SECTION V.

Des traitemens cruels que les hommes se font éprouver les uns aux autres

à cause de la différence de leurs opinions religieuses et de la

diversité de leur culte.

Le troisième et le dernier point de vue sous lequel on se propose

d'envisager la cruauté religieuse, a pour objet les traitemens inhumains

que les hommes se font réciproquement éprouver à cause de leurs

différens sentimens en matière de religion, et des diverses formes de

leurs cultes. Toutes les religions qui n'avaient pas totalement la

superstition pour base, ou qui n'étaient pas de pures inventions

politiques, ou qui n'avaient pas pour objet de tromper le plus grand

nombre pour l'avantage du plus petit, ont dû se proposer le bien-être du

genre humain; elles ont dû surtout avoir pour but de leur apprendre à

réprimer quelques passions, d'en régler d'autres, de rendre les hommes

paisibles, humains, indulgens, bienfaisans, sensibles à la pitié; pour

qu'une religion fût bonne, on aurait droit de s'attendre à lui voir

produire ces fruits avantageux; une religion que l'on nous donne comme

instituée par la divinité même devrait surtout ne jamais perdre ces

grands objets de vue. Cependant dans le fait toutes les religions ont

produit des effets tout contraires; elles ont fait éclore des disputes,

des jalousies, des animosités, des guerres, des persécutions, des

meurtres et des carnages, et celle qui passe pour la meilleure de toutes

est précisément celle qui a produit les plus grands désordres; à en

juger par ses effets, il semblerait que la religion chrétienne, loin

d'apporter la paix sur la terre, n'est venue y apporter que le glaive et

la destruction.

«Un de nos théologiens reconnaît qu'il est aussi surprenant

qu'affligeant de considérer le peu de bien que le christianisme a

produit, quand on le compare avec celui qu'il aurait pu faire depuis son

établissement dans le monde»[20]. Il dit ailleurs... «à force d'abus et

de perversité il est arrivé que l'évangile, bien loin de produire les

bons effets que l'on pouvait en attendre, a produit des maux sans

nombre... au lieu d'éclairer les hommes, de les rendre indulgens et

bienfaisans, il n'a servi qu'à faire naître des querelles, des erreurs,

des opinions; il a produit des haines invétérées inconnues avant lui; il

a causé des tumultes et des désordres que l'autorité civile n'a pu

souvent ni réprimer ni calmer».

[20] V. le livre intitulé: _a reply, etc., par Ralph Heathcoate_,

pages 172 et 174.

Nous ferons voir par la suite les causes de ces maux. Depuis le meurtre

du juste Abel jusqu'à nous, l'histoire nous montre la façon cruelle dont

les hommes se sont traités réciproquement, en vue de la diversité de

leurs opinions religieuses et de leurs cultes; elle nous prouve que ces

choses ont en tout tems et en tous pays fait naître des persécutions

humaines.

M. Chandler a observé, dans l'excellente introduction qu'il a mise à la

tête de l'_histoire de l'inquisition_, par Limborch, que l'on a tout

lieu de conclure d'un passage du livre de _Judith_ que les anciens juifs

ont été persécutés pour cause de religion. «Ce peuple, dit Achior à

Holopherne, est descendu des Chaldéens, et il habitait ci-devant la

Mésopotamie, parce qu'il ne voulait pas suivre les dieux de ses pères

qui vivaient en Chaldée; car il quitta les voies de ses ancêtres, et

adora le Dieu du ciel, le Dieu qu'il connaissait: ainsi il s'est

détourné de la face de ces dieux, et il se sauva dans la Mésopotamie, où

il séjourna long-tems».

Les juifs furent encore cruellement persécutés par Antiochus Épiphane,

qui, quoiqu'il fût un prince très méchant, ne laissait pas, comme il

arrive très souvent, d'avoir beaucoup de zèle pour sa religion: ceux

d'entre les juifs qui ne voulaient pas renoncer au culte du vrai Dieu

pour adorer ses idoles, furent par les ordres de ce tyran cruellement

battus, tourmentés, mis en croix; il fit mourir les femmes qui contre

ses ordres circoncisaient leurs enfans, il fit attacher ceux-ci au col

de leurs parens crucifiés. Les supplices qu'il fit endurer à Éléazar et

aux frères Machabées, parce qu'ils refusèrent de renoncer à leur

religion et de sacrifier aux dieux des Grecs, sont des exemples affreux

de la cruauté religieuse de ce monarque pervers.

Socrate, l'un des hommes les plus sages et les plus vertueux qui aient

jamais existé, fut mis à mort par les Athéniens, ses compatriotes, à

cause de sa façon de penser sur la religion. Ce que Juvenal nous dit

dans sa XVe satire prouve que les Égyptiens étaient souvent en querelle,

en venaient même aux coups, se massacraient les uns et les autres à

l'occasion de leurs différentes divinités.

Lorsque la religion chrétienne fit son entrée dans le monde, les juifs

et les payens lui déclarèrent la guerre et se réunirent pour l'étouffer.

Les juifs soumis eux-mêmes à une nation étrangère, quoiqu'ils eussent la

volonté de l'extirper, n'en avaient pas le pouvoir; mais les Romains

persécutèrent les chrétiens pendant près de trois cents ans; ils usèrent

souvent contre eux de cruautés inouies, qui ne furent surpassées que par

celles que les chrétiens ont depuis exercées les uns contre les autres.

M. Chandler observe dans l'_introduction_ que nous avons déjà citée que

les chrétiens dès le berceau de l'église eurent des dissensions et des

querelles, et qu'il s'en éleva même entre les chefs des Apôtres.

St.-Paul nous apprend lui-même qu'il avait résisté en face à Céphas ou

St.-Pierre. Le même St.-Paul reproche aux Corinthiens leur esprit de

parti, vu que chez eux les uns se disaient adhérens de Paul, d'autres

d'Apollon, d'autres de Céphas, et d'autres de Jésus-Christ. V. _Épitre

aux Corinthiens, chap. I, vers. 11, 12_[21]. En conséquence de ces

querelles beaucoup de chrétiens en vinrent bientôt à s'injurier, à se

diffamer, et à se faire tout le mal dont ils furent capables: dès qu'ils

eurent du pouvoir, qu'ils virent un empereur de leur religion à leur

tête, dès que de riches évêchés et de grands revenus furent devenus les

objets de leur ambition et de leurs contentions, avec quelle inhumanité

ne se sont-ils pas traités les uns les autres! On ne voit alors que des

emprisonnemens, des exils, des combats, des meurtres, des persécutions;

et pour lors ils levèrent le masque et montrèrent à l'univers l'esprit

qui les animait.

[21] Il est évident que ces Corinthiens regardaient _Paul_, _Apollo_

et _Cephas_ comme des chefs de secte; mais ce qui est bien plus

étrange, il semblerait que quelques-uns d'entr'eux ont regardé

pareillement _Jésus_ comme un chef de secte.

De la cruauté religieuse · 第 4 / 11 章