LES MEMES, ANDREE
ANDREE, qui a entendu les dernières paroles
Touchée!
BARDICHON
Hein?
ANDREE
Je dis que votre réflexion tombe à pic... Je me place à un point de vue
personnel. Ne cherchez pas.
BELVAL
Pourvu que le dîner n'en soit pas compromis.
ANDREE
Le dîner! il s'agit bien de ça.
BELVAL
Dis donc, j'ai une faim de loup, moi!
ANDREE
Je viens de donner des ordres en conséquence.
BELVAL, ironique
Déjà!
ANDREE
Oui, déjà! Je ne pouvais pas plus tôt, la marquise de Rumodu et sa
petite sortent d'ici.
BELVAL
Ah, bon! Toujours aimable, la marquise.
ANDREE
Aimable! (rire nerveux) Plus aimable que jamais! ah! ah!
BELVAL
Tu ne l'es guère en ce moment, toi, dans tous les cas... Qu'est-ce que
tu as?
ANDREE
Je suis énervée, voilà.
BELVAL
Tu n'as pas besoin de me le dire... et le motif de cet énervement?
(Discrètement, Bardichon remonte la scène et va s'accouder sur la
terrasse).
ANDREE
Toujours la même chose, parbleu! Parce que nous ne sommes pas mariés.
On me jette sans cesse cela à la figure... A toi, on ne dit rien. Un
homme! Tout est permis à un homme! Mais moi, c'est différent! Chacun se
trouve choqué dans ce sale pays!... Je fais scandale ici!...
BELVAL
Oh! une bonne... des cancans de valetaille, des potins d'office!
ANDREE
A midi, c'est une bonne; plus tard ce sont les Kermareck qui m'oublient
dans leurs invitations, qui disent ne pas me connaître quand on leur
parle de moi; ce soir, c'est une femme, une femme du monde qui,
apprenant ma situation, déguise à peine son dégoût.
BELVAL
La marquise?
ANDREE
Oui la marquise!... Elle est venue ici doutant, voulant savoir...
Quelle fuite, quand je lui ai eu dit la vérité!
BELVAL
Il ne fallait pas la dire.
ANDREE
La cacher, peut-être! Comme une coupable...
BELVAL
Mais non... la taire, tout simplement faire une concession à ses
principes... Autrement, parbleu! Je vois ça!... (il rit) Avec ses
préjugés, elle a dû en être renversée! ô mes aïeux!... quelle tête!
J'aurais voulu la voir... (nouveaux rires)
ANDREE
Oh! ne ris pas, va! Je suis assez énervée comme ça.
BELVAL, redevenu sérieux
Je ne vais pourtant pas pleurer!... Je t'ai déjà dit que l'opinion des
autres me laissait froid... (s'échauffant). D'ailleurs, qu'est-ce que
tu veux que j'y fasse! Je ne peux rien changer aux choses. Ce n'est pas
depuis hier que notre situation est établie; voici trois ans que nous
sommes ensemble! Tu as eu le temps de te faire à cette idée et je ne
m'explique pas pourquoi tu t'en froisses à présent...
ANDREE
Parce qu'on m'insulte, qu'on me met à l'index.
BELVAL
Eh bien, est-ce de ma faute! Pourquoi t'en prendre à moi et me faire
cette figure? Je ne t'ai pas trompée, ni prise de force. Tout a été
prévu, envisagé par nous. En acceptant la vie commune tu savais ce que
tu faisais et tu étais librement consentante.
ANDREE
Aussi, je n'en suis que moins excusable...
BELVAL
Andrée!
ANDREE
Oui, une fière bêtise que j'ai faite, alors.
BELVAL
Tu as des mots! un ton...
ANDREE
Ah! si c'était à recommencer.
BELVAL
Eh bien?... Dis donc, si tu regrettes?
ANDREE
Il est certain que j'en ai assez depuis ce matin.
BELVAL, éclatant
Et moi de trop! ça a assez duré ce potin-là!
BARDICHON, du fond, se tournant vers eux
Voyons! mes enfants! voyons...
BELVAL
Non, mais Bardichon, croyez-vous que c'est amusant. Je viens ici pour
me reposer, pour préparer de nouveaux travaux et il me faut supporter
des plaintes continuelles, des scènes ridicules comme celle-ci... Et ce
n'est pas la première fois... Déjà, il y a quinze jours... et toujours
pour le même motif.
ANDREE
Je t'ai demandé de quitter le pays.
BELVAL
Mais pourquoi? Je m'y plais beaucoup, en Bretagne; je m'y trouve très
bien.
ANDREE
Pas moi... (pleurant) Je suis très malheureuse, ici!
BELVAL
Malheureuse! Vraiment!... Alors tu es malheureuse, tu en as assez, tu
ne te plais pas là où je suis... dis-le!... Le remède est facile, tu
sais.
ANDREE
Le remède!
BELVAL
Mon Dieu, oui, le remède!... Nous ne sommes pas mariés, rien de plus
facile que de nous quitter.
BARDICHON
Sapristi, mes enfants! vous mettez tout de suite les choses au pire. Du
calme voyons!
ANDREE
Il l'est calme... Si le mot de séparation lui vient si vite sur les
lèvres, c'est qu'il y pense depuis longtemps.
BELVAL
Parfait! Cette scène que tu as toi-même fait naître, je la désirais, je
l'avais préméditée.
ANDREE
Tu l'avais prévue tout au moins.
BELVAL
Je pourrais te répondre, alors, que toi aussi tu as envisagé la rupture
et que tu cherches le premier prétexte pour me pousser à bout. Afin de
me quitter, de retourner à Paris. Loret et Frontin, tes flirts
habituels, te manquent sans doute!
ANDREE
Oh! l'injure!... Tu aurais pu m'épargner ce odieux soupçon. Quoi que tu
en dises, je n'y ai jamais donné prise: tu n'as rien à me reprocher.
BELVAL
Bah! Est-ce que je sais! Il y a commence ment à tout! Avec les
femmes...
ANDREE
Ah, c'est ainsi! Eh bien, j'y donnerai une suite... Cette idée de
séparation que tu as mise le premier en avant, je m'en empare... Oui je
partirai...
BARDICHON
Andrée!
ANDREE
Non, non, laissez, Bardichon!... Je vais partir... Je ne veux pas
rester avec Belval malgré lui.
BELVAL
Logique de femme! C'est moi qui la chasse, maintenant!
ANDREE
Calcul d'homme qui voyant arriver ce qu'il appelle en riant "l'échéance
de son bail" prend ses précautions pour ne pas le renouveler.
BELVAL
Oh! c'est infâme ce que tu dis là, Andrée... Retourner contre moi ce
contrat par lequel je mettais ton existence à l'abri de tous les
risques, me reprocher le délai de trois ans que Bardichon fixa lui-
même, à l'enregistrement, sans me consulter, c'est indigne!
ANDREE
A mon tour de te répondre: est-ce que je sais! Avec les hommes...!
BELVAL
C'en est trop! (il remonte vers la terrasse) J'en ai assez. Ah! certes,
oui, séparons-nous... Bonsoir. (Il allume une cigarette nerveusement).