SECTION X.

De l'exécution de ceux que l'inquisition a condamnés.

Pour terminer le tableau que l'on vient de tracer d'un tribunal qui

semble avoir transporté l'enfer sur notre globe, il paraît nécessaire de

décrire en peu de mots la façon dont on fait mourir les prétendus

criminels que les inquisiteurs jugent dignes de la mort.

Lorsque l'inquisition a indiqué un _auto da fe_, c'est-à-dire, un acte

de foi (c'est ainsi que l'on nomme les jours où l'on exécute les

malheureux accusés), ce jour est un jour de triomphe pour l'église et de

réjouissances pour le peuple d'Espagne et de Portugal. Les inquisiteurs

se montrent alors dans toute leur insolence ou leur gloire, et se

présentent à la vénération d'une populace qui applaudit à leurs

forfaits. Des rois et des reines accompagnés de toutes leurs cours ont

souvent assisté à cet horrible spectacle, et ont été les témoins des

tourmens que l'on fait subir en public à ces malheureuses victimes du

clergé. Un inquisiteur espagnol lui-même appelle cette solennité un

spectacle horrible et qui fait trembler. Les juges, un grand nombre de

nobles, d'officiers militaires, de pieux dévots, d'ecclésiastiques et de

moines marchent en procession pour accompagner les infortunés qui

doivent être immolés à la cruauté religieuse.

La façon dont on les exécute est d'une cruauté qui révolte, et qui

prouve, jusqu'à quel point le fanatisme et la superstition sont capables

d'étouffer dans des peuples entiers les sentimens de la nature. Les

femmes elles-mêmes vont prendre part à ce spectacle; loin d'en être

attendries, elles se font un mérite de contempler les tourmens affreux

de ceux que la religion proscrit. Que dis-je! elles se croiraient

coupables si elles ne donnaient des signes d'approbation et de plaisir.

Voici des détails que l'on tient de deux témoins oculaires.

Les malheureux, qui ont été condamnés à être brûlés vifs, sont placés

sur un banc ou sur une estrade de douze pieds de haut et attachés à des

poteaux qui soutiennent l'estrade. Deux jésuites montent à une échelle

pour s'approcher des juifs ou des hérétiques afin de les engager à se

réconcilier arec la sainte église romaine. Si après une exhortation

réitérée ils refusent de le faire, les jésuites leur disent que le

diable est prêt à s'emparer de leurs âmes pour les emporter en enfer.

Après cet avertissement charitable, le peuple demande à grands cris

qu'on les brûle, en disant que l'on fasse le poil à ces chiens[35]. Cela

s'exécute en leur poussant dans le visage des balais enflammés, ce que

l'on continue jusqu'à ce que les balais soient réduits en charbons.

Cette cérémonie est accompagnée d'acclamations que l'on n'entend dans

aucune autre occasion; en effet, il n'y a point de spectacle qui

paraisse plus amusant à un Espagnol ou un Portugais. Alors on met le feu

aux fagots dont le bûcher est composé; mais comme on a soin que la

flamme ne monte pas plus haut que les genoux, les malheureux sont plutôt

grillés que brûlés, et souvent l'on fait durer leurs tourmens pendant

deux heures entières.

[35] L'on voit par là que les prêtres sont parvenus à dépraver

tellement les coeurs de ces dévots catholiques, qu'un homme qui ne

pense pas comme eux ne leur paraît être qu'un chien. C'est ainsi que

les prêtres inspirent la charité à ceux qu'ils instruisent!

Je trouve dans l'auteur de qui j'emprunte ces détails, que durant une de

ces exécutions le feu roi de Portugal, accompagné de ses frères, était à

une fenêtre si proche du bûcher de l'un de ces malheureux qu'il fut à

portée d'entendre la harangue pathétique que celui-ci lui adressait,

tandis qu'on le brûlait à petit feu; quoiqu'il demandât pour toute grace

qu'on lui donnât un plus grand nombre de fagots afin de terminer ses

tourmens, il ne put obtenir cette grâce de sa majesté. Un témoin

oculaire de cette scène dit que pour lors son dos et sa partie

postérieure étaient déjà entièrement consumés, et que tandis qu'il

parlait encore son estomac s'ouvrit tout d'un coup. Telle est la dureté

de ces cannibales chrétiens!

Dans un de ces _actes de foi_ que l'on célébrait en Espagne, la reine,

qui était la fille du roi de France, se trouva présente, lorsqu'on

allait brûler une fille juive d'une très grande beauté et qui avait à

peine dix-sept ans. Cette pauvre infortunée s'adressant à la reine la

conjura d'être exemptée d'un si cruel supplice. «Grande reine! lui

dit-elle, votre présence n'apportera-t-elle point quelqu'adoucissement à

ma peine? considérez ma jeunesse; faites attention que je suis condamnée

pour une religion que j'ai sucée avec le lait de ma mère.» La reine

détourna les yeux en pleurant, et fit connaître qu'elle se sentait

vivement touchée du sort de cette infortunée, mais qu'elle n'osait

intercéder pour elle, ni dire un mot en sa faveur. On dit que Philippe

III ayant aperçu un juif condamné par l'inquisition, qui marchait en

chantant à son supplice, ne put s'empêcher de dire qu'il fallait que ce

malheureux fût bien persuadé de sa religion. Les inquisiteurs

scandalisés de ce propos lui en demandèrent une réparation solennelle:

on fit tirer une palette de sang au roi, et ce sang fut brûlé par la

main du bourreau.

Tels sont les effets de la cruauté religieuse; car c'est là vraiment le

nom que l'on doit donner à ces crimes commis sous le prétexte de servir

la religion. Mais il faut être ou bien stupide ou bien endurci dans ses

préjugés pour ne pas s'apercevoir que c'est uniquement les intérêts du

clergé que ces forfaits ont pour objet. En effet nous devons rester

convaincus que le zèle prétendu pour la religion, qui se montre par des

persécutions et des violences, n'est fondé que sur des vues temporelles;

ne se propose jamais que de satisfaire l'orgueil, l'avarice, l'ambition;

ne peut partir que d'un caractère cruel et corrompu.

Des misérables sans religion et sans moeurs, et privés des sentimens les

plus communs de la probité, ont inventé et répandu un grand nombre de

contes fabuleux et de dogmes absurdes, propres à faire prendre à un

petit nombre d'hommes pervers de l'ascendant sur le reste du genre

humain. A l'aide de ces inventions, ils tirent l'argent des peuples, ils

s'enrichissent eux-mêmes, ils se font craindre et respecter. C'est pour

conserver ces avantages usurpés qu'ils parviennent à briser les liens

les plus sacrés de l'humanité et à rendre les rois, les magistrats et

les peuples également imbécilles, les complices et les ministres de

leurs horribles, cruautés.

De la cruauté religieuse · 第 9 / 11 章