interdits; enfin, on n'osoit plus nommer ses dieux ni son
roi; la crainte étouffoit le murmure; un avilissant esclavage
détruisoit jusqu'à l'indomptable courage d'une nation entière.
Viomade avoit reparu; Egidius, pour se l'attacher, lui rendit ses
biens, et lui offrit de reprendre sa place au conseil; il la refusa.
Il vouloit vous servir sans s'avilir par une trahison, et préféra le
simple rang qui lui laissoit sa liberté: il en profita pour voir
secrètement ceux qui vous étoient restés fidèles; leur nombre étoit
grand; il nous distribua dans toutes les villes; partout nous
trouvâmes l'effroi, le remord, la douleur; partout le nom des
Romains étoit odieux. Assuré de l'armée, Viomade la convoqua, et lui
adressa ce discours:
«La renommée nous apprend l'heureux changement qui s'est fait dans
Childéric: combien il s'est formé à l'école du malheur! combien il
en a médité les grandes leçons! Où est-il? pourquoi nous sommes-nous
séparés de lui? Si notre faute est grande, couvrons-la d'un repentir
plus grand encore; vengeons-nous de nos ennemis, chassons ces
maîtres étrangers, ramenons celui qui seul doit régner sur la
France, et nous lui arracherons sans peine le pardon de tous nos
crimes.»[2]
[2] Ces paroles sont telles que Viomade les prononça.
Ce discours fit sur tous les coeurs une impression profonde: le
remords, la crainte, la vengeance se réunirent pour vous rappeler;
tous vos sujets aujourd'hui s'empressent de voler au-devant de vous
pour vous demander l'oubli du passé; ils se félicitent déjà de votre
retour. Viomade les réunit à Bar, et c'est là qu'il nous attend:
hâtons-nous de nous y rendre, partons sans délai; ne laissons pas à
Egidius le tems de revenir de sa surprise, et d'appeler encore
l'étranger à son secours; tombons sur l'ennemi étonné, brisons
encore une fois les fers de l'orgueilleuse Rome. Ainsi parla Ulric.
Le roi admire ce noble courage que les années n'ont pas altéré; il
brille dans son geste animé, sur sa physionomie guerrière, dans son
maintien noble et fier: déjà Childéric voudroit voler vers ce peuple
dont le retour le touche, vers cet ami dont le zèle prudent et
infatigable l'emporte encore sur sa destinée; mais un intérêt bien
cher l'arrête..... Bazine, Bazine si aimée, si digne de l'être,
captive et malheureuse, réclame aussi ses soins et son bras.... Il
la verra, il lui confiera sa destinée; il connoît sa vertu, il sait
que la belle princesse n'exigera rien dont la gloire ait à se
plaindre. En attendant l'heure de se rendre au conseil de Bazin,
Childéric s'entretient avec ses braves; il leur parle de Viomade,
les interroge sur les forces que peut opposer encore Egidius, sur la
prochaine arrivée de ses autres braves; il apprend qu'ils sont aux
environs d'Eisnach, à une journée et demie d'Erfort. Instruit de
tout ce qui le touche, le roi se rend au conseil, suivi d'Ulric et
de ses fils, qu'il présenta d'abord au monarque; il remercia le roi
dans les termes les plus nobles et les plus touchans, de l'honorable
hospitalité qu'il avoit reçue dans ses états, jura de ne l'oublier
jamais, et lui annonça, ainsi qu'au conseil, le retour de son peuple
vers lui, son prochain départ. Mes braves, dit-il, m'attendent à
Eisnach, et mon armée entière à Bar-sur-Aube. Tandis qu'il parloit,
Bazin, pâle et les yeux étincelans de fureur, contenoit à peine les
mouvemens de rage qui le dévoroient; mais, reprenant tout-à-coup un
air calme et ouvert, il témoigna au roi des Francs une feinte
satisfaction, le félicita, lui offrit ses services, et dissimula;
mais Théobard, dont il évitoit en vain les regards, avoit lu ses
projets dans son désordre et dans ce calme trompeur. C'étoit déjà
l'heure du repas, et Bazin affecta une grande gaîté, une grande
liberté d'esprit; Childéric y fut trompé, et sans les malheurs de la
princesse, il eût aimé le monarque qui partageoit si franchement son
bonheur. Berthilie, assise à table près d'Ulric, avoit pour lui ces
soins aimables qui flattent la vieillesse et lui rendent encore un
beau jour; elle remplissoit des meilleurs vins la coupe souvent
vidée du brave; il sourioit à des soins dont il devinoit la cause;
un regard d'Eginard, la vive rougeur de Berthilie, lui avoient
appris en un moment le secret de ces deux coeurs, prêts à s'épancher
dans le sien, et Ulric traitoit déjà en fille chérie celle qui en
secret le nommoit son père. Valamir la trouvoit plus jolie que
toutes les autres dames, qui cependant s'occupoient de lui; il le
disoit à Eginard, à Eginard, heureux des éloges que son frère
prodiguoit à son amie, et du consentement qu'il lisoit dans le
sourire de son père! Sa joie, son bonheur ne sont même plus
troublés. Grislidis n'a pas été plus constante; tandis qu'il se
reprochoit ses larmes, elle unissoit à jamais son sort au jeune
Amblar. Dans ce tems-là, on mouroit quelquefois d'amour; c'est bien
ce qu'il y a de mieux à faire; quelquefois pourtant on se consoloit,
même, et quoique rarement, on changeoit aussi; voilà ce que l'on a
peine à croire aujourd'hui: on aime presque autant ce qui n'est
plus, que ce qui n'est pas encore; la mémoire est reconnoissante, le
désir embellit tout, les yeux sont toujours mécontens et sévères.
Ah! soyons plus vrais, plus sages, et nous serons plus heureux! Tout
n'est peut-être pas mieux qu'au bon vieux tems si regretté, mais
rien n'est plus mal, et le présent dont nous jouissons vaut mieux
que le passé fini pour nous, et que cet avenir imaginaire auquel
nous n'atteindrons peut-être jamais.
Bazin, cédant à une impatience qu'il s'efforce vainement de
dissimuler, hâte la fin du repas et sort de la salle; Théobard le
suit au bout de quelques momens; Eginard, moins contraint, s'est
rapproché de Berthilie; l'infortunée en avoit besoin; elle sait,
hélas! qu'ils vont partir, et l'absence déchire déjà ce coeur trop
tendre; son amant la rassure par mille projets enchanteurs, par le
serment d'aimer toujours, ce serment que l'on trahit souvent, mais
que l'on prononce de si bonne foi. Dès que l'on aime, on est si
loin de croire le changement possible! Berthilie espère: peut-on
dire ce que l'on ne pense pas, exprimer si tendrement ce que l'on ne
sent point, changer d'amour? L'heureuse inexpérience de Berthilie
lui épargne bien des maux, et son amant essuie les pleurs qu'il a
fait répandre.
FIN DU LIVRE SEIZIÈME.
CHILDÉRIC.
LIVRE DIX-SEPTIÈME.
SOMMAIRE
DU LIVRE DIX-SEPTIÈME.
Childéric retrouve Bazine, il ne peut la délivrer sans le secours
d'Hirman. Leur entretien est interrompu par l'arrivée de
Berthilie; elle annonce que si Childéric rentre dans le palais
il y sera assassiné par ordre du roi de Thuringe. Bazine exige
qu'il parte sur l'heure, qu'il laisse Eginard caché chez Taber,
époux d'Eusèbe. Childéric refuse de l'abandonner. Bazine
l'exige; ils se séparent. Berthilie revient chez son père, à
qui elle annonce que Childéric est sauvé. Bazin, qui a ordonné
l'assassinat de Childéric, est blessé par ceux qu'il a apostés.
Furieux, il ordonne que la roche sombre soit entourée d'une
garde nombreuse. Il fait venir Théobard, qu'il menace, apprend
que Childéric est déjà réuni à ses braves, et se livre à une
fureur immodérée, qui augmente ses maux.
LIVRE DIX-SEPTIÈME.
A peine les rayons argentés de l'astre des nuits éclairoient-ils
foiblement les cieux, que Childéric, plein d'une amoureuse
impatience, voloit vers la roche sombre; Eginard le devançoit, Ulric
et Valamir suivoient ses pas. Ils ont déjà franchi les bois, déjà
l'asile affreux qui renferme la belle et illustre captive, offre aux
yeux du roi sa masse terrible et ses sauvages entours; Eginard place
son frère à l'entrée du bois, son père au pied de la roche, pour
prévenir en cas de surprise, et conduisant son maître du côté du
torrent, il lui montre l'ouverture, à laquelle un long voile voltige
attaché. Il veut monter le premier enseigner au roi la pierre
saillante, la pampre flexible; Childéric, plus prompt, plus agile,
plus impatient, s'élance, gravit, parvient, saisit le voile et
aperçoit déjà Bazine. Quel moment! et qui pourroit le peindre!
Amour! ah! je n'essaierai pas de te décrire; c'est au coeur à
deviner ce qu'il n'appartient qu'au coeur de sentir. Un entretien
si tendre fut suivi de détails plus importans; ce n'étoit plus ce
roi proscrit, cherchant un asile et n'osant offrir à la beauté ses
voeux téméraires; c'est un monarque puissant, c'est le maître d'une
armée triomphante, qui vient déposer, aux pieds de celle qu'il
adore, sa couronne éclatante, et l'appeler au rang des reines.
Bazine aimoit assez Childéric pour le préférer au plus grand
souverain du monde, mais elle chérissoit sa gloire et partagea
vivement son bonheur. Cependant cette gloire est sans éclat, ce
bonheur sans charme, si le roi ne délivre à l'instant même celle
pour qui seule il respire. Bazine l'interrompt, l'instruit de tous
les crimes du roi de Thuringe, du meurtre d'Humfroi, du serment de
Théobard, des secours qu'elle en attend, des volontés de son père,
et du devoir qui lui est imposé de ne rien entreprendre sans
consulter Hirman; lui seul peut enseigner à ouvrir la caverne; et si
Théobard est absent ou retenu par son obéissance, lui seul peut lui
offrir un asile secret et inviolable, jusqu'à l'instant où
Childéric, vainqueur des Romains et paisible possesseur de son
trône, pourra la recevoir en reine, en épouse. Comment partir sans
être rassuré sur son sort, sans l'avoir délivrée des mains d'un
tyran, déjà souillé du meurtre d'un frère, et à qui un crime de plus
semble ne devoir rien coûter? Childéric offre à la princesse d'aller
à l'instant même trouver Hirman, et de revenir la délivrer. Ce
projet les occupoit tous deux, ils en discutoient les moyens, tandis
qu'Eginard, assis sur la pointe du rocher, admiroit la nuit
silencieuse, dont le bruit seul du torrent troubloit la paix
mélancolique; le feuillage jaunissant annonçoit déjà l'approche de
l'hiver, sa verdure variée, qu'éclairoit à demi la lune tremblante,
offroit un tableau touchant qui remplissoit son ame d'une douce
tristesse. Tout-à-coup un cri de Valamir interrompt sa rêverie, il a
donné le signal convenu, Ulric l'a répété, Eginard tire son épée et
s'élance; mais que devient-il, lorsqu'au lieu de l'ennemi qu'il
croit combattre, il reçoit dans ses bras Berthilie échevelée,
palpitante.--Eh quoi! c'est vous, vous que j'aime, qui, bravant la
nuit et les dangers...--Oui, oui, c'est Berthilie. Elle se tait,
respire un moment, et se rassure en s'appuyant sur le coeur de son
amant. Elle est venue seule, sans guide; elle a bravé les craintes
d'une imagination vive et les terreurs, enfans des ténèbres; rien
n'a pu la retenir. Effrayée du bruit de ses pas légers, du murmure
des vents, du frémissement du feuillage, de la branche qui touche
ses vêtemens, de son ombre, que projette au loin les rayons d'un
jour pâle et mourant, elle a franchi ces bois inconnus, sans
s'égarer, sans se reposer même; elle a couru sur ces cailloux qui
ont déchiré ses pieds délicats; elle arrive enfin, elle a senti
palpiter le coeur d'Eginard, tous ses maux sont oubliés. Cependant,
ce n'est pas lui qu'elle cherche, c'est Childéric, c'est Bazine; un
intérêt pressant l'amène; lui seul a pu donner à Berthilie tant de
force et d'audace; les momens sont chers, il faut qu'elle leur parle
à l'instant même. C'est alors qu'Eginard s'aperçoit que la roche est
escarpée, que le danger est extrême et le chemin impraticable. Il le
montre d'une main à Berthilie, lui enseigne par où il faut passer,
lui recommande la prudence, la soutient, et tremble pour la première
fois de sa vie; mais elle est adroite et légère, ses petits pieds
trouvent partout un appui, et le plus jeune rameau la soutient;
Eginard est éperdu, ils sont au sommet de la roche, et il craint
encore. Childéric aperçoit alors Berthilie; ses beaux cheveux, qui
s'étoient détachés pendant sa course rapide, flottoient en longs
anneaux sur ses épaules; son vêtement d'une blancheur éclatante, sa
taille souple et légère, les doux rayons qui éclairoient son
charmant visage, son attitude pleine de grâce, tout lui donne une
forme aérienne et céleste; on la prendroit pour la divinité
protectrice de ces lieux. Le roi s'y trompa un moment, mais il la
reconnut et la nomma. Bazine appela impatiemment son amie. Douce et
généreuse amitié, vous manquiez encore au bonheur de Bazine! à
présent elle est heureuse, et son ame s'enivre des célestes
félicités. Berthilie troubla à regret ces doux instans; mais c'étoit
un effort que l'amitié attendoit d'elle. Grand roi! dit-elle, c'est
pour vous que je suis venue, c'est pour sauver vos jours menacés;
peu de momens nous restent; écoutez-moi, et ne perdez pas un des
instans qui vous appartiennent encore. Bazine, effrayée par ces
mots, écouta avec attention; Eginard, qui s'étoit accroché à une
plante sauvage, soutenoit de l'autre main sa chère Berthilie;
Childéric, qui lui avoit cédé le voile protecteur, étoit debout près
d'elle sur une saillie du rocher; Valamir plus bas, servoit d'appui
à son frère; Ulric, au pied de la roche, étendoit ses bras vers eux
comme pour les y recevoir tous; et Diane, du haut des airs,
applaudissoit à ce tableau touchant, qu'elle se plaisoit à éclairer
de sa lumière pâle et divine.
Prince, dit Berthilie, en s'adressant à Childéric, si vous eussiez
eu plus de défiance, si vous eussiez mieux connu Bazin, vous vous
fussiez sans peine aperçu du trouble dont il étoit dévoré, depuis
que vous lui aviez annoncé votre retour au trône, et une puissance
dont il craignoit les entreprises: mon père, plus habile à lire dans
son coeur, ne se laissa pas tromper à sa feinte satisfaction; il
suivit ses mouvemens, et ne sut pas sans inquiétude qu'il avoit
mandé Vendorix, lâche complaisant de ses fureurs. Cependant il étoit
encore loin de prévoir les excès où l'amour jaloux pouvoit
précipiter son roi; il n'apprit qu'avec une vive douleur que Bazin,
trahissant les droits de l'hospitalité, ces droits sacrés à tous les
hommes, avoit placé lui-même des muets dans votre appartement, avec
ordre de vous étouffer durant votre sommeil. Théobard aimoit trop la
vertu pour ne pas s'opposer au crime; il chérissoit trop la fille
d'Humfroi pour laisser immoler Childéric; il portoit encore à Bazin
trop d'attachement pour ne pas le servir en lui épargnant la honte
et le regret d'un attentat si horrible; mais il ne savoit comment
vous prévenir; Vendorix ne le quittoit point dès qu'il sortoit de
son appartement, et mon père voyoit que tous ses pas étoient
observés; il trembloit de n'avoir prévu qu'en vain ce crime atroce;
il étoit pâle, agité; j'osai lui en demander la cause, il hésitoit à
me la confier. Cependant, espérant que moins suspecte que lui, je
pourrois peut-être davantage, il se décida à m'ouvrir son coeur; je
frémis comme lui de votre danger, mais je lui promis de vous sauver;
il m'embrassa tendrement. Ne craignez rien, lui dis-je, ni pour
Childéric, ni pour vous, ni pour moi-même; mais permettez-moi de
vous quitter, les instans sont précieux; il y consentit. Je volai à
mon appartement; je savois que vous deviez être à la roche sombre,
Eginard m'en avoit prévenue, m'en avoit indiqué la route. Pensant
que vous deviez être sans chevaux, sans armes, et forcée de partir
sans retourner au palais, je me suis chargée, à la hâte, de mon or
et de mes bijoux, qui serviront à vous en procurer. Craignant d'être
arrêtée aux portes du palais, je me suis élancée par une fenêtre qui
donne sur la terrasse, et courant hors des jardins, j'ai suivi, sans
m'arrêter, la route qui m'avoit été indiquée. J'arrive, je vous
trouve, profitez des instans; demain, quand on s'apercevra de votre
départ, soyez loin de toute atteinte; craignez tout d'un rival
puissant et irrité; échappé à ses muets, vous n'échapperiez pas
demain aux ordres qui vous attendroient ailleurs. Berthilie se tut;
Eginard, qui la tenoit embrassée, la pressa avec transport; elle
entendit ce mouvement de la reconnoissance, il ajouta un nouveau
prix à son zèle heureux. Bazine et Childéric sentirent que remercier
Berthilie étoit presqu'un outrage; ils songèrent donc uniquement à
profiter de ses bienfaits; le roi persistoit à parler à Hirman; la
princesse exigea qu'il s'en remît à elle seule de sa destinée, et
qu'il partît sur le champ pour la maison de chasse de Bazin, dont
Taber, époux d'Eusèbe, étoit gouverneur; là, il se procureroit sans
peine des chevaux, et marchant sans s'arrêter, il trouveroit la
ville frontière, avant que l'on pût se douter de son départ. Mais,
ajouta la princesse, laissez Eginard chez Taber, il portera à Hirman
les tablettes que voici, ce sont celles de mon père. A cette vue, le
sage Druide se confiera sans peine à lui, et Eginard m'instruira de
ses volontés. Je n'ai rien à craindre sous la garde de Théobard, de
Berthilie, protégée par Hirman, servie par le fidèle Eginard;
épargnez à mon coeur des alarmes, et peut-être un malheur éternel.
Partez, prince: si vous m'aimez, allez reprendre une couronne, dont
j'accepte avec joie le glorieux partage; allez punir Egidius;
montrez Childéric au peuple impatient de sa présence; je saurai vous
rejoindre, l'amour vous promet Bazine. Partez à l'heure même, voici
les tablettes d'Humfroi; j'en charge Eginard. Adieu, Berthilie,
chère et tendre amie, cours rassurer ton père: adieu, vous que je me
plais à nommer roi des Francs et de Bazine. A ces mots, la
princesse, voulant forcer Childéric à un prompt départ, quitta
l'ouverture du roc, et se retira dans le fond de la caverne.
Childéric, qui sent tout ce que ses volontés ont de prévoyance et
de sagesse, se détermine à lui obéir; Eginard transporte Berthilie
au pied du rocher. Le roi ne pouvoit sans douleur abandonner ce
ténébreux séjour; mais pressé par Berthilie et par ses braves, il
partit pour la maison de Taber, dont il connoissoit bien la route;
c'étoit là que Bazin avoit été transporté lorsque, blessé à la
chasse, il avoit été secouru par Childéric. Berthilie présenta au
roi, et en rougissant, la petite cassette qu'elle lui avoit
apportée; il la reçut de ses belles mains avec reconnoissance,
chargea Eginard de la ramener au palais, lui dit adieu, leur
recommanda Bazine, et promit à Eginard de laisser à Taber de plus
amples instructions. Le roi, suivi d'Ulric et de Valamir, prit le
chemin de la forêt; il marchoit rapidement, mais en silence; la joie
qu'il éprouvoit en songeant à son heureux retour dans sa patrie, à
son cher Viomade, étoit empoisonnée par l'idée désespérante de la
captivité de celle qu'il aimoit. Tous les dangers, tous les malheurs
s'offroient à son imagination, mille inquiétudes l'agitoient; il
arriva chez Taber, accablé de regrets et plongé dans la tristesse;
il en fut distrait par la nécessité de songer à son départ. A peine
eut-il expliqué à Taber ce qu'attendoit de son zèle la fille
d'Humfroi, à peine lui eut-il raconté ce qu'elle souffroit dans la
_roche sombre_, que Taber, aidé de sa fille Elénire, servit au roi
un repas frugal: tandis qu'il étoit à table entre Ulric et Valamir,
les chevaux étoient préparés; au bout de quelques momens, le roi et
les deux braves partirent; Elénire fut chargée du soin de recevoir
et de cacher Eginard. Taber les conduisit, par des chemins sûrs, à
Eisnach; là, il les quitta, et revint promptement rejoindre sa
fille.
Tandis que Childéric fuit à regret loin de celle qu'il adore,
Berthilie, le bras passé dans celui d'Eginard, fait avec lui un plus
doux voyage. Ils ne se quitteront pas,... ils se le répètent mille
fois, et l'avenir ne leur offre que projets charmans, flatteurs
espoirs, jours enchanteurs, amour, hyménée. Les beaux cheveux de
Berthilie enveloppent son amant de leurs boucles légères et
parfumées, il les couvre de baisers, et Berthilie s'abandonne sans
défiance à son heureux guide. Il soutient ses pas, la presse contre
son coeur, s'étonne et s'afflige en se voyant si près de l'arrivée.
Déjà! disoit sa douce amie, qui a oublié la fatigue et la route:
mais pensant à son père, à l'inquiétude qu'il doit éprouver, elle se
reproche ce mouvement. Il faut par prudence se séparer; déjà ils
touchent aux allées du jardin, ils se disent adieu, et Eginard voit
Berthilie fuir avec la légèreté d'un oiseau; il aperçoit flotter sa
robe à travers les arbres; bientôt il cesse de la voir, et regarde
encore, mais n'apercevant plus rien, il se hâte de revenir chez
Taber. Ah! se disoit-il en soupirant, je ne serai point témoin du
triomphe de mon roi; je n'entendrai point ces cris d'alégresse....
Cette pensée affligeoit Eginard; mais s'il délivroit Bazine! s'il la
conduisoit lui-même à son maître! cet espoir lui rendoit sa gaieté;
il nommoit Berthilie, il retrouvoit son bonheur... Il arriva ainsi
près d'Elénire, qui lui fit un accueil tel qu'il devoit l'espérer,
lui offrit des rafraîchissemens, l'instruisit du départ du roi, et
le fit conduire à la chambre qui lui étoit destinée. Pendant ce tems
Berthilie, rentrée au palais par une porte qui donnoit dans le
jardin, et dont elle avoit la clef, s'étoit glissée doucement
jusqu'au bord du lit de Théobard; il ne dormoit pas, et reconnut sa
fille chérie à ses pas légers. Est-ce toi, ma bien-aimée, dit-il à
voix basse? Oui, mon père, répondit doucement Berthilie. Alors elle
s'approcha du lit, embrassa son père, lui fit part de ses démarches,
de ses succès, de l'éloignement de Childéric. Théobard remercia les
dieux, applaudit à l'heureuse témérité de Berthilie, l'engagea à
s'aller reposer, et à jouir sans trouble des douceurs d'un long
sommeil. Berthilie lui obéit, et rien n'agita son coeur pendant le
reste de la nuit; tout sourioit à sa jeunesse; la vie n'étoit pour
elle que paix, amour, vertu, espérance.