de briller, et les chauves-souris d’accourir. Le malheureux fut
noyé, ainsi que la Demoiselle dont il avait signalé la présence. Le
Katong-ging, l’hypocrite Katong-ging, heureux du mauvais tour qu’il
venait de jouer, poussa un petit éclat de rire. La Fée aux Fleurs, qui
savait tout ce qui s’était passé, se sentit tellement indignée qu’elle
changea la Fleur en scorpion.
[Illustration]
LES FLEURS POLITIQUES
ET
LES FLEURS NATIONALES
Il ne faut pas confondre les Fleurs politiques et les Fleurs
nationales. Ce sont deux choses bien différentes.
La Rose rouge et la Rose blanche furent des fleurs politiques en
Angleterre. Elles n’ont jamais été nationales.
En France, nous avons eu la Violette. Qui le croirait? la simple et
modeste Violette fut un moment séditieuse; elle mit le nez dans la
politique, se fit condamner à l’amende, à la prison, que sais-je
encore? Le naturel a repris le dessus: aujourd’hui la Violette est une
sage et honnête fille qui redoute de faire parler d’elle.
C’est par suite d’un malentendu que le Lis est passé à l’état de fleur
nationale. On a pris pour des fleurs de lis les fers de lance que nos
anciens rois portaient sur leurs drapeaux. Cette erreur, comme tant
d’autres, est devenue une vérité. La poésie verra toujours des lis là
où l’érudition s’obstine à signaler des fers de lance.
Il y a des gens qui voudraient ranger le Myrte et le Laurier parmi les
fleurs nationales. Ce sont de vieux académiciens.
Nous n’en finirions pas, si nous voulions faire l’histoire des Fleurs
politiques. Presque toutes l’ont été plus ou moins. Il y a encore
des provinces où une faction politique arbore un Œillet blanc à sa
boutonnière, l’autre un Œillet rouge. L’ancien drapeau de France était
blanc. L’uniforme du premier consul était rouge.
En France, nous possédons une fleur nationale dont personne ne peut
contester les droits; son origine se perd dans la nuit des temps. Cette
fleur, c’est la Verveine.
Elle me rappelle Velléda, la pâle et touchante prêtresse, les
mystérieuses profondeurs des forêts où vivaient nos pères.
[Illustration: VERVEINE]
Je vois la druidesse danser autour de la plante magique, puis se
baisser et la couper avec une faucille d’or qui brille aux rayons de
la lune; j’entends les chants des Eubages se mêlant au bruit du vent
dans les bois. Qui dirait, à voir cette petite plante si simple, si
gracieuse, si timide aujourd’hui, qu’elle a joué autrefois un rôle si
terrible, si important?
Nous parcourons vainement le blason et les annales des autres peuples;
il n’y a que la France qui possède des fleurs nationales. C’est ce qui
prouve que nous sommes avant tout une nation de sentiment et de poésie,
quoique bien des gens s’obstinent à ne nous accorder que de l’esprit.
[Illustration]
LES NOMS DES FLEURS
ET
LES NOMS DES FEMMES
Il n’y a pas de fleur qui n’ait un joli nom. Je ne parle pas de ceux
que leur donnent les savants. Ceux-là, personne autre que les savants
ne veut les apprendre. Le caractère de chaque fleur se lit pour ainsi
dire dans son nom. Est-il quelque chose de plus frais, de plus vermeil,
de plus souriant que ce mot: _Rose?_
_Guimauve_, ces trois syllabes ne rappellent-elles pas à l’esprit
quelque chose de doux, de salutaire, de bienveillant, j’allais même
dire d’émollient? _Lis_, il me semble que la grâce et la majesté de
la fleur elle-même respirent dans ce mot _lis_, si court, et qui
se prononce cependant d’une manière si mélodieuse. _Liseron_, ne
voyez-vous pas tout de suite quelque chose de vif, de coquet et de bon
enfant en même temps? L’harmonie du mot _Tubéreuse_ a quelque chose de
lent, de monotone, d’endormant, et me fait l’effet d’un narcotique.
_Lilas_, cela a quelque chose de jeune, de frais, d’amoureux qui
réjouit le cœur. _Tilleul_, on dirait entendre le joyeux cliquetis de
ses feuilles agitées par le vent. _Pivoine_, cela est éclatant, sonore,
mais sans majesté.
Voulez-vous un nom qu’il soit impossible de prononcer sans être
attendri? _Primevère_ ou _Pervenche_.--_Marguerite._ Est-ce la fleur
qui a donné son nom à la femme, ou la femme à la fleur? _Lianes_,
charmant dérivé du mot lien. _Géranium_ est fort joli quoique latin; il
y a un peu de tristesse dans ce nom.
Grâce, bizarrerie, bonté, orgueil, légèreté, bonhomie, tout cela
est dans le _Coquelicot_. _Ananas_, fraise fondant dans la bouche.
_Noisette_, craque sous la dent. Mais n’allons pas nous perdre dans le
fruit. Si j’avais à trouver un nom dans un roman pour un être frivole,
paresseux, incapable de rien de sérieux, gobe-mouche, flâneur, je
l’appellerais maître _Baguenaudier_. En supprimant les trois premières
lettres de _mélancolie_, on fait _ancolie_.
_Clématite_, _Acacia_, _Achante_, _Adonide_, _Aloës_, _Amarillys_,
_Amarante_, _Anémone_, _Balsamine_, pardonnez-moi, Fleurs, dont
j’oublie les noms délicieux: mais _Aubépine_! que je n’ai pas citée,
et _Bleuet_, et _Fougère_, et _Églantine_, et _Héliotrope_, et
_Jasmin_, et _Muguet_, _Réséda_, et toi, bonne et grosse _Coquelourde_!
Je ne conçois pas que les femmes s’obstinent à aller chercher des
noms dans l’almanach, quand elles en trouveraient de si jolis dans
la nature. Pourquoi ne pas demander des noms aux Fleurs? on pourrait
ainsi suivre l’analogie du nom avec le caractère ou avec le corps de la
personne. Pourquoi n’aurions-nous pas Mlle Fraise, Mlle Clématite, Mlle
Bleuet, Mlle Pervenche, comme nous avons Mlle Rose et Mlle Marguerite?
Si j’avais une fille, je voudrais qu’elle s’appelât Aubépine.
Ce progrès est bien simple, bien aisé à accomplir, et pourtant qui
sait quand il se réalisera? Les femmes s’appelleront bien longtemps
Pétronille, avant qu’une seule se décide à se nommer Réséda.
[Illustration]
LA GIROFLÉE
I
Au sommet du vieux donjon croissait une Giroflée. Un prisonnier la
voyait de sa fenêtre. C’était sa joie, sa consolation, son unique
espérance. Il l’aimait comme on aime une femme.
Le printemps, le soleil, l’air, la liberté, la Giroflée était tout cela
pour lui. Elle lui souriait du haut de son créneau; elle balançait
gracieusement ses petites tiges devant lui; elle se penchait sur la
noire muraille, comme pour lui donner la main.
La nuit, s’il entendait gronder l’orage, mugir le vent, tomber la
pluie, il tremblait pour sa Giroflée. Son premier soin, le matin, après
avoir fait sa prière, était de regarder du côté de sa chère fleur.
La Giroflée avait déjà oublié l’orage. Elle secouait ses feuilles
mouillées, comme un oiseau ses ailes. En un clin d’œil, sa toilette
était achevée, et elle prenait des petits airs coquets en regardant le
soleil.
II
Quelquefois, la Giroflée amenait des amis au pauvre prisonnier: tantôt
c’était un papillon qui venait voltiger autour de ses barreaux, après
avoir rendu visite à la fleur; une abeille qui faisait entendre à son
oreille son doux bourdonnement; un petit oiseau des champs qui, fatigué
de son vol, s’arrêtait pour se reposer sur les branches de la Giroflée.
Quand l’hiver arrivait, le prisonnier n’avait plus d’amie. Quelquefois
il voyait passer les hirondelles devant sa prison: «Hélas! disait-il
alors, les hirondelles sont de retour, et la Giroflée ne revient pas!
Elle m’a oublié, comme tous les autres!» Mais, aux premiers rayons du
soleil de mai, un beau matin, en se réveillant, la Giroflée le saluait
du haut de la meurtrière; et bientôt revenaient avec elle les amis
du prisonnier: le papillon, l’abeille et le petit oiseau des champs.
[Illustration]
Il y avait dans la vallée un homme qui passait toute la journée dans
les champs, une grande boîte de fer-blanc passée en bandoulière; il la
rapportait le soir au logis pleine d’herbes, de fleurs, de plantes de
toutes sortes.
Il croyait aimer les fleurs, parce qu’il était botaniste;
Parce qu’il les étiquetait, les rangeait, les classait par taille, par
sexe, par famille, par catégorie; parce qu’il leur donnait des noms
latins, l’infâme!
Un jour qu’il était fatigué de ses courses, notre homme s’arrêta au
pied du vieux donjon où se trouvait le prisonnier. Comme il portait son
mouchoir à son front pour essuyer la sueur qui en découlait, il leva la
tête et avisa la Giroflée.
--Oh! oh! s’écria-t-il, voilà une giroflée qui fera bien mon affaire;
mon voisin et antagoniste Nicolas n’en a pas d’aussi belle dans sa
collection; tâchons de nous emparer de celle-ci. Mais comment faire?
Le donjon était fort élevé, impossible de l’escalader. Notre homme jeta
les yeux autour de lui. Il vit que la tourelle touchait à une espèce
de rempart à demi ruiné; que du haut de ce rempart, on était à peine
séparé de quelques pieds de la plate-forme. Il commença son ascension.
Quoiqu’on fût au plus fort de la chaleur du jour, l’idée de jouer un
bon tour à son voisin Nicolas lui donna du courage.
III
Le prisonnier contemplait sa Giroflée dans une de ces extases muettes
qu’on n’éprouve qu’auprès de la femme qu’on aime. Tout à coup, il
vit une ombre se dessiner sur le mur, et un homme apparaître sur la
plate-forme. Il marchait résolûment vers la giroflée. A la boîte dont
il était armé, le prisonnier reconnut un botaniste.
Quand il fut près de la plante, il se mit en devoir de l’arracher.
--Arrête! malheureux, lui cria le prisonnier; si tu as un cœur
sensible, si les malheurs de tes semblables peuvent te toucher,
respecte cette fleur; c’est elle qui me soutient, qui me console, qui
m’empêche de mourir.
--Voilà un pauvre fou qu’on a bien fait d’enfermer, murmura le
botaniste, et il reprit son œuvre.
--Infâme! continua le prisonnier, Dieu te punira!
Le botaniste s’était mis debout sur la plate-forme, les racines de la
giroflée étaient fixées en dehors du mur. Elles tenaient ferme. A un
violent effort de notre homme, la plante céda cependant, mais elle ne
vint pas seule: elle entraîna le botaniste dans sa chute.
Ce que c’est que d’oublier les lois de l’équilibre, quand on herborise
sur les vieux donjons!
La Providence avait vengé le prisonnier...
Bien plus cruellement encore qu’on pourrait se l’imaginer, car le
botaniste n’était pas tué sur le coup.
IV
Il poussa des cris affreux. Des paysans accoururent, le mirent sur
un brancard et le transportèrent chez lui. Le médecin déclara qu’il
fallait lui couper les deux jambes. Après mûre délibération, cependant,
il se contenta d’une seule jambe.
Le botaniste guérit, mais il ne put plus se livrer à l’herborisation.
Il eut le crève-cœur de voir tous les matins passer son voisin et
antagoniste Nicolas, la boîte de fer-blanc sur le dos.
Nicolas herborisa tellement qu’il fut nommé membre de l’Académie. Son
voisin en eut la jaunisse.
V
Quant au prisonnier, il tomba dans un morne accablement. Il lui sembla
qu’en perdant sa Giroflée, il avait perdu une seconde fois sa liberté.
L’hiver vint, triste saison pendant laquelle, du moins, il ne songeait
pas à sa plante chérie; mais au printemps, un matin que les rayons du
soleil pénétraient dans son cachot, il ne put s’empêcher de lever ses
yeux baignés de larmes sur le donjon.
Une autre Giroflée se balançait sur sa tige, et disait bonjour au
pauvre prisonnier.
[Illustration]
[Illustration: THÉ ET CAFÉ]
LE THÉ & LE CAFÉ
La Fleur de Café voulut un jour faire le voyage de Chine pour aller
rendre visite à sa sœur la Fleur de Thé. Celle-ci la reçut avec une
bienveillance dans laquelle perçait un léger sentiment de supériorité.
Pour la Fleur de Thé, en effet, le Café n’était qu’une Fleur barbare
avec laquelle elle consentait à entrer en relations, malgré la distance
qui sépare une Chinoise civilisée d’une étrangère encore plongée dans
les ténèbres de l’ignorance.
Mais la Fleur de Café avait trop de finesse et de pénétration pour ne
pas s’apercevoir de cet accueil, et en même temps trop de fierté pour
le supporter.
--Ma chère, dit-elle à la Fleur de Thé, quand elles se trouvèrent
seules, vous prenez avec moi des airs qui ne me conviennent nullement;
sachez que je n’ai pas besoin d’être protégée et que je vous vaux bien
de toutes les façons.
La Fleur de Thé haussa dédaigneusement les épaules.
--Ma noblesse, répondit-elle, est de six mille ans plus vieille que la
vôtre; elle date de la fondation même du royaume de Chine, qui est le
plus ancien des royaumes connus.
--Qu’est-ce que cela prouve?
--Que vous me devez du respect.
Il faut vous dire que cette conversation avait lieu autour d’une
petite table en laque sur laquelle étaient déposées une cafetière et
une théière. Les deux Fleurs avaient fréquemment recours à l’excitant
déposé dans ce récipient pour animer leur verve.--Vous êtes si fade,
s’écria le Café, que les Chinois eux-mêmes ont été obligés de vous
abandonner pour l’opium. Vous n’êtes plus pour eux un excitant, père de
doux rêves, mais une simple boisson de table, comme chez nous le cidre
ou la petite bière.
--J’ai conquis, répliqua le Thé avec vivacité, un peuple qui a vaincu
les Chinois. Je règne en Angleterre.
--Et moi en France.
--J’ai inspiré Walter Scott et lord Byron.
--J’ai animé la verve de Molière et de Voltaire.
--Vous êtes un poison lent.
--Et vous un vulgaire digestif.
La Fleur de Thé reprit:--Dans l’harmonieux murmure de la bouilloire, on
croit entendre chanter les esprits du coin du feu, ma couleur ressemble
aux cheveux d’une blonde: je suis la poésie du Nord, mélancolique et
tendre.
--J’ai le teint noir des filles du Tropique, répondit la Fleur de Café;
je suis ardente comme elles, je me glisse dans les veines comme une
flamme subtile: je suis l’amour du Midi.
--Tu brûles, moi je console.
--Je fortifie, tu fais languir.
--A moi le cœur.
--A moi la tête.
Les deux Fleurs, exaspérées, allaient se prendre aux feuilles,
lorsqu’elles convinrent de s’en rapporter à un tribunal mi-parti de
buveurs de Thé et de Café. Ce tribunal siége depuis des siècles, il n’a
pu encore formuler un jugement.
[Illustration]
LA MUSIQUE DES FLEURS
Ceux qui aiment les fleurs aiment aussi la musique. Quels sont les
rapports qui lient entre eux ces deux instincts?
L’harmonie des tons ne répond-elle pas à l’harmonie des couleurs? Qu’on
nous laisse croire que le résultat, l’air de cette double harmonie,
c’est le parfum.
Ne vous est-il pas arrivé bien souvent, en écoutant une mélodie,
de voir naître en vous le souvenir de certaines fleurs? Weber nous
transporte au fond des bois, parmi les pudiques marguerites et les
chastes violettes. Rossini au milieu d’un parterre où s’étalent les
cent variétés de la rose. L’harmonieux Beethoven semble sortir d’une
de ces haies où l’aubépine, le seringa, le sureau, le genévrier mêlent
leurs fleurs variées et leurs odeurs.
Lorsqu’on chante devant nous un opéra de Donizetti, ne croyez-vous pas
voir s’élever une de ces pivoines éclatantes qui brillent un moment et
dont les fleurs sont si vite flétries?
La musique d’Halévy rappelle le camélia. Celle d’Auber rappelle ces
convolvulus si flexibles, si gracieux, qui se plient à toutes les
exigences, qui flottent au gré de tous les vents. En entendant une
mélodie de Schubert, il semble qu’on se promène le soir au clair de
lune sur un coteau tapissé de bruyères. De même, en respirant une
fleur, vous sentez s’élever dans votre cœur de vagues réminiscences
musicales. Il est impossible de se promener longtemps seul au milieu
des fleurs, sans avoir envie de chanter. Une femme trouve qu’elle
chante mieux quand elle a un bouquet à la main.
Qui de nous, dans le recueillement d’une belle nuit, au milieu des
bruits étouffés, des murmures mystérieux qui s’élèvent du sein des
eaux, de la terre et des bois, n’a pas démêlé distinctement le chant
varié des Fleurs, la cavatine brillante de la Rose racontant ses
amours, le saint cantique du Lis, la chaste romance de la Violette? Aux
chansons isolées succédait un concert, toutes les Fleurs unissaient
leurs voix dans un chœur aérien qui se perdait peu à peu dans les
profondeurs du feuillage, sous les herbes frissonnantes, dans l’espace
où la brise venait les recueillir. Le son est invisible, insaisissable,
comme le parfum. Le parfum flotte, pénètre, s’échappe comme le son:
l’un est la musique de l’homme, l’autre est la musique de la nature,
la voix des Fleurs. Il y a des gens qui ont rêvé une gamme de parfums.
Tous les rêves sont dans la nature et dans le cœur de l’homme.
Pour celui qui a entendu une seule fois le concert dont nous venons
de parler, les concerts ordinaires n’ont pas grand charme. Le chant
humain ne lui paraît qu’un faible et terne reflet des mélodies de la
nature. La musique ordinaire ne sert plus qu’à lui faire souhaiter plus
ardemment les beautés idéales et mystérieuses de la musique des Fleurs.
[Illustration]
[Illustration: LILAS]
LE JOUR DU LILAS
Le Lilas s’est levé de bonne heure ce matin; il a mis sa robe de fête,
il s’est entouré de guirlandes: voyez les jolies fleurs qui brillent
dans ses cheveux! Il n’y a pas de fleur plus aimable que le Lilas; un
léger incarnat colore ses joues blanches, il a la taille souple et
flexible: sa physionomie candide a cependant un petit air espiègle
qui fait plaisir.--Bonjour, charmante fleur. Où vas-tu, joli petit
Lilas?--Le printemps est venu ce matin me dire: Réveille-toi; tu dors
encore, paresseux! N’entends-tu pas le chant de l’alouette? Viens
m’aider dans mes travaux. Que de choses nous avons à faire ensemble!
Le ruisseau emprisonné par la glace va redevenir libre; ne faut-il
pas qu’il retrouve ses bords couverts de mousse? A sa vue, la mousse
a reverdi; la rose, piquée d’émulation, s’est entr’ouverte; le saule
s’est paré de feuilles verdoyantes; le rossignol est venu se poser
sur une de ses branches, et de ses chants joyeux il a salué le Lilas.
Le Lilas attire les jeunes gens et les jeunes filles: c’est la fleur
confidente de la jeunesse. Que de secrets on laisse envoler sous son
ombre! Mais le Lilas est discret; il ne trahit jamais les secrets qu’on
lui confie. Qui s’est jamais repenti d’avoir ouvert son cœur au Lilas?
Sa présence vient d’être signalée dans les champs. Aussitôt la porte
des chaumières s’ouvre, mille figures joyeuses paraissent aux fenêtres.
On court au-devant de la fleur; c’est à qui la saluera des premiers.
Les vieillards lui sourient de loin; filles et garçons s’empressent
autour d’elle. C’est une grande fête dans la campagne, c’est le jour
du Lilas. Les cœurs se sentent plus à l’aise depuis que la Fleur est
de retour. C’est le moment de tenir la promesse donnée. Le Lilas leur
a rapporté à tous leurs engagements; il a rempli l’air d’un parfum
de paix, de bienveillance et d’amour. Il a séché toutes les larmes;
personne ne pleure en présence du Lilas. La Fleur cependant continue sa
course. Partout elle réveille les Lilas ses sœurs, les autres Fleurs
ses compagnes. Des grappes d’un rose bleuâtre pendent le long des murs,
se balancent au milieu des haies, frémissent au fond des bosquets.
Le lilas veut consoler tout le monde. Un Lilas blanc se penchait le
matin sur le front d’Arnold, lorsqu’il est venu prier sur la tombe de
la pauvre Maria. Il n’y a qu’un jour du lilas dans l’année. On danse
jusqu’au soir, on chante la fleur qui donne la gaieté, la consolatrice
printanière, la fleur qui inspire les douces pensées et fait naître
l’amour. L’ombre s’étend sur le village, les danses et les chants ont
cessé. Où vas-tu, petite Lotchen? Pourquoi quittes-tu furtivement ta
chaumière? Tu cherches, dis-tu, le Lilas? Qu’as-tu donc de si pressé à
lui dire? Le Lilas a beaucoup travaillé aujourd’hui; il est fatigué,
il s’est endormi heureux: Fais comme le Lilas, Lotchen: demain, à son
réveil, tu lui diras ton secret; mais je crois, pauvre petite, que la
Fleur le connaît déjà.
[Illustration]
[Illustration: TUBÉREUSE, JONQUILLE]
LA TUBÉREUSE
ET
LA JONQUILLE
La Jonquille et la Tubéreuse causaient ensemble de bonne amitié. La
Jonquille s’était appuyée au rebord d’une fenêtre, la Tubéreuse assise
sur un banc de gazon. Une vigne tapissait le mur et s’arrondissait sur
la tête des deux Fleurs. Un Ramier chéri, élevé par la Tubéreuse, se
trouvait partager cet entretien.
--L’autre jour, disait la Jonquille, mon maître, en me montrant à un de
ses amis, s’est écrié: Voyez cette jolie fleur! c’est le Désir.--Moi,
répondit la Tubéreuse, je suis la Volupté.--J’aime bien mieux être le
Désir.--Cela vous plaît à dire, mais tout le monde n’est pas de votre
avis.--Vous ne venez qu’après moi.--Mais je vous fais oublier.--Sans
moi vous n’existeriez pas: je vous fais naître.--Moi, je vous
ressuscite.
La conversation, comme on le voit, avait pris une tournure assez
métaphysique. Le champ était vaste, et les deux Fleurs pouvaient
disputer longtemps avec des avantages égaux. Entre le Désir et la
Volupté, entre la Jonquille et la Tubéreuse, ce n’est pas nous qui
oserons décider. Heureusement, le Ramier n’éprouvait pas les mêmes
scrupules.
--Tout beau, mesdames, ne vous échauffez pas, dit-il, je vais
juger le différend.--Vous! s’écrièrent dédaigneusement les deux
interlocutrices.--Moi-même, répondit le Ramier; je ne manque pas
d’expérience, malgré mon air simple, et j’ai longtemps réfléchi sur
l’essence des choses. Vous allez voir.--Voyons.
La Tubéreuse et la Jonquille ne purent parvenir à réprimer entièrement
un sourire ironique.
--Pour vous juger, reprit le Ramier, je n’ai qu’à voir la manière
dont les hommes vous traitent; la nature a pris soin de multiplier la
Jonquille: elle abonde dans les prés, elle s’épanouit à côté des fleurs
les plus simples. Son parfum est doux sans être enivrant. Sa tête
penchée qui semble cachée sous un voile blanc, sa robe vert d’espérance
charment le regard. L’homme aime à s’entourer de jonquilles. Sur
la fenêtre du pauvre, sur la cheminée du riche, partout elle est
bien accueillie. C’est que le désir plaît.--Quant à vous, madame la
Tubéreuse, c’est autre chose. Vous êtes originaire de l’Inde, vous êtes
fille de la terre d’où nous viennent tous les poisons. Vos grandes
fleurs blanches lavées de rose séduisent, il est vrai, par leur beauté;
mais leur parfum ne peut se sentir longtemps. En vous voyant pour
la première fois, un charme puissant s’empare des sens, on voudrait
se livrer tout entier au plaisir de vous respirer; mais bientôt une
fatigue étrange remplace cet enivrement passager. On vous éloigne, on
vous évite, on craint de vous approcher. C’est que la volupté tue.
Il y a longtemps qu’on a donné la préférence à la Jonquille sur la
Tubéreuse. Nous souscrivons de grand cœur à ce jugement, mais nous
craignons bien qu’on n’en conteste la validité. Les sages seuls sont de
l’avis du Ramier. Le reste des hommes hésite encore entre le Désir et
la Volupté.
[Illustration]
[Illustration: BAL]
LE BAL DES FLEURS
De joie de se trouver réunies après tant de vicissitudes, les premières
Fleurs de retour se décident à donner un bal avant de reprendre leur
forme primitive. La Fée aux Fleurs avait fait construire une salle de
bal magnifique; mais nous nous dispenserons d’en donner la description,
attendu que les Fleurs n’y entrèrent pas. Elles préférèrent danser en
plein air.
Il est vrai que le plein air au pays des Fées ne ressemble nullement
à celui de nos climats. Le ciel est si rapproché de la terre qu’il
ressemble à un plafond parsemé d’étoiles; le vent est caressant
et léger: on dirait une gaze invisible. Les Fleurs d’ailleurs
craignaient, en se retrouvant dans un salon, d’être obligées de se
rappeler la terre.
Des milliers de Lucioles, girandoles vivantes, traînaient partout comme
une mouvante illumination. Rien n’était joli comme de voir ces insectes
gracieux décrire sur la tête des danseuses leurs courbes lumineuses.
Enfin, l’orchestre commença; il était entièrement composé de
Rossignols, membres du Conservatoire de la Fée de la musique. L’Oiseau
bleu le dirigeait en marquant la mesure avec un bâton d’or incrusté de
diamants.
Les musiciens jouèrent d’abord une contredanse, puis une polka, puis
une valse, ainsi que cela se pratique maintenant dans les salons du
grand monde.
Au bout de deux contredanses, les Fleurs se sentirent fatiguées.
Comment avons-nous pu voir un plaisir dans la danse? se disaient-elles
avec étonnement. La Belle-de-Nuit elle-même ne comprenait pas la
passion qu’elle avait eue pour les bals masqués.
--Tous ces pas, disait le Lis, ne valent pas le doux balancement que
m’imprime le Zéphire.