SECTION IV.

Cruauté des sacrifices sanglans. Des sacrifices humains.

Nous venons de parler des cruautés que la piété religieuse a déterminé

les hommes à exercer contre eux-mêmes; examinons maintenant celles

qu'ils ont exercées sur d'autres créatures et sur les êtres de leur

propre espèce.

Les sacrifices sanglans ont fait de fort bonne heure et pendant très

long-tems partie du culte divin chez presque tous les peuples du monde;

ils nous fournissent une preuve indubitable de la cruauté des hommes; en

effet c'est visiblement à cette disposition fâcheuse que ces sacrifices

expiatoires ont dû leur origine. Il est vrai qu'en voyant l'antiquité et

l'universalité de cet usage répandu chez presque toutes les nations,

quelques personnes se sont imaginé que c'était une preuve que ces

sacrifices étaient d'institution divine; cependant ceux qui sont de

cette opinion devraient se souvenir que l'idolâtrie a été encore plus

universellement reçue que ces sacrifices, qu'elle n'est pas moins

ancienne qu'eux, et qu'aucun chrétien n'en conclura que l'idolâtrie ait

pu être d'institution divine. Le fait est que les hommes étant cruels et

superstitieux, et que leurs prêtres étant toujours prêts à tirer parti

des vices, des faiblesses, des passions du genre humain, pour les faire

tourner au profit du sacerdoce, il ne faut point chercher ailleurs que

dans ces vices et dans la superstition, qui s'est montrée sous des

formes très diverses dans les différens pays, les causes auxquelles l'on

peut attribuer l'universalité de ces sacrifices. Comme les hommes sont

communément vindicatifs, cruels, altérés de sang, ils ont imaginé que

leurs dieux étaient dans les mêmes dispositions. Il est difficile de

décider si c'est l'extravagance ou la cruauté qui l'ont emporté dans

l'institution de ces pratiques absurdes et barbares: en effet quoi de

plus insensé que d'imaginer qu'en égorgeant un tendre agneau on pouvait

expier les crimes d'un homme méchant! N'est-ce pas une cruauté

révoltante que de répandre ainsi du sang sans aucune nécessité?

On demandera, peut-être, quel mal ou quelle cruauté il pouvait y avoir à

tuer des animaux dans des sacrifices, puisqu'on en tue journellement

dans tout l'univers pour la nourriture des hommes? Je réponds que si la

chair des animaux est absolument nécessaire à la subsistance de l'homme,

il est autorisé à le tuer faute de pouvoir s'en passer; mais cela ne

peut point justifier l'usage de les tuer pour des pratiques

superstitieuses, qui bien loin d'être nécessaires sont infiniment

dangereuses: or il est évident que l'usage de tuer des animaux était une

pratique superstitieuse; l'écriture sainte des chrétiens et la raison

s'accordent à le prouver; tout ce qui est regardé comme un devoir

religieux sans pouvoir opérer l'effet qu'on se propose, doit être traité

de pratique superstitieuse, _il est impassible_, dit St.-Paul, _que le

sang des taureaux et des boucs ôte les péchés_. La raison est en cela

conforme à ce que dit l'apôtre.

Il est à remarquer que, quoique la religion des juifs fît tant de cas

des sacrifices sanglans, néanmoins plusieurs de leurs prophètes se sont,

ainsi que St.-Paul, déclarés contre cette pratique cruelle et ridicule,

et ont reconnu que Dieu ne l'exigeait nullement. Le Psalmiste dit à

Dieu: _vous n'avez point désiré le sacrifice ni l'offrande, vous n'avez

point exigé d'holocaustes_. Voyez _pseaume 46, vers. 6_. Jérémie parlant

au nom de Dieu dit aux juifs: _je n'ai point parlé avec vos pères, ni ne

leur ai point donné de commandemens touchant les holocaustes et les

sacrifices au jour où je les ai fait sortir d'Égypte_. Voyez _Jérémie,

chapitre VII, vers. 22_[15]. Isaïe fait dire à Dieu: _qu'ai-je besoin de

la multitude de vos sacrifices? chapitre 1, vers. 11_. Le même prophète

avertit les juifs qu'il vaudrait mieux cesser de faire le mal et

d'apprendre à faire le bien, de rechercher la droiture, etc. _Ibid.

vers. 16, 17._ Les payens ont senti la même vérité par les seules

lumières du bon sens. Cicéron dit que le culte le plus agréable aux

dieux est de les servir avec un coeur pur. _Cultus autem Deorum est

optimus, idemque castissimus, atque sanctissimus, plenissimusque

pietatis, ut eos semper pura, integra, incorrupta et mente et voce

veneremur. De Natur. Deor. Lib. II._ Perse s'est expliqué de la même

manière.

_Compositum jus, fasque animi, sanctoque recessus

Mentis, et incoctum generoso pectus honesto:

Hæc cedo, ut admoveam templis, et farre litabo._

SATYR. II. vers 73.

[15] Il paraît difficile de concilier ces passages des pseaumes et des

prophètes avec le lévitique de Moïse, c'est-à-dire Dieu lui-même

paraît fort occupé des sacrifices du peuple d'Israël.

Mais continuons d'examiner l'absurdité et la barbarie de ces pratiques

religieuses, et les conséquences fatales qui en sont découlées. Il est

évident que l'usage de répandre le sang à grands flots dans les

sacrifices a dû contribuer à rendre les hommes cruels ou à fortifier en

eux la disposition naturelle qu'ils ont à la cruauté; en effet

n'était-ce pas les familiariser avec le sang? Quel déluge ne devait-on

pas en répandre lorsqu'on immolait à la fois vingt-deux mille boeufs et

cent vingt mille brebis! quel affreux carnage qu'un pareil

sacrifice[16]! si de semblables spectacles étaient propres à disposer à

la cruauté le peuple qui n'en était que le témoin, quel effet ces

sacrifices ne devaient-ils pas produire sur les prêtres, qui faisaient

les fonctions de bouchers, et qui jouaient le principal rôle dans cette

scène dégoûtante de carnage et d'horreurs!

[16] Voyez _liv. I des rois, chap. 8, vers. 63_.

Quelque nécessaire qu'il soit d'avoir des hommes dont la profession soit

de tuer des animaux pour notre nourriture, l'expérience nous prouve

constamment que ce métier est très propre à les rendre bien plus cruels

que d'autres[17]. Notre législation s'en est aperçue, car elle ne veut

point que les bouchers soient admis à être juges en matière criminelle.

Au reste, il n'est pas douteux que bien des personnes s'en tiendraient

au régime Pythagoricien si elles ne pouvaient se procurer de la chair

qu'en tuant elles-mêmes des animaux. J'en appelle à tout lecteur

sensible; et je lui demande s'il n'a pas éprouvé un sentiment très

douloureux quand par hazard ses yeux se sont portés sur un innocent

agneau léchant la main de celui qui lui enfonçait le couteau dans la

gorge, ou même quand il a vu un boeuf succomber sous des coups de

massue, et montrer par ses mouvemens convulsifs qu'il luttait contre la

mort? Si des exemples de ce genre sont si propres à affecter une âme

sensible, à quel point n'eût-elle pas été touchée à la vue du carnage

inutile dont nous avons parlé plus haut, qui n'avait pour objet que des

pratiques superstitieuses?

[17] Thomas Morus, dans son _Utopie_, liv. 2, dit que c'était la

fonction des esclaves de tuer les animaux, qu'aucun citoyen ne

pouvait le faire, vu que les _Utopiens_ croyaient cette profession

propre à étouffer la pitié. Quoique ces _Utopiens_ soient un peuple

imaginaire, ce passage sert à faire connaître la façon de penser de

l'auteur.

Quelque révoltant que fût l'usage de sacrifier des animaux, il n'est pas

à beaucoup près le plus cruel de ceux que les hommes ont pratiqué dans

leurs cultes religieux; nous trouvons en effet que c'était une très

ancienne coutume chez plusieurs nations, telles que les Cananéens ou

Phéniciens, les Carthaginois, les Scythes, les Gaulois et même les Grecs

et les Romains plus civilisés, de sacrifier des êtres de leur espèce; et

même chez quelques peuples on immolait aux dieux ses propres enfans.

Bochart et quelques autres auteurs assurent que les Cananéens tenaient

cette coutume d'Abraham; mais l'évêque Cumberland croit que cet usage

était antérieur au déluge, et se pratiquait par les peuples de Canaan

long-tems avant qu'Abraham vînt s'établir chez eux. En supposant la

raison du côté de l'évêque, qui paraît appuyer très bien son sentiment,

pourquoi n'imaginerions-nous pas qu'Abraham fut déterminé à immoler son

fils en conséquence de la coutume établie dans le pays où il vivait,

plutôt que de penser que ce fût Dieu qui l'engagea à commettre une

action, qu'humainement parlant l'on doit regarder comme un crime

abominable? En partant de cette supposition ne pourrait-on pas présumer

que l'ange qui mit obstacle à cette action n'était autre chose qu'un

sentiment de raison et d'humanité qui, s'élevant dans le coeur

d'Abraham, l'empêcha de commettre une cruauté familière aux Cananéens

stupides et cruels parmi lesquels il vivait? Ne put-il pas, en

réfléchissant à ce qu'il allait faire, imaginer qu'il était impossible

que Dieu pût ordonner un crime aussi affreux que le meurtre de son

fils[18]? Je n'insisterai point sur cette façon d'expliquer un passage,

qui a fort embarrassé les théologiens, quand ils ont voulu concilier cet

ordre de la divinité avec les opinions raisonnables que l'on doit s'en

former; j'observerai seulement que les Égyptiens furent si opiniâtrement

attachés à cet usage d'immoler des victimes humaines, que quand les

Phéniciens, de qui ils le tenaient, furent chassés d'Égypte par

_Tethmosis_ ou _Amois_, roi de Thèbes qui défendit cet usage, ce prince

fut obligé de céder à la coutume en substituant des hommes de cire à des

hommes réels.

[18] Selon la Genèse Abraham était sur le point d'immoler son fils.

Peut-être le lecteur ne sera-t-il par fâché de comparer avec la

conduite d'Abraham celle d'un roi payen dans une circonstance

à-peu-près pareille. Le Dieu tutélaire de Thèbes étant apparu à

Sabbacon, l'un des rois pasteurs de l'Égypte, et lui ayant ordonné

de mettre à mort tous les prêtres du pays, ce prince jugea que les

dieux ne voulaient plus qu'il demeurât sur le trône, puisqu'il lui

ordonnaient des actions contraires à leurs volontés ordinaires. En

conséquence il se retira en Éthiopie. Voyez _Diodore de Sicile_,

_lib._ II. Cependant il n'est pas douteux que ce prince n'eût agi

d'une façon plus sensée s'il eût regardé l'apparition de son dieu

comme une rêverie ou une illusion, comme elle était effectivement,

et alors il n'aurait pas abandonné son trône et son pays.

César nous dit que les Gaulois étant très superstitieux, ceux qui se

sentaient attaqués de quelque maladie dangereuse, ou qui se voyaient

exposés aux dangers de la guerre, offraient des sacrifices humains, ou

bien s'immolaient eux-mêmes au pied des autels, croyant que les dieux

immortels ne pouvaient être appaisés que lorsqu'on leur sacrifiait la

vie d'un homme pour celle d'un autre. Les Druides étaient chargés de ces

sacrifices; ils préparaient pour cet effet de grandes figures d'osier

dans lesquelles ils renfermaient des hommes vivans; après quoi ils

mettaient le feu à ces figures: les malheureuses victimes périssaient

ainsi dans les flammes. Il est vrai que les Gaulois croyaient que les

voleurs et les malfaiteurs étaient les victimes les plus agréables à

leurs dieux, mais à leur défaut ils prenaient des hommes innocens[19].

[19] Voyez _de Bello Gallico, lib. VI, § 16_. Ils avaient toujours

pour maxime que la vie d'un homme devait être expié par la vie d'un

autre homme; _quod pro vita hominis, nisi vita hominis redditur, non

posse Deorum immortalium numen placari_. IBIDEM.

C'était l'usage à Tyr dans les grandes calamités que les rois

immolassent leurs fils pour appaiser la colère des dieux. Les

particuliers qui se piquaient de n'être pas moins dévots que leurs

souverains, sacrifiaient pareillement leurs enfans quand il leur

arrivait quelque grand malheur; lorsqu'ils n'avaient point d'enfans ils

achetaient ceux des pauvres, afin de ne pas perdre les avantages d'une

oeuvre si méritoire.

Voici la méthode pratiquée dans ces sortes de sacrifices; il y avait une

statue colossale de bronze représentant _Saturne_ qui est le même Dieu

que le _Moloch_ dont il est parlé dans l'écriture. Cette statue était

creuse, les enfans destinés aux sacrifices y étaient enfermés après

qu'elle avait été rougie au feu; d'où l'on voit que ces victimes

infortunées étaient consumées dans des tourmens affreux. Pour étouffer

leurs cris, on faisait un grand bruit de tambours et de trompettes; les

mères se faisaient un devoir religieux et un point d'honneur d'assister

à ces horribles spectacles sans verser des larmes ou sans pousser aucuns

soupirs; elles auraient craint que leurs regrets ne rendissent le

sacrifice moins agréable aux dieux et moins utile pour elles-mêmes.

Les Carthaginois avaient appris cette coutume des Tyriens leurs

ancêtres; quand il régnait chez eux quelque maladie contagieuse, ils

sacrifiaient sans pitié un grand nombre d'enfans; sans égard pour des

êtres infortunés dont l'âge tendre excite la compassion dans les âmes

les plus féroces, ces superstitieux abrutis cherchaient dans leurs

crimes des remèdes contre leurs malheurs; ils devenaient barbares pour

exciter la pitié des dieux.

Diodore de Sicile nous dit que lorsqu'Agatocle assiégeait Carthage, les

habitans de cette ville se voyant réduits à l'extrémité, imputèrent

leurs maux à la juste colère de Saturne, parce qu'au lieu d'immoler,

suivant l'usage, les enfans des personnes les plus distinguées, on leur

avait frauduleusement substitué des enfans d'étrangers et d'esclaves.

Pour réparer cette faute, ils sacrifièrent à leur dieu deux cents enfans

des familles les plus nobles et les plus qualifiées de Carthage; de

plus, trois cents citoyens qui se sentirent coupables de ce crime

imaginaire, firent à leur divinité le sacrifice de leur vie.

Les Mexicains semblent avoir surpassé toutes les autres nations dans

l'usage infernal de sacrifier des victimes humaines. L'auteur de

l'_histoire civile et morale des Indes-Occidentales_, dit que ces

peuples ne sacrifiaient jamais que les prisonniers qu'ils faisaient à la

guerre. Montézuma ne voulut point conquérir la province de Tlascala afin

qu'elle pût fournir constamment aux sacrifices. Ceux qui aidaient à

immoler les victimes étaient regardés comme des hommes sacrés, leurs

fonctions étaient considérées, elles étaient héréditaires. Leur chef

était un prélat, un évêque, ou un pape à qui seul était réservé le droit

de porter le coup fatal.

Les Mexicains avaient de plus un sacrifice particulier d'un esclave, que

l'on traitait pendant une année de la façon la plus honorable; il était

superbement vêtu, on lui donnait le nom de l'idole du pays, on lui

assignait un logement dans le temple, on lui servait les mets les plus

exquis qui lui étaient présentés par les principaux d'entre les prêtres;

il était gardé par les plus grands seigneurs, afin d'empêcher qu'il

n'échappât. Quand il passait dans les rues il était suivi par des

grands, le peuple sortait des maisons pour le voir, et les femmes lui

présentaient leurs enfans pour recevoir sa bénédiction. A la suite de

ces honneurs, ou plutôt de cette farce cruelle, lorsque le tems de la

fête était venu, on lui ouvrait l'estomac, dont on arrachait le coeur

que l'on offrait tout fumant au soleil et l'on mangeait son corps.

Acosta nous dit que les Mexicains sacrifiaient tous les ans à deux de

leurs idoles deux mille cinq cents hommes engraissés avec soin, et que

lorsque leurs prêtres les avertissaient de faire honneur à leurs dieux,

on leur disait que ces dieux _avaient faim_; ils envoyaient des armées

pour chercher des prisonniers destinés aux sacrifices, dont ils

mangeaient la chair ensuite. Le même auteur assure que Montézuma

sacrifiait communément vingt mille hommes par an, et que ce nombre

allait quelquefois jusqu'à cinquante mille.

Il paraît que les prêtres de ce peuple étaient si sanguinaires et

avaient un tel ascendant sur les princes, qu'ils leur persuadaient que

leurs dieux étaient en colère et ne s'appaiseraient qu'en cas qu'on leur

immolât quatre ou cinq mille hommes en un jour dans des tems marqués;

ainsi pour les satisfaire il fallait, à tort ou à raison, faire la

guerre aux voisins pour se procurer un nombre suffisant de victimes.

Telles ont été les cruautés que la religion a fait exercer; Les hommes

ont commis les plus grands crimes pour expier leurs péchés, pour

détourner la colère et se concilier la faveur de leurs dieux; mais sans

le penchant qu'ils ont naturellement à la cruauté et les impostures de

leurs prêtres, les hommes n'auraient jamais imaginé que la divinité

exigeât d'eux d'autre sacrifice que celui de leurs passions déréglées.

Un honnête payen a dit avec raison: si tu veux rendre les dieux

propices, sois vertueux. _Vis Deos propitiare? bonus esto._ Je

terminerai ce sujet si révoltant des sacrifices humains par les vers que

Racine met dans la bouche de Clytemnestre parlant à son époux Agamemnon

à l'occasion du sacrifice d'Iphigénie; les horribles cérémonies de ces

odieux sacrifices y sont décrites de la manière la plus forte.

Un prêtre environné d'une foule cruelle,

Portera sur ma fille une main criminelle,

Déchirera son sein, et d'un oeil curieux

Dans son coeur palpitant consultera les Dieux!

De la cruauté religieuse · 第 3 / 11 章