De l'exécution de ceux que l'inquisition a condamnés.
Pour terminer le tableau que l'on vient de tracer d'un tribunal qui
semble avoir transporté l'enfer sur notre globe, il paraît nécessaire de
décrire en peu de mots la façon dont on fait mourir les prétendus
criminels que les inquisiteurs jugent dignes de la mort.
Lorsque l'inquisition a indiqué un _auto da fe_, c'est-à-dire, un acte
de foi (c'est ainsi que l'on nomme les jours où l'on exécute les
malheureux accusés), ce jour est un jour de triomphe pour l'église et de
réjouissances pour le peuple d'Espagne et de Portugal. Les inquisiteurs
se montrent alors dans toute leur insolence ou leur gloire, et se
présentent à la vénération d'une populace qui applaudit à leurs
forfaits. Des rois et des reines accompagnés de toutes leurs cours ont
souvent assisté à cet horrible spectacle, et ont été les témoins des
tourmens que l'on fait subir en public à ces malheureuses victimes du
clergé. Un inquisiteur espagnol lui-même appelle cette solennité un
spectacle horrible et qui fait trembler. Les juges, un grand nombre de
nobles, d'officiers militaires, de pieux dévots, d'ecclésiastiques et de
moines marchent en procession pour accompagner les infortunés qui
doivent être immolés à la cruauté religieuse.
La façon dont on les exécute est d'une cruauté qui révolte, et qui
prouve, jusqu'à quel point le fanatisme et la superstition sont capables
d'étouffer dans des peuples entiers les sentimens de la nature. Les
femmes elles-mêmes vont prendre part à ce spectacle; loin d'en être
attendries, elles se font un mérite de contempler les tourmens affreux
de ceux que la religion proscrit. Que dis-je! elles se croiraient
coupables si elles ne donnaient des signes d'approbation et de plaisir.
Voici des détails que l'on tient de deux témoins oculaires.
Les malheureux, qui ont été condamnés à être brûlés vifs, sont placés
sur un banc ou sur une estrade de douze pieds de haut et attachés à des
poteaux qui soutiennent l'estrade. Deux jésuites montent à une échelle
pour s'approcher des juifs ou des hérétiques afin de les engager à se
réconcilier arec la sainte église romaine. Si après une exhortation
réitérée ils refusent de le faire, les jésuites leur disent que le
diable est prêt à s'emparer de leurs âmes pour les emporter en enfer.
Après cet avertissement charitable, le peuple demande à grands cris
qu'on les brûle, en disant que l'on fasse le poil à ces chiens[35]. Cela
s'exécute en leur poussant dans le visage des balais enflammés, ce que
l'on continue jusqu'à ce que les balais soient réduits en charbons.
Cette cérémonie est accompagnée d'acclamations que l'on n'entend dans
aucune autre occasion; en effet, il n'y a point de spectacle qui
paraisse plus amusant à un Espagnol ou un Portugais. Alors on met le feu
aux fagots dont le bûcher est composé; mais comme on a soin que la
flamme ne monte pas plus haut que les genoux, les malheureux sont plutôt
grillés que brûlés, et souvent l'on fait durer leurs tourmens pendant
deux heures entières.
[35] L'on voit par là que les prêtres sont parvenus à dépraver
tellement les coeurs de ces dévots catholiques, qu'un homme qui ne
pense pas comme eux ne leur paraît être qu'un chien. C'est ainsi que
les prêtres inspirent la charité à ceux qu'ils instruisent!
Je trouve dans l'auteur de qui j'emprunte ces détails, que durant une de
ces exécutions le feu roi de Portugal, accompagné de ses frères, était à
une fenêtre si proche du bûcher de l'un de ces malheureux qu'il fut à
portée d'entendre la harangue pathétique que celui-ci lui adressait,
tandis qu'on le brûlait à petit feu; quoiqu'il demandât pour toute grace
qu'on lui donnât un plus grand nombre de fagots afin de terminer ses
tourmens, il ne put obtenir cette grâce de sa majesté. Un témoin
oculaire de cette scène dit que pour lors son dos et sa partie
postérieure étaient déjà entièrement consumés, et que tandis qu'il
parlait encore son estomac s'ouvrit tout d'un coup. Telle est la dureté
de ces cannibales chrétiens!
Dans un de ces _actes de foi_ que l'on célébrait en Espagne, la reine,
qui était la fille du roi de France, se trouva présente, lorsqu'on
allait brûler une fille juive d'une très grande beauté et qui avait à
peine dix-sept ans. Cette pauvre infortunée s'adressant à la reine la
conjura d'être exemptée d'un si cruel supplice. «Grande reine! lui
dit-elle, votre présence n'apportera-t-elle point quelqu'adoucissement à
ma peine? considérez ma jeunesse; faites attention que je suis condamnée
pour une religion que j'ai sucée avec le lait de ma mère.» La reine
détourna les yeux en pleurant, et fit connaître qu'elle se sentait
vivement touchée du sort de cette infortunée, mais qu'elle n'osait
intercéder pour elle, ni dire un mot en sa faveur. On dit que Philippe
III ayant aperçu un juif condamné par l'inquisition, qui marchait en
chantant à son supplice, ne put s'empêcher de dire qu'il fallait que ce
malheureux fût bien persuadé de sa religion. Les inquisiteurs
scandalisés de ce propos lui en demandèrent une réparation solennelle:
on fit tirer une palette de sang au roi, et ce sang fut brûlé par la
main du bourreau.
Tels sont les effets de la cruauté religieuse; car c'est là vraiment le
nom que l'on doit donner à ces crimes commis sous le prétexte de servir
la religion. Mais il faut être ou bien stupide ou bien endurci dans ses
préjugés pour ne pas s'apercevoir que c'est uniquement les intérêts du
clergé que ces forfaits ont pour objet. En effet nous devons rester
convaincus que le zèle prétendu pour la religion, qui se montre par des
persécutions et des violences, n'est fondé que sur des vues temporelles;
ne se propose jamais que de satisfaire l'orgueil, l'avarice, l'ambition;
ne peut partir que d'un caractère cruel et corrompu.
Des misérables sans religion et sans moeurs, et privés des sentimens les
plus communs de la probité, ont inventé et répandu un grand nombre de
contes fabuleux et de dogmes absurdes, propres à faire prendre à un
petit nombre d'hommes pervers de l'ascendant sur le reste du genre
humain. A l'aide de ces inventions, ils tirent l'argent des peuples, ils
s'enrichissent eux-mêmes, ils se font craindre et respecter. C'est pour
conserver ces avantages usurpés qu'ils parviennent à briser les liens
les plus sacrés de l'humanité et à rendre les rois, les magistrats et
les peuples également imbécilles, les complices et les ministres de
leurs horribles, cruautés.