Vous savez, me dit-il, que Radegonde désiroit que j'offrisse pour

elle un sacrifice aux divinités champêtres. Bazin, feignant de

satisfaire ce désir, m'engagea, pendant une chasse, à me rendre au

temple sauvage, où, disoit-il, on n'attendoit plus que moi; je le

suivis avec la plus sensible reconnoissance; il entra le premier;

j'aperçus plusieurs druides, et je déposai mes armes selon l'usage.

Dès que l'on me vit désarmé, les faux druides, que je reconnus

alors pour les muets chargés ordinairement des exécutions, se

jetèrent sur moi, m'attachèrent à la chaîne de fer destinée à

retenir les victimes offertes en sacrifice.... J'appelai mon frère à

mon secours; il avoit fui le cruel! On me laissa des vivres, et, en

un moment, je me vis enchaîné dans une horrible caverne....

J'entendis se fermer avec fracas une trappe; je me trouvai seul et

abandonné à mon horrible destinée; l'image de Radegonde, prête à me

rendre père, s'offrit à ma pensée et m'attendrit; je sentois que ma

perte entraîneroit la sienne; l'ingratitude d'un frère tendrement

aimé m'affligeoit plus encore que sa cruauté ne m'effrayoit; la mort

avoit pour moi moins d'horreur que la haine de Bazin: mais

l'impossibilité de changer rien à mon sort me rendit tranquille.

J'offris mes jours aux dieux; j'osai descendre dans mon coeur, en

sonder tous les replis, en interroger tous les sentimens; satisfait

d'eux, en paix avec moi-même, je n'attendis plus qu'une mort

douloureuse, mais qui m'ouvroit une autre vie. J'invoquai les dieux

pour Radegonde, pour le fruit de notre amour; je leur recommandai

mon peuple; je pardonnai à Bazin, et repoussant les alimens qui

eussent retardé le sacrifice de ma vie que je venois de faire, je

m'endormis profondément. Un doux songe m'offrit Radegonde, mère

d'une fille déjà belle, et déjà la vive image de la reine. Je

m'éveillai tranquille, soumis, adorant les dieux, et plein de calme.

Les heures s'écouloient; la faim, dont je ressentois les vives

atteintes, croissoit avec elles; bientôt les momens devinrent des

supplices: tourmenté du plus horrible besoin, je lui résistai

long-tems; je détournois la vue des alimens que je m'étois promis de

ne pas toucher; mais la nature l'emporta; je dévorai cette

dangereuse nourriture, qui par une juste punition du ciel, auquel je

m'étois donné, auquel je venois de chercher à me dérober, porta dans

mes entrailles la souffrance et la mort. Si plus dévoué, plus fidèle

à mes sermens, j'eusse repoussé avec constance des secours perfides,

récompensé de ma force, de ma vertu, je serois aujourd'hui sur mon

trône, je jouirois du bonheur d'être père et de l'amour de mon

peuple heureux. Voilà, chère Eusèbe, ajouta-t-il, comme les justes

dieux me punissent: apprenez à ma fille à respecter leur volonté, à

leur immoler sans regret cette vie que nous tenons d'eux, et

citez-lui mon exemple, si les évènemens vous forcent à lui révéler

ma funeste histoire. Mais, Eusèbe, n'oubliez jamais que j'en exige

le secret, tant que mon frère respectera les jours et les droits de

ma chère Bazine, tant qu'il ne changera rien au projet de l'unir à

Amalafroi. J'approuve cette union; elle assure à ma fille un trône

paisible; mais si cet hymen étoit rompu, alors parlez, et ordonnez

de ma part à ma fille de consulter le sage Hirman sur les moyens à

employer pour revendiquer son trône. Je le répète, tant que ses

droits seront respectés, tant qu'elle sera traitée en héritière de

la couronne de son père, épargnez son coeur, et dérobez-lui les

crimes d'un frère auquel j'ai pardonné, auquel je pardonne encore au

nom de Bazine.

Tels furent, princesse, les ordres que je reçus de votre père; je

les ai observés fidèlement, soit en gardant le silence, soit en vous

parlant aujourd'hui. Votre hymen avec votre oncle vous plaçoit

encore au rang de reine de Thuringe; mais je ne pouvois voir sans

effroi cette alliance, et votre main devenir la proie de l'assassin

de votre père: cependant, n'osant déterminer mon devoir dans une

circonstance que le roi n'avoit pu prévoir, je fis chercher Taber à

la maison de chasse où il commande, et je l'envoyai consulter

Hirman. Il m'a ordonné de vous faire connoître toute cette affreuse

histoire, et j'obéis: mais il me reste à terminer le récit de la

mort du roi. Je le quittai la seconde nuit et vous ramenai dans

votre palais. Grâce à la maladie de Bazin et à l'adresse de Taber,

mon absence fut ignorée; je retournai même plusieurs fois au temple.

Un jour, je venois de vous y conduire, et de vous déposer dans les

bras de votre père; vous lui sourîtes, c'étoit votre premier

sourire, il lui causa une joie inexprimable; vous aviez alors près

de deux mois; je le trouvai extrêmement pâle et affoibli. Eusèbe, me

dit-il, je ne vous reverrai plus, et ce premier sourire de Bazine

sera le dernier dont mes yeux paternels auront joui. N'oubliez pas

tout ce que je vous ai recommandé: si jamais vous êtes forcée de

parler de ma mort à ma fille, remettez-lui ces tablettes, cette

bague gravée, et qui porte l'empreinte du nom et des traits de sa

mère. Il me présenta alors ces dons précieux; je prononçai le

serment de vous consacrer ma vie; Taber m'imita; le roi vous pressa

contre son coeur, vous embrassa avec tendresse, et ne pouvoit vous

quitter; il sentoit, hélas! qu'il ne vous reverroit plus; mais la

prudence exigeoit mon retour; je m'arrachai à regret d'auprès de

lui. La maladie de Bazin étoit moins violente; son délire ne duroit

plus que quelques instans; il demanda même à vous voir, vous

caressa, m'accabla de riches présens, et enfin il se rétablit. Mais

hélas! le vertueux Humfroi n'existoit plus. Vous parûtes chaque jour

plus chère à son barbare successeur; vous grandissiez sans connoître

les malheurs qui avoient précédé votre naissance. Amalafroi me

sembloit digne de vous; je jouissois de votre bonheur en pleurant

secrètement les auteurs de vos jours, lorsque la mort prématurée du

fils aimable et vertueux du plus cruel des rois, a changé votre

destinée et mes devoirs. Recevez cette bague et ces tablettes, dit

alors Eusèbe, en les présentant à Bazine, qui pendant son récit,

attentive et muette, avoit donné un libre cours à ses larmes.

L'arrivée de Théobard la força de les essuyer; Bazine n'avoit point

un faux orgueil, mais elle ne vouloit pas que l'on se méprit sur ses

sentimens, ni que l'on attribua à la foiblesse l'hommage offert à la

tendresse et à la nature.

FIN DU LIVRE QUINZIÈME.

CHILDÉRIC.

LIVRE SEIZIÈME.

SOMMAIRE

DU LIVRE SEIZIÈME.

Douleur de Childéric. Berthilie découvre l'enlèvement de la

princesse; elle espère tout d'Eginard, qui ne compte que sur

elle. Songe de Bazine. La chaîne. Eginard obtient de Berthilie

un rendez-vous nocturne; ce qu'il entend, son entretien avec

Berthilie, l'espoir qu'il conçoit. Il le partage avec son

maître. Nouveau rendez-vous projeté. Eginard l'exécute,

découvre la _roche sombre_, et trouve Bazine. Il vole en

instruire Childéric, et bientôt après Berthilie. Deux étrangers

paroissent chez son maître; ce sont Ulric, son père, et son

frère Valamir. Ils apportent au roi le voeu de son peuple, et

le signal promis par Viomade. Récit d'Ulric. Combats qu'éprouve

le roi. Il ira cette nuit même à la _roche sombre_; en

attendant, il se rend au conseil, et fait part au roi de

Thuringe de son bonheur. Bazin feint une fausse joie. Théobard

qu'elle inquiète se promet de le deviner.

LIVRE SEIZIÈME.

Tandis que la princesse, entraînée par les ordres du roi, avançoit

vers la roche qui devoit ensevelir tant de charmes; tandis qu'elle

se soumettoit courageusement à son sort, ou qu'elle écoutoit avec

attendrissement le récit d'Eusèbe, Childéric l'a vue disparoître de

cette fête, où elle lui avoit semblé aussi sensible que belle; il a

vu naître le jour destiné pour l'hymen funeste, et cependant tous

les apprêts en sont suspendus. Bazin se tait, mais l'inquiétude

secrète qui le dévore se décèle malgré lui. Eginard s'informe des

motifs qui ont retardé la cérémonie; personne ne lui répond, et

Berthilie, qui a reçu la défense de se rendre auprès de la

princesse, en conçoit trop d'ombrage pour obéir; elle n'attend que

la nuit pour braver ce roi qui fait tout trembler: et sans rien

craindre de sa vengeance, malgré son inquiétude, elle sourit en

pensant au plaisir de le tromper. A peine les voiles du soir

déroboient-ils aux regards la démarche téméraire de l'amitié, que

Berthilie s'avance légèrement vers le palais; les gardes n'en

défendent plus l'entrée; elle s'en étonne, et s'approchant d'une

petite porte, dont par bonheur elle a la clef, elle ouvre, s'élance

par des détours qui lui sont connus, et parvient aux appartemens,

éclairée d'une petite lampe qu'elle a apportée. Ils sont déserts, et

le désordre qui y règne encore annonce un départ précipité. O ciel!

qu'est-elle devenue? où l'a donc conduite ce roi barbare? quelle est

sa destinée? qui pourra en instruire son amie? comment la secourir?

que va devenir Childéric qui la croit renfermée dans son palais?

comment le prévenir? C'étoit l'instant de penser à Eginard; elle y

pensa.... mais elle a craint d'exposer son père adoré aux soupçons,

au courroux du roi; elle a défendu à son amant de se rapprocher

d'elle; et comment servir ceux qu'ils aiment, s'ils ne peuvent ni se

réunir, ni se parler? La désolée fille de Théobard quitte ces lieux

déserts et douloureux, regagne son appartement et s'afflige; que

peut-elle espérer? que peut même entreprendre Childéric? La douleur

est peinte sur ce beau visage, dont l'expression douce et

mélancolique attendrit tout, excepté le rival qui en jouit. Seul,

dans une cour soumise à son ennemi, ses pas sont épiés, ses discours

répétés, ses moindres démarches observées. Tandis que Berthilie se

livre à ses pénibles pensées, Childéric ne se désespère pas moins

qu'elle, quoiqu'il ignore une partie de ses malheurs. Ah! que le

silence de Viomade lui semble affreux, qu'il l'effraye maintenant!

Si du moins, assuré de sa puissance, il osoit parler en roi et en

amant préféré: qu'il est humilié de sa dépendance! Qu'est devenu le

tems où il donnoit des lois; où, à la tête d'une puissante armée

toujours triomphante, il eût fait trembler Bazin lui-même? Ce roi

a-t-il donc oublié que lui seul lui a sauvé la vie, que son bras l'a

délivré des Vandales et des Ostrogoths? Ne doit-il donc rien à son

amitié, à sa vaillance? Ah! l'amour, l'amour n'obéit qu'à ses

caprices, et ne reconnoît aucune loi; mais Bazine l'aime, son choix

est tout; elle rejette la main et le trône qui lui sont offerts:

n'est-elle donc pas maîtresse de son coeur?.... Childéric, indigné

de céder en silence à son rival, réprime avec peine les mouvemens de

son amour, de sa fierté, de son courage.

Mais Théobard se trouvoit presqu'aussi malheureux que ces illustres

victimes du courroux et de l'amour de son roi. Il ne pouvoit voir

sans honte et même sans remords, la fille d'Humfroi dans une si

odieuse captivité. Il avoit aperçu sur cette figure charmante, des

traces de pleurs, il n'avoit pu résister à ces preuves de sa

souffrance. Entraîné par sa sensibilité, il s'étoit jeté aux pieds

de la princesse, et l'avoit conjurée, les larmes aux yeux, de céder

à sa destinée, de ne pas s'exposer à des malheurs plus grands

encore. Bazine, touchée des marques d'un attachement aussi pur, lui

en témoigna sa reconnoissance, mais l'assura, avec autant de fermeté

que de douceur, que rien ne pourroit la déterminer à l'hymen odieux

qui lui étoit offert; elle le pria de ne lui en parler jamais,

l'exigea même, et le vertueux chef du conseil alloit se retirer au

désespoir, lorsque Bazine le conjura, avec cet air et ces grâces

auxquels on ne pouvoit rien refuser, de remettre à Berthilie des

tablettes sur lesquelles elle écrivit, devant lui, quelques lignes.

Je connois vos devoirs, lui dit-elle, et les dangers auxquels vous

seriez exposés; je n'écrirai rien qui indique mon funeste sort,

mais accordez-moi la permission de la rassurer. Théobard eût

sacrifié sa vie pour la princesse; il ne vouloit trahir ni le secret

confié par son roi, ni le serment d'obéissance qu'il avoit prononcé;

cependant il s'en rapporta à la princesse, et se chargea de remettre

les tablettes à Berthilie. Bazine écrivit, et le chef du conseil

s'éloigna, emportant le précieux écrit, et pénétré de respect,

d'amour, d'attendrissement pour celle qu'il regardoit comme sa

reine.

Le départ de Théobard laissoit à Bazine la liberté de lire les

dernières volontés de son auguste père; elle se livra toute entière

à cette douce et tendre occupation. Humfroi, dans cet écrit, lui

retraçoit rapidement ses malheurs, les services d'Eusèbe, qu'il la

conjuroit d'aimer tendrement, et finissoit par lui ordonner, en cas

que ces tablettes lui fussent remises, de n'entreprendre aucune

démarche, de n'accepter aucun époux, sans consulter le pieux, le

sage Hirman, s'il vivoit encore; s'il n'existoit plus, on devoit

trouver sur le tombeau d'Humfroi un écrit d'Hirman, qui indiqueroit

à la princesse ce qu'elle auroit à entreprendre. Bazine, après avoir

lu plusieurs fois l'écrit révéré, après avoir examiné et couvert de

ses baisers et de ses larmes la belle image de Radegonde, passa la

bague à son doigt, auprès de celle qui représentoit son amant, et se

jetant dans les bras d'Eusèbe, qu'elle accabla de ses caresses: O ma

chère nourrice! lui dit-elle, je ne connoissois pas encore la moitié

de tes bienfaits. Eusèbe, suffoquée par ses larmes, ne put répondre,

et toutes deux enlacées dans les bras l'une de l'autre, demeurèrent

en silence. Mais les flambeaux qui commençoient à s'éteindre,

annonçoient qu'ils brûloient depuis long-tems, et que la nuit étoit

fort avancée. Eusèbe, inquiète pour la santé de sa chère enfant, la

supplia de se coucher; Bazine ne voulut pas l'affliger par un refus,

et sûre de ne point dormir, elle céda aux instances de sa nourrice.

La fatigue l'emporta sur l'agitation de ses esprits; elle s'endormit

vers le matin, et un songe la conduisit aux autels d'hyménée; Bazin

en prononçoit l'irrévocable serment, lorsque l'ombre d'Humfroi,

s'élevant entre eux, les sépara. Bazine, éveillée par le trouble

qu'excitoit dans son coeur cette auguste apparition, vit que le jour

éclairoit déjà toute sa caverne, et elle promena ses regards dans

ces lieux qu'avoit habités son père; combien ils sont devenus chers

et sacrés pour elle! Bazine respiroit l'air qu'il avoit lui-même

respiré. Bientôt levée, ainsi qu'Eusèbe, que réveilloit un

mouvement, un soupir de celle qui occupoit toute son ame et toute sa

pensée, Bazine s'approcha de la chaîne, et chercha la place où son

père, prosterné, s'étoit offert aux dieux pour son épouse et pour

son enfant; elle s'y précipita à son tour, jura d'accomplir ses

volontés, de chérir Eusèbe, d'obéir à Hirman, avoua qu'elle aimoit

Childéric, que lui seul avoit son amour, que lui seul pouvoit faire

son bonheur, mais elle promit qu'Hirman seul disposeroit de sa main.

Alors se relevant, et touchant avec respect cette chaîne dont le

poids accabla son père, elle cherche à reconnoître les anneaux qui

ont pressés ses bras, elle y attache les siens; il lui semble que

ces fers ont conservé quelques parties de lui-même; elle croit les

recueillir et s'en pénétrer, sa bouche se pose avec ardeur sur les

traces que son coeur devine. Oh! disoit-elle, chaîne plus précieuse

pour moi que mes éclatantes parures, jamais je ne me séparerai de

toi; si les dieux me conservent la vie, me rendent ma liberté et me

placent au rang des reines, chaque jour, me dépouillant des marques

de l'orgueil de la grandeur, je viendrai, me courbant humblement

devant toi, me rappeler ce qu'a souffert mon vertueux père...

Bazine, pressée par les fers douloureux qu'elle arrose de ses

larmes, parut à Eusèbe digne de l'amour et de l'admiration de

l'univers; elle invoqua les dieux pour le bonheur de cette fille de

ses soins et de son coeur: et la prière de la vertueuse Eusèbe

parvint au trône de l'éternel.

C'est dans cette occupation pieuse, animée, que la belle et tendre

captive passoit ses jours. Théobard venoit, de deux nuits l'une, lui

apporter des provisions, prendre ses ordres, et adoucir, autant que

sa sévère obéissance le lui permettoit, une captivité qui

l'affligeoit plus que celle qui en étoit la victime; il avoit placé

les tablettes de la princesse dans un lieu où il étoit sûr qu'elles

seroient trouvées par Berthilie; en effet, l'aimable fille les avoit

découvertes, et brûloit de les communiquer à Childéric, à qui elles

paroissoient être adressées comme à elle. Voici ce qu'elles

contenoient: «Mes jours sont en sûreté, mais je suis loin de vous;

c'est vous que j'aime plus que ma vie». Berthilie cherchoit

l'occasion favorable pour s'approcher du prince ou d'Eginard; elle

avoit placé dans ses cheveux la guirlande de fleurs, signal dont ils

étoient convenus pour s'annoncer une nouvelle importante, et s'étoit

rendue près de Bazin. Son amant a vu le signal; il a lui-même cent

choses à communiquer à Berthilie; mais ce n'est pas au milieu de

mille témoins, et sous les yeux soupçonneux du roi, qu'il peut avoir

un aussi long entretien. Il n'est qu'un seul moyen de se voir

librement et sans danger: peut-être effrayera-t-il Berthilie. Ah!

que peut-elle avoir à craindre d'un amant si soumis et si tendre?

n'est-elle pas en sûreté sous la garde de l'amour et de l'honneur?...

Il est jeune et amoureux ce guerrier charmant, mais il respecte

l'innocence. Décidé à tout obtenir de la confiante tendresse de son

amante, mettant dans ses yeux tout ce qu'il a d'amour et de

franchise, il s'approche d'elle, et lui dit avec précipitation: Et

moi aussi j'ai à vous confier les secrets les plus importans; la

vie, peut-être, de ceux à qui nous sommes dévoués, en dépend. Ces

lieux sont peu propres à une aussi longue explication; laissez

demain votre fenêtre ouverte; j'attendrai que l'on ne puisse

m'apercevoir: ne craignez rien, ajouta-t-il, en levant ses regards

vers les cieux, posant une main sur son coeur et l'autre sur son

épée. Alors il s'éloigna promptement, pour ôter à sa timide amie

l'embarras de lui répondre. Berthilie, émue et tremblante, resta

immobile. Qu'ose-t-il me demander, se disoit-elle? Non, sans doute,

je n'ouvrirai point cette fenêtre; il est vrai que de la terrasse on

peut parvenir à ce cabinet où je brode et où personne ne

m'interrompt; il est vrai qu'il est essentiel, indispensable même...

Mais la nuit, car ce sera la nuit, et cette idée fait rougir la

modeste fille. Cependant a-t-elle besoin que les rayons du jour

l'éclairent pour être pure et respectée? Il est si vertueux, celui

qu'elle aime! Toutes ces pensées la troublent. Eginard, qui voit ses

combats, l'en estime et l'en aime davantage; elle évite ses regards,

et pourtant elle les rencontre et détourne promptement les siens;

l'amant délicat entend ce murmure de la pudeur alarmée; il cherche à

la rassurer; son air noble et soumis, sa contenance modeste et

fière, tout dit à Berthilie de cesser de le craindre; elle ose

l'espérer, elle fixe sur lui des yeux tendres et supplians; un geste

expressif, un serment prononcé du fond de l'ame, lui répondent, elle

se calme, et un torrent de délices inonde le sensible coeur du jeune

guerrier. On se sépare, mais la nuit n'apporte à Berthilie ni repos,

ni conseils; tous les dangers d'un rendez-vous nocturne s'offrent

confusément à sa pensée. Hélas! il faut pourtant qu'elle entretienne

Eginard, et elle ne peut choisir ni le lieu ni l'heure. Quel

embarras! elle se lève, court à ce petit cabinet qui donne sur la

terrasse; il est vrai qu'en montant sur cette pierre, et soutenu par

cet arbre, on parvient en un instant, et sans danger, à cette

fenêtre: voilà du moins de quoi se rassurer, et Berthilie retourne

dans son lit; son embarras, son incertitude l'y suivent; l'heure de

rejoindre son père la surprend dans ses agitations pénibles; à sa

vue, tout son courage l'abandonne; jamais elle n'a caché à Théobard

ni ses actions, ni ses moindres pensées; elle l'embrasse, rougit;

ses pleurs vont la trahir; mais on le demande promptement, et il

quitte sa fille sans s'être aperçu de son trouble. Voilà de nouveau

l'amitié, l'amour, la prudence, la nécessité qui tourmentent, en

sens contraire, le jeune coeur qui les renferme; les heures

s'écoulent dans ces pénibles irrésolutions. Cependant Berthilie,

rassurée par l'éclat du jour, a ouvert sa fenêtre. Sans doute, si

elle eût attendu la nuit, jamais sa modeste main n'eût osé... Elle

se retire, et fuit ces lieux qui l'agitent de trop de craintes;

pendant qu'elle s'inquiète, s'applaudit, s'accuse, veut retourner

sur ses pas refermer cette fenêtre qui la charme et la désole,

l'heureux Eginard se plaint du jour, il accuse de lenteur la déesse

qu'il implore; qu'elle s'empare lentement des cieux au gré de

l'impatient guerrier! qu'il souffre dans cette mortelle attente!

Enfin elle approche cette nuit désirée; déjà elle paroît

silentieusement assise sur son char d'ébène; elle traîne

languissamment à sa suite le sommeil, les songes, la paix, la

volupté, la mollesse, les douces faveurs, les heureux larcins, et

l'amour, en traversant les airs, sourit à son aimable cortége.

Childéric, Roi des Francs, (tome second) · 第 6 / 11 段