De plusieurs saints très orthodoxes et pères de l'église qui ont été de
violens persécuteurs.
Après avoir rapporté quelques-uns des articles sur lesquels les
chrétiens ont eu de violentes disputes; après avoir montré combien ces
articles ont été entendus par les disputeurs et par ceux qui se sont
crus intéressés dans ces querelles; après avoir fait voir quelle espèce
d'hommes étaient les chefs les plus zélés et les plus dévots qui les
excitaient, nous allons continuer à mettre sous les yeux du lecteur
quelques exemples des persécutions atroces et des cruautés révoltantes,
qu'un grand nombre de ceux qui s'appellent des chrétiens ont exercé les
uns contre les autres à l'occasion de leurs opinions diverses.
Si l'on voulait entrer dans le détail de ces infamies, on serait obligé
de transcrire des volumes immenses de martyrologes, l'histoire
ecclésiastique tout entière, les légendes, les vies des pères et des
saints, ouvrages remplis d'exemples de cruauté religieuse: on y
trouverait des traits qui feraient frémir les lecteurs en qui le
fanatisme n'a point totalement éteint les sentimens d'humanité.
On se bornera donc ici à rapporter en peu de mots quelques-uns de ces
actes de férocité. En effet, si l'on pouvait admettre l'hyperbole de
Saint Jean, l'on pourrait dire que le monde serait trop petit pour
contenir les livres où l'on raconterait fidèlement tous les détails des
cruautés exercées par ceux qui ont l'impudence de se dire les disciples
de Jésus-Christ.
On a déjà fait observer que les querelles et les disputes ont commencé
dès les premiers instans du christianisme, et que les apôtres eux-mêmes
ne furent point d'accord entr'eux; par la suite les chrétiens, à mesure
qu'ils eurent plus de pouvoir et de liberté, firent éclater plus
hardiment leur cupidité, leur orgueil, leur ambition, leur férocité, et
se permirent des violences qui font rougir la raison.
Jusqu'au tems de Constantin, qui fut le premier empereur chrétien, les
chrétiens étant sous le gouvernement des payens furent obligés de s'en
tenir à se maudire, s'injurier, se déchirer et même avec raison les uns
les autres; mais à peine eurent-ils obtenu la permission de se
persécuter d'une façon plus efficace, qu'ils profitèrent de cette fatale
liberté pour s'excommunier, se bannir, s'emprisonner, se tourmenter et
se mettre réciproquement à mort. Indépendamment des essaims d'hérétiques
qui s'élevèrent, qui soutinrent les opinions les plus absurdes, les plus
monstrueuses, qui se rendirent coupables des crimes les plus contraires
aux moeurs, l'église fut encore divisée en deux partis principaux,
distingués par les noms d'_Orthodoxes_ et d'_Ariens_; ceux-ci furent
déclarés hérétiques par les premiers[27].
[27] L'on a observé au sujet des hérétiques et des sectaires en
général que moins ils différaient entr'eux dans leurs opinions, plus
ils avaient d'antipathie les uns pour les autres. C'est apparemment
la même raison qui fait que quelques hommes ont une aversion plus
marquée pour les singes que pour tous les autres animaux.
Selon que ces deux cabales jouirent alternativement du pouvoir ou eurent
les empereurs de leur côté, elles persécutèrent leurs adversaires avec
toute la fureur et la rage que le fanatisme peut exciter. Il est
sur-tout bon de remarquer que les Orthodoxes furent bien éloignés de
donner des exemples de douceur à leurs adversaires; quoiqu'ils se
plaignissent très amèrement de la cruauté des Ariens quand ceux-ci
prenaient le dessus, et quoique Saint Athanase assurât que la
persécution était une invention diabolique, cependant les Orthodoxes ne
mettaient aucunes bornes à leurs furies quand ils devenaient les plus
forts, et même ce furent eux qui les premiers décernèrent la peine de
mort contre ceux qui différaient de leurs opinions religieuses; enfin
les hommes les plus distingués des deux partis, furent communément les
persécuteurs les plus cruels.
Saint Athanase, qui occupait un rang très distingué dans l'église et qui
se fit remarquer par son zèle ardent pour la foi Orthodoxe, ne se
distingua pas moins par son esprit turbulent, persécuteur, et par ses
actions cruelles. Ce prélat remuant fut déposé plusieurs fois pour ses
crimes énormes et ses pratiques séditieuses; son rétablissement fut
communément accompagné de tumultes et de massacres, excités par lui-même
ou par ses adhérens.
Plusieurs évêques et prêtres, qui s'étaient déclarés pour le parti
orthodoxe, accusaient ce grand saint auprès de l'empereur, d'être par sa
conduite emportée, l'auteur de tous les troubles de l'église; on lui
imputait d'avoir fait fustiger, mettre dans les fers et même assassiner
quelques-uns de ses adversaires. Ce saint homme se rendit aussi coupable
de calomnie: il fut accusé d'avoir suborné de faux témoins pour détruire
ses ennemis, et entr'autres Eusèbe de Nicomédie; en effet il engagea une
femme à dire que ce prélat lui avait fait un enfant, fausseté qui fut
découverte au concile de Tyr. Ce grand docteur fut encore banni pour
avoir vendu le blé que l'empereur Constantin avait donné pour la
subsistance des pauvres d'Alexandrie, dont il était évêque. La conduite
de cet homme nous prouve qu'il est très possible de montrer beaucoup de
zèle, même pour la religion orthodoxe, de disputer avec beaucoup de
subtilité sur les points les plus abstraits de la théologie, de se
rendre fameux par un symbole, et d'être en même tems un scélérat décidé.
Si Dieu défendit à David de bâtir le temple des juifs, parce qu'il avait
versé le sang, à combien plus forte raison un persécuteur aussi
sanguinaire que Saint Athanase, était-il peu propre à édifier l'église
chrétienne?
Cependant ce Saint abominable ne fut pas à beaucoup près le seul qui
exerçât des persécutions sanguinaires. St. Chrysostôme, ainsi nommé à
cause de son éloquence extraordinaire, se fit remarquer par son humeur
turbulente. St. Cyrille, Dioscore et bien d'autres le secondèrent avec
chaleur dans ses excès et dans ses entreprises détestables. Le premier
(St. Jean Chrysostôme) fit éprouver de très-grandes violences aux
évêques ses confrères; il les déposait d'une façon purement arbitraire,
il en substituait d'autres en leur place contre le voeu des peuples; il
alla jusqu'à insulter l'impératrice Eudoxie. Il excita un soulèvement
contre les Goths dans la ville de Constantinople; l'on fut sur le point
de faire mettre le feu au palais impérial et d'assassiner l'empereur; ce
tumulte se termina par le massacre de tous les soldats Goths, dont on
brûla l'église avec un grand nombre de ceux qui s'y étaient rassemblés
pour y chercher un asile; on les y enferma pour les empêcher d'échapper.
Le second de ces saints, c'est-à-dire, St. Cyrille, évêque d'Alexandrie,
ne fut ni moins cruel ni moins tyran que le premier: il employa tout son
pouvoir pour écraser tous ceux qu'il nommait hérétiques, s'arrogeant une
autorité illégitime, et osant même insulter le gouverneur de la ville,
placé par l'empereur. Il commit par lui-même et fit commettre par
d'autres les violences les plus abominables; ses adhérens et son clergé
assassinèrent, de la façon la plus barbare, une femme vertueuse remplie
de science et de beauté, appellée _Hypatia_; ces forcenés l'ayant
rencontrée au sortir d'une visite, la saisirent, l'arrachèrent de sa
voiture, la traînèrent dans une église, la dépouillèrent toute nue,
l'écorchèrent toute vive, la déchirèrent ensuite en pièces, et finirent
par réduire son corps en cendres.
Dioscore, successeur de Cyrille, s'empara d'une grande somme d'argent
donnée par une femme de qualité aux hôpitaux et aux pauvres d'Égypte, et
fit transporter dans ses propres greniers le bled que l'empereur
accordait annuellement, pour la subsistance des pauvres chrétiens de
Lybie, où il ne venait point de grains, il le garda tandis que ces
malheureux mouraient de faim; il attendit une grande disette pour le
vendre à un prix exorbitant, sans en donner un grain aux pauvres. Il se
conduisit en vrai tyran à l'égard du peuple d'Alexandrie; sans aucun
scrupule il se saisissait des biens, il faisait brûler les maisons, il
faisait abatre les arbres et détruire les jardins; il tenait à sa solde
une troupe de spadassins dont il se servait pour faire assassiner,
tantôt publiquement et tantôt en secret, ceux qui avaient le malheur de
lui déplaire.
Les Ariens ne le cédèrent point en injustice et en cruauté aux vrais
croyans; leurs évêques furent aussi turbulens, aussi cruels, aussi
inhumains que les premiers. Un exemple suffira pour en convaincre;
l'auteur de la vie de l'empereur Julien, nous dit que George, évêque
d'Alexandrie, avait été tiré de la lie du peuple; il fit d'abord le
métier de parasyte, ensuite il fut placé dans les fermes de l'empereur,
où il s'appropria les sommes qui passèrent par ses mains; à la fin,
après beaucoup d'aventures, le parti des Ariens le jugea digne de
remplir le second siége de l'église; il ne possédait ni les vertus d'un
évêque, ni aucune bonne qualité; il était entreprenant, audacieux, sans
pudeur et sans pitié. Quand il fut en place, son faste, sa cruauté et sa
rapacité l'auraient fait prendre pour un payen, s'il n'eût pillé les
temples, car c'était dans cette dévotion lucrative que tout son
christianisme consistait. Les Orthodoxes le détestaient comme un ennemi
sanguinaire, et tout le monde comme un voleur, un oppresseur, un
scélérat; les gens en place étaient forcés de se rendre les ministres de
ses tyrannies de peur d'en devenir les victimes. Ce portrait est
confirmé par Ammien-Marcellin, et par les historiens ecclésiastiques
Sozomène, Socrate, Théodoret; ce dernier dit, en parlant de George, que
c'était un vrai loup, et qu'il dévorait ses brebis avec plus de cruauté
qu'un loup, un ours, ou un léopard n'aurait pu faire.
Plusieurs autres Ariens ont imité la conduite de ce prélat. Lorsqu'on
déposait des évêques Orthodoxes pour les remplacer par des Ariens, ces
changemens étaient pour l'ordinaire accompagnés d'une infinité de
massacres. L'empereur Julien n'avait-il donc pas raison de dire, qu'_il
n'y avait pas de bêtes féroces plus acharnées contre les hommes, que les
chrétiens l'étaient les uns contre les autres_? Il paraît que l'empereur
Jovien était au fait du caractère d'un grand nombre d'entre eux, et du
principal objet de leur dévotion, lorsqu'il disait _qu'ils n'adoraient
point Dieu, mais la pourpre_. Ammien-Marcellin, auteur payen, en
rapportant les combats sanglans qui se livraient à Rome, quand il
s'agissait de l'élection d'un évêque, s'appercevait bien du but que se
proposaient les candidats, lorsqu'il dit, _livre XXII, chap. V_, «qu'il
n'était pas surprenant que des hommes qui ne cherchaient que des
grandeurs humaines, combatissent avec autant de chaleur et d'animosité,
pour obtenir cette dignité, vû que quand ils l'avaient obtenu, ils
étaient sûrs de s'enrichir par les offrandes des dames, de pouvoir se
montrer avec éclat, de se faire admirer par la magnificence de leurs
équipages, de leurs festins somptueux, et par un luxe et une profusion
qui surpassaient ceux des princes souverains».
Grotius n'a-t-il donc pas raison de dire que celui qui lit l'histoire
ecclésiastique, n'y trouve rien que les vices et les crimes des évêques?
En effet comme cette histoire ne présente que les détails des disputes
insensées sur des points ridicules, inintelligibles et absurdes entre
les chefs de l'église, et des persécutions atroces qu'ils faisaient
réciproquement éprouver, on pourrait dire que la satyre la plus
sanglante qui ait jamais été faite contre l'église, c'est l'histoire de
l'église.