En quoi consistent quelques-unes des querelles religieuses qui ont
divisé les chrétiens, et combien les matières en dispute ont été
inintelligibles pour les disputans.
Avant d'entrer dans l'examen de la manière dont un grand nombre de
chrétiens se sont traités les uns les autres à l'occasion de leurs
querelles religieuses, il est à propos de jetter un coup-d'oeil sur les
objets de leurs disputes et de montrer combien peu les questions
disputées étaient entendues par ceux qui se croyaient intéressés dans
ces démélés; en effet les choses qui n'étaient point regardées comme des
points essentiels ne méritaient pas qu'on y mît tant de chaleur; quant à
celles que l'on n'entendait pas, il était, sans doute, inutile et
ridicule d'en disputer[22].
[22] Si les hommes ne disputaient que sur les matières qu'ils
entendent, il est certain que les disputes sur la religion se
réduiraient à bien peu de choses; si l'on venait à détruire tous les
livres qui traitent des matières ou qui renferment les disputes dont
les auteurs eux-mêmes n'ont point eu d'idées claires, on détruirait
un bien plus grand nombre de livres que ceux qui furent consumés
dans la bibliothèque d'Alexandrie, où néanmoins l'on comptait
jusqu'à 500,000 volumes.
Une des premières disputes qui s'éleva parmi les chrétiens, fut pour
savoir s'il fallait pratiquer la circoncision et quelques autres
cérémonies judaïques que l'on voulait incorporer dans la religion
chrétienne. Il paraît que ce fut là l'occasion de la querelle qui divisa
les apôtres St.-Pierre et St.-Paul, et qui subsista dans l'église encore
long-tems après eux.
Dès les premiers tems du christianisme, et même du vivant de plusieurs
d'entre les apôtres, il y eut des disputes très vives relativement à la
personne du Christ. «Quelques-uns, dit Laurent Échard, niaient sa
divinité, le croyant simplement fils de Joseph et de Marie, et le
regardant comme un personnage éminent. D'autres enseignaient que comme
_Jésus_ n'était qu'un homme, le _Christ_ était descendu sur lui sous la
forme d'une colombe, et que ce fut alors que _Jésus-Christ_ fit
connaître le père, inconnu jusque-là; et qu'à la fin le _Christ_, qui
était impassible, quitta _Jésus_ et lui laissa souffrir la mort. Enfin
il y en avait qui pensaient que son royaume subséquent serait terrestre,
qu'il régnerait dans la ville de Jérusalem, où les hommes jouiraient
pendant mille ans de toutes sortes de plaisirs charnels.» Voyez
_Échard's ecclesiastic history, vol. II, page 391_.
Nous observerons en passant que cette doctrine des _Millenaires_, qui
prouve que les Saints de ce tems n'étaient occupés que de biens
temporels, ainsi que beaucoup d'autres opinions également absurdes,
furent avancées et soutenues par St.-Irénée «qui, selon M. Dodwell,
vivait dans un tems si proche des apôtres, qu'il pouvait avoir reçu
d'eux sa doctrine, et la transmettre d'une façon sûre à la
postérité»[23]. Cet Irénée ne fut pas le seul qui soutint ces opinions,
elles furent adoptées par les premiers pères, qui nous les ont
transmises comme venant des apôtres et de leurs successeurs immédiats.
St.-Irénée prétendait pareillement que les saintes écritures avaient été
entièrement détruites durant la captivité de Babylone, mais avaient été
restaurées par Esdras, que dieu avait inspiré pour cet effet. Le docteur
Middleton assure que ce sentiment fut suivi par tous les principaux
pères de l'église des siècles suivans.
[23] Le docteur Middleton dans ses _recherches libres_ (free inquiry),
pag. 36, 38 et 39, a recueilli les opinions monstrueuses adoptées et
soutenues par les plus anciens pères et surtout par _St. Justin_ et
_St. Irénée_. «Entre autres absurdités, ce dernier soutenait la
doctrine des Millenaires, dans le sens le plus grossier, et cela sur
l'autorité d'une tradition qu'il tenait de tous les vieillards qui
avaient conversé avec St. Jean; ceux-ci avaient ouï dire à cet
apôtre ce que notre Sauveur lui-même enseignait sur ce point.» Voici
un passage qu'il se rappelait. «Il viendra un temps où il croîtra
des vignes qui auront chacune dix mille ceps, chaque cep aura dix
mille branches, chaque branche aura dix mille rameaux, et chaque
rameau portera dix mille grappes composées de dix mille raisins, et
chaque grappe pressée fournira vingt-cinq mesures de vin; et
lorsqu'un des saints ira cueillir du raisin sur une grappe, une
autre grappe criera: _je suis meilleure, prenez-moi, et bénissez le
Seigneur_. De même un grain de froment fournira dix mille épis,
etc., qui fourniront chacun dix mille grains, dont chacun produira
dix mille livres de farine la plus pure, et ainsi des autres
semences et fruits.» Le docteur Middleton nous apprend que St.
Irénée confirme sa doctrine par le témoignage des prophètes Isaïe,
Ézéchiel, Daniel, et par l'Apocalypse de St. Jean, et qu'il
prétendait que toutes ces choses n'étaient point allégoriques, mais
s'accompliraient à la lettre dans la Jérusalem terrestre.
Mais revenons à quelques-unes des opinions qui ont occasionné des
querelles et des persécutions atroces parmi les chrétiens. Dès le tems
de St.-Polycarpe qui était disciple de St.-Jean, il y eut une dispute
très vive renouvelée plusieurs fois depuis, et qui absorba pendant un
grand nombre d'années l'attention du monde chrétien: il s'agissait de
savoir si pour la célébration de la Pâque l'on se réglerait sur les
juifs qui suivaient la pleine lune, ou si l'on se réglerait sur la
résurrection de Jésus-Christ, ou si on la célébrerait un dimanche. Par
malheur dans le nouveau testament rien ne semble obliger les chrétiens à
observer la Pâque; cependant cette question ne laissa pas d'exciter
entre eux de furieuses querelles, et fit même répandre beaucoup de sang.
Il y eut encore une autre question très importante qui occasionna des
disputes, des meurtres, et qui fit convoquer le troisième concile
écuménique; il s'agissait de savoir si la vierge Marie devait être
appellée _mère de dieu_[24]. Nestorius, patriarche de Constantinople,
voulut s'y opposer, disant que Marie était une femme, et concluant de là
que Dieu n'avait pu naître d'elle; _car_, disait-il, _je ne puis
appeller Dieu un enfant qui dans un certain tems n'a eu que deux ou
trois mois_. A quoi Nestorius aurait pu ajouter qu'il était impossible
que le dieu suprême, le créateur de toutes choses, qui existe par
lui-même, pût avoir ni père ni mère. Cependant ce prélat prétendait que
c'était blasphémer que de dire que dieu fût né d'une femme, que Dieu eût
souffert, que dieu fût mort.
[24] On a donné depuis le titre de _grande-mère de Dieu_ à Ste.-Anne,
mère de la vierge. On sait les disputes qui se sont élevées dans
l'église au sujet de _l'immaculée conception_ de la vierge. On sait
aussi qu'environ vers l'an 400 il fut question de savoir si la
vierge Marie ayant conçue sans le secours d'un homme, avait perdu sa
virginité. Voyez _Bower, hist. des Papes, vol. I_. On voit à Naples
une inscription en l'honneur de la vierge où elle est appelée _Nata,
Soror, conjux, eadem genitrixque tonantis_. V. _Les voyages de
Keysler_.
Sous le règne de l'empereur Héraclius et de Constance son petit-fils, il
s'éleva une violente dispute pour savoir si Jésus-Christ avait eu deux
volontés, l'une divine et l'autre humaine. A la sollicitation de Paul,
évêque de Constantinople, on persécuta avec fureur pour cet important
article; mais Martin, évêque de Rome, assembla un concile composé de
cent cinquante évêques, qui décida que quiconque refuserait de
reconnaître deux volontés, l'une divine et l'autre humaine, dans le même
Jésus-Christ, devait être anathématisé. Est-il rien au monde de plus
ridicule que de voir 150 graves prélats assemblés pour une pareille
question[25]?
[25] Cette question nous fournit un exemple frappant du jargon
métaphysique des théologiens. Les orthodoxes disaient: deux volontés
annoncent deux personnes, par conséquent une seule volonté
n'annoncerait qu'une personne; mais dans la Trinité il n'y a qu'une
seule volonté, vu que le père n'a pas une volonté différente de
celle du fils, ni le fils du Saint-Esprit. _Ergo_ dans la
Sainte-Trinité il n'y aurait qu'une seule personne, ce qui serait
impie, absurde, blasphématoire. Les orthodoxes ajoutaient que dans
la Trinité le père voulait en tant que Dieu (_quatenus Deus_) et non
comme père; sans cela comme il est une personne distinguée de celle
du fils, sa volonté serait une volonté distinguée de celle du fils;
d'où ils concluaient que la volonté appartenait à la nature et non à
la personnalité; et par conséquent que lorsque la nature était la
même il ne pouvait y avoir qu'une volonté, quel que fût le nombre
des personnes, et qu'au contraire lorsqu'il y avait plus d'une
nature il devait y avoir plus d'une volonté. Voyez _Bower, hist. des
Papes_, vol. III, page 109.
Dans le sixième concile écuménique auquel assistèrent deux cent
quatre-vingt-neuf évêques, les pères du concile après avoir félicité
l'empereur Constantin le fils aîné de Constans, qui venait de faire
couper le nez à ses deux frères puînés, afin de les empêcher de prendre
part à l'empire, après l'avoir comparé à un autre David suscité par
Jésus-Christ, et avoir dit qu'il était _selon le coeur de Dieu_, pour
n'avoir point joui du repos jusqu'à ce qu'il les eût assemblés afin de
découvrir la vraie règle de la foi: après, dis-je, avoir ainsi
complimenté cet indigne empereur et avoir condamné l'hérésie des
_Monothélites_, c'est-à-dire de ceux qui n'admettaient qu'une seule
volonté en Jésus-Christ, ces prélats déclarèrent qu'ils reconnaissaient
deux volontés naturelles et deux opérations, qui se trouvaient
indivisiblement, inconvertiblement, sans confusion et inséparables dans
le même Jésus-Christ, c'est-à-dire qu'ils reconnaissaient en lui
l'opération divine et l'opération humaine.
Il eût été très heureux s'il n'y avait eu que des ecclésiastiques qui se
fussent mêlés dans ces absurdes querelles, mais malheureusement pour la
chrétienté les empereurs s'y intéressèrent très vivement et tandis que
les Sarrazins assaillaient l'empire de tous côtés et en arrachaient des
provinces les unes après les autres, les empereurs au lieu d'assembler
des armées pour les repousser, assemblaient des conciles et faisaient
faire des canons, des décrets, des ordonnances au sujet de spéculations
métaphysiques qui n'avaient aucun rapport avec la religion chrétienne.
Cette dispute mémorable en fit éclore une autre; il s'agissait de savoir
si Jésus-Christ était seulement de deux natures et non pas en deux
natures. Cette importante question partagea l'an 504 la ville d'Antioche
en deux factions: la populace des deux partis fut enivrée de rage et de
folie par ses guides spirituels; on se battit sans avoir aucuns égards
ni aux liens de l'amitié ni à ceux de la parenté; cependant les
orthodoxes, c'est-à-dire les plus entêtés et les plus forts
l'emportèrent, et la rivière d'Oronte fut arrêtée dans son cours par le
grand nombre de cadavres des Eutychiens qui furent égorgés sans pitié.
La même année il s'éleva une terrible sédition à Constantinople au sujet
d'une addition faite à une hymne appellée le _Trisagion_. Les
expressions primitives dont on se servait dans cette hymne, étaient
_Dieu saint, Dieu puissant, Dieu immortel, ayez pitié de nous_. Cette
hymne était destinée à exprimer la croyance de la Trinité. Tous les
troubles furent occasionnés parce qu'on y avait ajouté ces mots _qui a
été crucifié pour nous_. Après plusieurs combats qui se livrèrent non
seulement dans les rues, mais même dans les églises, la populace
orthodoxe, soutenue par une armée de moines, remporta la victoire sur
les Eutychiens, qui avaient pourtant les soldats et la cour de leur
côté. Alors les orthodoxes donnèrent des ordres pour massacrer, sans
distinction de sexe ou de rang, tous ceux qui avaient assisté l'empereur
dans la guerre qu'il avait faite _à la très sainte Trinité_. En
conséquence dans l'espace de trois jours on égorgea dix mille
Eutychiens, leurs maisons furent pillées et brûlées, ainsi qu'une grande
partie de la capitale.
Dans la querelle au sujet du culte des images, c'est-à-dire lorsqu'il
fut question de savoir si les chrétiens devaient être idolâtres ou non,
ceux qui soutenaient l'affirmative l'emportèrent, vû que c'est
ordinairement ceux qui ont tort qui se battent avec le plus de zèle et
de frénésie. Cette dispute se termina donc par l'établissement de
l'idolâtrie, qui subsiste encore aujourd'hui dans l'église romaine, au
grand scandale de la chrétienté.
On ne finirait point si l'on voulait entrer dans le détail de toutes les
contestations qui se sont élevées au sujet de la grace, des oeuvres, de
la justification, du libre arbitre, etc. L'on a disputé pour savoir si
l'on devait recevoir la communion debout ou à genoux; si le pain
sacramental devait être levé, ou non levé; si le vin devait être pur ou
mêlé avec de l'eau; si le baptême devait être administré aux enfans ou
aux adultes; si pour purifier l'âme il fallait plonger le corps dans
l'eau ou s'il suffisait de jetter de l'eau sur la face ou sur la tête.
L'on se battit pour savoir laquelle de ces deux méthodes était la plus
avantageuse au salut; si le surplis et quelques autres habillemens des
prêtres étaient décens, nécessaires et pieux, ou s'ils étaient indécens,
impies, anti-chrétiens, abominables. En un mot ce serait fatiguer la
patience du lecteur que de rapporter une infinité de contestations
également intelligibles et intéressantes, qui ont néanmoins occasionné
des débats très violens et des persécutions affreuses entre les
chrétiens. Je me bornerai donc à parler des querelles qui se sont
élevées au sujet du _péché originel_, sur l'élection et la réprobation,
sur la nature de l'eucharistie, enfin sur la Trinité; je tâcherai
cependant d'être le plus concis qu'il me sera possible.
L'on a beaucoup disputé pour savoir en quoi consistait le péché
originel, s'il fallait entendre à la lettre la manducation du fruit
défendu, ou s'il fallait entendre par là le commerce illicite entre les
deux sexes. Quoique le genre humain eût été créé mâle et femelle et
indubitablement avec ses passions naturelles, cependant on supposa qu'il
lui était défendu de jouir. L'on a de plus imaginé des opinions diverses
pour rendre compte de la façon dont le péché d'Adam s'est transmis à sa
postérité, si ce fut par _imputation_ ou par une sorte de contagion, de
corruption, de transfusion, d'infection, etc.
Il y eut de tout tems des disputes interminables, et il y en aura
toujours suivant les apparences au sujet de _l'élection_ et de la
_réprobation_; on a allégué un grand nombre de passages pour et contre,
et chacun a, comme de raison, prétendu qu'ils étaient clairs et décisifs
en sa faveur; mais comme mon dessein n'est point d'entrer dans ces
sortes de discussions, je me contenterai d'exposer ici en peu de mots
l'état de la question qui a la réprobation pour objet.
Dieu, qui sait et prévoit tout, a créé tous les hommes en conséquence
d'un acte de sa volonté; il les a forcés d'exister, quoique suivant
l'opinion de ceux qui soutiennent la réprobation, il sût ou prévît très
bien, et même eût ordonné que la plus grande partie des hommes serait
éternellement malheureuse. Tel est selon eux le décret d'un Dieu
infiniment juste, infiniment bon, infiniment miséricordieux. Il est
certain que si l'on voulait soumettre cette question au tribunal de la
raison, elle ne prêterait guère à la dispute, elle deviendrait plutôt un
objet d'horreur.
Le lecteur intelligent pourra probablement pousser où il voudra ses
réflexions là-dessus: mais il ne peut les pousser trop loin, s'il se
laisse uniquement guider par la vérité.
Dans les disputes sur l'eucharistie, il fut question de savoir si le
pain et le vin, administrés à ceux qui les reçoivent dignement et avec
foi, les font participer au corps et au sang de Jésus-Christ, ou si les
espèces ou élémens sont consubstanciés avec ce corps et ce sang, ou
enfin si, suivant la doctrine de l'église romaine qui est la plus
nombreuse des sectes chrétiennes, le pain et le vin sont
_transubstanciés_, c'est-à-dire changés dans le vrai corps et le vrai
sang de Jésus-Christ, dans le corps et le sang de Dieu, du créateur de
l'univers[26].
[26] Il y a eu de grandes contestations dans l'église romaine pour
savoir si le pain et le vin reçus dans le sacrement d'Eucharistie se
changeaient par la digestion en excrémens comme les autres alimens;
on donna le nom de _Stercoranistes_ à ceux qui soutenaient
l'affirmative, mot qui vient de _Stercus_. Le cardinal Humbert, dans
sa réponse à Nicetas Pectoratus, le traite de Stercoraniste pour
avoir soutenu que l'Eucharistie rompait le jeûne.
Le dogme de la trinité, étant un des plus abstraits de la religion
chrétienne, et par conséquent celui qui est le moins intelligible, a
excité les plus grandes et les plus opiniâtres disputes. Il s'éleva deux
antagonistes qui se querellèrent sur cette matière; l'un fut _Alexandre_
évêque d'Alexandrie, et l'autre fut un prêtre nommé _Arius_. L'évêque
Alexandre, en parlant de la Trinité, avança que le fils était coéternel
et _consubstanciel_ avec le père et son égal en dignité. Arius lui
opposa cet argument; _si le père a engendré le fils, celui qui est
engendré doit avoir eu un commencement de son existence; d'où il suit
qu'il y eut un temps où le fils n'existait pas_. Arius en concluait que
le fils tenait sa substance de choses non existantes. D'un autre côté
Arius, au dire de l'évêque Alexandre, prétendait qu'il y avait eu un
tems où il n'y avait pas de fils de Dieu, et que celui qui n'existant
pas auparavant avait existé par la suite, devait être regardé sur le
pied des hommes ordinaires, et par conséquent était d'une nature
changeante et susceptible de vices ainsi que de vertus. Selon Arius la
doctrine d'Alexandre était que Dieu a toujours été et que son fils a
toujours été, que le père et le fils sont coéternels, que le fils
coexiste avec Dieu sans être engendré, ayant été engendré de toute
éternité, c'est-à-dire, engendré, sans être engendré; que Dieu n'était
point avant son fils, pas même en idée ou dans aucun point du tems,
étant toujours Dieu et toujours fils. V. _Chandler dans son
introduction, pag. 22 et 23_.
Cette dispute, également intelligible de part et d'autre, également
édifiante et instructive, fut l'occasion des violences, des
persécutions, des massacres les plus atroces, et fit verser des flots de
sang. De notre temps on a vu encore bien des combats au sujet de la
Trinité, mais les combattans, quoique très acharnés les uns contre les
autres, n'ayant point d'autres armes que leurs langues et leurs plumes,
n'ont guère pu se faire d'autre mal que de s'injurier, de se calomnier,
de s'outrager réciproquement.
Le lecteur pourra facilement imaginer combien les disputans pouvaient
être éclairés sur les matières pour lesquelles ils s'entrégorgeaient les
uns les autres. Cependant il est bon de faire voir combien leurs
disputes étaient entendues par le peuple qui y prenait un très vif
intérêt: il est pourtant à présumer que le vulgaire le plus grossier
était pour l'ordinaire autant au fait des questions que ses théologiens
les plus profonds.
Après que quelques évêques eurent pieusement condamné Dioscore, évêque
d'Alexandrie, ils s'occupèrent du soin d'établir la foi, conformément au
symbole de Nicée, aux opinions des pères, à la doctrine de Saint
Athanase, de Saint Cyrille, de Saint Basile, de Saint Grégoire, de Saint
Léon; en conséquence il fut décidé que «Jésus-Christ était vrai Dieu et
vrai homme, consubstanciel au père quant à sa divinité, et
consubstanciel à nous quant à son humanité; qu'il fallait reconnaître
qu'il était composé de deux natures sans mélange qui ne pouvaient se
convertir l'une dans l'autre, et pourtant indivisibles et inséparables;
qu'il n'était point permis à personne d'avancer, d'écrire, de penser,
d'enseigner aucune doctrine contraire; etc.» Cette décision fut suivie
des acclamations du peuple, qui cria «_que Dieu bénisse l'empereur, que
Dieu bénisse l'impératrice! Nous croyons ce que croit le pape Léon. Nous
condamnons et nous damnons ceux qui divisent ou qui confondent les deux
natures. Nous croyons comme Cyrille; que le nom de Cyrille soit
immortel. C'est ainsi que croient les Orthodoxes; anathême à quiconque
ne croit pas de même_». Voyez l'_introduction de M. Chandler, pag. 47_.
Il suffira de rapporter encore un exemple de cette nature que nous
fournit le commencement de ce siècle. Une portion du clergé de quelques
cantons de la Suisse ayant dressé les articles d'un formulaire appelé
_le Consensus_, il s'éleva de grands débats et des troubles à son sujet.
«Il est constant, dit l'auteur que je cite, que la plupart des fauteurs
ainsi que des ennemis de ce formulaire ne l'avaient ni vu ni lu, et que,
s'ils en eussent pris lecture, ils ne l'auraient point entendu;
cependant on en fut si allarmé dans le pays de Vaud que l'effroi n'eût
pas été plus grand si l'ennemi eût été sur la frontière. Le peuple
croyait que ce _Consensus_ était un homme de la Suisse Allemande qui
venait pour déposer les prédicans du pays de Vaud, et pour introduire
une nouvelle doctrine. Durant ce trouble on envoya quelques députés de
Berne à Lausanne pour rétablir la paix, et ceux-ci ayant pris pour
secrétaire un homme fort grand et fort maigre, on prit celui-ci pour le
_Consensus_, et il fut souvent en danger d'être assommé par la populace
des villages qui ne faisaient que le huer en disant, _voilà le
Consensus; c'est ce grand vilain-là qui est le Consensus_. Les femmes
pleuraient dans les rues, comme si elles eussent perdu tous leurs biens
et leur liberté. Dans la ville de Lausanne, la consternation fut aussi
grande que si tous les habitans eussent été condamnés à la mort.» Voy.
_l'état et les délices de la Suisse, tome IV, pag. 355 et suivantes_.
Quelque pitoyables ou ridicules que ces disputes doivent paraître à tout
lecteur sensé; quelque inintelligibles qu'elles paraissent à d'autres,
elles n'ont pas laissé ainsi que bien d'autres querelles tout aussi
obscures, de servir de prétextes à des cruautés atroces depuis la
fondation du christianisme. Pour peu que l'on soit au fait de l'histoire
ecclésiastique, l'on saura que les chefs de la dispute dans ces
controverses insensées, et que les principaux acteurs des sanglantes
tragédies qui se passèrent dans l'église primitive au sujet des opinions
religieuses et de la diversité des formes du culte, ont communément
mérité le titre de _Saints_ et de _Pères de l'église_. Si nous examinons
impartialement et sans préjugé la conduite de la plupart de ces grands
saints et bien d'autres qui ont passé pour des lumières de l'église,
tandis qu'on aurait dû les regarder comme les brandons de la discorde;
nous serons forcés de reconnaître qu'ils étaient des hommes très pervers
et très méchans à tous égards, et sur-tout des persécuteurs très
virulens; leur prétendu zèle pour la religion, loin d'amortir en eux
l'orgueil, l'avarice, l'ambition, l'envie, la noirceur et la cruauté, ne
faisait qu'enflammer ces passions en eux et les faire éclater sans
pudeur et sans retenue. Il y a tout lieu de croire que ces grands
hommes, ainsi que la plupart de leurs successeurs, ont plutôt regardé la
religion comme un moyen de satisfaire leur vanité et leur cupidité que
de se procurer la sainteté.
On nous dira peut-être que beaucoup de ces querelleurs ou de ces saints
ont souffert le martyre. Nous en conviendrons; mais il paraît évident
qu'ils manquaient de charité et de beaucoup d'autres vertus chrétiennes;
dans ce cas à quoi pouvait-il leur servir de laisser brûler leur corps?
Le martyre seul ne prouve point qu'ils aient été des gens de bien; il y
a tout lieu de croire que l'orgueil et le désir de passer pour des
saints ou d'acquérir une haute réputation furent les motifs de leur
conduite; ou bien peut-être espéraient-ils que leurs souffrances les
aideraient à expier les crimes dont ils se sentaient coupables et leur
vaudraient des récompenses. Il peut encore se faire que la chaleur de
leur tempéramment eût beaucoup de part à leur conduite; en effet
beaucoup d'hommes très méchans sont devenus martyrs, même pour des
bagatelles ou dans de mauvaises causes. L'athéisme lui-même eut ses
martyrs, et l'on rapporte de Philoxène que les menaces des tourmens les
plus rigoureux ne purent jamais l'engager à louer les mauvais vers d'un
tyran. M. de la Loubere nous apprend que lorsque le prince Tartare qui
régnait à la Chine en 1687, voulut forcer les Chinois à se raser la tête
à la façon des Tartares, un grand nombre de ces Chinois aima mieux
mourir que de se conformer à cet ordre. Les Bonzes de ce même pays
s'enferment dans des chaises à porteurs remplies de cloux dont la pointe
est tournée en dedans, et s'infligent beaucoup de tourmens semblables,
uniquement pour exciter l'admiration et la charité du vulgaire.
Des philosophes indiens se sont brûlés eux-mêmes pour acquérir de la
réputation; les femmes de l'Indostan vont avec la plus grande gaîté se
brûler vives sur les corps de leurs maris décédés, le tout parce que
c'est une coutume établie dans ces contrées.
Joignez à cela que nous ne devons pas supposer que tous les saints qui
furent mis à mort sous les empereurs romains aient été à proprement
parler des martyrs du christianisme; on sait très bien que plusieurs
d'entre eux ont été punis pour des attentats contre le gouvernement, et
que beaucoup d'autres le furent parce qu'ils avaient excité la populace
à démolir les temples des païens ou à commettre d'autres désordres très
contraires au repos de la société.