Des traitemens cruels que les hommes se font éprouver les uns aux autres
à cause de la différence de leurs opinions religieuses et de la
diversité de leur culte.
Le troisième et le dernier point de vue sous lequel on se propose
d'envisager la cruauté religieuse, a pour objet les traitemens inhumains
que les hommes se font réciproquement éprouver à cause de leurs
différens sentimens en matière de religion, et des diverses formes de
leurs cultes. Toutes les religions qui n'avaient pas totalement la
superstition pour base, ou qui n'étaient pas de pures inventions
politiques, ou qui n'avaient pas pour objet de tromper le plus grand
nombre pour l'avantage du plus petit, ont dû se proposer le bien-être du
genre humain; elles ont dû surtout avoir pour but de leur apprendre à
réprimer quelques passions, d'en régler d'autres, de rendre les hommes
paisibles, humains, indulgens, bienfaisans, sensibles à la pitié; pour
qu'une religion fût bonne, on aurait droit de s'attendre à lui voir
produire ces fruits avantageux; une religion que l'on nous donne comme
instituée par la divinité même devrait surtout ne jamais perdre ces
grands objets de vue. Cependant dans le fait toutes les religions ont
produit des effets tout contraires; elles ont fait éclore des disputes,
des jalousies, des animosités, des guerres, des persécutions, des
meurtres et des carnages, et celle qui passe pour la meilleure de toutes
est précisément celle qui a produit les plus grands désordres; à en
juger par ses effets, il semblerait que la religion chrétienne, loin
d'apporter la paix sur la terre, n'est venue y apporter que le glaive et
la destruction.
«Un de nos théologiens reconnaît qu'il est aussi surprenant
qu'affligeant de considérer le peu de bien que le christianisme a
produit, quand on le compare avec celui qu'il aurait pu faire depuis son
établissement dans le monde»[20]. Il dit ailleurs... «à force d'abus et
de perversité il est arrivé que l'évangile, bien loin de produire les
bons effets que l'on pouvait en attendre, a produit des maux sans
nombre... au lieu d'éclairer les hommes, de les rendre indulgens et
bienfaisans, il n'a servi qu'à faire naître des querelles, des erreurs,
des opinions; il a produit des haines invétérées inconnues avant lui; il
a causé des tumultes et des désordres que l'autorité civile n'a pu
souvent ni réprimer ni calmer».
[20] V. le livre intitulé: _a reply, etc., par Ralph Heathcoate_,
pages 172 et 174.
Nous ferons voir par la suite les causes de ces maux. Depuis le meurtre
du juste Abel jusqu'à nous, l'histoire nous montre la façon cruelle dont
les hommes se sont traités réciproquement, en vue de la diversité de
leurs opinions religieuses et de leurs cultes; elle nous prouve que ces
choses ont en tout tems et en tous pays fait naître des persécutions
humaines.
M. Chandler a observé, dans l'excellente introduction qu'il a mise à la
tête de l'_histoire de l'inquisition_, par Limborch, que l'on a tout
lieu de conclure d'un passage du livre de _Judith_ que les anciens juifs
ont été persécutés pour cause de religion. «Ce peuple, dit Achior à
Holopherne, est descendu des Chaldéens, et il habitait ci-devant la
Mésopotamie, parce qu'il ne voulait pas suivre les dieux de ses pères
qui vivaient en Chaldée; car il quitta les voies de ses ancêtres, et
adora le Dieu du ciel, le Dieu qu'il connaissait: ainsi il s'est
détourné de la face de ces dieux, et il se sauva dans la Mésopotamie, où
il séjourna long-tems».
Les juifs furent encore cruellement persécutés par Antiochus Épiphane,
qui, quoiqu'il fût un prince très méchant, ne laissait pas, comme il
arrive très souvent, d'avoir beaucoup de zèle pour sa religion: ceux
d'entre les juifs qui ne voulaient pas renoncer au culte du vrai Dieu
pour adorer ses idoles, furent par les ordres de ce tyran cruellement
battus, tourmentés, mis en croix; il fit mourir les femmes qui contre
ses ordres circoncisaient leurs enfans, il fit attacher ceux-ci au col
de leurs parens crucifiés. Les supplices qu'il fit endurer à Éléazar et
aux frères Machabées, parce qu'ils refusèrent de renoncer à leur
religion et de sacrifier aux dieux des Grecs, sont des exemples affreux
de la cruauté religieuse de ce monarque pervers.
Socrate, l'un des hommes les plus sages et les plus vertueux qui aient
jamais existé, fut mis à mort par les Athéniens, ses compatriotes, à
cause de sa façon de penser sur la religion. Ce que Juvenal nous dit
dans sa XVe satire prouve que les Égyptiens étaient souvent en querelle,
en venaient même aux coups, se massacraient les uns et les autres à
l'occasion de leurs différentes divinités.
Lorsque la religion chrétienne fit son entrée dans le monde, les juifs
et les payens lui déclarèrent la guerre et se réunirent pour l'étouffer.
Les juifs soumis eux-mêmes à une nation étrangère, quoiqu'ils eussent la
volonté de l'extirper, n'en avaient pas le pouvoir; mais les Romains
persécutèrent les chrétiens pendant près de trois cents ans; ils usèrent
souvent contre eux de cruautés inouies, qui ne furent surpassées que par
celles que les chrétiens ont depuis exercées les uns contre les autres.
M. Chandler observe dans l'_introduction_ que nous avons déjà citée que
les chrétiens dès le berceau de l'église eurent des dissensions et des
querelles, et qu'il s'en éleva même entre les chefs des Apôtres.
St.-Paul nous apprend lui-même qu'il avait résisté en face à Céphas ou
St.-Pierre. Le même St.-Paul reproche aux Corinthiens leur esprit de
parti, vu que chez eux les uns se disaient adhérens de Paul, d'autres
d'Apollon, d'autres de Céphas, et d'autres de Jésus-Christ. V. _Épitre
aux Corinthiens, chap. I, vers. 11, 12_[21]. En conséquence de ces
querelles beaucoup de chrétiens en vinrent bientôt à s'injurier, à se
diffamer, et à se faire tout le mal dont ils furent capables: dès qu'ils
eurent du pouvoir, qu'ils virent un empereur de leur religion à leur
tête, dès que de riches évêchés et de grands revenus furent devenus les
objets de leur ambition et de leurs contentions, avec quelle inhumanité
ne se sont-ils pas traités les uns les autres! On ne voit alors que des
emprisonnemens, des exils, des combats, des meurtres, des persécutions;
et pour lors ils levèrent le masque et montrèrent à l'univers l'esprit
qui les animait.
[21] Il est évident que ces Corinthiens regardaient _Paul_, _Apollo_
et _Cephas_ comme des chefs de secte; mais ce qui est bien plus
étrange, il semblerait que quelques-uns d'entr'eux ont regardé
pareillement _Jésus_ comme un chef de secte.