De l'inquisition et de ses cruautés.
Jusqu'au commencement du treizième siècle les princes temporels furent
seuls en droit de faire des lois et des édits pour la suppression des
hérésies et contre les hérétiques; l'exécution de ces lois était confiée
aux magistrats civils et aux évêques; mais environ vers l'an 1200,
longtems avant les massacres dont nous venons de parler, le pape
Innocent III s'étant aperçu qu'il y avait un grand nombre d'hérétiques
en France, surtout à Toulouse et aux environs, et que la plus terrible
des hérésies, celle qui résistait à l'autorité des papes, était sur le
point de se répandre, il vit clairement la source de maux si dangereux
pour lui. Les princes séculiers, soit par une sage politique, soit par
humanité, négligeaient souvent de punir les hérétiques, de peur de
dépeupler et d'affaiblir leurs états en bannissant ou en détruisant de
bons et d'utiles sujets, les magistrats civils n'étaient pas toujours
disposés à se servir de leur pouvoir pour tourmenter et opprimer des
chrétiens leurs semblables, des évêques même craignirent quelquefois
d'aller trop loin dans les châtimens des hérétiques et d'en faire un
carnage, qui aurait diminué leurs troupeaux s'ils eussent voulu
totalement extirper les hérésies. En un mot ce pape, voyant que l'on ne
travaillait qu'avec tiédeur à _l'oeuvre du Seigneur_ (c'est ainsi que
l'impie appellait la persécution), tint conseil avec l'abbé de Cîteaux
et avec un moine espagnol, appellé _Dominique_, qui est devenu un saint
depuis, pour savoir ce qu'il fallait faire afin de prévenir le danger
qu'il craignait.
Ce triumvirat décida qu'il fallait ôter des mains des laïques le droit
de persécuter; l'arracher à tous ceux qui s'étaient conduits avec tant
de tiédeur, pour le donner à des ecclésiastiques qui par leur zèle se
montreraient dignes de la confiance de l'église et d'un emploi si saint.
En conséquence, on établit des _inquisiteurs_; Dominique, l'un des
monstres les plus sanguinaires qui aient jamais existé, en fut déclaré
le chef, et l'ordre de moines qu'il avait institué s'est depuis
fidèlement acquitté des fonctions odieuses imaginées par son pieux
fondateur.
Peu de tems après l'établissement de ces inquisiteurs on leur forma un
tribunal sous le nom d'_Inquisition_; par ce moyen la persécution fut
réduite en système. On éleva des édifices dans lesquels on ménagea des
appartemens somptueux pour les inquisiteurs, et l'on prépara des prisons
affreuses et des cachots terribles pour les malheureux qui tomberaient
entre leurs mains; on n'oublia pas des bourreaux et des hommes destinés
à leur donner la torture; enfin il y eut des hommes pieux qui, sous le
nom de _Familiers du Saint-Office_, se firent un honneur de devenir les
archers et les satellites des inquisiteurs, qui s'engagèrent par serment
à les défendre au péril même de leur vie. Non contens de cette noble
fonction, ceux-ci se rendirent encore les espions et les délateurs de
leurs saints maîtres, et quelque infâme que ce métier puisse paraître en
toute autre circonstance, il devint honorable quand il fut exercé en
faveur de la religion; les plus grands seigneurs, des princes mêmes
briguèrent cet emploi sublime, et s'en glorifièrent dans les pays où cet
infâme tribunal est établi.
Quoique dans ces pays tous les bons catholiques soient obligés
d'informer l'inquisition de tous les crimes dont elle prend
connaissance, cependant ce devoir est enjoint plus strictement encore
aux _Familiers_. C'est ainsi que ce monstre a plus d'yeux qu'_Argus_
pour veiller aux intérêts des prêtres, et pour s'opposer aux opinions
contraires à celles d'où viennent les trésors du clergé; celui-ci, par
là, comme Bryarée, a cent bras pour se défendre et pour faire une guerre
offensive à ses ennemis.
Outre cette troupe de gens et cet appareil de choses nécessaires pour
conduire à bien l'oeuvre infâme et sanguinaire de la persécution; pour
assurer encore plus l'église contre les attaques des hérétiques, ce
saint tribunal jouit du pouvoir le plus illimité. Par-tout où il est
établi, les rois et les princes mêmes sont soumis à sa juridiction et
ont quelquefois éprouvé des châtimens de sa part.
La rapacité, l'injustice et la cruauté de ce tribunal ecclésiastique
sont aussi illimités que son pouvoir. Lorsqu'un accusé est conduit à
l'inquisition, on commence à le dépouiller de tout et même de ses
habits; on s'informe ensuite exactement de ses biens tant meubles
qu'immeubles, et pour l'engager à ne rien céler, on lui promet
solennellement que tout lui sera rendu lorsqu'il sortira de la maison en
cas qu'il se trouve innocent; cependant il est rare qu'on lui tienne
parole, surtout s'il est opulent; il est aussi difficile pour un homme
bien riche de sortir de l'inquisition que pour un câble de passer par le
trou d'une aiguille. Si l'on ne tire pas de plein gré les aveux dont les
inquisiteurs ont besoin, ils emploient les menaces et ensuite les
tortures; quand on leur a découvert ce qu'on possède, les inquisiteurs
communément font vendre sur-le-champ les biens du prisonnier à l'encan,
parce que, suivant la remarque de M. Dellon, ces scélérats sont d'avance
très résolus à ne rien restituer.
Ce tribunal est si injuste que souvent des personnes demeurent plusieurs
mois dans ses prisons sans qu'on leur apprenne le crime dont elles sont
accusées; au lieu de les en instruire, le tribunal leur demande à
elles-mêmes si elles savent la cause de leur détention: comme souvent
les prisonniers l'ignorent, et par conséquent ne peuvent la dire, on les
avertit de tâcher de se rappeller les crimes dont connaît le tribunal du
Saint-Office, et dont ils peuvent s'être rendus coupables, et on les
conjure _par les entrailles de la miséricorde de Jésus-Christ_ (c'est la
formalité), d'en faire une confession pleine et entière, vu que c'est là
le seul moyen de recouvrer leur liberté et leur vie. Si par toutes ces
voies l'on ne peut déterminer le prisonnier à confesser ou à s'accuser
lui-même, l'on a recours aux menaces et aux tortures pour l'y forcer;
quand elles ont été employées sans succès, comme il arrive quelquefois,
on lui laisse entrevoir une partie de ce dont il est accusé dans
l'espérance de tirer quelque chose de plus; mais jamais on ne lui fait
connaître ses accusateurs, qui ne lui sont point confrontés; par là il
est souvent arrivé que des personnes parfaitement innocentes de ce dont
elles avaient été accusées, ont subi les châtimens les plus cruels et
les plus injustes, et même ont été mises à mort.
Une nouvelle preuve de l'iniquité de cet odieux tribunal, c'est que l'on
y reçoit le témoignage et les délations des personnes infâmes, et même
de celles qui ont été convaincues de parjure. En un mot telle est
l'indignité et la barbarie de l'inquisition, que non-seulement les maris
sont admis comme témoins contre leurs femmes dans le cas d'hérésie, mais
encore sont forcés de se rendre leurs délateurs; par la même raison les
femmes sont admises à déposer contre leurs maris, les parens contre
leurs enfans, les enfans contre leurs parens; et même pour y inviter les
enfans on leur promet souvent une portion des biens de leurs parens en
cas que ceux-ci soient convaincus. C'est ainsi que ce tribunal infernal
encourage le parricide, et soudoye les enfans pour les déterminer à
faire expirer leurs parens dans des tourmens affreux. D'où l'on voit
clairement que les crimes les plus atroces, quand on les commet pour le
bien de l'église, changent de nature, sont sanctifiés et deviennent des
actions légitimes et méritoires.
Les cruautés exercées par ce tribunal, que l'on a l'impiété de nommer
_saint_, sont aussi surprenantes que terribles. Il y en a, sans doute,
un grand nombre que l'on a soigneusement dérobées à la connaissance du
public; mais il faudrait des volumes pour décrire ceux que l'on connaît,
si l'on voulait en donner des détails; cependant on a beaucoup écrit
là-dessus; quelques ouvrages ont été publiés par ceux mêmes qui avaient
eu le bonheur de se tirer des mains de ces tigres altérés de sang; on ne
se propose donc ici que de donner une idée de la scélératesse et de la
barbarie de l'inquisition, en faveur des personnes qui n'auraient pas
été à portée de consulter les ouvrages qui traitent de cette matière,
tels que _l'histoire de l'inquisition par Limborch_, de laquelle nous
avons tiré la plupart des faits qui sont ici rapportés.
Lorsqu'un accusé est arrêté par ordre de l'inquisition, on le jette dans
un cachot obscur, où il demeure quelquefois pendant des années entières,
et pour l'ordinaire tout seul; on ne lui fournit aucun livre, pas même
de dévotion, ni rien de ce qui pourrait contribuer à adoucir ses peines;
au contraire, on s'étudie à les aggraver par tous les moyens
imaginables. Un silence profond règne dans cette région de la douleur;
si un prisonnier récite ses prières à haute voix, on a la témérité de se
plaindre, un géolier lui ordonne de se taire, et en cas de récidive il
est battu sans miséricorde. Un prisonnier incommodé d'une toux, eut
ordre de ne point tousser: comme il répondit qu'il ne pouvait faire
autrement, il fut tellement battu qu'il expira sous les coups.
Quoiqu'une pareille prison accompagnée de circonstances si désolantes
soit déjà un châtiment très rigoureux, suffise quelquefois pour faire
tourner la cervelle aux malheureux qui l'éprouvent, en fasse périr
d'autres, en détermine quelques-uns à se donner la mort[34], cependant
tout cela n'est encore qu'une très petite partie des souffrances
qu'endurent ceux qui tombent entre les mains des inquisiteurs. Ces
monstres infligent les tourmens les plus inouis aux malheureuses
victimes de leur rage: l'objet de ces tourmens est de forcer les
prisonniers à s'accuser eux-mêmes ou d'autres, et souvent ils s'accusent
eux-mêmes et les autres à faux.
[34] M. Dellon, qui a écrit une _Relation de l'inquisition de Goa_,
nous dit que durant son séjour dans les prisons de l'inquisition il
pensa devenir fou, et que souvent il fut tenté de se donner la mort.
Dans le tems que l'inquisition était établie en Flandre, des femmes
accusées de sorcellerie et d'avoir commerce avec le diable, nièrent le
fait à l'interrogatoire: mais ayant été mises à la torture, elles
confessèrent tout ce dont on les accusait, et dirent entre autres choses
que le diable les avait connu charnellement: elles se rétractèrent
ensuite lorsqu'on les conduisait au lieu de l'exécution, et l'on pouvait
les en croire, disant que c'était la rigueur des tourmens qui leur avait
arraché cet aveu, ce qui ne les empêcha point d'être brûlées vives.
Les inquisiteurs n'omettent rien pour effrayer les prétendus criminels
qu'ils ont entre les mains, et se font un devoir d'aggraver toutes leurs
peines. L'endroit où l'on donne la torture est communément une chambre
obscure et souterraine, tendue de noir, et éclairée par des chandelles.
Le bourreau vêtu de noir, semblable à un démon, paraît devant le
prisonnier et lui montre les instrumens de la torture. Les accusés, soit
hommes, soit femmes ou filles, sans égard pour la pudeur, sont
dépouillés tout nuds, après quoi on les couvre d'un habillement fort
mince qui prend exactement les corps, ou bien on ne leur donne qu'un
calleçon de toile pour couvrir leur nudité.
Les tortures que l'on emploie sont de différentes espèces; il y en a un
très grand nombre et elles peuvent passer pour vraiment infernales.
L'une de ces tortures consiste à lier les mains de l'accusé derrière le
dos; on lui attache des poids énormes aux pieds, après quoi on l'élève à
l'aide d'une poulie à laquelle on fait toucher sa tête; on le tient
suspendu quelque tems de cette manière, afin de distendre tous ses
membres et ses jointures; pour lors on le laisse retomber tout d'un coup
de manière cependant que ses pieds ne touchent point la terre; par cette
secousse subite ses bras et ses jambes se trouvent disloqués: on réitère
la même chose deux ou trois fois, et suivant le rapport de Piazza, qui
avait été lui-même l'un des juges de l'inquisition, on fustige
cruellement ces malheureux pendant qu'ils sont ainsi suspendus.
Voici une autre méthode dont l'inquisition se sert pour donner la
question. On place un réchaud rempli de charbons ardens sous la plante
des pieds du malheureux que l'on applique à la torture; on les a
préalablement frottés de lard afin que la chaleur devienne plus
cuisante. Mais pour ne point trop nous arrêter sur un sujet si
révoltant, nous nous contenterons de rapporter encore un seul exemple de
la cruauté sacerdotale des infâmes suppôts de l'inquisition. Ils ont une
auge de bois creusé, assez ample pour contenir un homme couché dans
toute sa longueur; au fond de cette auge est une barre de fer fixée en
travers, sur laquelle on pose le prisonnier couché sur son dos, de
manière que ses pieds soient beaucoup plus élevés que sa tête. Quand il
est dans cette posture, ses cuisses et ses bras sont liés avec de
petites ficelles que l'on peut serrer par des tourniquets et que l'on
fait entrer jusqu'aux os au point de les faire disparaître. Cependant ce
n'est là que le commencement des tourmens qu'on fait subir à l'accusé;
on lui met sur la bouche et sur les narines une étoffe mince, et pour
lors on fait tomber de haut un petit filet d'eau sur la bouche du
malheureux, ce qui fait enfoncer le morceau d'étoffe jusqu'au fond de sa
gorge, ensorte qu'il lui est impossible de respirer, par là il semble
entrer en agonie: lorsqu'on a retiré le morceau d'étoffe, ce que l'on
fait pour qu'il puisse répondre à l'interrogatoire, il est ordinairement
rempli de sang, et ceux qui ont souffert ce genre de supplice disent
qu'il leur semblait qu'on leur faisait sortir les boyaux par la bouche.
La répétition de ces tortures semble être une mort multipliée, ou,
suivant l'expression de Shakespeare, _c'est mourir plusieurs fois avant
la mort_.
Telles sont les inventions infernales imaginées par les prêtres du Dieu
des miséricordes! en effet l'enfer, à l'exception de sa durée,
pourrait-il être pire que la sainte inquisition? Les démons les plus
pervers peuvent-ils être plus cruels et plus inhumains que ces
inquisiteurs religieux? Pour continuer d'inspirer contre ces hommes
exécrables l'indignation qu'ils méritent, je rapporterai quelques
exemples des supplices qu'ils ont fait souffrir à des personnes assez
malheureuses pour tomber entre leurs mains.
M. William Lithgow, Écossais, voyageant pour satisfaire sa curiosité,
eut le malheur d'être déféré à cet infâme tribunal. Après avoir souffert
des tourmens inouïs, il fut condamné à être brûlé vif comme hérétique,
mais les inquisiteurs, peu contens de le condamner à une mort si
douloureuse, voulurent encore lui faire éprouver onze tortures; en voici
une qu'il rapporte lui-même. On commença par le dépouiller nud, on le
fit mettre à genoux tandis que ses bras étaient tenus en l'air; on lui
ouvrit la bouche avec des outils de fer, et on lui fit avaler de l'eau
jusqu'à ce qu'elle découlât de sa bouche; alors on lui passa une corde
au col, et on le fit rouler sept fois la longueur de la chambre, ce qui
pensa l'étrangler. Pour lors on lui attacha une corde mince autour des
deux gros doigts des pieds, on le suspendit la tête en bas, et puis on
coupa la corde qu'il avait autour du col; on le laissa dans cet état
jusqu'à ce qu'il eût dégorgé toute l'eau qu'il avait bue, après quoi il
demeura long-tems à terre comme mort; ce fut alors que par un bonheur
imprévu il fut délivré de prison et revint en Angleterre.
Une dame très pieuse, accusée d'hérésie, fut mise à l'inquisition de
Séville avec ses deux filles vierges, et une nièce mariée. On employa
différentes tortures pour les engager à s'avouer coupables, pour
découvrir les personnes de leur secte, et sur-tout pour qu'elles
s'accusassent réciproquement; mais ce fut vainement. L'inquisiteur les
trouvant obstinées, fit venir devant lui une des filles, sous prétexte
de conférer avec elle en particulier; il lui dit qu'il prenait beaucoup
de part à ses peines et feignit de vouloir la consoler; après l'avoir
ainsi séduite, lui avoir fait croire qu'il prenait un intérêt très
sincère aux malheurs de sa famille, lui avoir fait espérer qu'il lui
rendrait de bons offices pour recouvrer la liberté, ce traître l'exhorta
d'avouer ce qui la regardait elle-même et de découvrir tout ce qu'elle
savait sur sa mère, ses soeurs, sa tante et quelques autres personnes
qui n'avaient point encore été arrêtées, promettant avec serment que, si
elle voulait lui parler avec franchise, il trouverait le moyen de faire
cesser leurs infortunes et de les remettre en liberté. Ces caresses
tirèrent de cette fille des aveux que les tourmens n'avaient pu lui
arracher; séduite par les promesses et les sermens réitérés de
l'inquisiteur, elle lui découvrit tout ce qu'il voulait savoir. Alors
cet infâme parjure, une fois parvenu à ses fins, fit appliquer cette
infortunée à la question la plus cruelle, elle chargea pour lors et sa
mère et ses soeurs, qui furent pareillement appliquées à la question, et
toutes furent brûlées vives sur le même bûcher.
Quelqu'horrible que soit l'exemple qui vient d'être rapporté, celui qui
suit ne lui cède en rien, et même il paraîtra plus cruel à de certains
égards. Une femme de qualité, nommée _Bohorquia_, épouse du seigneur
d'_Higuère_ en Espagne, quoique grosse de six mois, fut arrêtée par
l'inquisition, uniquement parce que sa soeur, qui avait été pareillement
arrêtée et qui fut ensuite brûlée, avait déclaré dans la torture qu'elle
l'avait entretenue de sa façon de penser. La dame Bohorquia accoucha
dans sa prison; au bout de quinze jours elle fut resserrée très
étroitement et traitée avec la même dureté que les autres prisonniers;
la seule consolation qu'elle avait, était due à une jeune fille qu'on
lui avait donnée pour compagne et qui fut par la suite brûlée pour sa
religion; mais cette consolation fut bientôt changée dans la plus
cruelle des afflictions, car cette malheureuse compagne fut arrachée
d'auprès d'elle pour subir la torture, et on ne la lui ramena qu'ayant
tous les membres disloqués, spectacle affreux, très propre à faire
sentir à la dame le traitement qu'elle devait attendre pour elle-même. A
peine la jeune fille eut-elle commencé à se rétablir, que l'on vint
prendre madame Bohorquia pour lui faire subir les mêmes tortures. Après
avoir souffert des tourmens qui pensèrent lui coûter la vie, elle fut
remise toute expirante dans sa prison où elle mourut en effet au bout de
huit jours. Pour combler la mesure de la perversité des inquisiteurs, il
se trouva par la suite que cette dame était parfaitement innocente de ce
dont on l'accusait; et les inquisiteurs, qui l'avaient cruellement
assassinée, la déclarèrent eux-mêmes telle.
On a déjà ci-devant observé que tous ceux ou celles à qui l'inquisition
fait donner la torture sont, sans distinction de sexes, dépouillés tout
nuds, au mépris des règles de la pudeur. Quelles réflexions ne fait pas
naître une conduite si étrange! quel mélange abominable de barbarie et
de lubricité! quelle doit être la situation d'une femme honnête, quand
elle se voit exposée aux regards avides de ces monstres sacrés, qui sans
égards pour la faiblesse de son sexe, pour ses charmes, pour ses pleurs,
assouvissent sur elle leur tyrannie et leur rage!
Non, les peuples les plus sauvages ne nous fournissent point d'exemples
d'une pareille barbarie exercée sur un sexe enchanteur. Cependant c'est
ainsi que les femmes ont été traitées au sein des nations qui se disent
chrétiennes et policées! C'est ainsi que des princes et des peuples
dévots permettent que l'on tourmente souvent l'innocence et la piété!
Des scélérats coupables de ces cruelles infamies, que l'on devrait
exterminer de dessus la surface de la terre, où ils sont un scandale
pour la religion en général et pour le christianisme en particulier,
jouissent non-seulement de la vie, mais encore sont comblés d'honneurs,
de richesses et de pouvoir.