ANDREE, BARDICHON
BARDICHON, s'avançant vers Andrée
Ma pauvre enfant...
ANDREE, tombant dans ses bras en sanglotant
Ah! ah! Bardichon! Si j'avais su...
RIDEAU
ACTE III
Un salon luxueux. Beaucoup de fleurs partout. Deux portes de chaque
côté. Au fond une large baie laisse voir le vestibule où un ouvrier
monté sur une échelle double achève de poser un lustre. Marthe le
regarde travailler. Andrée range des bibelots sur la cheminée.
SCENE I
MARTHE, ANDREE, L'OUVRIER
L'OUVRIER, du haut de l'échelle
Là! ça y est!
MARTHE
Est-ce solidement attaché? Il ne faut pas que ça tombe sur la tête.
L'OUVRIER
Oh! pas de danger que ça dégringole, j'en réponds... (Il descend) Et
maintenant?
ANDREE
Tous les lustres sont posés?
L'OUVRIER
Oui, madame.
ANDREE
Avez-vous visité les portières de l'atelier?
L'OUVRIER
C'est fait, elles glissent bien à présent.
ANDREE
Alors, c'est tout.
L'OUVRIER
C'est bien tout... (il plie son échelle)
(Hortense entre les bras chargés de fleurs).
MARTHE
Je ne vois plus rien.
L'OUVRIER
Eh bien, bonsoir, mesdames.
ANDREE, MARTHE
Bonsoir!
(L'ouvrier sort, emportant son échelle).
SCENE II
ANDREE, MARTHE, HORTENSE
HORTENSE
Madame! Où faut-il mettre ces fleurs qu'on vient encore d'apporter?
ANDREE
Dans les jardinières de la salle à manger que j'ai dégarnies tout à
l'heure pour le buffet... Mais ne les serrez pas trop; s'il en reste,
vous les mettrez dans l'atelier.
HORTENSE
Bien, madame.
(Elle sort par une des portes de gauche).
SCENE III
ANDREE, MARTHE
ANDREE, se reculant pour juger de l'effet
C'est mieux comme ça, hein?
MARTHE
C'est superbe!
ANDREE
Ils peuvent tous arriver, maintenant, tout est prêt.
MARTHE
C'est d'un réussi: des fleurs, des lumières partout.
ANDREE
Je tiens à ce que la fête soit belle, je veux qu'on s'amuse beaucoup ce
soir.
MARTHE
Tu m'étonnes, tu sais! J'admire ton calme, ton indifférence, ta gaieté
même. Tu ris tout le temps.
ANDREE
Mon rire sonne faux?
MARTHE
Non, justement! il paraît naturel.
ANDREE
A la bonne heure.
MARTHE
Ce qui l'est moins, c'est la facilité avec laquelle tu acceptes cette
rupture.
ANDREE
Tu vois, pourtant...
MARTHE
Oui, je vois devant moi une petite personne bien sage, bien
raisonnable, mais je crois qu'elle en cache une autre qui s'efforce de
ne pas penser ou qui dissimule sa pensées, ses larmes peut-être, sous
un sourire.
ANDREE
Des larmes! Oh! tu te trompes.
MARTHE
Pourtant!...
ANDREE
Alors, tu voudrais me voir pleurer?
MARTHE
Non! certes, non! mais il n'est pas possible que tu n'aies pas de
peine... que tu ne souffres pas... Après trois ans, voyons... Tu l'as
tant aimé!
ANDREE
Eh bien c'est fini... voilà tout!
MARTHE
Non?
ANDREE
Si.
MARTHE
Tu me renverses!... Quand j'ai reçu il y a huit jours, votre invitation
à cette soirée... Que j'ai vu que vous vouliez vous quitter en fêtant
gaiement votre rupture, j'ai été toute bouleversée... Je croyais, moi,
à une brouille passagère d'amoureux.
ANDREE
Et tu es accourue?
MARTHE
Oui, pour te consoler, je croyais te trouver en larmes.
ANDREE
Et au lieu de ça?
MARTHE
C'est toi qui fus la plus brave.
ANDREE
Toi, tu étais navrée.
MARTHE
C'est vrai! Vous étiez si gentils tous les deux. J'espérais toujours
que ça finirait par un mariage.
ANDREE
Ah bah!... Mais, voyons, réfléchis un peu. Pierre et moi sommes deux
originaux; notre mise en ménage avec ce fameux contrat d'union le
prouve assez... Ce qui arrive aujourd'hui était indiqué. C'était
fatal... Bardichon fixa trois ans... comme pour un bail, tu te
rappelles, avons-nous assez ri!... nous sommes au bout du rouleau...
nous nous séparons, voilà!
MARTHE
Mais si gaiement.
ANDREE
Parbleu! Il faut finir joyeusement une liaison si bien commencée... tu
ne voudrais pas que notre rupture soit aussi lamentable qu'un
divorce... Merci bien! Où serait alors l'avantage du contrat d'union!
MARTHE
Enfin... Si c'est votre idée... Soit! Moi, ça m'a surprise parce que
rien ne faisait prévoir...
ANDREE
Tout arrive dans la vie... surtout les choses qu'on ne prévoit pas!
MARTHE
Malheureusement! (elle se lève) Mais, dis donc, je me sauve! Il est six
heures et je ne suis pas encore coiffée... c'est pour sept heures et
demie, hein?
ANDREE
Oui.
MARTHE
Tu es déjà prête, toi?
ANDREE
Presque... Je n'ai plus que ma robe à passer... Le coiffeur est venu à
deux heures.
MARTHE
Eh bien! A tout à l'heure.
ANDREE
A tout à l'heure. Et merci de tout ce mal...
MARTHE
Mais non, mais non... j'étais si heureuse de t'aider.
(Elle sort.)
SCENE IV
ANDREE, puis HORTENSE
ANDREE, inspecte un peu le salon puis elle appelle Hortense
Hortense!
HORTENSE, entrant
Madame!
ANDREE
Charvin a apporté les glaces?
HORTENSE
Oui, madame... les petits fours aussi.
ANDEE
Ah bon... Et est-on venu de chez Belloir.
HORTENSE
A l'instant. Tout est prêt.
ANDREE
Eh bien, vous allez m'aider à m'habiller... préparez ma robe.
(Hortense sort par la porte du pan de gauche qu'elle laisse ouverte).
HORTENSE, criant de la chambre
Madame mettra des bas assortis.
ANDREE
Naturellement! (elle se dirige vers la chambre, coup de sonnette) Ah,
on sonne! Qu'est-ce qui vient déjà?... Allez voir, Hortense.
(Elle sort)
HORTENSE, quittant la chambre
Mon dieu, madame qui n'est pas prête.
(Elle sort par la porte du fond et revient bientôt avec Bardichon).
SCENE V
ANDREE, BARDICHON, HORTENSE
BARDICHON, entrant, à Hortense
J'attendrai qu'elle soit habillée.
ANDREE
Qui est là, Hortense?
HORTENSE
C'est monsieur Bardichon. (Elle entre dans la chambre).
ANDREE, de sa chambre
Ah! c'est vous?
BARDICHON
C'est moi! Comment ça va?
ANDREE
Très bien, merci... Excusez-moi, mon pauvre ami, je passe ma robe... je
suis à vous dans un instant...
BARDICHON
C'est bon, c'est bon!... ne vous inquiétez pas, habillez-vous
tranquillement.
ANDREE
J'ai bientôt fini... (à Hortense) Hortense, vite! agrafez-moi mon
corsage... Attention à la dentelle surtout... Vite, vite!
BARDICHON
Mais ne vous pressez pas tant que ça, sapristi!
ANDREE
Là! ça y est!... mon collier... aïe! vous me pincez, maladroite! (elle
apparaît à la porte) Vous voyez, ce n'est pas long... (elle se retourne
vers la chambre) Rangez tout ça!
HORTENSE
Oui, oui, madame.
(Andrée entre en scène fermant la porte derrière elle).
SCENE VI
ANDREE, BARDICHON
BARDICHON
Peste, que vous êtes jolie, ce soir. Ca donne envie de vous embrasser.
ANDREE
Qui vous en empêche? (elle tend sa joue) Embrassez.
BARDICHON
Quoi, vous voulez...
ANDREE
Parbleu! où est le mal? Ne suis-je pas libre?
(Il l'embrasse)
BARDICHON
Pas encore... après souper seulement.
ANDREE
Quelle blague! Libre, je l'ai été l'instant même où j'ai quitté la
maison de Belval le lendemain matin qui suivait notre discussion...
BARDICHON
C'est-à-dire, il y a trois semaines.
ANDREE
Parfaitement. Ce dîner, cette fête, cette rupture officielle et joyeuse
ne sont que comédie... Ca ennuyait Pierre que je l'ai quitté la
première... il trouvait ça humiliant... Alors, pour sauver les
apparences... peut-être aussi pour couper court aux médisances, il a
imaginé ce petit truc-là; une fête pour célébrer l'échéance du bail,
pour consacrer officiellement notre séparation... (Elle hausse les
épaules) Cela fait pendant à la journée du contrat... Du pur
vaudeville.
BARDICHON
Mais, au fond, une idée excellente, généreuse...
ANDREE
Oh!
BARDICHON
Si. Je vous assure que Belval paraissait penser beaucoup plus à vous
qu'à lui-même en me chargeant de vous exposer ce programme... vous
l'avez vous-même compris en l'acceptant de si bonne grâce.
ANDREE
Cela m'était indifférent! Seulement, je n'avais pas de motif pour lui
refuser ce qu'il demandait... C'est pour lui que je l'ai fait. Ainsi,
tout à l'heure, Marthe m'interrogeait, voulait savoir... eh bien, je
lui ai répondu, je lui ai dit tout ce que vous m'avez dit, l'autre
jour... je répétais ça comme une leçon apprise par coeur.
BARDICHON
Elle s'en est aperçu?
ANDREE
Au contraire... elle admirait mon calme et mon indifférence...
D'ailleurs, elle avait raison, l'indifférence n'était pas jouée.
BARDICHON
Est-ce bien vrai?... Tout est bien brisé... bien fini?...
ANDREE
Radicalement.
BARDICHON
Alors, c'est grand dommage...
ANDREE
Non, mais qu'espériez-vous?
BARDICHON
Moi, rien... et pourtant! ça me semble tout drôle. Si vous saviez
quelle affection j'avais pour vous deux. J'étais habitué à vous voir
ensemble, si gentils, si aimants... Tenez, il faut que je vous dise...
Cette soirée, cette fête... eh bien... c'est moi...
ANDREE
Comment... Alors, ce n'est pas Pierre?
BARDICHON
Mais non. C'est moi qui lui ai fait comprendre.
ANDREE
Ah bien, si j'avais su!
BARDICHON
Il est trop tard... Vous avez l'air de m'en vouloir.
ANDREE
Non... pas trop... J'envisage seulement l'attitude que Pierre et moi
nous allons avoir l'un vis-à-vis de l'autre... C'était plus amusant,
autrement.
BARDICHON
Pardonnez-moi... je ne pouvais pas croire que vraiment vous ne l'aimiez
plus...
ANDREE
Après ce qu'il m'a dit... ce qu'il a fait. Songez qu'il n'a même pas
cherché à me retenir... Et depuis six semaines pas une visite, pas un
mot. Vous seul m'avez parlé de lui... Ah! je ne dis pas! Si tout de
suite, il avait cherché... car je l'avoue, les premiers jours, c'était
atroce, j'étais comme folle, il me semblait que jamais je ne pourrais
recommencer une autre vie... Même un soir j'ai voulu mourir...
m'empoisonner... du laudanum... je ne savais plus ce que je faisais...
c'est le portrait de ma mère sur la cheminée, dans ma chambre, qui a
arrêté le geste... (un temps) J'ai horriblement souffert, Bardichon!
(un temps) Maintenant, tout est cassé... son silence... son
indifférence... C'est fini!
BARDICHON
Irrévocablement?
ANDREE
Oui.
BARDICHON
Tant pis.
SCENE VII
LES MEMES, BELVAL
BELVAL, entrant
Bonjour.
ANDREE, se retournant brusquement
Ah!
BARDICHON
Bonjour.
BELVAL, après avoir serré la main du notaire. (A Andrée)
Pardonnez-moi d'entrer ainsi chez vous... Je n'ai pas dit à Hortense de
m'annoncer.
ANDREE
Oh! ça ne fait rien...
BELVAL
Je viens un peu tôt, mais j'ai tenu à arriver avant les autres... pour
jouer encore une fois le maître de maison.
ANDREE
Oui, je sais... Bardichon m'a expliqué... Asseyez-vous, je vous prie.
BARDICHON, se levant
Je vais vous laisser.
ANDREE
Mais, non, restez.
(Il se rasseoit, un long silence)
BARDICHON, embarrassé
Hum! Il a fait beau aujourd'hui.
BELVAL
Une belle journée, en effet.
ANDREE
Il a fait chaud...
(Nouveau silence)
BARDICHON, soudain
Ah! j'y pense! (à Andrée) Avez-vous le téléphone, ici?
ANDREE
Oui, pourquoi?
BARDICHON
J'ai à téléphoner à mon étude...
ANDREE
Eh bien, faites (désignant) Dans mon atelier, tout au fond du
vestibule. Voulez-vous que je vous conduise?
BADICHON
Non, non, ne vous dérangez pas, je trouverai.
(Il sort)
SCENE VIII
ANDREE, BELVAL
BELVAL
Vous êtes installée, maintenant.
ANDREE
Oui, complètement, depuis huit jours.
BELVAL
Vous avez dû avoir du mal... seule...
ANDREE
Non, pas trop, ça m'amusait... Marthe est venue pour m'aider, du reste.
BELVAL
Ah... Elle a dû être surprise... quand elle a su... notre rupture...
ANDREE
Oh oui, beaucoup! Elle était navrée, j'ai dû la consoler.
(Elle rit)
BELVAL
Ah! c'était vous...
ANDREE
Oui... Loret aussi est venu...pour aider le tapissier.
BELVAL
Enfin, à présent vous êtes tranquille, vous avez entièrement repris
votre vie d'autrefois?
ANDREE
Non, pas encore... cette soirée bouleverse tout, ici, mais c'est
l'affaire de quelques jours... Et vous, vous êtes resté longtemps en
Bretagne?
BELVAL
Je l'ai quittée deux jours après vous...
ANDREE
Vous êtes rentré à Paris?
BELVAL
Non, je suis allée en Touraine chez Cellier, puis dans les Vosges, chez
Mouzac... et avant de rentrer à Paris j'ai piqué une pointe vers
Biarritz...
Il n'y a que trois jours que je suis ici.
ANDREE
Ah, bah! vous avez beaucoup voyagé; il me semble que vous détestiez les
voyages, autrefois?
BELVAL
On change...
ANDREE
Bardichon ne m'avait pas dit...
BELVAL
Vous lui avez demandé?
ANDREE
Non, c'est vrai!... Et maintenant?
BELVAL
Maintenant, je vais rester à Paris... reprendre mes travaux...
ANDREE
Votre roman est fini?
BELVAL
Non; mon drame non plus, mais je vais bâcler tout ça, très vite.
ANDREE, vivement
Il ne faut pas, si ça allait être moins bien!
BELVAL
Tant pis. Je n'ai pas la tête aux travail en ce moment. Si ce n'étaient
les engagements pris ultérieurement je partirais... j'ai l'humeur
vagabonde depuis quelque temps.
ANDREE
Vous voudriez partir?
BELVAL
Oui, loin, très loin... Vous allez rire, il me semble que je vais
m'ennuyer cet hiver (il rit) Vous allez me manquer... l'habitude de ne
plus être seul.
ANDREE
Quelle idée... On s'y fait très vite vous verrez. Dans huit jours vous
n'y penserez plus.
BELVAL
Au fait, c'est possible, si j'en juge par vous-même.
ANDREE
Oh, moi!
BELVAL
Eh bien?
ANDREE
Vous aviez raison: j'ai repris très vite ma vie d'autrefois... Après
ces trois ans mon indépendance d'aujourd'hui m'amuse... ça me semble
nouveau... j'ai goûté un certain charme à revenir maîtresse de mes
actions.
BELVAL
Oh, je n'ai pas été bien tyrannique! Je n'ai jamais pesé sur votre
volonté. Vous étiez libre...
ANDREE
Certes!... mais vous savez combien je suis capricieuse, fantasque...
une drôle de petite nature, au fond.
BELVAL
Non. Tu étais... Vous étiez, très douce, très aimante.
ANDREE
Oh!
BELVAL
Si. Nous avons été très heureux ensemble... avouez-le... trois années
de vrai bonheur.
ANDREE
Peut-être (on sonne). On a sonné. Ce sont eux (elle écoute).
BELVAL
Déjà!
ANDREE
Non, c'est un fournisseur.
BELVAL
Je respire... j'ai eu un trac...
ANDREE
Pourquoi?
BELVAL
Parce qu'on est très bien comme ça... tous les deux... Il me semble
presque être encore à l'année dernière... il n'y a que l'appartement
qui me fait froid... (il se lève et regarde autour de lui) Je ne le
connais pas... C'est nouveau, il m'impressionne. On dirait que je suis
un étranger ici... Il faut que je fasse connaissance avec lui.
ANDREE
Vous voulez le visiter?
BELVAL
Ce n'est pas la peine. Indiquez-moi seulement. Qu'est-ce qu'il y a là?
ANDREE
La salle à manger
BELVAL
Bon... et ici?
ANDREE
Le fumoir.
BELVAL
Comment, le fumoir? Il n'y a pas d'homme avec vous?
ANDREE, souriant
Pour ce soir, seulement... les autres jours, ce sera la lingerie.
BELVAL
C'est mieux... Et là?
ANDREE
C'est ma chambre.
BELVAL
Ah! c'est là... (il hésite puis se dirige vers la chambre) Vous
permettez?
ANDREE
Vous voulez la voir?
BELVAL
De loin... pour comparer (il ouvre la porte) Ah! vous n'avez plus les
mêmes rideaux (se tournant vers Andrée) Pourquoi avez-vous changé les
tentures? Les autres étaient très belles.
ANDREE
J'ai voulu ne rien garder... Tout est nouveau dans cette chambre.
Examinez bien.
BELVAL, regardant
C'est vrai, tout est nouveau. Pourquoi?
ANDREE
Une idée à moi.
BELVAL
Alors... les autres meubles?... vendus... dispersés?...
ANDREE
Non, relégués... dans la chambre d'à côté.
BELVAL
Relégués... comme le passé... comme tout (il referme la porte).
ANDREE
Dame! Je me suis fait une vie nouvelle... entièrement.
BELVAL
Je vois ça... (un temps, brusquement) Et Frontin est-ce qu'il vient
souvent ici?
ANDREE
Non, jamais! je le verrai ce soir pour la première fois depuis mon
retour. Mais pourquoi cette question?... quel rapport?
BELVAL
Il n'y a pas de rapport, n'en cherchez pas! (il s'assied).
ANDREE
Qu'est-ce que vous avez? Vous êtes tout drôle.
BELVAL
Ne faites pas attention, ce n'est rien... Je suis patraque depuis
quelque temps.
ANDREE
Comment! vous êtes souffrant? Vous ne m'avez pas dit...
BELVAL
Je ne pensais pas que cela pût vous intéresser.
ANDREE
Oh!
BELVAL
Ne sommes-nous pas devenus deux étrangers l'un pour l'autre?
ANDREE
Si, certainement!... Néanmoins je serai toujours heureuse d'avoir de
vos nouvelles.
BELVAL
Vrai?
ANDREE
Sans doute! Etrangers nous le sommes entièrement dans le présent, dans
l'avenir... mais le passé...
BELVAL
Oui, le passé est là... on ne peut pas le rayer de son existence... ni
le changer, en faire un nouveau.
ANDREE
Malheureusement non, on ne peut pas (elle soupire).
BELVAL
Alors, Andrée... Si je te demandais de revenir?
ANDREE, se levant vivement
Oh, non! Ca, jamais! C'est fini! C'est fini!... Trop tard...
BELVAL
Tu ne veux pas?
ANDREE
Non, non! bien sûr!... Quoi qu'on en dise les raccommodements ne valent
jamais rien.
BELVAL
Si... on prétend que, souvent, c'est plus solide après qu'avant.
ANDREE
Je n'en crois rien.
BELVAL
On pourrait essayer.
ANDREE
C'est inutile, je n'ai plus la foi... c'est fini! entièrement fini!
BELVAL
Permets-moi seulement de venir ici, quelquefois?
ANDREE
Pour quoi faire?
BELVAL
Pour te voir, pour te raconter ma vie, pour connaître la tienne?
ANDREE
A quoi bon! Nos existences vont être totalement différentes à
présent... Nous avons bifurqué, nos chemins ne sont plus les mêmes.
BELVAL
Parce que tu le veux bien. Nous pourrions rester amis... Quand même,
malgré tout... C'était déjà beaucoup qu'il y ait entre nous une rupture
avec des regrets, des tristesses... pourquoi y mettre de l'amertume, de
la haine peut-être?
ANDREE
Non, ce que vous demandez n'est pas possible. Plus tard, vous le
regretteriez vous-même... ce serait flétrir nos souvenirs que de les
effeuiller ensemble. Quand on s'est aimé comme nous nous sommes aimés,
on ne peut pas faire pousser l'amitié sur les ruines de l'amour.
BELVAL
Vous avez peut-être raison... les choses mortes ne reviennent jamais,
mais je ne voulais pas croire que ce fût vraiment mort... j'espérais...
j'étais fou! Ah! maintenant je vois clair. Je raisonne, je n'hésite
plus (il se lève).
ANDREE, inquiète
Qu'est-ce que vous allez faire?
BELVAL
Ecrire.
ANDREE
Vous voulez écrire?
BELVAL
Oui. Vous avez ce qu'il faut?
ANDREE
Là... l'encre et le papier sur la table.
BELVAL
Merci... (il va à la table, s'asseoit et écrit).
ANDREE, à part
Il me fait peur! (haut) Quelle est cette lettre?
BELVAL
Un engagement... j'accepte les offres des directeurs du Grand
Journal... Ils m'ont demandé de partir aux Indes... pour des recherches
très importantes. C'est une proposition très avantageuse... sous tous
les rapports. J'étais insensé de vouloir refuser!
ANDREE
C'est loin, les Indes... Et ce serait pour longtemps?
BELVAL
Cinq ou six ans, je pense... Il faut remonter aux origines de ce pays
et de ses habitants, étudier les races, les religions, en refaire
l'histoire... C'est un travail immense!
ANDREE
Oui, ce sera long! Et vous acceptez?
BELVAL
Par cette lettre, oui (cachetant sa lettre) Là, ça y est!... (il se
lève) (il donne la lettre à Andrée) Voulez-vous avoir la bonté de la
faire porter.
ANDREE
Tout de suite?
BELVAL
Si c'est possible.
(Il descend la scène et s'asseoit sur le canapé. Andrée regarde Belval
puis la lettre. Elle hésite).
ANDREE, rejetant la lettre et allant à Pierre
Tu pleures?... Pourquoi pleures-tu? Il ne faut pas pleurer, Pierre.
BELVAL
Non, il ne faut pas; mais c'est malgré moi... C'est en vain qu'on se
raisonne... les plus forts ne sont pas maîtres... (il met la tête dans
ses mains).
ANDREE, très émue
Voyons, essuie tes yeux, je ne veux pas que tu pleures.
BELVAL
J'avais tant espéré...
ANDREE, s'asseyant près de lui
Eh bien n'y pensons plus... C'est fini!
BELVAL
Qu'est-ce qui est fini? La lettre est partie?
ANDREE
Non... elle est là... je n'ai pas pu.
BELVAL, prenant Andrée dans ses bras
Oh!... c'est bien vrai? Tu ne veux pas que je parte?
ANDREE, les larmes aux yeux
Non, c'est trop loin. Je ne veux pas que tu me quittes... je t'aime
toujours, moi!
BELVAL, joyeux
Oh ma Dédée! C'est vrai! bien vrai!... Tu ne m'en veux plus! Nous
n'allons plus nous quitter jamais, jamais!
ANDREE, pleurant sur son épaule
Non, jamais.
BELVAL, souriant
Ma chérie! (il l'embrasse) Tu ne voulais pas tout à l'heure. Tu me
repoussais...
ANDREE
C'était l'orgueil. J'aurais voulu me jeter dans tes bras et je ne
pouvais pas... Je me raidissais pour ne pas céder.
BELVAL, l'embrassant encore
Tu m'as fait souffrir, petite méchante.
ANDREE
Toi, aussi... là-bas... le matin quand je suis partie. Tu n'as pas
cherché à me retenir... tu es allé te promener pour ne pas me voir...
BELVAL
J'étais encore sous le coup de la discussion de la veille... Et tu as
eu de la peine?... beaucoup?
ANDREE
Si j'en ai eu! Dans la voiture qui m'emportait loin de toi, je
sanglotais... je criais de désespoir... Ah! comme je désirais que tu
coures après moi, que tu m'empêches de prendre le train, que tu me
ramènes... Ce que je m'en fichais, alors, des potins des Rumodu et des
Kermareck!
BELVAL
Et il m'aurait été égal alors à moi de quitter la Bretagne, comme tu me
l'avais demandé... Quel sale pays!
ANDREE
Alors, quand tu ne m'as pas retrouvée à ton retour?
BELVAL
Je ne croyais pas... je ne pouvais pas croire que tu fusses vraiment
partie... il y a avait en réalité si peu de motifs que je me disais:
c'est pour me faire peur... et je t'attendais... Quand j'ai compris...
Ah!... j'avais envie de me jeter du haut de la falaise... Bardichon ne
me quittait pas... il voyait bien... Au bout de trois jours, je suis
parti... Ca valait mieux... Si j'étais rentré à Paris et que tu m'aies
repoussé, j'aurais fait un mauvais coup, la jalousie m'aveuglait!
ANDREE
Oh!
BELVAL
Si... Tu ne sais pas combien je t'aime... je ne savais pas moi-même. Il
faut avoir souffert pour comprendre.
ANDREE
Oui, ça ouvre les yeux... cruellement.
BELVAL
Mais c'est fini maintenant... Nous allons être heureux.
ANDREE
Ne plus nous quitter jamais... la leçon a suffi.
BELVAL
Oui... je te veux complètement à moi... avec toutes garanties, cette
fois, (en riant) même légales.
ANDREE
Tu veux, toi?
BELVAL
Oui, j'ai compris... Je vois bien maintenant que l'union libre n'est
pas possible dans un monde comme le nôtre. Le contrat d'union n'est
encore qu'une utopie.
ANDREE
Alors?
BELVAL
Nous allons nous marier tout simplement
ANDREE
Mon Pierre...
BELVAL
Ma Dédée.
(Ils s'embrassent)
SCENE IX
LES MEMES, MARTHE
MARTHE, à la cantonade
Ne te dérange pas, Andrée. C'est moi et Loret (entrant, apercevant
Belval et Andrée) ô pardon.
ANDREE
Mais, non! Arrive donc...Il faut que je t'apprenne tout de suite la
grande nouvelle: Pierre et moi nous nous marions.
MARTHE
Comment!... c'est vrai? (elle va vers eux les mains tendues) Tous mes
compliments!... (à Andrée) C'était donc ça, petite cachottière!... Elle
ne se faisait pas de bile... ne pleurait pas. Je m'étonnais aussi...
Parbleu! elle se mariait.
(Dans le fond Bardichon et Loret apparaissent).
SCENE X
LES MEMES, BARDICHON, LORET
LORET
Qui est-ce qui se marie?
MARTHE
Tous les deux.
LORET
Vous vous mariez! Mais alors que faites-vous de vos belles théories?
C'est la faillite du contrat d'union!
ANDREE, joyeusement
Nullement! c'est sa glorification.
BELVAL
Il permet aux amoureux de s'apprécier, de se connaître bien, avant
l'engagement définitif.
ANDREE
Sans compter qu'il y a bien des chances pour que les époux, après un
stage comme le nôtre, n'aient jamais ensuite recours au divorce.
MARTHE
En effet! Ainsi le contrat d'union...
BARDICHON
Est le sentier qui conduit à la mairie.
RIDEAU
MONTIVILLIERS
Imprimerie du "Journal de Montivilliers"
H. RILLET
49, Rue Félix-Faure, 49
End of Project Gutenberg's Le Sentier, by Max du Veuzit and Robert Nunès