C’est aussi à la famille des légumineuses qu’appartient le genre

mimosa, plantes qui présentent au plus haut degré les phénomènes

du sommeil et de l’irritabilité des végétaux. C’est dans le genre

mimosa que sont placées les sensitives proprement dites, l’acacia de

Constantinople, celui de Farnèse, la sensitive grimpante, dont les

gousses atteignent quelquefois la hauteur d’un homme, et l’acacia du

Nil, qui produit la gomme arabique, unique nourriture des Maures et

des Arabes dans leurs longs voyages à travers les déserts. Un morceau

de cette gomme, gros comme une noix, et quelques gouttes d’eau, cela

suffit pour vingt-quatre heures à la nourriture d’un enfant du désert.

Et puis on s’étonne que ces peuplades, malgré leur ignorance, soient

indomptables! Les Espagnols sont le seul peuple de la terre dont la

sobriété approche de celle des Arabes. C’était un objet de risée pour

nos soldats, en Espagne, pendant la guerre de l’indépendance (1808

à 1814), de voir, à l’arçon de la selle des chevaux montés par les

officiers espagnols, une chocolatière en guise de pistolets; pourtant

cette chocolatière nous était plus funeste que ne l’eussent été les

meilleures armes offensives. Grâce à sa chocolatière et aux tablettes

de chocolat contenues dans son portemanteau, l’Espagnol n’avait pas

à s’occuper de sa subsistance; il n’avait besoin ni de rations de

pain, ni de rations de viande, riz, sel, etc. Pendant une halte de dix

minutes, il battait le briquet, mettait le feu à quelques broussailles,

et faisait son chocolat, qu’il avalait aussitôt; cela terminé, il

pouvait se battre pendant vingt-quatre heures sans que son estomac

l’obligeât à s’occuper d’autre chose. Il est donc bien vrai que

l’estomac et le cœur sont antipathiques; le dernier peut entraîner à

bien des folies, le premier ne fait faire que des sottises.

Le cachou est encore un produit de la même famille, qui compte aussi

parmi ses membres l’arbre de Judée et le baguenaudier commun, deux des

principaux ornements des jardins d’une certaine étendue.

Enfin, la famille des légumineuses compte parmi ses membres le lotier

pied-d’oiseau et le sainfoin oscillant. Ce fut le premier de ces

végétaux qui fit soupçonner à Linné les changements qu’éprouvaient les

plantes pendant la nuit. Cet homme de génie ayant remarqué un soir,

en se promenant dans son jardin, à Upsal, que les fleurs du lotier

avaient disparu, pensa d’abord qu’elles avaient été arrachées, et il

passa outre; mais quelle fut sa surprise lorsque le lendemain, dans le

cours de la journée, il les retrouva sur la plante, aussi belles et

aussi fraîches qu’avant leur disparition! Il comprit qu’il s’opérait

dans ces plantes un phénomène inconnu jusqu’alors, et pendant trois

nuits entières il se tint en observation près des lotiers. Ce fut ainsi

qu’il déroba à la nature son secret, et qu’il découvrit l’intéressant

et étonnant phénomène du sommeil des plantes, que quelques-uns de ses

devanciers avaient seulement soupçonné.

Le sainfoin oscillant n’est pas moins remarquable sous ce rapport

que le lotier. Cette plante, originaire des Indes, a des mouvements

singuliers: les deux folioles latérales, continuellement agitées,

décrivent un arc de cercle dans l’espace de deux minutes. Le plus

ordinairement, l’une se porte vers le haut, tandis que l’autre

s’abaisse. Ce mouvement se continue dans les feuilles détachées de la

plante, et il peut même exister pendant plusieurs jours, si l’on a

soin de mettre le pétiole dans l’eau. Chose plus remarquable encore,

le mouvement cesse dès que l’époque de la fécondation de la plante

est passée. Les Indiens attribuent à ces folioles des propriétés

extraordinaires, et ils en composent des philtres... Ne nous en moquons

pas trop: ces philtres-là pourraient être des cousins germains de nos

tisanes.

Les _térébinthacées_ forment aussi une famille d’une grande utilité

à cause des beaux vernis qu’elles produisent; c’est à cette famille

qu’appartient le pistachier, dont les amandes vertes sont si fort en

honneur chez les confiseurs et les glaciers.

On cultive, dans les contrées méridionales de l’Europe, deux espèces du

genre pistachier, le lentisque et le pistachier térébinthe. C’est du

premier de ces arbres que provient le mastic du commerce; l’autre donne

la térébenthine la plus recherchée, celle dite de Chio: les Orientaux

la mâchent habituellement pour se parfumer la bouche.

Une espèce importante des térébinthacées, les balsamiers, fournit des

baumes précieux, dont l’action stimulante sur l’économie animale est

très-active. Les plus importants sont le baume de la Mecque, ou baume

blanc, et la résine élémi.

Deux autres résines non moins connues appartiennent à cette famille:

la première est l’encens qu’on retire du _boswellia serata_; la seconde

est le baume de tolu.

Ce sont encore les térébinthacées qui produisent la résine connue sous

le nom de myrrhe, substance si précieuse dans l’antiquité, qu’aux dieux

seuls s’offraient l’_encens_ et la _myrrhe_.

Enfin, on cultive dans les jardins, comme objets d’agrément, le sumac

amarante, le traçant et le glabre, tous trois de la même famille.

L’écorce du glabre passa pendant quelque temps pour avoir des qualités

fébrifuges presque aussi actives que le quinquina. Cette plante

a-t-elle perdu ses qualités, ou bien ne les a-t-elle jamais possédées?

C’est ce que nous ne saurions dire; mais toujours est-il qu’on ne

l’emploie plus comme médicament. Nous l’avons dit: c’est, hélas! le

sort des plus beaux végétaux comme des plus humbles; tous y ont passé,

y passent ou y passeront, mais tous en sortiront. Ne voilà-t-il pas

que l’on renonce à l’emploi du quinquina lui-même!... Oui, mesdames,

le quinquina, sur lequel on a écrit de si belles choses; le quinquina,

qu’on a chanté sur tous les tons, sur tous les rythmes, le quinquina

est détrôné... détrôné par l’arsenic!...

--Mais, disait-on au savant auteur de cette substitution, l’arsenic

n’est donc plus un poison?

--C’est toujours un des poisons les plus actifs, répondit le docteur,

et c’est justement pour cela qu’il guérit...

--De la fièvre?

--Et de beaucoup d’autres choses!

Les _rhamnides_, dernière famille de cette classe, diffèrent peu des

térébinthacées; c’est à elles qu’appartiennent les jujubiers et les

houx.

Dans le genre nerprun, de cette famille, se trouve le nerprun, dont les

baies servent à faire le vert de vessie, employé par les peintres; les

fruits d’une autre espèce appartenant à ce genre donnent la graine dite

d’Avignon, avec laquelle on fabrique une belle couleur jaune. Le bois

du nerprun bourgène est préféré à tout autre pour la fabrication de la

poudre à canon.

Le genre jujubier est exotique à l’Europe; l’espèce cultivée est depuis

longtemps acclimatée dans la Provence et le Languedoc: c’est cette

espèce qui produit les jujubes, fruit assez peu estimé parmi nous,

mais dont on fait une assez grande consommation en Égypte. Ce doit

être aussi dans ce dernier pays un fruit très-substantiel, puisque

l’histoire rapporte que l’armée d’Orphellus, traversant l’Afrique pour

se rendre à Carthage, ne vécut que de jujube pendant ce long trajet.

QUINZIÈME CLASSE

DICLINIE

La première famille de cette classe se compose des _euphorbiées_,

plantes généralement suspectes. Elles varient beaucoup dans leur port,

et contiennent la plupart un suc laiteux, âcre, caustique, qui peut

donner la mort. Toutefois, ce principe se volatilise aisément, et

les plantes qu’on a desséchées peuvent ensuite être employées sans

inconvénient. C’est ainsi que la racine du manioc devient très-salubre

lorsqu’on a séparé sa fécule abondante du suc vénéneux dont elle

est imprégnée; on fait de cette fécule d’assez bon pain dans toute

l’Amérique et dans une partie de l’Asie et de l’Afrique.

Le ricin, dont l’huile est employée à divers usages, appartient à la

même famille. Le ricin commun, que l’on appelle _palma-christi_, est

un bel arbre de dix mètres de hauteur, dont les feuilles palmées sont

d’un très-bel effet sur les côtes de Barbarie, d’où il est originaire;

mais, ainsi que nous l’avons dit ailleurs, cultivé en Europe, le ricin

n’offre plus qu’une plante herbacée annuelle. Cependant, si on l’abrite

convenablement dans une orangerie quand viennent les grands froids,

la tige, au lieu de mourir, durcit, persiste et devient ligneuse, ce

qui prouve que la température seule a pu la réduire à la condition de

plante herbacée. Mais ce n’est pas la seule singularité que présente

le ricin: ses semences sont composées d’une substance blanche, ferme,

laiteuse, analogue à celle des amandes; ces semences recèlent une huile

abondante, et cette huile peut être un comestible très-agréable ou un

poison très-actif, selon le procédé qu’on emploie pour l’obtenir. Voici

l’explication de cette espèce de phénomène: la partie supérieure des

grains, le tégument, contient une substance émulsive, oléagineuse et

douce; mais la partie intérieure, où se trouve le germe de la plante,

contient un suc essentiellement vénéneux qui peut causer les accidents

les plus graves.

Si donc on presse cette graine modérément, on obtient une huile

délicieuse; mais si la pression atteint le germe de manière à en

exprimer le suc, l’huile qu’on en tire n’est plus qu’un médicament dont

on ne peut faire usage qu’avec toutes les précautions usitées pour

les substances vénéneuses... Et remarquez, Mesdames, que nous disons

_médicament_ pour ne pas avoir l’air, nous profanes, de nous jeter un

peu trop à corps perdu dans l’opposition à l’endroit de messieurs de

la Faculté, gens fort peu plaisants de leur nature; toutefois, nous ne

sommes pas de ceux qui pensent que la parole a été donnée à l’homme

pour déguiser sa pensée, et nous pensons qu’il est toujours sage de se

défier de ces gens dont les lèvres sont enduites de miel et qui n’ont

que le fiel dans le cœur.

Les _cucurbitacées_ forment la deuxième famille, qui comprend les

pastèques, potirons, concombres et melons... famille bien innocente,

n’est-ce pas? les melons surtout; chair fade trop souvent, il est vrai,

aqueuse, débilitante, d’une odeur nauséabonde, mais, au demeurant,

d’une parfaite innocuité.

Telle est l’opinion que nous formulions, il y a quelque temps, dans une

réunion de naturalistes où l’on avait admis quelques profanes.

--Monsieur, nous dit un de ces derniers, je respecte votre opinion,

mais je suis heureux de pouvoir le déclarer solennellement, j’exècre

les melons.

Comme cela se passait vingt minutes avant l’heure fixée pour le

banquet, ces paroles produisirent une certaine émotion, car c’était au

mois de juillet, et l’odeur d’excellents melons, formant une partie

des hors-d’œuvre, pénétrant jusque dans la salle de nos conférences,

affectait agréablement les nerfs olfactifs de la majeure partie des

savants réunis.

--Je vois bien que cela vous surprend, messieurs, reprit

l’anti-meloniste, eh bien, écoutez: J’avais un frère, c’était une

nature d’élite, il était fort comme Hercule, penseur comme Montaigne

et beaucoup plus savant qu’Aristote. C’était en 1824; il venait d’être

reçu avocat et de se marier presque simultanément, et il avait établi

son domicile à Paris, dans le quartier latin, rue Percée, nº 12. Le 23

août de cette fatale année, il allait se mettre à table avec sa jeune

femme, lorsque celle-ci témoigna le désir de manger du melon.

--Mais je veux que tu l’achètes toi-même, dit-elle à son mari; je n’en

ai jamais mangé de bons que ceux que tu m’as apportés.

Mon malheureux frère était superstitieux, comme tous les gens d’un

esprit supérieur: l’année précédente, à pareil jour, une voiture lui

avait passé sur le corps, rue Dauphine, et, heureusement guéri, il

s’était promis de ne pas sortir de chez lui le jour anniversaire de

cet événement; mais sa jeune femme insista et fit si bien qu’il sortit

tête nue pour aller au bout de la rue... A peine avait-il franchi le

seuil de la porte cochère, qu’une masse énorme, lancée d’un cinquième

étage, l’atteignit à la tête et le renversa. Quand on le releva, il

était mort!... Et voici la cause de cet affreux malheur: un ouvrier,

rentrant chez lui, avait acheté pour quelques sous un melon d’une

énorme dimension; mais arrivé à sa mansarde, et ayant mis le couteau

dans le monstrueux cucurbitacé, il s’en était exhalé une odeur infecte;

furieux de sa mésaventure, le malheureux avait lancé le melon par la

fenêtre... Si le melon trop mûr n’était pas une horrible chose, je

n’aurais pas à déplorer ce malheur, dont tout Paris s’est entretenu

pendant vingt-quatre heures, pour n’y plus songer ensuite. Donc, les

cucurbitacées sont en général de laides, monstrueuses et dégoûtantes

choses; et qu’attendre d’ailleurs de ces tiges si lâchement rampantes,

qu’il faut les arrêter violemment pour les obliger à produire quelque

chose?...

Viennent au troisième rang les _urticées_, qui comprennent le houblon,

cette plante dont on fait une si détestable liqueur connue sous le nom

de _bière_; le poivrier, plante ardente et généreuse.

Et pourtant c’est un pauvre arbrisseau, délié comme la vigne, comme

elle ayant besoin d’appui pour se développer, s’attachant aux arbres,

serpentant le long de leurs branches, et laissant pendre ses fruits

en petites grappes pressées. Cet arbrisseau, au feuillage sombre, à

l’apparence pauvre, est devenu, sous la main de l’homme, une production

de haute importance et l’objet d’un immense commerce; c’est un aromate

précieux pour l’art culinaire; il figure sur toutes les tables. C’est

un stimulant énergique, bien supérieur au café sous ce rapport; mais il

ne fait pas rêver comme le café, et il est de si doux rêves!

Le poivre n’est pas une découverte nouvelle, car Horace parle de cet

aromate; mais on ne le trouvait autrefois qu’aux Indes orientales;

depuis un siècle seulement il a été importé dans les colonies

d’Amérique, en même temps que le muscadier et le giroflier, et, chose

étrange! l’auteur de cette importation s’appelait Poyvre, ce qui a fait

croire à tort qu’il avait donné son nom à cette substance.

En vérité, c’est quelque chose de honteux que notre ingratitude

envers les hommes utiles qui ont rendu le plus de services à notre

pays. Ainsi, nous savons les faits et gestes d’Alexandre et de Néron;

Cartouche et Mandrin ont trouvé des historiens, et c’est à peine si

nos biographies ont daigné admettre le nom de M. Poyvre dans les

longues colonnes de leurs fastidieuses nomenclatures. On peut affirmer

pourtant qu’il n’est pas de citoyen dont la vie ait été mieux remplie,

et qui ait montré à la fois plus de dévouement à sa patrie et un

désintéressement plus grand. C’est tout un drame que la vie de cet

homme, et les péripéties terribles n’y manquent pas.

Né à Lyon en 1719, Poyvre, à vingt ans, ayant terminé de longues

et fructueuses études, se rendit en Chine et de là en Cochinchine.

Son premier soin, dans ces pays, fut d’en apprendre la langue. Il

y parvint en peu de temps, grâce à sa haute intelligence et au zèle

qu’il apporta à cette étude. Il s’appliqua ensuite à recueillir une

foule d’observations qui devaient être précieuses pour son pays; puis,

impatient de doter la France de ses découvertes, il s’embarqua pour y

revenir. Le navire qui le ramenait était encore dans la mer des Indes,

près du détroit de Banca, lorsqu’il fut attaqué par un bâtiment anglais

de force supérieure. Le canon gronde, le capitaine français donne des

armes à tous les passagers; Poyvre refuse celles qu’on lui offre.

--Vous êtes donc un lâche? s’écria le capitaine indigné.

--J’espère vous prouver le contraire, répondit le jeune homme sans

s’émouvoir.

Aussitôt, il jette son habit, son chapeau, et, muni d’une petite

pharmacie portative qui faisait partie de son bagage, il s’élance sur

le pont: les balles et les boulets frappent et renversent tout ce

qui l’environne, son calme ne se dément pas; il va, sous le feu le

plus terrible, ramasser les blessés; il les panse sous une grêle de

mitraille. Bientôt il est couvert de blessures, le sang coule de toutes

les parties de son corps.

Le capitaine court à lui:

--Pardon! s’écria-t-il en lui serrant la main; vous êtes le plus brave

de tous... mais nous allons tenter l’abordage; descendez, je vous en

conjure!...

Pour toute réponse, Poyvre s’élance vers un canonnier qui vient de

tomber, au même instant, un boulet lui emporte un bras. Une heure

après, il était prisonnier des Anglais.

Conduit à Batavia, puis renvoyé à Pondichéry, Poyvre put enfin

s’embarquer de nouveau, et il était heureusement arrivé en vue des

côtes de France lorsqu’il tomba une seconde fois au pouvoir des

Anglais; il ne recouvra sa liberté qu’en 1745.

Au milieu de toutes ces vicissitudes sur mer comme sur terre,

manquant de tout et en butte à tous les périls, Poyvre, animé par le

patriotisme le plus pur, n’avait jamais négligé une occasion d’ajouter

au trésor de ses connaissances, et d’étudier particulièrement tout ce

qui se rattachait à l’histoire naturelle et au commerce des colonies.

De retour dans sa patrie, il s’empressa de communiquer au gouvernement

deux projets de la plus haute importance qu’il avait conçus: le premier

était d’ouvrir un commerce direct entre la France et la Cochinchine; le

second était d’enrichir les îles de France et de Bourbon des épiceries

dont la culture avait été concentrée jusqu’alors dans les Moluques. On

adopta ces projets, et Poyvre fut chargé de les accomplir.

Le premier projet réussit parfaitement; le second était en voie

d’exécution, et déjà le muscadier, le giroflier et le poivrier

prospéraient à l’île de France, lorsque l’homme infatigable auquel on

devait ces résultats fut fait prisonnier une troisième fois par les

Anglais, qui le retinrent jusqu’à la paix conclue en 1761.

De retour à Paris, Poyvre fut nommé intendant des colonies, et le roi

lui donna le cordon de Saint-Michel avec des lettres de noblesse. De

1767 à 1773, il administra les îles de France et de Bourbon, et il en

répara tous les désastres. Parmi les hommes qui ont rempli un rôle

éminent dans l’administration, il en est peu qui aient laissé une

mémoire plus digne de vénération. En lui les vertus privées étaient

la source des vertus publiques: au plus parfait désintéressement

il joignait une équité scrupuleuse, une fermeté calme et une

persévérance à toute épreuve: les travaux publics, les établissements

de charité, d’agriculture; les finances, les expéditions maritimes,

l’administration de la justice, tout fut organisé par ses soins,

conduit et perfectionné par son zèle. La science devrait lui être

reconnaissante de ses efforts pour avancer ses progrès, et l’humanité,

de ceux qu’il fit pour adoucir le sort des esclaves.

L’introduction des précieuses cultures de l’Inde dans les îles de

France et de Bourbon n’est pas le moindre des bienfaits dont ces îles

lui soient redevables. La France en recueille encore les fruits à l’île

Bourbon et à la Guiane, où les plantes aromatiques sont autant de

conquêtes pacifiques et fécondes qui doivent faire bénir la mémoire de

Poyvre.

Revenu en France en 1773, ce grand homme se retira dans une maisonnette

qu’il possédait sur les bords de la Saône, et y mourut en 1786, presque

entièrement oublié de la génération sur laquelle il avait répandu tant

de bienfaits.

Combien de prétendus savants se sont fait des noms retentissants et des

fortunes colossales avec dix fois moins de connaissances acquises et

de génie que n’en possédait Poyvre!... Le véritable homme de mérite se

contente de sa propre estime; il a la conscience de ce qu’il est, et

cela lui suffit.

Mais nous voici bien loin de la famille des _urticées_, qui comprend

encore les mûriers, qu’on pourrait appeler _arbres à soie_, et les

figuiers, dont le fruit est un des plus répandus sur la surface du

globe: on le trouve dans tous les climats chauds, et là il se présente

sous la forme d’un arbre élevé. Dans nos climats tempérés, ce n’est

qu’un arbrisseau touffu; dans les pays froids, c’est un arbuste de

serre chaude.

La culture du figuier est très-ancienne; on en cultivait en Italie

avant la fondation de Rome, et de temps immémorial on a récolté des

figues dans le midi de la France. Parmi les nombreuses variétés de

figuiers, on remarque le _figuier des Indes_; c’est un arbre immense,

des branches duquel pendent de longs jets qui s’enfoncent dans la

terre, y prennent racine, deviennent des arbres semblables au premier,

lancent à leur tour d’autres jets qui ont le même résultat et qui,

envahissant le terrain, étouffent tous les végétaux qu’ils rencontrent.

D’une autre espèce appelée _figuier du Bengale_ on obtient, par

incision, une gomme élastique très-recherchée.

Mais le plus généralement cultivé est le _figuier commun_; c’est celui

auquel on accorde la préférence dans tous les pays méridionaux de

l’Europe. Il donne deux récoltes par an, et comme tout le fruit d’une

récolte ne mûrit pas simultanément, un seul figuier, s’il est fort,

peut donner du fruit pendant toute la saison.

La figue est un fruit fort sain quand il a atteint toute sa maturité.

On consomme une grande quantité de figues fraîches, mais la quantité

qu’on en fait sécher est bien plus considérable; il est vrai que c’est

le fruit qui, à l’état de conservation, présente le plus de qualités

nutritives. La quantité de figues que l’on fait sécher en Provence est

immense, et pourtant elle ne suffit pas à la consommation de la France,

qui en tire encore de l’Espagne et du royaume de Naples.

Les anciens, qui faisaient d’autant plus de cas de la figue qu’ils

ne connaissaient pas tous les excellents fruits que nous possédons

aujourd’hui, ont fait des guerres terribles pour conquérir des pays

par la seule raison qu’on y trouvait l’olivier, la vigne et le

figuier. Il paraît pourtant qu’alors, comme aujourd’hui, l’opinion

générale souffrait d’assez nombreuses exceptions, et que les Grecs

n’en faisaient point grand cas, ainsi que le prouve cette anecdote

historique: Un riche Athénien se rendit un jour sur la place publique;

il y fit rassembler le peuple, puis, du haut de la tribune où il

s’était placé, il s’écria: «O Athéniens! j’ai à ma campagne, tout près

des murs de la ville, un énorme figuier où plusieurs citoyens de cette

ville se sont pendus. Si donc quelques-uns d’entre vous voulaient

suivre cet exemple, je leur donne avis qu’ils aient à se hâter, car

dans trois jours le figuier sera coupé et jeté au feu.»

De nos jours, Brillat-Savarin disait qu’il donnerait un melon pour

une figue, et une figue pour un melon. Que les gastronomes tirent la

conclusion.

La quatrième famille de cette classe est celle des _amentacées_, à

laquelle appartiennent les plus beaux arbres de nos forêts: chênes,

châtaigniers, charmes, aunes, peupliers, bouleaux.

Tous les arts sont tributaires des amentacées; ils sont la richesse et

la prospérité des États, et l’existence de ceux-ci y est même attachée.

Cette observation n’avait pas échappé au ministre Colbert, qui disait

souvent que la destruction des bois amènerait la perte de la France.

Le chêne est certainement une des productions les plus belles et les

plus utiles de notre globe. S’il y a des arbres plus élevés et plus

gros, il n’en est pas un seul qui offre un bois à la fois plus solide

et plus facile à tailler; aussi de tout temps a-t-il été l’emblème de

la force. On reconnaît ses feuilles dentelées sur les plus anciennes

médailles. Il croît lentement, à peine au bout d’un siècle son tronc

a-t-il un mètre de circonférence, et cependant on en voit souvent

dont la circonférence est de onze à douze mètres, ce qui suppose onze

à douze cents ans d’existence. De vieilles traditions révèlent que,

dans les temps de barbarie, les hommes vivaient du fruit du chêne,

qu’on nomme _gland_. Cela ne serait pas impossible, puisque parmi les

variétés du chêne il en est dont le fruit est doux; mais il ne faut

pas, sur ce point, prendre à la lettre le rapport des historiens, car

les anciens donnaient le nom de gland à tous les fruits des arbres de

haute taille. La faîne s’appelait le gland du hêtre, la noix, le gland

de Jupiter, etc.

Une variété remarquable du chêne est celle dont l’écorce épaisse et

spongieuse est connue sous le nom de _liége_. Tous les neuf ou dix ans,

cette écorce se fend, se détache d’elle-même, et elle est remplacée par

une autre qui se forme en dessous. Un arbre peut donner ainsi jusqu’à

quinze récoltes avant d’être épuisé. Le chêne-liége croît spontanément

dans les parties méridionales de l’Europe: on en trouve beaucoup dans

le midi de la France.

Le châtaignier mérite aussi d’être placé au premier rang des arbres les

plus beaux et les plus utiles. Non-seulement son bois est excellent

pour la charpente, mais ses fruits forment la principale nourriture

des habitants de beaucoup de pays. Dans plusieurs parties de la

France, telles que le Limousin, le Périgord, les Cévennes, la Corse,

les habitants des campagnes ne mangent pas d’autre pain que celui de

châtaignes. Il en est de même dans les montagnes des Asturies, en

Espagne; dans les Apennins, en Italie, et dans plusieurs cantons de la

Sicile. La récolte des châtaignes est presque toujours très-abondante,

et elle ne manque jamais entièrement.

Sous le rapport de la beauté, le châtaignier ne le cède à aucun autre:

son port est majestueux, et il arrive à une grosseur prodigieuse. Tel

est celui que les voyageurs vont visiter sur le mont Etna, dont nous

avons parlé plus haut, et qui n’a pas moins de quatre mille ans. On en

voit un en France, près de Sancerre, dont le tronc a plus de dix mètres

de circonférence, et qui est âgé de plus de mille ans; il y a plus de

six cents ans qu’on l’appelait déjà _le gros châtaignier_.

Les aunes sont aussi d’une utilité générale. Les saules forment une

division considérable. L’espèce la plus remarquable est le saule

pleureur, dont les branches, en retombant, font de si belles arcades de

verdure.

Les fleurs animées - Tome 2 · 第 11 / 19 段