seule avec son coeur et sa tendresse, elle jouit de ce bonheur qui
fut toujours le charme de sa pensée: son ame avoit besoin d'amour;
mais il falloit à sa délicatesse un choix dont elle pût s'applaudir,
à son rang un égal, à sa flamme généreuse et pure un amant non moins
pur, non moins généreux; il falloit que des traits nobles et
majestueux annonçâssent dans son amant l'heureux vainqueur de
Bazine; il falloit encore que ces traits, réguliers et fiers,
fussent adoucis par la bonté, et sûssent exprimer l'amour. Des
revers étoient des titres qui touchoient l'ame de la princesse; la
douceur de consoler étoit pour elle un charme de plus; elle eût aimé
Childéric sur le trône, mais elle partageroit avec transport son
infortune, et le suivroit dans quelque désert qu'il fût contraint
d'habiter. La couronne n'étoit plus rien pour elle sans son amant;
les obstacles, l'absence, le tems, les dangers, toute la puissance
du monde ne pouvoient rien contre cet amour extrême; il a tracé la
destinée entière de Bazine; elle ne jouit plus que du sentiment
qu'elle éprouve et de celui qu'elle inspire, tout autre objet a
cessé d'exister pour elle. Livrée à toutes ces pensées, elle a vu
s'écouler la soirée, une partie même de la nuit, quand elle entend
un léger bruit, et croit reconnoître la voix de son amie; la
princesse s'étoit couchée depuis quelques heures, mais elle n'avoit
pu trouver le sommeil; et, surprise d'entendre Berthilie au milieu
de la nuit, elle appela ses femmes, et donna ordre qu'on la fît
entrer. Les amans croient l'univers occupé de leur flamme, tout les
effraie sur leur bonheur, et déjà Bazine va nommer Childéric; mais
voyant couler les pleurs de Berthilie, elle pressent qu'un autre
objet les excite, et elle se tait. Son amie ne voulant pas prolonger
son inquiétude, lui raconte que Trasimond, roi des Vandales, voulant
venger ses sujets si cruellement sacrifiés aux mânes d'Amalafroy,
s'est joint à Théodoric, roi des Ostrogoths, et est entré en
Thuringe à la tête d'une puissante armée; qu'ils exercent d'affreux
ravages, et font de si rapides progrès, que l'effroi est général.
Bazin, à qui sa blessure ne permet pas encore de combattre, a
assemblé son conseil; Childéric, qui s'y est rendu, a offert ses
services, ils ont été acceptés avec une vive reconnoissance; une
voix générale lui a confié le commandement de l'armée; tous les
ordres sont donnés, dans quelques heures il partira. Théobard,
chargé des préparatifs, a déjà quitté sa fille; elle-même lui a
présenté ses armes, et ses pleurs les ont baignées. Bazine apprend
avec joie que Childéric combat pour elle; déjà sûre de la victoire,
elle ne craint plus les ennemis; son amant sera vainqueur: le doute
est une injure, elle ne croit pas qu'on puisse le former; mais il
partira sans la voir, elle en soupire; le jour va paroître, et c'est
l'heure fixée pour le départ. Eusèbe annonce un message de la part
du roi; Bazine se lève promptement. Eginard est introduit: plusieurs
flambeaux éclairent la chambre; Eginard remet à Bazine des
tablettes, elles renferment les adieux du roi; un anneau, dont une
pierre gravée fait l'inestimable prix; cette pierre représente
Childéric couronné, et tenant pour sceptre un javelot; on lit autour
de cet anneau: _Childerici regis_. Tandis que Bazine lit les adieux
et y répond, le guerrier est près de Berthilie: la fierté noble qui
soutient Bazine est loin de raffermir le coeur de la fille de
Théobard; elle craint les armes, redoute la guerre; et les attraits
d'une gloire si pénible l'effraient, loin de la séduire. Berthilie
ne voit que les dangers et l'absence, elle verse des larmes, et
nomme son père en regardant Eginard: un bouquet s'échappe de son
sein, il est baigné de pleurs; le jeune guerrier ose lui demander ce
premier bienfait; il va partir, il est si tendre, Berthilie si
désolée, que l'idée d'un refus ne lui vient pas; elle présente les
fleurs flétries; Eginard pose un genou en terre, porte le bouquet à
ses lèvres, le place sur son coeur, se lève promptement, et paroît
brillant de joie et enflammé d'un nouveau courage. Dans ce moment,
Bazine lui remit ses tablettes et un riche baudrier brodé par elle,
destiné au roi, et le congédia. Seule avec son amie, elle se sentit
moins de fermeté, mais elle se le reprocha; jamais la Thuringe ne
lui parut plus en sûreté que depuis que Childéric va la défendre;
jamais les troupes n'auront été plus victorieuses; un tel héros doit
enflammer tous les coeurs, exalter toutes les ames; la fortune
n'oseroit le trahir, il commande aux destins même. Ce qu'avoit prévu
l'exaltation de l'amour fut dépassé par le courage. Childéric,
voulant épargner les Thuringiens, et sachant que les armées
combinées étoient plus nombreuses que la sienne, eut recours à la
feinte; il évita le combat, eut l'air de fuir, afin d'être
poursuivi, et attira l'armée dans un défilé entouré de bois, où il
plaça une partie de ses troupes: en un instant les ennemis furent
cernés. Effrayés du nombre qu'ils ne pouvoient connoître, puisque de
nouveaux renforts sortoient à chaque instant des forêts, ils se
virent enfermés de tous côtés. Childéric pouvoit faire prisonniers
les deux rois, il leur en épargna la honte, et se contenta de sa
gloire, à laquelle une si grande modération ajouta encore. Ses
ennemis vaincus ne purent refuser leur admiration à ce trait noble
et généreux; ils demandèrent la paix, et offrirent, pour gage de
leur sincérité, et pour resserrer à jamais les liens d'amitié qu'ils
alloient former avec Bazin, de donner en mariage, à Hermanfroy,
Amalabergue, fille de Trasimond, et de la trop belle et trop célèbre
Amalafrède, soeur du roi Théodoric. Childéric ayant envoyé rendre
compte de ses triomphes au roi de Thuringe, ainsi que des
propositions de paix, celui-ci les accepta sur-le-champ.
Amalabergue, encore enfant, fut remise aux vainqueurs, et conduite à
la cour de Bazin, où elle resta jusqu'à son mariage, qui se fit au
bout de quelques années. Childéric ramena l'armée triomphante; le
peuple vola à sa rencontre: on l'admiroit, il gagnoit tous les
coeurs; mais, loin de s'enorgueillir, il reportoit aux généraux et à
l'armée tout le mérite de la victoire. Bazin le reçut en libérateur
de ses états: une foule immense l'entoura, mais Childéric n'envioit
point l'hommage de ce peuple, ni la pompe des fêtes; un seul regard
a plus de prix pour son coeur que ces honneurs importuns. Que ne
peut-il s'y dérober! que ne peut-il échapper à la gloire pour
connoître et sentir un instant de bonheur! Mais Bazin le retient
près de lui au milieu de ses généraux, et le seul objet que désire
son coeur, que souhaite son impatience, le seul qui puisse embellir
sa victoire, ne paroît point. Bazine, éperdue de joie, de bonheur et
d'amour, n'ose quitter sa retraite; là, sans témoins qui puissent
contraindre son coeur, elle presse dans ses bras l'heureuse
Berthilie; mais elle n'ira point à travers cette foule indifférente
ou curieuse, déguiser sa pensée, modérer ses transports, et défendre
à ses regards même de s'exprimer. Childéric triomphant! Childéric de
retour! que de biens à-la-fois la ravissent! Elle attendra que,
libre des lois qui asservissent la grandeur, il puisse venir à ses
pieds déposer ses armes, et lire dans ses yeux un triomphe plus
doux. Mais Childéric, impatient de l'absence de la princesse,
inquiet même, ordonne à Eginard de se rendre près d'elle, et de lui
porter tous les détails de sa victoire. Chargé d'un ordre d'autant
plus doux qu'il espère trouver Berthilie près de la princesse,
Eginard parvient promptement au palais. Berthilie, en l'apercevant,
veut se lever, mais ses forces lui manquent; elle retombe sur son
siége, et une mortelle pâleur se répand sur tous ses traits; elle
peut à peine respirer; Eginard qui voit son trouble, oublie un
moment ce qu'il venoit dire; mais les roses ayant promptement reparu
sur le visage charmant de Berthilie, il se remit lui-même, et offrit
à la princesse, attentive et émue, les hommages de ce grand roi qui
les obtenoit tous. Eginard n'oublia aucun des détails glorieux
d'une aussi importante victoire. Bazine, tour-à-tour flattée,
attendrie, jouit de tout ce qui élève son amant. Berthilie ne compte
que le retour, ne connoît point d'ennemis, ne désire qu'une
conquête; sa patrie est toute entière dans son père, la princesse et
son amant. Théobard n'est pas encore arrivé; il accompagne la jeune
Amalabergue, mais il n'a pas été moins heureux que ne le désire sa
tendre fille. Eginard avoit déposé aux pieds de Bazine, l'épée
triomphante du roi, lui-même lui parloit à genoux, et Berthilie
étoit assise près de la princesse. Eginard, dans sa précipitation,
n'a peut-être pas bien choisi la place, car un indifférent même
supposeroit qu'il est aux pieds de Berthilie, que même c'est elle
qu'il a regardée en parlant à la princesse; mais le sentiment
n'observe point; Bazine ne s'en douta pas, son amie ne fit aucune
réflexion, et la princesse, oubliant Eginard, ne s'occupa bientôt
plus que de Childéric et s'abandonna à sa rêverie. Berthilie, moins
distraite, releva le guerrier, et respectant les pensées auxquelles
se livroit son amie, elle s'approcha d'une fenêtre ouverte qui
donnoit sur une terrasse ornée de fleurs; elle regarda Eginard, il
osa la suivre; leur entretien fut timide; mais après tant de
dangers, un jeune héros est devenu bien cher; on a tremblé pour ses
jours, on a si souvent pleuré, qu'il est juste qu'à son tour il
console. Berthilie a tant de fois gémi.... sur son père, il est
sauvé, elle est heureuse! Ah! s'il pouvoit, content de l'aimer,
borner à elle seule tout son bonheur, ne plus exposer des jours....
qui sont les siens, une vie qui est la sienne.... Eginard assure que
pour lui il n'a eu rien à craindre, qu'il avoit là, sur son coeur,
une défense certaine.... et il tire de son sein le bouquet, gage de
ses adieux. Berthilie rougit de joie et de pudeur, devint
tremblante, baissa les yeux, et sentit qu'il étoit tems de rejoindre
la princesse... Cependant elle n'obéit pas sans regret à cette loi
sévère, et soupira en voyant s'éloigner celui qu'elle n'avoit quitté
qu'alarmée du plaisir que lui causoit sa présence. Eginard a rejoint
son maître; il sait qu'une fête magnifique se prépare, que Bazine a
reçu l'ordre du roi, son oncle, d'en venir faire les honneurs, et
Childéric voit avec plaisir les somptueux apprêts qui lui annoncent
enfin celle qu'il adore. Des flambeaux éclairent les salles, on
entend déjà le bruit des instrumens, lorsque Bazine paroît.
Childéric ne l'a jamais vue que sous ses habits de deuil, ou dans la
parure négligée qui sied si bien à sa fraîcheur; mais c'est en reine
qu'elle se présente à ses yeux, qui, éblouis de tant de charmes,
cherchent et retrouvent avec délices, les grâces modestes que tant
d'éclat semble relever encore. Etrangère à la richesse qui la
décore, Bazine cache en vain la sérénité de son noble front sous le
bandeau de rubis; en vain ses cheveux, rattachés par de magnifiques
noeuds de diamans, ne peuvent plus flotter avec grâce sur le beau
sein renfermé dans le vêtement de pourpre et d'or; si les yeux
étonnés méconnoissent un moment que c'est Bazine, le coeur dit
bientôt que c'est elle; superbe et cependant charmante, la princesse
s'approche du roi de Thuringe, qu'elle félicite sur le succès de ses
armes, adresse à Childéric des paroles non moins flatteuses, mais
qu'un doux regard et une rougeur plus douce encore accompagnent;
elle ne fut pas moins gracieuse pour tous les généraux; pas un trait
de courage ou de clémence ne fut oublié par elle. Ah! princesse, lui
dit le plus ancien chef de l'armée, _vous voulez donc nous faire
tuer tous_! La fête fut brillante, et tous les coeurs s'ouvrirent au
plaisir; Bazine dansa avec cette inimitable perfection attachée à
chacun de ses mouvemens; Childéric, si jeune, si agile, ne fut pas
moins admiré; Berthilie sembla voltiger, Eginard la poursuivre et la
dépasser. Le jour termina les plaisirs.
Théobard arriva bientôt, conduisant la petite Amalabergue avec
plusieurs femmes de sa suite. Le soin de la recevoir, et les fêtes
qu'occasionnèrent son arrivée, occupant le roi de Thuringe,
Childéric et Bazine s'étoient trouvés seuls plusieurs fois. Au
bonheur de s'aimer, ils avoient enfin ajouté celui de se le dire;
mais Childéric attend des nouvelles de Viomade, et ce n'est qu'après
les avoir reçues, et au moment de retourner dans ses états, qu'il
demandera la main de la princesse; jusques-là, heureux de se voir,
et mille fois heureux, ils s'aimeront en silence: tel est leur
projet; c'est de lui qu'ils s'entretiennent, c'est à lui qu'ils
pensent, et c'est en lui qu'ils espèrent. Que ne peuvent-ils passer
ainsi toute leur vie!... Mais Bazin va troubler des jours si beaux,
un bonheur si pur, et punir la princesse de cette rare beauté, dont,
jusque-là, il n'avoit point éprouvé l'empire.
FIN DU LIVRE QUATORZIÈME.
CHILDÉRIC.
LIVRE QUINZIÈME.
SOMMAIRE
DU LIVRE QUINZIÈME.
Portrait du roi de Thuringe: il est amoureux. Portrait de
Théobard, chef du conseil. Bazin assemble son conseil, et lui
expose les raisons politiques qui lui font souhaiter la main de
Bazine; il est approuvé. La princesse reçoit l'ordre de se
rendre le lendemain au conseil; elle obéit avec effroi. Le roi
lui offre le trône qu'elle refuse avec modestie. Bazin lui
donne quelques jours pour se préparer à l'hymen qu'il va
ordonner: elle se retire et confie sa douleur à Eusèbe; mais
elle est prisonnière dans son palais. Berthilie lui annonce
qu'elle n'en sortira que pour marcher au temple. Ces nouvelles
se répandent. Childéric ne peut contenir son indiscrète
douleur. Bazin ordonne une fête; la princesse est contrainte
d'y paroître; l'espoir d'y voir Childéric la soutient; elle est
pâle et mourante. Bazin, jaloux, épie les amans, surprend leur
secret, et prépare sa vengeance; il reconduit Bazine vers son
palais, la confie à Théobard, rentre dans la salle des jeux, et
jouit de l'inquiétude de Childéric jusqu'au moment où Théobard
reparoît; alors il donne le signal qui termine la fête.
Théobard a conduit Bazine et Eusèbe dans la roche sombre: elles
y sont enfermées. Désespoir d'Eusèbe; elle raconte à la
princesse l'histoire de la roche sombre, et celle de la mort
d'Humfroi son père.
LIVRE QUINZIÈME.
Bazin avoit près de soixante ans, une santé robuste, un extérieur
noble, un regard farouche, le coeur altier, et jusqu'alors
insensible à l'amour; l'orgueil de commander l'avoit privé du charme
d'obtenir; jamais il n'avoit rien sollicité, rien attendu,
rien espéré; il régnoit au sein même des plaisirs, qui s'en
effarouchoient et fuyoient loin de lui, ne lui laissant que le
dégoût.
Ces faveurs involontaires n'avoient offert à ses sens que
d'imparfaites jouissances; son coeur, resté froid, n'avoit jamais
palpité; son épouse, toujours soumise et tremblante, n'avoit connu
de l'hymen que les devoirs; elle étoit morte en donnant le jour à
Berthier, et n'avoit point regretté la vie. Bazine, née sous les
yeux du roi, et sortant à peine de l'enfance, n'avoit point encore
touché son coeur; mais cette belle et tendre fleur commençoit à
s'épanouir; chaque jour lui donnoit une grâce ou une perfection
nouvelle, et Bazin, étonné de tant de charmes qu'il n'avoit point
même devinés, s'enflamma tout-à-coup d'impétueux désirs inconnus
encore à son ame. A peine en a-t-il senti l'ardeur dévorante,
qu'impatient il assemble son conseil; là, il rappelle à ceux qui le
composent combien il leur avoit toujours semblé nécessaire au repos
du peuple et à l'intérêt de ses fils, de confondre ses droits avec
ceux que Bazine conservoit au trône, comme fille unique de son frère
aîné, dont la mort mystérieuse avoit seule fait passer la couronne
sur sa tête; c'étoit le motif qui avoit décidé le mariage de la
princesse avec Amalafroi; le second fils de Bazin étoit trop jeune,
et d'ailleurs il étoit promis à Amalabergue. Bazine, soit qu'elle
s'alliât à un prince étranger, soit qu'elle se fît un parti dans la
Thuringe, pouvoit un jour revendiquer ses droits, chasser ses fils
ou diviser le royaume, et le livrer à toutes les horreurs d'une
guerre intérieure. Son union seule avec le roi pouvoit éviter de
tels maux, et il la proposa comme essentielle à la paix et au
bonheur de tous. Le conseil approuva un projet si politique et si
heureux en apparence. Bazine étoit adorée, on regrettoit encore son
père, dont l'inflexible et sanguinaire successeur n'avoit pu faire
oublier le règne trop court. Théobard reçut l'ordre de prévenir la
princesse qu'elle devoit se rendre au conseil le lendemain, mais
sans lui expliquer les intentions du monarque. Théobard, ministre et
ami de son roi, n'a jamais approuvé ses injustices, lui seul n'a
jamais tremblé devant lui, lui seul a opposé la vérité à la
puissance. Bazin respecte son caractère inaltérable, sa vertueuse
témérité; il s'en étonnoit quelquefois, mais lui résistoit en
l'admirant, et le préféroit même en secret à ses lâches flatteurs;
il avoit en lui seul une confiance sans bornes. Théobard, incapable
de le trahir, mettoit à le servir un zèle infatigable, et étoit
à-la-fois son juge le plus sévère, son plus intrépide défenseur;
l'estime de tous justifioit celle du monarque. Cet homme courageux
et sensible avoit servi le père de Bazine; il portoit à la princesse
un attachement bien naturel; l'hymen projetté la replaçoit sur son
trône, et donnoit aux Thuringiens une reine aussi douce que belle,
et dont les vertus et les charmes captivant le roi, ôteroient sans
doute à son caractère cette violence qui ternissoit son règne; ces
idées mettoient le comble au bonheur de Théobard; il voyoit déjà
Bazine sur le trône et le peuple heureux; il ne sentoit donc que
les avantages de cet hymen, sans prévoir combien, au contraire, il
alloit entraîner de malheurs. C'est ainsi bien souvent que le monde
décide en aveugle et distribue le blâme ou l'éloge, sans savoir ce
qui a déterminé son choix.
Tandis que ces événemens se préparoient, l'objet qu'ils
intéressoient étoit bien loin de les imaginer. Bazine, sans envier à
son oncle le rang qu'il alloit lui offrir, satisfaite d'un seul
hommage, oubliant toute autre grandeur, n'apprit qu'avec trouble
qu'elle devoit paroître au conseil. Un rien inquiète l'amour, un
rien alarme le bonheur. La princesse frémit d'un danger qu'elle ne
peut ni concevoir, ni définir; elle sent qu'elle est heureuse, que
tout changement va devenir un malheur; mais elle ne peut s'attendre
à celui qui la menace, et pour éviter à ceux qu'elle aime le partage
de ses craintes, elle les renferme dans son coeur, et attend, en
tremblant, l'heure qui va confirmer ou détruire ses alarmes. Suivie
seulement d'Eusèbe, Bazine quitte son palais, et entraînée par cette
puissance magique qui anime seule la vie, elle s'approche de la
fontaine, revoit le bocage et le gazon, témoins discrets de ces
entretiens chéris dont le souvenir fait couler ses larmes. Bazine
semble dire un éternel adieu à ces champêtres abris; elle soupire et
les quitte, comme avertie par son coeur qu'elle ne doit jamais les
revoir. Surmontant une douleur qu'elle même accuse de foiblesse,
Bazine se rend au palais; elle y est reçue avec des honneurs qui,
jusque-là, ne lui furent pas accordés; elle s'étonne, et marche
jusqu'au conseil, suivie d'une garde nombreuse. Bazin, en
l'apercevant, descend de son trône, s'avance au-devant d'elle, la
conduit en silence, et la place à ses côtés; le coeur de la
princesse palpite avec violence, sa main tremble dans celle du roi;
elle s'assied et baisse les yeux. Bazin admire un moment son
maintien noble et timide, ses grâces, sa délicatesse, et l'embarras
qui semble encore l'embellir; enfin, d'une voix qu'adoucit l'amour:
Bazine, lui dit-il, mon peuple, mon conseil et mon coeur vous
appellent au trône; acceptez ma main et régnez... A peine ces
paroles ont-elles été prononcées, qu'une mortelle pâleur couvre le
front de la princesse; mais rappelant tout-à-coup ce caractère
élevé, cette ame qu'elle a reçue de la nature, et à qui l'amour
imprime un nouveau courage: Grand roi, dit-elle, vos bontés pour moi
commencèrent avec ma vie; je n'ai connu que vous pour souverain,
pour bienfaiteur et pour père; je vous aime de ce filial amour, qui,
mêlé de respect et de reconnoissance, de soumission et de crainte,
n'admet point d'autres sentimens; accoutumée à trembler devant vous,
je ne puis voir en votre auguste personne qu'un père et qu'un roi.
Je sens combien votre choix m'honore; mais, confondue parmi vos
sujettes, je me contente d'obéir à vos lois, et borne mes voeux à ma
paisible destinée. Bazine se tait, et voit sans effroi le courroux
se peindre sur le front du roi; elle attend avec sécurité sa
réponse, en conservant cet air doux et tranquille qui désarme.
Cependant le monarque, après un moment de silence: Je conçois, lui
dit-il, que l'offre inattendue que je vous ai faite, ait effrayé
votre jeunesse, accoutumée à la dépendance; l'éclat de ma grandeur
vous étonne, vous n'osez l'envisager, et la majesté qui m'environne
trouble votre innocente timidité; rassurez-vous, ne voyez plus que
mes bontés et mes empressemens. Allez réfléchir en liberté sur
l'heureux sort que je vous destine; dans dix jours je vous conduis
aux autels. A ces mots, Bazin se lève, et ramène la princesse vers
la porte d'entrée: là, elle retrouve la garde qui l'avoit
accompagnée. Elle retourne dans son palais au milieu d'un nombreux
cortége; vingt femmes nouvelles, des gardes à toutes les portes,
tout enfin, lui rappelle ce qu'elle vient d'entendre, et déjà lassée
de sa grandeur, elle cherche l'asile solitaire où elle pourra
échapper à des soins qui l'importunent: elle est seule enfin, et se
retrace avec effroi l'offre ou plutôt l'arrêt terrible qu'elle vient
d'entendre. L'amour lui défend de l'accepter... l'amour lui fait
craindre un refus... ce roi puissant et cruel l'entendroit-il sans
se venger sur son rival? Bazine seroit-elle la cause des dangers
auxquels son amant succomberoit sans doute? Mais n'est-il donc aucun
moyen d'échapper à sa destinée terrible, sans que Childéric soit
victime de lâches fureurs? ne peut-il s'y soustraire en s'éloignant?
ne peut-il retrouver un autre asile? Ah! s'il étoit absent, si
Bazine cessoit de craindre pour lui, qu'elle auroit de courage pour
elle-même! Elle le verra du moins, elle exigera qu'il parte, elle
l'obtiendra sans doute... Plus rassurée par cette espérance, elle
demande Eusèbe, et lui annonce ce qui s'est passé au conseil...
Jamais, répond avec horreur la bonne nourrice... ah! jamais! et elle
paroît tourmentée d'une pensée profonde, d'un secret important.
Bazine, préoccupée, ne s'aperçoit pas de son trouble; la nuit vint,
mais le sommeil ne la suivit pas; la princesse voyoit se perdre en
un instant les flatteurs projets de l'amour, qui, se confiant dans
l'avenir, attend tout de lui et de la constance; ces rêves charmans
d'une félicité lointaine, s'évanouissoient, et ce héros vivement
souhaité par son imagination, plus vivement aimé par son coeur,
alloit s'éloigner d'elle et peut-être renoncer à elle pour jamais!
La veille encore elle étoit heureuse et rendoit grâce à l'amour;
aujourd'hui elle s'abandonne à sa douleur; le jour fut sans
distraction pour elle, comme la nuit avoit été sans repos.
Berthilie, désirée et attendue, vint enfin lui porter les douces
consolations de l'amitié. Que leur réunion fut tendre! Appuyées sur
le sein l'une de l'autre, étroitement enlacées, leurs larmes se
mêlèrent, leurs soupirs se confondirent, et leurs caresses
adoucirent un moment des peines également senties. Berthilie donne
des conseils prudens... elle cesse d'être légère, vive, étourdie,
quand il s'agit de son amie; elle craint, et elle a raison de
craindre: quelques mots échappés à Théobard, la défense bien
cruelle, mais bien absolue, de se rapprocher d'Eginard, l'air sombre
du roi, les préparatifs de son hymen, la douleur indiscrète que
Childéric ne peut maîtriser, tout alarme la tendre fille de
Théobard, et tout a bien droit de l'alarmer. Elle annonce à la
princesse qu'elle ne pourra quitter son palais sans en avoir reçu
l'ordre, que prisonnière, elle ne peut y recevoir que le roi,
Théobard et elle seule. Comment revoir Childéric, lui faire part de
ses inquiétudes, lui exprimer ses désirs?... Berthilie, elle-même,
n'a obtenu de venir la joindre qu'en recevant la défense de la
quitter; Eusèbe ne peut pas plus s'éloigner qu'elle. Bazin a des
soupçons... Bazin est amoureux, et l'amour lui apprend à sentir la
jalousie... S'inquiéter, espérer malgré tant de maux, aimer encore
plus celui pour qui on les éprouve, détester celui qui les cause,
former cent projets, les rejeter, y revenir, s'affliger, espérer
encore, ainsi se passèrent plusieurs jours. Le terme fatal
approchoit, il redouble la douleur et les alarmes des deux amies.
Tandis qu'elles gémissent dans une égale détresse, Childéric, au
désespoir, ne sait ce que l'amour attend de lui, ce qu'en exige la
prudence. Que peut-il hasarder? que doit-il entreprendre? Où est son
sceptre? où sont ses armes? qu'a-t-il à opposer à son rival? que lui
reste-t-il même à offrir à la beauté?... Doit-il lui enlever un
trône, incertain de le lui rendre? le désirer même n'est-il pas un
crime, n'est-ce pas une offense, n'est-ce pas sacrifier à son amour
l'objet divin qui le lui inspire?... Ah! le bonheur fuit sans cesse
devant lui, et lorsqu'il est près de l'atteindre, il lui échappe
toujours!... Telles sont les pensées qui agitent le jeune roi...
Viomade même semble l'abandonner; les hommes, la fortune et l'amour,
tout trompe ses voeux et son espérance.