SCENE XIV

LES MEMES, ANDREE

ANDREE, qui a entendu les dernières paroles

Touchée!

BARDICHON

Hein?

ANDREE

Je dis que votre réflexion tombe à pic... Je me place à un point de vue

personnel. Ne cherchez pas.

BELVAL

Pourvu que le dîner n'en soit pas compromis.

ANDREE

Le dîner! il s'agit bien de ça.

BELVAL

Dis donc, j'ai une faim de loup, moi!

ANDREE

Je viens de donner des ordres en conséquence.

BELVAL, ironique

Déjà!

ANDREE

Oui, déjà! Je ne pouvais pas plus tôt, la marquise de Rumodu et sa

petite sortent d'ici.

BELVAL

Ah, bon! Toujours aimable, la marquise.

ANDREE

Aimable! (rire nerveux) Plus aimable que jamais! ah! ah!

BELVAL

Tu ne l'es guère en ce moment, toi, dans tous les cas... Qu'est-ce que

tu as?

ANDREE

Je suis énervée, voilà.

BELVAL

Tu n'as pas besoin de me le dire... et le motif de cet énervement?

(Discrètement, Bardichon remonte la scène et va s'accouder sur la

terrasse).

ANDREE

Toujours la même chose, parbleu! Parce que nous ne sommes pas mariés.

On me jette sans cesse cela à la figure... A toi, on ne dit rien. Un

homme! Tout est permis à un homme! Mais moi, c'est différent! Chacun se

trouve choqué dans ce sale pays!... Je fais scandale ici!...

BELVAL

Oh! une bonne... des cancans de valetaille, des potins d'office!

ANDREE

A midi, c'est une bonne; plus tard ce sont les Kermareck qui m'oublient

dans leurs invitations, qui disent ne pas me connaître quand on leur

parle de moi; ce soir, c'est une femme, une femme du monde qui,

apprenant ma situation, déguise à peine son dégoût.

BELVAL

La marquise?

ANDREE

Oui la marquise!... Elle est venue ici doutant, voulant savoir...

Quelle fuite, quand je lui ai eu dit la vérité!

BELVAL

Il ne fallait pas la dire.

ANDREE

La cacher, peut-être! Comme une coupable...

BELVAL

Mais non... la taire, tout simplement faire une concession à ses

principes... Autrement, parbleu! Je vois ça!... (il rit) Avec ses

préjugés, elle a dû en être renversée! ô mes aïeux!... quelle tête!

J'aurais voulu la voir... (nouveaux rires)

ANDREE

Oh! ne ris pas, va! Je suis assez énervée comme ça.

BELVAL, redevenu sérieux

Je ne vais pourtant pas pleurer!... Je t'ai déjà dit que l'opinion des

autres me laissait froid... (s'échauffant). D'ailleurs, qu'est-ce que

tu veux que j'y fasse! Je ne peux rien changer aux choses. Ce n'est pas

depuis hier que notre situation est établie; voici trois ans que nous

sommes ensemble! Tu as eu le temps de te faire à cette idée et je ne

m'explique pas pourquoi tu t'en froisses à présent...

ANDREE

Parce qu'on m'insulte, qu'on me met à l'index.

BELVAL

Eh bien, est-ce de ma faute! Pourquoi t'en prendre à moi et me faire

cette figure? Je ne t'ai pas trompée, ni prise de force. Tout a été

prévu, envisagé par nous. En acceptant la vie commune tu savais ce que

tu faisais et tu étais librement consentante.

ANDREE

Aussi, je n'en suis que moins excusable...

BELVAL

Andrée!

ANDREE

Oui, une fière bêtise que j'ai faite, alors.

BELVAL

Tu as des mots! un ton...

ANDREE

Ah! si c'était à recommencer.

BELVAL

Eh bien?... Dis donc, si tu regrettes?

ANDREE

Il est certain que j'en ai assez depuis ce matin.

BELVAL, éclatant

Et moi de trop! ça a assez duré ce potin-là!

BARDICHON, du fond, se tournant vers eux

Voyons! mes enfants! voyons...

BELVAL

Non, mais Bardichon, croyez-vous que c'est amusant. Je viens ici pour

me reposer, pour préparer de nouveaux travaux et il me faut supporter

des plaintes continuelles, des scènes ridicules comme celle-ci... Et ce

n'est pas la première fois... Déjà, il y a quinze jours... et toujours

pour le même motif.

ANDREE

Je t'ai demandé de quitter le pays.

BELVAL

Mais pourquoi? Je m'y plais beaucoup, en Bretagne; je m'y trouve très

bien.

ANDREE

Pas moi... (pleurant) Je suis très malheureuse, ici!

BELVAL

Malheureuse! Vraiment!... Alors tu es malheureuse, tu en as assez, tu

ne te plais pas là où je suis... dis-le!... Le remède est facile, tu

sais.

ANDREE

Le remède!

BELVAL

Mon Dieu, oui, le remède!... Nous ne sommes pas mariés, rien de plus

facile que de nous quitter.

BARDICHON

Sapristi, mes enfants! vous mettez tout de suite les choses au pire. Du

calme voyons!

ANDREE

Il l'est calme... Si le mot de séparation lui vient si vite sur les

lèvres, c'est qu'il y pense depuis longtemps.

BELVAL

Parfait! Cette scène que tu as toi-même fait naître, je la désirais, je

l'avais préméditée.

ANDREE

Tu l'avais prévue tout au moins.

BELVAL

Je pourrais te répondre, alors, que toi aussi tu as envisagé la rupture

et que tu cherches le premier prétexte pour me pousser à bout. Afin de

me quitter, de retourner à Paris. Loret et Frontin, tes flirts

habituels, te manquent sans doute!

ANDREE

Oh! l'injure!... Tu aurais pu m'épargner ce odieux soupçon. Quoi que tu

en dises, je n'y ai jamais donné prise: tu n'as rien à me reprocher.

BELVAL

Bah! Est-ce que je sais! Il y a commence ment à tout! Avec les

femmes...

ANDREE

Ah, c'est ainsi! Eh bien, j'y donnerai une suite... Cette idée de

séparation que tu as mise le premier en avant, je m'en empare... Oui je

partirai...

BARDICHON

Andrée!

ANDREE

Non, non, laissez, Bardichon!... Je vais partir... Je ne veux pas

rester avec Belval malgré lui.

BELVAL

Logique de femme! C'est moi qui la chasse, maintenant!

ANDREE

Calcul d'homme qui voyant arriver ce qu'il appelle en riant "l'échéance

de son bail" prend ses précautions pour ne pas le renouveler.

BELVAL

Oh! c'est infâme ce que tu dis là, Andrée... Retourner contre moi ce

contrat par lequel je mettais ton existence à l'abri de tous les

risques, me reprocher le délai de trois ans que Bardichon fixa lui-

même, à l'enregistrement, sans me consulter, c'est indigne!

ANDREE

A mon tour de te répondre: est-ce que je sais! Avec les hommes...!

BELVAL

C'en est trop! (il remonte vers la terrasse) J'en ai assez. Ah! certes,

oui, séparons-nous... Bonsoir. (Il allume une cigarette nerveusement).

Le Sentier · 第 14 / 15 章