De la puissance du clergé, et de la tyrannie de l'évêque de Rome.
Ce ne fut que lorsque l'empire romain, qui renfermait la plus grande
partie du monde, fut presqu'entièrement converti à la religion
chrétienne, que l'église qui avait été longtems militante parvint aux
honneurs du triomphe; cependant le clergé, et en particulier l'évêque de
Rome, n'arrivèrent point encore à ce degré de puissance dont ils ont
joui par la suite.
En effet, quoique peu de tems après l'établissement du christianisme
dans l'empire, plusieurs empereurs accordassent au clergé un pouvoir
très considérable, néanmoins celui-ci fut souvent contenu par la
puissance souveraine, qui l'empêcha de faire tout le mal dont il était
capable, et de donner un libre cours à son humeur cruelle et
intolérante. Cependant peu après l'évêque de Rome parvint à se faire
reconnaître évêque _universel_ ou _oecuménique_; pour lors il se mit
non-seulement au-dessus des princes, des rois, des empereurs, mais
au-dessus de Dieu lui-même[28]. Non-seulement il fit la loi aux
souverains, mais même il les déposa suivant son caprice, il s'en servit
comme de marche-pieds[29]; il leur imposa des châtimens ignominieux, il
les fit périr[30], lorsqu'ils refusèrent de plier sous ses volontés
tyranniques. Bien plus, autant qu'il dépendit de lui, il se mit
au-dessus de Dieu lui-même; il détrôna le tout-puissant en s'arrogeant
un pouvoir sur les consciences des hommes, sur lesquelles il n'y a que
Dieu seul qui ait des droits.
[28] Hostiensis assure que la dignité sacerdotale est 7644 fois au
dessus de la dignité royale, vu que c'est la proportion de grandeur
qui se trouve entre le soleil et la lune.
[29] En 1169, le pape Alexandre III mit le pied sur la gorge de
Frédéric Barberousse, en citant en même tems ces paroles du pseaume,
_super aspidem et basilicum ambulabis, etc._
[30] Le pape Grégoire VII obligea l'empereur Henri IV, durant un froid
très rigoureux, de rester pendant trois jours exposé aux frimats et
aux injures de l'air dans la cour du château du Modénois, revêtu
d'un sac et pieds nuds, sans boire ni manger; et en cette posture il
fut forcé d'implorer sa miséricorde; ce ne fut qu'à ces conditions
que le pape consentit à l'admettre dans le sein de l'église. Clément
IV conseilla la mort du jeune Conradin. Clément V fit empoisonner
l'empereur Henri VI dans une hostie. En 1249, Innocent VI avait
suborné un assassin pour tuer Frédéric. Durant ces débats il n'y eut
pas moins de 78 batailles livrées entre les partisans des papes et
les empereurs, leurs légitimes souverains.
Ce despotisme insolemment usurpé par le pape ne servit qu'à répandre des
terreurs, des calamités, des cruautés religieuses, d'abord dans toute la
chrétienté, et ensuite jusqu'aux extrémités de la terre; les Indiens
sauvages furent eux-mêmes forcés de boire dans la coupe de la
persécution qui leur fut présentée par les chrétiens dévots.
Aussi tôt que quelques-uns des sujets d'un prince chrétien refusaient
d'admettre les dogmes absurdes et anti-chrétiens, ou d'adopter les
pratiques ridicules et idolâtres, imposées par ce pontife despotique ou
par ses ministres insolens, le prince recevait l'ordre de les forcer à
la soumission; quand les peuples demeuraient opiniâtres, c'est-à-dire,
quand ils persistaient à croire et à agir suivant leurs consciences, ces
princes étaient obligés, sous peine d'être excommuniés et privés de
leurs états, de se rendre les vils instrumens d'un prêtre, de devenir
les infâmes persécuteurs de leurs propres sujets, de venger l'église par
des bannissemens, des supplices, des assassinats, des croisades, etc.
Ainsi les princes furent réduits à la fâcheuse alternative d'affaiblir
leurs états, en bannissant ou détruisant un grand nombre des plus utiles
et peut-être des meilleurs de leurs sujets, et même d'agir souvent
contre leur propre conscience, ou bien ils coururent le risque d'être
châtiés eux-mêmes par un pontife cruel, d'être privés de leurs
couronnes, d'être assassinés par quelque sujet dévot et fanatique,
d'être détrônés par quelque prince étranger, animé par le pape à sa
destruction.
Lorsque des nations ou leurs chefs refusèrent de reconnaître la
suprémacie ou la souveraineté de ce _serviteur des serviteurs de Dieu_,
c'est-à-dire, de ce roi des rois; lorsque des princes et des peuples
furent assez impies pour refuser de se soumettre aux ordres de ce
pontife arrogant, ou de regarder ses décrets comme des oracles divins,
ils furent déclarés hérétiques, ils furent livrés à Satan, et leurs
états furent adjugés à quelque prince plus soumis au pape, à qui
celui-ci permit de s'en emparer par la force des armes.
C'est ainsi que le pape Sixte V en usa à l'égard de la reine Elisabeth
et de notre nation; il les déclara hérétiques, il les condamna aux
flammes éternelles, il excita et soudoya Philippe II, roi d'Espagne,
pour qu'il entreprît la conquête de ce royaume, et si le succès eût
répondu aux désirs du très saint père, il eût joui de la souveraineté de
notre île en récompense de ses peines.
Parmi les exemples sans nombre que l'on pourrait rapporter de la
conduite tyrannique et cruelle des papes à l'égard des souverains qui
résistaient à leurs ordres quand ces pontifes voulaient qu'ils
tourmentassent et égorgeassent leurs propres sujets, nous choisirons
l'exemple de Raymond, comte de Toulouse, et de son fils. Ce prince ayant
été pressé par le pape Innocent III de bannir les Albigeois de ses
états, où ils étaient en très grand nombre, sur le refus que fit le
comte de se priver d'une si grande quantité de sujets, ou même de les
tourmenter, le pape le fit excommunier et fit absoudre tous ses sujets
du serment de fidélité; de plus il autorisa tout prince catholique de
lui faire la guerre, de lui courir sus, et de s'emparer de ses terres.
Pour rendre ces dispositions plus efficaces, on leva une armée de
croisés, c'est-à-dire, d'une espèce de _janissaires_ de l'église, pour
marcher contre Raymond. St Dominique se mit à la tête de ces dévots
brigands. Le comte, effrayé de la sentence pontificale et de l'arrivée
des croisés, promit de se soumettre et tenta de se réconcilier avec
l'église; mais le pape ne voulut y consentir qu'a condition que le comte
serait mené à la porte de la cathédrale d'Agde, que là il jurerait
d'obéir aux ordres de la sainte église romaine; après quoi le légat du
pape lui ayant passé une étole au col le traîna dans l'église, et après
l'avoir rudement fustigé lui donna l'absolution; cependant le comte
avait été si maltraité et son corps était devenu si enflé, qu'il ne put
point sortir par la même porte par où il était entré; il fut obligé de
prendre une autre route pour aller subir le même traitement à Castres.
Nonobstant cette réconciliation du comte de Toulouse, l'armée des
croisés attaqua par-tout les hérétiques, s'empara de leurs villes, les
remplit de carnage et d'horreurs, et brûla le plus grand nombre des
prisonniers. En 1209, Béziers s'étant rendu, tous les habitants furent
passés au fil de l'épée, et la ville fut réduite en cendres; à la prise
de cette place, les croisés sachant qu'il y avait un grand nombre de
catholiques parmi les hérétiques, furent incertains de ce qu'ils
devaient faire. Mais Arnaud, un saint abbé de l'ordre de Cîteaux, leur
dit de _tuer tout le monde, vu que Dieu saurait bien démêler les siens_.
Sur l'ordre de ce moine, les soldats égorgèrent tout le monde sans
distinction.
Plusieurs villes du même pays subirent le même sort; il y eut des
milliers d'hommes qui furent pendus, brûlés, enterrés tout vivans. Dans
une ville des environs de Toulouse on en pendit cinquante, et quatre
cents furent consumés par le feu. On jetta dans un puits, que l'on
remplit ensuite de pierres, une dame d'une illustre maison, soeur du
gouverneur de Lavaur. A Castres de Termes, l'on jetta Raymond de Termes
en prison, et l'on brûla dans un grand feu sa femme, sa soeur et sa
fille, ainsi que plusieurs autres dames à qui l'on ne put faire
embrasser la religion catholique.
Après la mort du comte de Toulouse, son fils eut le courage de résister
à la tyrannie du pape, il se remit en possession des états de son père,
et les défendit avec beaucoup de valeur; mais le pontife romain ayant
fait prendre les armes au roi de France, celui-ci contraignit le comte
de se soumettre et de subir une punition aussi rigoureuse que son père.
Sur quoi St. Bernard s'écria «que c'était un saint spectacle de voir un
aussi grand personnage, qui avait pu si long-tems résister à tant de
nations puissantes, conduit dépouillé de ses vêtemens, et pieds nuds à
l'autel!»
Quoique ces princes osassent résister au pape et désobéir à ses ordres,
ce pontife insolent trouvait dans presque tous les autres souverains
catholiques des esclaves et des bourreaux, prêts à servir ses caprices
et son odieuse tyrannie. Les rois de France et d'Espagne, n'ont point
rougi de se prêter un grand nombre de fois à ses fureurs et se sont
distingués par le zèle imbécile avec lequel ils ont, par complaisance
pour un prêtre hautain, et pour un clergé ambitieux, banni, persécuté,
massacré une multitude de sujets utiles et vertueux.
Notre reine Marie, princesse en qui la superstition avait totalement
étouffé les sentimens de compassion et d'humanité si naturels à son
sexe, fit égorger avec la dernière barbarie une foule de ses sujets.
Ceux qui voudront s'instruire en détail des cruautés exercées sous le
règne de cette princesse sanguinaire, les trouveront dans _Fox_ et dans
d'autres écrivains, où ils liront des choses qui leur feront horreur.
Cette reine nous prouve les effets terribles que la dévotion peut
produire, lorsqu'elle se trouve combinée avec un tempéramment cruel.
Les rois de France ne l'ont cédé à personne dans l'obéissance qu'ils ont
eue pour les ordres du très saint père. On sait les guerres civiles que
l'intolérance des catholiques romains fit éclore dans ce royaume; on se
rappelle en frémissant l'horrible massacre que Charles IX fit faire dans
sa capitale, de près de cent mille de ses sujets, dont il avait attiré
plusieurs à sa cour sous prétexte de se reconcilier avec eux. Ce roi
superstitieux n'eut-il pas l'infamie de tremper ses propres mains dans
le sang des hérétiques, sur lesquels il tirait des fenêtres de son
palais? Le pontife des Romains, renonçant à toute pudeur, ne rendit-il
pas des actions de grâces solennelles au Dieu des miséricordes, pour le
massacre odieux commis par les ordres du fils aîné de l'église, qui
venait d'immoler tant de victimes à la férocité sacerdotale?
Cependant les rois ne trouvent grâce aux yeux de ce pontife hautain, que
quand ils se rendent ses esclaves et ses bourreaux. Nous voyons presque
dans le même tems Henri III assassiné par un moine; cet assassinat
préconisé comme une action louable, l'assassin regardé comme un martyr
par le pape. L'histoire de France nous montre pendant environ un
demi-siècle ce royaume inondé du sang des protestans, sur lesquels des
princes aveugles exerçaient les vengeances du très saint père, et la
cruauté religieuse dans toute son atrocité. Jusqu'au règne d'Henri IV,
il périt dans les guerres de religion plusieurs millions d'hommes, et
enfin ce monarque, justement chéri des Français, succomba lui-même sous
les coups d'un fanatique, armé par des jésuites qui prêchèrent de tout
tems la cruauté, la persécution et le massacre des rois.
Dans des tems postérieurs Louis XIV se montra le digne fils de l'église:
après avoir désolé toute l'Europe par ses conquêtes, ruiné son royaume
par ses folles entreprises et ses profusions, bravé le ciel et
scandalisé la terre par ses débauches et ses adultères, il crut tout
expier en persécutant, en bannissant, en faisant tourmenter des milliers
de protestans. On prétend que sa férocité religieuse força huit cent
mille âmes de s'expatrier pour échapper aux prisons, aux galères, aux
massacres que ce monarque très chrétien destinait aux plus consciencieux
de ses sujets. Tels ont été en France les effets de la cruauté envenimée
par la religion [31].
[31] Je tiens de personnes très digne de foi que sous le ministère
pacifique du cardinal de Fleuri, qui passait pour un homme très
doux, la cour de France a fait expédier plus de quatre-vingt mille
lettres de cachet, pour emprisonner et tourmenter la secte des
_Jansénistes_.
Il paraît cependant que les rois catholiques d'Espagne l'ont emporté sur
tous les autres par l'obéissance servile qu'ils ont eue pour le pape et
par la cruauté dans laquelle ils ont surpassé tous les autres princes
chrétiens. En effet les Espagnols ont depuis long-tems mérité d'être
regardés comme la nation la plus dévote et la plus religieuse de
l'Europe, suivant le sens qu'on attache vulgairement a ces mots dans la
chrétienté: pour parler plus exactement, cette nation, autrefois
généreuse et libre, est devenue la plus abjecte, la plus stupide, la
plus ignorante, la plus superstitieuse, et conséquemment la plus
cruelle. Les rois d'Espagne ayant depuis long-tems formé le projet
d'extirper l'hérésie, c'est-à-dire, les opinions peu conformes à celles
de l'église romaine, s'y prirent d'une façon très courte pour y
parvenir; ils proposèrent à leurs sujets la religion catholique ou la
mort. Cette méthode leur a si bien réussi que les provinces-unies des
Pays-Bas se séparèrent entièrement de la monarchie espagnole; toute la
puissance de Philippe II fut forcée d'échouer contre les habitans de
quelques marais; ce profond politique épuisa ses trésors immenses sans
aucun fruit, sinon de maintenir la religion romaine bien pure,
c'est-à-dire, bien ignorante et bien absurde, dans ses états dépeuplés,
appauvris, dévorés par des prêtres et des moines, dont le crédit est
assez grand pour commettre impunément tous les crimes, et même pour
soulever les peuples à volonté contre l'autorité souveraine, si elle
manquait d'obéissance pour le clergé.
Philippe II trouva dans le duc d'Albe un fidèle ministre de ses fureurs.
Ce bourreau sanguinaire fit mourir des milliers d'hommes dans les
supplices, sans compter ceux qui périrent dans les combats. Sa
réputation était si bien établie, que dès qu'on sut qu'il devait venir
gouverner les Pays-Bas, plus de cent mille familles les abandonnèrent
pour se soustraire à la cruauté de ce dévot ministre des vengeances du
St.-Père. Dans la vue de réprimer des excès commis par les protestans
que la violence avait irrités, l'on érigea un tribunal que cet odieux
gouverneur nomma le _Conseil des troubles_. Un Espagnol, nommé Jean de
Vargas, en fut déclaré président; celui-ci, secondant merveilleusement
les vues du duc d'Albe, donna son opinion dans un latin digne d'un
superstitieux ignorant. _Hæretici fraxerunt templa, boni nihil fecerunt
contra, ergo debent omnes patibulari_: les hérétiques ont démoli les
églises, les bons ne s'y sont point opposés, il faut les pendre tous.
Dans une autre occasion, un homme ayant été accusé, fut condamné à la
mort sans avoir été ni entendu ni examiné. Peu de tems après on
découvrit l'innocence de ce malheureux, et les juges montrant du chagrin
de ce qui était arrivé, Vargas leur dit _qu'ils n'en devaient point être
fâchés, parce que l'innocence de cet homme tournerait au profit de son
âme_[32]. Un autre membre du même tribunal, nommé _Hessels_, avait
coutume de s'endormir pendant qu'on jugeait les accusés, et lorsqu'il se
réveillait, il criait, en se frottant les yeux, _au gibet, au gibet!_
[32] V. Histoire des Provinces-Unies par Le Clerc, tom. I, pag. 14. En
l'an 1562, J. Téroude, avocat protestant, fut décapité à Toulouse,
en France, par arrêt du parlement, quoiqu'on ne le trouvât point
coupable; et voici ce qu'on lui dit: _M. Téroude, la cour ne vous
trouve aucunement coupable, cependant bien informé de l'intérieur de
votre conscience, et sachant très bien que vous auriez été très
charmé que ceux de votre malheureuse et réprouvée religion eussent
remporté la victoire, elle vous condamne à avoir la tête tranchée et
tous vos biens sans exception confisqués._ V. l'Histoire
ecclésiastique des églises reformées du royaume de France. _Tome
III, liv. 10, pag. 33 et 34_.
Il paraît que le parlement de Toulouse actuel n'a point dégénéré de
l'injustice, du fanatisme et de la férocité de ses prédécesseurs. Ce
tribunal, vraiment digne de la ville où l'inquisition fut établie
pour la première fois, condamna, comme toute l'Europe le sait, sans
aucune preuve juridique, le malheureux _Jean Calas_, protestant, à
être rompu vif, pour avoir été vaguement accusé d'avoir étranglé son
fils. Le conseil d'état de France a depuis cassé cet infâme arrêt et
réhabilité la mémoire de Calas. Mais ses juges exécrables et voués à
l'indignation publique ont eu l'effronterie d'empêcher que l'arrêt
du conseil ne sortît son execution. C'est aux soins, aux bienfaits
et aux sollicitations de l'illustre Voltaire que la famille de Calas
a été redevable de la justice qui lui a été rendue.
_Note de l'éditeur_.
Telles étaient les procédures judiciaires des substituts du duc d'Albe;
quant à lui, il agissait d'une façon plus sommaire, plus arbitraire et
plus cruelle. Il envoyait sans forme de procès les accusés au supplice,
et suivant son caprice il les faisait ou pendre ou décapiter ou brûler;
il en faisait attacher quelques-uns à la queue d'un cheval, les mains
liées derrière le dos, pour les faire conduire au lieu de l'exécution;
d'autres furent écartelés. En un mot, ce scélérat se vantait d'avoir
fait périr dix-huit mille hommes par la main du bourreau. Parmi ceux-ci
se trouvent les noms célèbres des comtes d'_Egmont_ et de _Hoorn_, du
baron de _Batembourg_ et de beaucoup de personnes d'une très illustre
naissance. Le crime unique des deux premiers était d'avoir paru pencher
en faveur de la tolérance quoiqu'ils fussent catholiques eux-mêmes. Ce
monstre n'épargnait pas même les femmes: il fit périr sur l'échafaud une
dame de qualité, âgée de 84 ans. V. _Le Clerc, hist. des
Provinces-Unies, pag. 15, 17, 38,_ etc.
C'est ainsi que le St.-Père fut obéi et servi par les plus zélés et les
plus dévots de ses enfans ou de ses bourreaux; telles sont les cruautés
pieusement exercées par les chrétiens les uns contre les autres.
Cependant les lois les plus sanguinaires, les persécutions les plus
atroces pour des opinions, les guerres civiles les plus cruelles, n'ont
pu contenter la rage insatiable de quelques zélateurs, qui ne semblent
respirer qu'au milieu des flots de sang. Les prêtres furent toujours les
conseillers et les instigateurs des scènes les plus horribles que le
christianisme a fait jouer sur la terre. Ces hommes divins nous
apprennent eux-mêmes que, dans le fameux _Massacre d'Irlande_, il y eut
cent cinquante-quatre mille protestans d'égorgés par les catholiques; on
n'épargna ni les femmes, ni les vieillards, ni les enfans; et leur mort
fut souvent accompagnée de circonstances si cruelles, que la plume tombe
des mains quand on veut les rapporter. V. _Rushworth's collection, vol.
V. pag. 355_.
Quoique le massacre de la St.-Barthélemy, appellé communément le
_massacre de Paris_, n'ait pas coûté, peut-être, la vie à autant de
monde que celui d'Irlande, il fut pourtant accompagné de circonstances
qui doivent le rendre plus odieux que tous les autres[33]. Ce massacre
ne fut pas dû à un soulèvement subit de la populace, il fut prémédité de
sang froid; concerté dans le conseil d'un roi, assisté de sa mère, du
duc d'Anjou, qui depuis régna sous le nom d'Henri III, du cardinal de
Lorraine, du duc de Guise et du comte de Retz. Charles IX n'avait alors
que 22 ans, et son frère, le duc d'Anjou, était plus jeune que lui;
cependant l'on voit qu'à cet âge leur âme était déjà mûre à la cruauté
religieuse: l'on employa les plus indignes artifices et les plus infâmes
trahisons pour attirer à Paris le roi et la reine de Navarre, le prince
de Condé, l'amiral de Coligny et les chefs des protestans. En
conséquence, on proposa un mariage entre la soeur du roi et le prince de
Navarre; on parla d'une prétendue expédition dans les pays espagnols,
dans laquelle l'amiral devait commander en chef et avoir sous lui tous
les officiers protestans. Cette expédition n'eut pas lieu, mais le
mariage fut accompli, et l'on profita de cette solennité pour inonder
Paris de sang; celui de la plus haute noblesse coula dans toutes les
rues. Péréfixe, dans la vie de Henri-le-Grand, tout évêque qu'il était,
parle de cette journée qu'il appelle _action exécrable! qui n'avait
jamais eu et qui n'aura, s'il plaît à Dieu, jamais de pareille_. Mais
quoiqu'un prélat catholique condamne cette horrible action, le pape,
comme on l'a dit, n'en jugea pas de même; il fit publiquement l'éloge de
cet outrage fait à l'humanité en présence des cardinaux de la sainte
église romaine. Le roi de France lui ayant fait part de ce grand
événement, le très saint père lui en fit ses remercîmens, l'en félicita,
l'exhorta de continuer à extirper l'hérésie; ce qui prouve que sa
sainteté n'était point encore contente du nombre des victimes que l'on
venait d'immoler à sa fureur. Peut-être aussi le pape voulait-il faire
entendre par là qu'il était à propos d'établir en France le sacré
tribunal de l'inquisition, qui de toutes les inventions imaginées par la
cruauté sacerdotale, fut toujours la plus efficace pour tourmenter les
consciences des hommes. Nous allons donc parler de ce merveilleux
instrument de la cruauté religieuse.
[33] Ce massacre abominable, ainsi que la révocation de l'édit de
Nantes par Louis XIV, ont été depuis quelques années justifiés par
un prêtre exécrable, nommé l'_abbé de Caveyrac_, qui par là a mérité
la faveur de plusieurs membres illustres du clergé de France.
_Note du traducteur._