jamais encore il n'avoit connu le charme de la résistance, le
tourment délicieux des désirs; ce trouble le ravit et l'étonne; son
coeur, tout rempli, d'une douce image, remercie tout bas la sévère
Bazine des plaisirs inconnus qu'il éprouve, de ceux qu'il espère.
Cependant il veut éblouir ses yeux d'un fastueux hommage, il veut
lui plaire, il veut l'étonner du spectacle de son pouvoir. Une fête
où l'amour s'unit à la magnificence, est préparée; Bazine l'apprend
et frémit... Cependant elle reverra Childéric, et dans le tumulte,
ils pourront se rejoindre, s'entendre et fixer leur sort. Eginard
reverra Berthilie; il y pense, il a senti son absence, elle a
affligé l'aimable inconstant... Son maître est si malheureux, et
Berthilie peut lui être si utile...! Eginard ne veut plus s'occuper
que d'elle, ils uniront leurs soins et leurs coeurs... Eginard aime
trop Childéric pour ne pas chercher la seule Berthilie.... Sans
doute, il se promet même de n'aimer qu'elle et de l'aimer
toujours... oui, toujours! il l'a prononcé ce mot effrayant, et il
étoit loin d'elle; il s'avoue même que s'il est flatteur de plaire,
il est peut-être plus doux d'aimer; que le coeur gagne à réunir le
souvenir de la veille au plaisir du jour, à l'espoir du lendemain;
et souriant à des projets si nouveaux, il s'écrioit: _O l'heureux
changement!_ C'est dans les vastes jardins que la fête est
préparée; des flambeaux, placés avec art, forment un jour éclatant,
qui ravit à la nuit tout son empire; des festons de fleurs,
suspendus aux arbres, soutiennent les chiffres unis du roi et de
l'infortunée dont ils annoncent le malheur. Ornée par d'importunes
mains, auxquelles elles s'abandonne tristement, elle laisse à leurs
soins l'art facile de l'embellir; cependant, les inquiétudes, les
douleurs, les larmes ont effacé les roses brillantes de son teint;
une pâleur plus touchante peut-être les remplace, et jamais, dans
tout l'éclat de sa fraîcheur, elle n'a paru plus digne d'amour; ses
yeux, chargés d'une tendre mélancolie, et encore humides de pleurs,
attendrissent l'ame; on la prendroit pour une statue d'albâtre,
représentant l'innocence qui implore le secours des dieux. Elle
s'avance, et les coeurs volent au-devant d'elle. Childéric
l'aperçoit; il est ému, agité, au désespoir; l'orgueilleux Bazin
s'empare de la main tremblante de la princesse, il la place lui-même
sur un trône de fleurs; les jeux commencent, et les Bardes chantent
la beauté de Bazine, la gloire du roi et l'union fatale, dont la
seule pensée donne la mort à l'infortunée qui en est victime. Les
instrumens se font entendre; les danses vont commencer; c'est
l'instant que l'amour espère, et qu'attendoit secrètement la
jalousie... Ah! des yeux moins clairvoyans que les siens se seroient
aperçus du trouble qui saisit Childéric et Bazine en s'approchant
l'un de l'autre, de leur bonheur, en se pressant la main, de leurs
regards, lorsque séparés par les autres danseurs, ils se
cherchoient, s'apercevoient, voloient l'un vers l'autre, et
s'enlaçoient de leurs bras; ces mouvemens pleins de grâce et d'amour
n'échappent point au jaloux observateur, qu'ils irritent; il veut
pourtant s'assurer d'un malheur qu'il ne fait encore que craindre,
et qu'il peut attribuer au plaisir ou à la jeunesse; mais il prépare
déjà sa vengeance. Bazin disparoît; sa vue ne contraint plus des
amans qui peut-être ne pourront plus renouer cet entretien trop
important pour le différer; ils laissent la danse, et vont s'asseoir
à quelque distance des jeux, sous un dais de feuillage et de fleurs:
là, trop loin pour être entendus, et seulement accompagnés d'Eusèbe,
ils se confient leurs douleurs; mais Bazine n'a point accepté la
main du roi, elle ne l'acceptera jamais; rien n'effraie son ame,
hors les dangers de son amant; qu'il s'éloigne, et elle saura se
conserver pour lui. Childéric est bien loin de consentir à un tel
sacrifice. Quoi! lui roi détrôné, sans asile et presque sans
espérance, étendroit sur elle ses malheurs! Il combat avec force une
telle résolution, il conjure la princesse d'accepter la main du roi,
et refuse de partir... Eh! quoi, lui disoit Bazine, vous voulez que
ce coeur tout plein de vous aille jurer à un autre un sentiment dont
vous seul l'avez pénétré; qu'infidèle en pensée, Bazine prononce,
aux pieds des autels, un serment trahi d'avance! Ah! prince,
pouvez-vous seulement en concevoir le désir perfide? pouvez-vous me
condamner au parjure et au malheur? oubliez-vous que je vous aime de
cet amour qui a décidé de ma vie? Princesse, reprenoit ce généreux
amant, il est dans le rang qui vous attend, une jouissance qui
remplira bientôt toute votre ame; celle qui peut tout a tant de bien
à faire, que la sensible Bazine trouvera, sur le trône, des
jouissances dignes d'elle: en voyant un infortuné, vous vous
rappellerez Childéric; en secourant sa douleur, vous calmerez la
vôtre, et vous vous direz: puisse une main consolatrice adoucir
aussi la tienne, prince malheureux! Tous deux versoient des larmes,
chacun vouloit mourir; Childéric jura de ne point s'éloigner que
Bazine ne fût reine: elle prioit, ordonnoit en vain, lorsque
Théobard vint l'arracher à ce douloureux et tendre combat, pour la
ramener à la fête où Bazin l'appeloit. On voyoit encore la trace de
ses pleurs, elle ne chercha point à les cacher; bientôt l'infortunée
les répandra sans témoins. Bazin a tout entendu, appuyé contre les
arbres qui le déroboient aux amans; il n'a plus de doute; son amour
a tous les projets de la haine, mais la haine n'a pas éteint son
amour. Qu'elle est belle! se disoit-il, mais que son coeur est
ingrat! Obtenons, de la crainte et du malheur, ce qu'elle refuse à
mes soins; punissons qui me brave; n'hésitons pas à m'en séparer.
Bazin, rapproché de la princesse, et observant sa pâleur, son
abattement, lui dit avec une feinte douceur: Reine, car vous l'êtes
déjà pour mon peuple et pour moi, ces jeux vous lassent; cessez de
vous contraindre; retirez-vous; venez, que je vous ramène jusqu'à ce
palais que vous quitterez bientôt: et en disant ces mots, il
entraînoit l'infortunée. Ces momens, disoit-elle, sont peu faits
pour une explication, cependant je vous conjure de m'écouter.--Je
vous entendrai, Bazine, soyez-en certaine; mais voici Théobard qui
va vous reconduire; souffrez que je vous confie à lui, et veuillez
le suivre. A ces mots, le roi s'éloigna; Bazine étonnée, inquiète,
se trouva entourée d'une suite nombreuse, et entrainée pour ainsi
dire dans son palais; les portes en étoient gardées; on la laissa
seule avec Eusèbe. Ma chère nourrice, lui dit la princesse, on trame
quelque chose contre nous; qu'allons-nous devenir? que prétend le
roi? à quoi suis-je destinée? Eusèbe, plus effrayée encore, se
taisoit. On apercevoit des fenêtres l'éclat de la fête; on entendoit
les chants, on distinguoit le bruit des instrumens; Bazine
contemploit ces témoignages d'allégresse, et son coeur abattu en
étoit douloureusement affecté. Childéric est là, se disoit-elle; le
plaisir semble s'agiter autour de lui, et la mort s'y cache
peut-être! O dieux! ne permettez pas le crime; prenez seulement mes
jours. Bazine ne sait ce qu'elle redoute, et la tristesse saisit son
ame; de sinistres et vagues pensées l'oppressent; elle se jette dans
les bras d'Eusèbe et l'arrose de ses larmes. Des pas précipités se
sont fait entendre; les appartemens s'ouvrent tout à coup, et
Théobard paroît. Bazine attend ce qu'il vient lui annoncer; Eusèbe a
jeté un cri d'effroi. Princesse, dit Théobard avec attendrissement
et respect, je viens, par ordre du roi; vous voudrez bien sans doute
me suivre dans les lieux où j'ai ordre de vous conduire, et être
sans crainte avec Théobard: alors il pressa Eusèbe de rassembler
promptement tout ce dont elles pourroient avoir besoin toutes les
deux, dans le séjour éloigné où il alloit les mener lui-même, et
ordonna à quatre muets dont il étoit suivi, de se charger de ce
qu'Eusèbe voudroit emporter: mais le trouble de la nourrice est si
grand, qu'elle entend à peine ce que Théobard lui dit; tout échappe
à sa main tremblante; en vain elle s'efforce d'obéir, et Bazine, qui
veut la rassurer, fait elle-même tous les apprêts dont sa nourrice
n'est plus capable. Mon voyage sera-t-il long? dit la princesse. Il
ne tiendra qu'à vous de l'abréger, et si vous daignez en croire un
sujet fidèle.... C'est assez, Théobard: mais étoit-ce à vous de
remplir un si rigoureux devoir? Hélas! reprit-il avec la plus vive
émotion, falloit-il vous livrer, princesse, à des mains perfides ou
cruelles? Je vous entends, Théobard; pardonnez un injuste reproche.
Bazine prit sa lyre, dont elle prévit qu'elle auroit souvent besoin,
et ayant rassemblé à la hâte ses vêtemens, annonça que l'on pouvoit
partir; les muets se chargèrent de tout ce que la princesse résolut
d'emporter. Elle sortit, et donna le bras à Eusèbe qui pouvoit à
peine se soutenir; un char les attendoit; elles y montèrent;
Théobard le conduisit, les muets le suivirent sur des chevaux; ils
s'éloignèrent rapidement. La nuit étoit belle, quoique sombre; le
char parcouroit les magnifiques allées qui entouroient le jardin, et
les feux qui éclairoient les lieux de la fête, frappèrent de nouveau
la triste Bazine. C'est là qu'elle laisse Childéric; c'est là,
qu'entouré de plaisirs qui l'abusent, il attend et espère son
retour, tandis qu'une main barbare les sépare! O cher prince! se
disoit elle, peut-être vous croyez-vous encore heureux, et votre
amante est déjà frappée! Et toi, chère Berthilie, demain quelle sera
ta douleur! A ces pensées cruelles, la princesse répand des pleurs,
et ceux qui coulent en abondance des yeux d'Eusèbe, retombent
encore sur son coeur. Quoi, disoit-elle, dois-je donc ainsi rendre
malheureux tout ce qui s'intéresse à mon sort? dois-je donc coûter
des larmes à tout ce qui m'aime? Après une marche rapide et assez
longue, on entra dans un bois; les muets allumèrent des flambeaux
pour le traverser; il étoit épais, et sans aucune route tracée. A ce
spectacle, le désespoir d'Eusèbe est à son comble; Bazine la caresse
et la rassure, mais elle gémit douloureusement. Après deux heures de
marche, on sortit du bois: à son extrémité s'élève une chaîne de
montagnes informes et de rochers amoncelés, qui offrent aux yeux
leurs masses gigantesques, effrayantes et bizarres; les flambeaux
qui jettent sur ces tristes lieux leur lumiere vacillante,
ont confirmé les craintes d'Eusèbe. Barbares! dit-elle, où
conduisez-vous l'illustre fille d'Humfroi. O ciel! ô princesse
infortunée! c'est à la roche sombre que l'on va nous renfermer. Ah!
Théobard, s'écrioit Eusèbe, sauvez votre reine, la mienne, celle de
toute la Thuringe, ou que les justes dieux vous punissent! Hélas! il
étoit ému, mais il sentoit la nécessité d'obéir; Bazine restoit
confiée à ses soins, et il savoit bien qu'alors sa vie au moins
seroit en sûreté. Un mot d'ailleurs pouvoit la délivrer; elle
montoit sur son trône, et assuroit une longue paix à son royaume.
Théobard espéroit que le séjour de l'affreuse caverne la décideroit
promptement à un hymen nécessaire, et qu'elle renonceroit à un amour
qu'il regardoit comme une erreur de son âge. Ils avançoient, livrés
chacun à leur pensée; mais la route, semée de pierres, de cailloux,
d'éclats de rochers, est devenue impraticable; il faut abandonner le
char, et marcher sur ces pierres, qui blessent les pieds délicats de
la princesse; Théobard la soutient, tandis qu'elle-même soutient
Eusèbe désolée. Enfin ils arrivent tous auprès de ces roches
énormes; une d'elle est creusée; les muets passent les premiers;
Théobard, qui prend les flambeaux, guide Bazine et Eusèbe dans un
souterrain étroit; une trappe de fer est levée; ils entrent alors
dans une vaste caverne, où les muets ont d'avance placé des siéges
et des lits. Il étoit tems d'arriver, Eusèbe ne pouvoit plus se
soutenir; elle jeta un cri en entrant: Oui, c'est ici, dit-elle, et
elle tombe évanouie. La princesse, aidée de Théobard, la place sur
un siége et lui donne tous les secours qu'elle peut trouver autour
d'elle; Eusèbe reprit ses sens, et demeura silencieuse et
désespérée; les muets transportèrent ce qu'ils avoient placé dans le
char; par ordre de la princesse, ils allumèrent des flambeaux.
Théobard supplia respectueusement Bazine de demander tout ce qui
pourroit adoucir sa captivité, osa l'inviter à en sortir
promptement, et à rendre à sa cour sa présence désirée. Il lui
promit de revenir la nuit suivante, et s'éloigna promptement,
sachant avec quelle impatience son roi attendoit son retour. Bazine,
restée seule avec Eusèbe, entendit se refermer la trappe de fer; un
silence terrible règne alors au fond de la roche; le bruit seul d'un
torrent, habitant furieux de ce sauvage séjour, en trouble la sombre
tranquillité. Eusèbe, baignée de larmes, ose à peine lever les yeux,
et les détourne avec horreur d'une longue chaîne de fer scellée dans
le roc, et que la princesse n'avoit point d'abord aperçue; la bonne
nourrice se tait et réfléchit; sa physionomie altérée, son regard
sinistre annoncent une ame profondément blessée. Bazine s'apercevant
de sa désolation, l'embrasse tendrement. Ma chère amie, lui
dit-elle, avec cette douceur et ce charme inconcevable qui a tant
d'empire sur les coeurs, ta peine ajoute à mes maux: si tu m'aimes,
prends pitié de toi-même et de ton enfant. Ne murmurons pas, chère
Eusèbe, nos jours appartiennent aux dieux, c'est à eux qu'il faut
les abandonner. Un mot, une caresse, un sourire de sa chère élève,
faisoient le bonheur d'Eusèbe; sa douleur ne tint pas contre un
langage si doux; elle essuya ses pleurs, et parut plus tranquille.
Ah! ma princesse, dit-elle tristement, le ciel sait que ce n'est pas
pour moi que je gémis: puissé-je rester ici toute ma vie et vous en
voir échapper; mais, hélas! il n'en existe aucun moyen, et Bazin est
seul maître de votre destinée. Cette retraite affreuse n'est connue
que d'un seul Druide, le vieil Hirman, retiré dans la forêt de
Thuringe, du roi, de Théobard et des muets. O malheureuse! l'entrée
en est entièrement cachée par plusieurs pierres énormes que l'on ne
peut enlever qu'avec de grands efforts; le souterrain se ferme par
une trappe de fer que l'on n'ouvre qu'à l'aide d'un secret que
personne ne pourroit trouver; ici, dans le haut de cette caverne,
est pratiquée avec art une ouverture qui donne de l'air et du jour:
mais afin d'éviter les vents, les pluies, elle est faite de manière
que la roche avançant en saillie, cache le ciel et prive ces lieux,
déjà horribles, des rayons du soleil; cette ouverture ne s'aperçoit
point au dehors, et donne sur le torrent dont vous n'entendez que
foiblement le murmure, parce que dans ce moment ses eaux sont peu
abondantes; mais lorsque grossi par les pluies et les orages, il
gagne le pied de la roche que nous habitons, il la heurte avec
fracas, et remplit ces lieux d'un bruit sinistre et terrible;
personne alors n'oseroit approcher, et nul mortel sans doute ne
croiroit que ces roches fussent habitées. O ma princesse! qui
protégera votre jeunesse opprimée? qui osera vous secourir, vous
défendre? cette chaîne surtout me désespère: ô ma fille! si on
osoit... A ces mots, Eusèbe retomba dans sa profonde tristesse.
M'enchaîner, ma bonne nourrice; ne le craignez pas, jamais Théobard
n'y consentiroit; moins je puis m'échapper de cette prison, moins
j'ai à redouter une barbarie inutile. D'ailleurs, nous pourrions
aisément détacher cette chaîne du roc où elle est fixée, et la jeter
dans le torrent par cette ouverture élevée; mais que pourrions-nous
attendre? Les dames portoient alors des poignards à leur ceinture;
Bazine se promettoit d'essayer la pointe aiguë du sien sur le roc,
et d'en détacher l'objet des craintes d'Eusèbe: surprise de ce que
la nourrice pût aussi bien décrire des lieux ignorés, elle lui
demanda comment elle avoit pu en acquérir une aussi parfaite
connoissance. Eusèbe pâlit, hésita, pria la princesse de lui
épargner un récit qui dans cet instant lui seroit trop pénible;
Bazine n'insista pas, consentit même à se coucher, mais put à peine
s'endormir. Eusèbe, non moins agitée, ne goûta qu'un repos
interrompu. Le jour éclairoit depuis long-tems ces tristes lieux,
quand les captives se levèrent; toutes les deux offrirent au ciel
leurs voeux et leur soumission; le repas fut préparé par Eusèbe;
Bazine sourit en l'invitant à manger; mais la pauvre nourrice ne
peut s'accoutumer à ce séjour, bien moins encore à y voir renfermée
la fille d'Humfroi. Des pleurs baignent sans cesse ses yeux; elle ne
mange point; Bazine s'efforçoit de la distraire, elle avoit pris sa
lyre, elle avoit chanté des airs qui plaisoient tous à Eusèbe. Elle
avoit plusieurs fois examiné la bague chérie qui représentoit son
amant; mais voyant retomber Eusèbe dans son silence douloureux:
Chère amie, lui dit-elle, si tu veux m'obliger, tu me feras à
l'instant même le récit des évènemens qui déjà sans doute
t'amenèrent dans ces lieux; ne me refuse pas plus long-tems.
Un désir de Bazine étoit toujours une loi pour la sensible
nourrice; elle se recueillit un moment comme pour surmonter son
attendrissement. Rien, dit-elle à la princesse, ne me défend de vous
parler aujourd'hui; je le dois même, et les motifs qui m'ont forcée
au silence m'ordonnent à présent de vous confier le secret que j'ai
si long-tems renfermé dans mon sein. Mais ne vous livrez point à la
douleur, je vais vous dévoiler de grands crimes; je voulois différer
encore dans la crainte que ces lieux ne vous devinssent trop odieux;
mais vous l'ordonnez, et je dois obéir.
HISTOIRE DE LA ROCHE SOMBRE.
Vous n'ignorez pas que nos pères descendus de la Pannonie,
s'emparèrent de ce beau pays qui faisoit partie des Gaules;
long-tems repoussés, puis vainqueurs, ils s'établirent enfin en
conquérans, et se choisirent des chefs. Leurs mésintelligences
entraînant les oppressions et la guerre, le peuple, lassé d'être
victime de leurs passions, se choisit un roi; ce roi fut votre
illustre père. Trop attaché à son frère, l'odieux Bazin, il
l'associa à son empire, lui confia le commandement des armées, lui
fit élever un palais, non moins beau que le sien même, dont il étoit
voisin; enfin il lui donna toutes les marques d'une grande
tendresse. Bazin feignoit d'y répondre; mais l'ardente soif de
régner le dévoroit, et il voyoit avec envie la puissance qu'un
tendre frère aimoit à partager avec lui. Humfroi, juste et généreux,
aimé de son peuple, en paix avec ses voisins, eût été le plus
heureux des rois, sans l'inquiétude où le plongeoit sans cesse la
santé de son épouse qu'il aimoit avec passion. Un mal secret minoit
depuis long-tems sa vie; Humfroi, désespéré, offroit aux dieux de
pompeux sacrifices; l'encens fumoit sur tous les autels, et le
peuple entier prioit pour sa reine; elle devint grosse, et cette
révolution devoit lui être favorable, ou terminer ses jours;
Humfroi redoubloit ses hommages aux dieux. Les Gaulois, dont nous
suivons la religion, adoroient des divinités champêtres, surtout
celles qui présidoient aux rochers et aux torrens. Ces asiles de la
crainte les remplissoient d'une religieuse terreur; ils aimoient à
s'y abandonner, et leurs ames, alors fortement agitées, adoroient
ces dieux qu'ils redoutoient. Parmi ces temples formés par la nature
elle-même, et habités par ces divinités farouches, on comptoit la
caverne qui nous renferme. Radegonde, votre mère, conjura le roi d'y
offrir pour elle un sacrifice secret. Bazin, présent à cette prière,
forma sur le champ le plan odieux qu'il n'a que trop facilement
exécuté. Quelques jours après cet entretien de la reine, les deux
frères étant à la chasse, Bazin s'approcha d'Humfroi, et l'engagea à
le suivre et à abandonner un moment les chasseurs. Inquiet comme
toi, mon cher frère, lui dit-il, sur les jours précieux de
Radegonde, j'ai fait préparer le sacrifice qu'elle demande; viens
avec moi, nous rejoindrons ensuite la chasse. Humfroi, sensible à
cette offre de son frère chéri, le suivit. Mon mari étoit attaché au
service particulier de votre père, et il n'en étoit pas éloigné,
lorsqu'il les vit quitter les autres chasseurs; il crut devoir
accompagner son maître; mais n'en ayant pas reçu l'ordre, il se tint
à quelque distance, et vit les deux frères descendre de cheval et
entrer ensemble dans _la roche sombre_; il savoit qu'Humfroi devoit
y offrir un sacrifice, il se retira par respect, et vint rejoindre
la chasse. Au bout de quelques heures, Bazin, qui s'étoit mêlé aux
chasseurs, reprit le chemin de son palais, et témoigna la plus
profonde tristesse: son frère Humfroi, disoit-il, avoit tout-à-coup
disparu, le cheval seul étoit de retour: on fit promptement des
recherches dans la forêt, elles furent inutiles, et chacun forma ses
conjectures, son plan, son histoire. Ces bruits accablèrent de
douleur mon cher Taber; il se rappela le moment où son maître
s'étoit éloigné des siens, la route qu'il avoit prise; et résolu de
s'assurer de son sort, et de vérifier ce qu'il soupçonnoit, il se
rendit dans ces mêmes lieux; mais il n'aperçut aucune ouverture à
ces roches si semblables entr'elles, et après une recherche inutile,
désespéré de son mauvais succès, il se hâta d'aller trouver le grand
prêtre Hirman, et de lui confier ses pensées et ses indices. Hirman
frémit à l'idée d'un fratricide, et ayant parlé à trois Druides
qu'il admit à le suivre, il se rendit à la roche sombre, emportant
tous les apprêts d'un sacrifice, en cas qu'ils fussent surpris. Ils
ôtèrent d'abord les pierres qui fermoient la roche, et en
déguisoient si bien l'entrée, que Taber n'avoit pu la deviner; ils
ouvrirent ensuite la trappe de fer, dont Hirman connoissoit le
secret, et ils entrèrent dans la caverne, suivis de Taber, qui
parcouroit rapidement ces lieux, certain d'y trouver les traces d'un
meurtre. De quel effroi furent-ils saisis! peignez-vous ce qu'ils
éprouvèrent tous, en voyant leur roi encore vivant, mais pâle,
mourant et attaché, hélas! à cette chaîne, à cette chaîne, objet de
mon respect et de ma crainte! La faim, la soif, mille douleurs
dévoroient le roi; il s'évanouit en reconnoissant Hirman et Taber;
ils lui donnèrent de prompts secours, l'enveloppèrent du manteau de
mon époux, lui firent avaler quelques gouttes des liqueurs qu'ils
avoient apportées pour le sacrifice, et transportèrent le malheureux
Humfroi jusques dans leur temple. Hirman, très-versé dans les
sciences, étoit surtout fort habile en médecine; il employa toutes
les ressources de son art pour rendre la santé à Humfroi: mais il
s'aperçut que le monarque étoit empoisonné, et que l'effet du poison
pouvoit seulement être tempéré, qu'enfin sa mort étoit prochaine. Il
en avertit le roi, qui dès lors le pria de tenir secrète toute cette
aventure horrible; ensuite il chargea Taber de se rapprocher du
palais, et de venir la nuit suivante lui apporter des nouvelles de
Radegonde. Taber obéit et vint me trouver; j'étois au service de la
reine depuis mon enfance, c'étoit elle qui avoit fait mon mariage,
et je nourrissois ma fille Elénire. Au récit de Taber, je sentis mon
sang se glacer dans mes veines; cependant je l'engageai à cacher ces
affreux évènemens à votre sensible mère; elle étoit à la fin de sa
grossesse, et si languissante, qu'une révolution aussi violente
auroit pu lui coûter la vie. Taber, la nuit suivante, devoit
retourner au temple; je lui dis que l'on cachoit à la reine tout ce
qui regardoit Humfroi; qu'on lui avoit persuadé que la chasse le
retenoit encore pour quelques jours. Bazin s'étoit emparé du
gouvernement, prêt à remettre, disoit-il, le sceptre à son frère dès
qu'il paroîtroit; mais, se flattant sans doute que la nouvelle
inattendue de sa mort le délivreroit encore de Radegonde, et du
fruit que portoit son sein, et dont les droits légitimes
l'effrayoient, il alla, pendant que je parlois à Taber, instruire
brusquement la reine de la perte de son époux, qu'il supposa avoir
été dévoré par un sanglier. A cette nouvelle, Radegonde jeta de
grands cris, et s'évanouit, mais les douleurs de l'enfantement la
rappelèrent à la vie; j'étois revenue près d'elle avec les femmes et
tous les secours nécessaires. Bazin, feignant la plus vive douleur,
ne voulut point quitter la chambre; il assuroit que l'enfant qui
alloit naître ne pouvoit vivre, et je me préparois à ne pas le
quitter des yeux, persuadée que son intention étoit de l'étouffer.
Vous naquîtes bientôt; aux premiers sons de votre petite voix
à-la-fois douce et forte, je le vis pâlir. Mais à peine sût-il que
c'étoit une fille à qui la reine venoit de donner le jour, qu'il
changea entièrement de physionomie, il embrasse la reine, et après
vous avoir caressée et appelée sa fille, il se retira pour assembler
promptement le conseil: là, il déclara votre naissance, ajouta que,
pour assurer vos droits au trône, et satisfaire à sa tendresse
envers son frère, il vous adoptoit pour sa fille, vous nommoit de
son nom, et vous destinoit à Amalafroi, son fils, âgé de deux ans.
Ces marques de son amour pour Humfroi enchantèrent tous les coeurs;
la Thuringe entière y applaudit avec transport; votre mère, malgré
sa douleur et sa foiblesse, s'en félicita, et vouoit une tendre
reconnoissance au barbare qui causoit son malheur et sa mort. La
reine m'aimoit tendrement, et m'avoit fait promettre de vous
nourrir; ma fille étoit assez forte pour se passer de mon lait; dès
que vous naquîtes, je la confiai à ma mère; je vous présentai le
sein sur le lit même de Radegonde; vous le prîtes aussitôt, et votre
mère en sourit: mais elle se sentoit si foible, qu'elle ne pouvoit
se flatter de vivre long-tems; elle ne le désiroit point; privée de
son époux, tranquille sur vos jours, elle attendoit avec calme
l'instant qui devoit finir ses maux. En effet, peu de momens après,
elle s'affoiblit de plus en plus, me remit pour vous tout ce qu'elle
possédoit de plus précieux, me fit jurer de ne vous quitter jamais,
et expira dans mes bras sans aucune marque de souffrance. Bazin, à
cette nouvelle, donna de grands témoignages de douleur. Je
rejoignis un moment Taber, que j'instruisis de tous ces détails; il
partit dès qu'il fit nuit, et arriva au temple où Humfroi
l'attendoit impatiemment. A son récit, votre père s'écria: Chère
Radegonde! nous ne serons pas long-tems séparés. En effet, ses
douleurs ne lui laissoient aucun espoir; et dès lors il désira avec
ardeur que le crime de son frère demeurât à jamais inconnu. Il fit
sentir à Hirman, ainsi qu'à Taber, que son frère sans doute sauroit
bientôt qu'il étoit sauvé; que tant qu'il le croiroit vivant, il se
feroit un otage de sa fille, dont les jours lui deviendroient
nécessaires; tandis que s'il étoit sûr de sa mort, il vous feroit
mourir peut-être pour anéantir vos droits au trône. Cette pensée
étoit juste, Hirman l'approuva, et toute cette funeste histoire fut
soigneusement cachée. La mort de votre père n'arriva pas aussitôt
qu'on l'avoit craint d'abord; il vécut plusieurs mois, mais dans des
souffrances continuelles, causées par l'effet du poison, dont tout
l'art d'Hirman ne parvint qu'à retarder l'effet et à calmer les
douleurs. Ce bon roi, ce tendre père brûloit du désir de vous voir;
il l'exprima à Taber, qui m'en fit part; cette démarche étoit
difficile. Bazin, qui feignoit pour vous la plus grande tendresse,
m'envoyoit chercher chaque jour; j'étois contrainte et observée, je
ne pouvois m'échapper. Taber seul alloit porter de vos nouvelles; ce
qu'il disoit de vous ajoutoit encore au désir qu'éprouvoit Humfroi.
J'eus enfin le bonheur de le satisfaire. Bazin, que l'idée de son
crime poursuivoit, désirant sans doute en enlever les traces,
ordonna une chasse du côté de la roche, et se hasarda seul pour
l'examiner. Surpris de la trouver ouverte, il osa avancer dans le
souterrain, la trappe étoit restée levée; il ne trouva point sa
victime, et ne put voir sans effroi les apprêts d'un sacrifice non
consommé, qu'avoit apportés et abandonnés Hirman. A ce spectacle,
Bazin crut son frère sauvé, son crime découvert; il accusa Hirman,
se promit une éclatante vengeance, et sortit en furieux de cet asile
divin, dont il avoit fait l'antre du crime; cependant il lui restoit
l'espoir qu'au moins votre père étoit mort avant le sacrifice. Pour
s'en assurer, il résolut de voir le sage Hirman, et rejoignit la
chasse, pâle, rêveur, agité. Le lendemain, il fit demander au
vénérable Druide un entretien secret; Hirman lui fit réponse qu'il
ne le verroit qu'à la _roche sombre_. Bazin, qui crut entendre le
reproche et la menace dans ce peu de mots, entra dans une si
violente colère, qu'il ne put en maîtriser les transports. Cette
rage inutile s'exhala en mouvemens impétueux qui enflammèrent son
esprit, et en peu d'heures il tomba dans un délire frénétique; une
fièvre ardente le dévoroit; il appeloit Humfroi, Hirman, Radegonde,
et se rouloit par terre comme un insensé. Ceux qui avoient les
premières places autour de lui, éloignèrent tous les témoins qui
pouvoient publier ses paroles dangereuses; j'eus défense de vous
porter au palais, sous prétexte que la maladie du roi étoit
contagieuse: me trouvant libre alors, j'en profitai, et je dis à
Taber de m'amener un char au bout des allées; le soir venu, je vous
enveloppai soigneusement, et vous portant dans mes bras, j'allai
joindre Taber qui m'attendoit. Je montai sur le char, vous tenant
sur mon sein; le mouvement vous ayant endormie, je vous portai ainsi
jusqu'à votre père, qui vous reçut avec transport; il osoit à peine
vous caresser de peur de vous réveiller, mais au bout de quelques
minutes vous ouvrîtes les yeux, et vous le regardâtes; ce moment, à
ce qu'il nous répéta plusieurs fois, fut le plus doux de sa vie; ce
regard l'avoit charmé; il vous couvrit de ses baisers et de ses
pleurs. Nous passâmes ainsi toute la nuit; votre père remercia les
dieux qui lui accordoient encore tant de jouissances; il me témoigna
une reconnoissance au-dessus de mes services, et vit venir le jour
avec regret: mais Taber pensa que je pouvois rester jusqu'à la nuit
suivante. Il retourna dans votre palais, afin de répondre en cas que
je fusse demandée; votre père vous garda constamment dans ses bras,
et ce fut alors qu'il me raconta comment son barbare frère l'avoit
attiré dans la roche.