A propos d’insouciance, n’est-ce pas l’hortensia qui en est l’image

dans votre langage des Fleurs? Mais vous n’avez donc jamais regardé un

hortensia? Vous auriez vu que cette plante étale plus de fleurs que

de feuilles, qu’elle sacrifie tout à la parure. Ses lourds massifs de

fleurs fatiguent l’œil, comme l’excès du luxe dans le costume. Le peu

de feuilles qu’il possède, l’hortensia les cache sous un amas de fleurs

inodores à demi nuancées: ainsi les coquettes font disparaître leurs

bonnes qualités sous une foule de sentiments faux. L’hortensia comme la

balsamine, ne peut se cueillir. La coquetterie n’est-elle pas aussi un

égoïsme particulier?... Coupé, l’hortensia se flétrit, il est trop gros

pour former des bouquets; il n’est à sa place qu’au milieu d’un salon,

dans un riche vase, comme la coquette qui ne se plaît que dans le

monde. Il est sans parfum, parce que la coquette éblouit les yeux sans

charmer le cœur. C’est le luxe qui ruine la coquette, c’est l’astre

d’or, le soleil, qui tue l’hortensia. Appauvrie par de folles dépenses,

la coquette, au déclin de l’âge, perd son prestige; l’hortensia, après

avoir brillé, perd sa couleur. Enfin, en avançant en âge, la coquette

devient prude; dans l’arrière-saison, l’hortensia revêt la couleur

brune et se parchemine, se ride, se sèche sur la plante; il prend un

aspect rogue et désagréable. Où trouver une analogie plus frappante,

plus soutenue de la coquetterie? Faites-moi le plaisir de m’apprendre

ce qu’elle a de commun avec une _belle-de-jour_. En fait d’hortensia,

vous en êtes resté à l’Empire, qui en avait fait un emblème ridicule;

et je suis sûr que vous êtes de force, rien que sur son nom, à trouver

un symbole napoléonien quelconque dans la couronne impériale, qui offre

tout simplement l’analogie du savant méconnu.

[Illustration: HORTENSIA COURONNE IMPÉRIALE]

Je me suis conformé jusqu’ici, en vous parlant, aux lois de la routine,

mais je proteste contre les nomenclatures adoptées par les naturalistes

connus jusqu’à ce jour. Ces messieurs ont presque toujours désigné les

genres à contre-sens. Ainsi, je soutiens qu’on doit dire une œillet,

une hortensia, une lis, puisque ces fleurs symbolisent des objets

féminins: la maternité, la coquetterie, la vérité; et un balsamine,

attendu que le balsamine n’est autre chose que l’égoïsme.

A votre place, Monsieur, j’aurais tenté cette réforme; mais pour cela,

il aurait fallu heurter les préjugés, les habitudes du vulgaire, et

vous avez mieux aimé flatter ses goûts que les corriger. Vous vous

êtes endormi sur l’oreiller commode du succès. Aussi n’avez-vous

produit qu’un livre superficiel, incomplet, dépourvu de toute tendance

philosophique. Vous avez commis un sacrilége en portant une main

coupable sur l’unité sacrée de la création, en divisant ce qui est uni

pour jamais, en séparant ce qui est inséparable. Vous avez fait un

livre sur les Fleurs sans parler des fruits et des légumes.

La fleur suppose le fruit; le fruit conduit directement au légume.

Les fruits et les légumes offrent des analogies, avec nos sentiments,

non moins fécondes que les fleurs. Je commence par les légumes, ces

parias de l’organisation actuelle, et parmi les légumes, je choisis

les plus méconnus de tous: les raves. Ils vont répandre des torrents

de lumière sur la question, et se montrer dignes du haut rang que leur

assigne la morale. C’est une pépinière de belles analogies, dit un

grand philosophe, que je cite textuellement, que la bourgeoise famille

des raves, betteraves, carottes, panais, salsifis et céleris. Leur

collection représente les coopérateurs du travail agricole. Chacun de

ces légumes s’allie avec la classe dont il est le portrait. La grosse

rave reste à la table des gros paysans. Le navet moins rustique se

fait l’hôte du fermier huppé, traitant avec les grands; aussi le navet

peut-il, moyennant certains apprêts, figurer sur une table distinguée.

La carotte représente l’agronome expérimenté, dont l’utilité est

partout démontrée. Aussi la carotte est-elle un légume précieux employé

par le confiseur, le cuisinier, le médecin: utile de toutes façons,

fournissant par sa feuille un fourrage salutaire, par la torréfaction

un parfum de potage, etc. Le céleri, dans son acerbe saveur, donne

l’idée de ces amours champêtres, tendres liaisons où paysans et

paysannes se courtisent à coups de poing.

La feuille crispée de la betterave dépeint le travail violent des

ouvriers. La feuille grotesque de la rave étale un massif supérieur

dominant plusieurs follicules inférieures. C’est l’image du chef de la

famille villageoise dont l’importance comique et naïve exige tous les

hommages et absorbe tous les bénéfices de la communauté.

Et les fruits, quels abondants sujets d’étude et de réflexions ne

nous offrent-ils pas? La cerise est le miroir de l’enfance libre et

heureuse; elle excite chez les enfants les effets qu’elle représente.

L’apparition d’un panier de cerises met en joie tout le peuple

enfantin, à qui le fruit est très-salutaire; la cerise est un joujou

que la nature donne à l’enfant; il s’en forme des guirlandes et des

pendants d’oreilles: il s’en couronne comme Silène se couronne de

pampres. L’arbre est analogue au génie et aux travaux de l’enfance: il

est peu fourni de feuilles; ses branches vaguement distribuées donnent

peu d’ombrage, ne garantissent ni de la pluie, ni du soleil, témoignage

de la faiblesse de l’enfance, qui ne peut fournir de protection ni

d’abri à personne.

Faudra-t-il vous montrer dans la groseille le fruit des _enfants

terribles_? Il y a de la grâce, parce que la vérité, quelque indiscrète

qu’elle soit, est toujours gracieuse et amusante dans la bouche d’un

enfant. Ce rôle d’_enfant terrible_ n’est pas sans utilité; il châtie

en riant, _castigat ridendo_; aussi le fruit du groseillier rouge est-il

légèrement purgatif. Mais cette groseille n’acquiert sa valeur que

mélangée au sucre: ainsi les enfants trop libres doivent-ils perdre

leur rudesse au contact de l’éducation.

Le raisin n’est-il pas le plus amical des végétaux? Le vin n’est-il

pas le véritable ami de l’homme? Voyez la vigne embrasser nos arbres,

nos maisons, former des liens avec tout ce qui l’entoure. Elle ne

peut vivre sans s’attacher. Où trouver une analogie plus frappante de

l’amitié?

Il est temps que je m’arrête; je crois vous en avoir dit assez,

Monsieur, pour vous faire voir les imperfections, les fautes capitales

qui déparent votre livre. Non-seulement vous n’avez qu’imparfaitement

compris le langage des fleurs, mais encore vous n’avez pas même

soupçonné celui des fruits et des légumes. Votre ouvrage est en arrière

de deux cents ans. Rougissez, Monsieur, d’avoir vécu jusqu’à ce jour

sans connaître l’existence de la psychologie comparée ou analogie, et

tâchez de vous élever jusqu’à cette science.

Je vous prie, en attendant, de ne pas me croire votre très-humble

serviteur, et de ne pas me compter au nombre de vos souscripteurs.

[Illustration: Jacobus]

RÉPONSE DE L’AUTEUR

AU DOCTEUR JACOBUS

MONSIEUR LE DOCTEUR,

Notre prétention n’a jamais été de faire un livre philosophique. Le

public professe, en général, une répugnance très-prononcée pour la

philosophie. Nous nous sommes borné à parler des fleurs, pensant que

la tâche est suffisante. Les fruits et les légumes pourront avoir leur

tour; qui sait si la fantaisie ne prendra pas à Grandville de les

animer?

Nous ne nous sommes point lancé dans l’analogie, parce que dépouiller

les fleurs de leurs vieux symboles, renverser ces allégories depuis

longtemps acceptées de tous, nous a paru une chose grave. Nous

n’avons pas voulu nous insurger contre la tradition, et révolutionner

l’empire paisible des mythes floraux. Peut-être essayerons-nous plus

tard d’accomplir pacifiquement les transformations et les réformes

qu’exigent les fleurs. Rien ne nous empêche, après la dixième édition

de notre ouvrage, d’en faire une nouvelle basée sur les règles de la

psychologie comparée et de l’analogie.

Autant que vous, Monsieur, nous rendons justice à cette science

nouvelle dont vous ne citez pas seulement l’inventeur, quoique vos

analogies soient copiées dans ses livres. Nous ne vous blâmons pas,

Monsieur, de cette fidélité; le nombre et l’éclat des images, la

pompe du style n’ajouteraient rien à ces ingénieuses et charmantes

descriptions que Fourier a retracées ensuite sur le papier avec un

abandon et un laisser-aller qui augmentent leur grâce et leur vérité.

Nous avons donné, d’après vous et d’après Fourier, les règles de

l’analogie; maintenant, c’est aux femmes à s’adonner à cette étude;

Fourier la leur recommande expressément; c’est sous leur protection

qu’il met l’analogie. Avec un tel appui, l’analogie ne peut manquer de

triompher.

Nous espérons, en attendant, malgré vos critiques, que le public,

plus indulgent que vous, nous tiendra compte de nos efforts, et nous

dédommagera par son empressement du chagrin bien naturel que nous

éprouvons de ne pas vous compter au nombre de nos souscripteurs.

[Illustration]

ÉLÉGIE

LA FLEUR BLESSÉE

Les pleurs de l’aurore m’ont fait éclore; je me suis ouverte avec les

premiers rayons du soleil.

J’ai vu passer ce matin une jeune fille; elle s’est arrêtée pour me

regarder; moi, je la trouvais belle, et je lui souriais!

Elle passait sur mes feuilles sa main caressante; mes feuilles

frissonnaient de bonheur. Tout à coup une douleur aiguë m’a fait

tressaillir jusqu’au fond de ma corolle, je me suis inclinée sur ma

tige à demi brisée.

Pourquoi ne m’as-tu pas cueillie tout de suite, jeune fille? Déjà je

ne souffrirais plus, je reposerais doucement ensevelie dans ton sein

virginal.

Mon sang coule lentement de ma blessure, un froid mortel fait

pâlir mes feuilles, ma corolle se resserre; j’entends à peine le

doux bourdonnement de la brise dans le feuillage. Les oiseaux ne

chantent-ils plus? Le soleil s’est-il caché? Mes sœurs, mes sœurs,

est-ce déjà la nuit?

Non, c’est la mort qui me couvre de son ombre. Je ne verrai pas les

étoiles brillantes, je n’ouvrirai pas ma corolle, écrin parfumé, pour

enfermer les diamants de la rosée. Ma dépouille jonchera bientôt la

terre, et mon âme montera vers le ciel en laissant une trace parfumée.

Mon spectre t’apparaîtra, jeune fille; il te reprochera ton insouciance

et ta cruauté. Le remords me vengera... Mais non, je te pardonne;

puisses-tu ne pas apprendre à ton tour ce que souffre une fleur blessée!

[Illustration]

LES COURONNES

ET

LES GUIRLANDES

Nous avons parlé des bouquets, il faut bien dire quelques mots des

couronnes. Pourquoi ne profiterions-nous pas de l’occasion pour traiter

succinctement la question des guirlandes?

Le sujet sera bientôt épuisé. Qui est-ce qui porte des couronnes

aujourd’hui? A quoi servent les guirlandes?

Il va sans dire que nous ne nous occupons que des couronnes et des

guirlandes de fleurs. Les couronnes et les guirlandes de feuilles sont

encore fort en usage pour orner le front des lauréats, et les murs des

salons de cent couverts. Pas de véritable distribution de prix sans

couronnes de laurier, pas de bonnes noces sans guirlandes de feuillage.

Les Grecs et les Romains, les Grecs surtout, adoraient les couronnes

de fleurs. Celui qui se serait présenté au cirque, à l’académie, au

théâtre, sur la place publique, sans sa couronne, aurait passé pour un

fou. Il n’était pas plus permis alors de se montrer sans couronne, que

de sortir sans chapeau aujourd’hui.

Pour les gens chauves, la couronne remplaçait la perruque. Aussi tous

les philosophes s’en paraient; Socrate lui-même ne manquait jamais

de ceindre son front de fleurs. César, chauve à trente ans, dut à la

couronne l’avantage de cacher longtemps cet inconvénient aux beautés de

Rome. On sait qu’à l’âge de quatre-vingts ans, Anacréon se parait d’une

couronne de roses.

Avec la couronne, il n’y avait plus de vieillards; on était toujours

jeune avec des fleurs sur le front et une longue robe flottante; aussi

les anciens ne connaissaient-ils pas cet être tremblotant, souffreteux,

catarrheux, ridé, ratatiné, que nous nommons un vieillard.

Je ne parle pas d’Alcibiade: il changeait de couronne trois fois par

jour. C’était le premier coiffeur d’Athènes qui venait la lui placer

sur la tête.

Il y avait des fashionables qui portaient leur couronne à droite ou à

gauche, en avant ou en arrière; les uns la posaient d’un air crâne sur

un seul côté, les autres l’enfonçaient bien avant sur les oreilles pour

se garantir des rhumes de cerveau. Ceux-là étaient les propriétaires,

les rentiers du Marais, les bonnets de coton de l’antiquité.

Quand tous les convives avaient des couronnes de fleurs sur la tête, un

dîner triste était impossible. Les fleurs portent à la gaieté; aussi,

ni à Rome ni à Athènes on ne connaissait l’usage des dîners officiels.

Ils ne sont permis que depuis la suppression des couronnes.

Il faut convenir aussi que l’intervention des lunettes a rendu bien

difficile l’usage général des couronnes. Les myopes, les presbytes

feraient un effet assez ridicule avec leurs besicles sur le nez et

leurs fleurs autour de la tête. Ce serait atroce avec des lunettes

bleues et vertes surtout. Mais tout le monde n’est pas myope ni

presbyte.

Le blason s’empara de la couronne primitive; il copia les fleurs, qui

devinrent des fleurons: le moyen âge vit naître la couronne royale,

la couronne princière, la couronne ducale, celle de marquis, de comte

et de baron; mais ces couronnes étaient en or, leurs fleurs étaient

des perles ou des diamants. Louis XIV fit disparaître complétement

ces couronnes: aucune d’elles n’était assez large pour tenir sur une

perruque. Cependant il maintint la couronne de laurier. Voyez les

portraits et les bustes du temps: Villars, Condé, Turenne. La tenue

officielle du temps est pour les militaires une cuirasse, une perruque

et une couronne de laurier. Pas de statue équestre du grand roi qui

n’ait sa couronne de feuilles vertes sur la tête. On laissait aussi aux

déesses le privilége de la couronne. A Versailles, toutes les Muses

sont couronnées de fleurs.

La poudre fut un inconvénient qui fit abandonner la couronne par

les beautés du dix-huitième siècle; en revanche, la guirlande jouit

d’une immense faveur à cette époque: les bergers de Watteau ornaient

de guirlandes la chaumière de leurs bergères; les dames de la cour

portaient des guirlandes sur leurs paniers.

La guirlande, à tout prendre, ne manquait pas de charme; elle prenait

toutes les formes, se prêtait à toutes les métamorphoses. Souple,

flexible, serpent embaumé, elle caressait les contours d’une jolie

taille, elle retombait sur de blanches épaules, elle suivait les

sinuosités d’une robe de gaze. Et puis elle a donné un joli mot à la

langue française, un mot amical, harmonieux, câlin: _enguirlander!_

On put croire un moment que la couronne allait reprendre son antique

suprématie, lorsque vint la restauration du costume grec sous le

Directoire. Espérance vaine! les femmes hardies, qui ne craignirent

pas de ressusciter la tunique et le cothurne, reculèrent devant la

couronne. Au lieu de fleurs, quelque temps après, le beau sexe se

couvrit d’une perruque blonde. Les brunes les plus prononcées étaient

obligées elles-mêmes d’adopter la couleur à la mode. Par quel bizarre

caprice, par quelle étrange suite d’idées les femmes en étaient-elles

venues à renoncer à un de leurs plus précieux ornements, la chevelure?

Était-ce une manière indirecte de se prononcer en faveur de l’ancien

régime, en rappelant la perruque, un moyen détourné de provoquer une

réaction?

C’en était fait des couronnes; depuis, elles ne se sont plus relevées.

On en porte bien encore quelques-unes dans les bals, mais elles sont

rares, le plus souvent en fleurs artificielles, et ressemblant bien

plutôt à des diadèmes qu’à des couronnes. Une guirlande complète

n’est pas admise non plus sur une robe de bon goût; on jette çà et

là quelques bouquets sur la gaze, au hasard, et comme sans s’en

apercevoir, mais on n’a pas le courage de la guirlande.

Il y a certains pays cependant où le genre trumeau existe encore. Au

1er mai, les jeunes gens dressent des mâts enguirlandés devant la

fenêtre des jeunes filles, ils parent de guirlandes la porte de leur

maison; mais c’est là un usage de paysans qui ne tire nullement à

conséquence.

On se donne bien encore de temps en temps le divertissement de

couronner une rosière dans les environs de Paris; on lui donne en fait

de couronne une médaille d’argent ou bien une dot de 500 fr.

Les rois eux-mêmes ne portent plus de couronne; le diadème est un

mythe, une fiction. Qui a vu un sceptre ou un trône? A quoi serviraient

les couronnes royales?--On ne sacre plus les rois.

Depuis l’abolition des couronnes, les hommes et les femmes n’ont plus

aucun moyen de témoigner leur douleur en public: les uns sont réduits

à mettre leur mouchoir sur leur visage, les autres s’évanouissent.

Sophocle faisait répéter une de ses tragédies, lorsqu’il apprit la mort

déplorable d’Euripide exilé. Aussitôt le poète quitta sa couronne, et

tous les acteurs l’imitèrent en signe de deuil.

Cléagène, la rivale d’Aspasie, rendait le dernier soupir pendant

que celle-ci donnait une fête magnifique à l’élite de la jeunesse.

On l’instruit de la situation désespérée dans laquelle se trouve sa

rivale. Par un mouvement spontané, Aspasie arrache sa couronne de roses

et la foule aux pieds. Les convives suivent son exemple, et la fête est

abandonnée.

Aujourd’hui, chacun lèverait les bras en l’air, crierait: O ciel!

est-il possible! Cette pauvre Cléagène, il n’y a pas trois jours que

je l’ai rencontrée aux Champs-Élysées! Voyez comme tous ces grands

bras, ces grands cris, sont éloignés de l’éloquente simplicité du geste

d’Aspasie et de ses amis. Ils enlèvent leur couronne. Cela dit tout.

Combien les femmes ne gagneraient-elles pas à remplacer le moderne

et disgracieux chapeau par de fraîches couronnes! Tôt ou tard elles

reviendront à cet ornement si simple et si complet. Jeunes filles,

épouses, matrones, nobles, femmes du peuple, on portera des couronnes

selon son âge et sa condition; on verra disparaître le bonnet de

percale, de gaze ou de tulle, mille fois plus absurde que le chapeau.

En attendant cette révolution, que nous appelons de tous nos vœux,

la couronne proscrite ne trouve plus d’asile que sur le cercueil des

enfants, des jeunes filles, et sur la croix noire des tombeaux.

[Illustration]

[Illustration: JASMIN (fleur-12)]

AUTRE GUZLA

LE JASMIN

Le Jasmin est la fleur que j’aime; elle est embaumée comme l’haleine

des houris.

Quand j’étais riche, j’avais dans mes vastes jardins des bosquets

de Jasmin qui s’arrondissaient en berceau; leurs feuilles blanches

tombaient sur les épaules noires des almées qui dansaient devant leur

maître étendu sur des coussins de soie.

Maintenant je suis pauvre, et le Jasmin, mon ami, entoure ma fenêtre et

la protége contre les ardeurs du soleil.

La démarche d’Hendiè était légère comme si elle descendait une pente.

Sa taille était flexible comme la tige d’un palmier, et sa joue polie

comme une surface d’argent.

Son sourire me paraissait plus brillant que la frange dorée qui entoure

un nuage éclairé par la lune.

Vierge aux lèvres fraîches, que de fois je me suis glissé pour te voir

derrière les Jasmins qui cachaient la terrasse de la maison de ton père!

Le Jasmin est blanc comme le lis, il est rouge comme la grenade, il est

couleur d’or comme le soleil. Le Jasmin prend toutes les couleurs pour

se faire aimer.

Qui n’aimerait pas le Jasmin?

C’est la tente des amants, la joie des abeilles, le charme des yeux, le

parfum des nuits sereines.

Il chasse les Djinns des toits qu’il abrite; Bulbul aime à lui dire ses

plus douces chansons.

O Jasmin, tu as protégé mes jeunes amours, tu verses ta fraîcheur sur

ma vieillesse; ton odeur me rajeunit, tes fleurs réjouissent ma vue!

J’ai coupé ce matin une de tes branches, et la fumée du tomback qui la

traverse, en sortant de mon narghiléh, me semble plus parfumée.

Que les Péris te protégent et viennent elles-mêmes, chaque matin et

chaque soir, ranimer tes fleurs de leur souffle!

[Illustration]

LES FLEURS

CHANGÉES

EN BÊTES

Le jeune Kao-ni se promenait un jour dans la campagne avec son maître,

le savant Kin. Tout à coup, le jeune homme, qui cueillait des fleurs,

s’arrêta en poussant un cri. Le maître accourut avec toute la rapidité

que permettait son grand âge.

--Qu’avez-vous, mon fils? lui demanda-t-il, que vous est-il arrivé?

--J’ai cru cueillir une fleur, répondit Kao-ni, et en me baissant,

j’ai vu que j’allais mettre la main sur un scorpion. Il faut que

j’écrase cette vilaine bête.

Le vieillard le retint.

--Arrêtez! reprit-il ensuite, ce que vous avez pris pour un animal est

bien véritablement une fleur: on l’appelle _Katong-ging_. Neuf pétales

forment sa couronne: deux forment les antennes, six les pattes, et la

neuvième, très-allongée, représente la queue. Voyez, ne dirait-on pas

un scorpion?

Kin se baissa et prit la fleur; il voulut ensuite la passer à son

élève, mais celui-ci la repoussa avec dégoût.

--Que la nature est bizarre! s’écria-t-il, donner une forme si hideuse

à une fleur!

Alors Kin, pour le reprendre et lui montrer la légèreté de ses paroles,

lui raconta l’histoire suivante:

Il n’y a point de bizarrerie dans la nature, mon fils; tout ce que

nous voyons a une cause, même les fleurs qui ressemblent à des

scorpions. Le Katong-ging a des sœurs qui partagent son triste sort:

on s’éloigne avec terreur de l’ophryse, qu’on dirait prête à vous

piquer de son dard, comme une guêpe. Une autre ophryse offre une si

frappante analogie avec l’araignée, que les mouches l’évitent avec

soin, et qu’elle inspire du dégoût à l’homme. Il existe dans la famille

des orchidées des plantes qui offrent l’image d’un serpent ou d’un

scarabée. Voici ce que rapportent les livres de la science au sujet de

ces étranges métamorphoses.

Les Fleurs sont placées sous les lois d’une Fée qui préside de tout

temps à leur destinée. Les Fleurs ont une âme comme les hommes, et

elles sont récompensées par la Fée, selon leurs bonnes ou leurs

mauvaises actions. A celles qui sont soumises et réservées, elle

accorde ses caresses plus vivifiantes que le soleil et la rosée, plus

fraîches que la brise. Aux Fleurs qui bravent ses lois, elle envoie des

insectes qui les dévorent vivantes, des lèpres qui les dessèchent sur

leur tige, car la Fée se montre sévère quelquefois. On n’a jamais pu

savoir le crime commis par les ophryses et les orchidées; ce qu’il y a

de sûr, c’est que la Fée leur fit prendre, il y a plusieurs siècles, la

forme qu’elles ont aujourd’hui, qu’elles doivent conserver jusqu’à ce

qu’un Papillon devienne amoureux d’elles.

Kao-ni écouta cette histoire avec attention.

--Pauvre Katong-ging! dit-il en regardant la fleur d’un air triste,

quand finira ton supplice? Jamais, sans doute. Un scorpion peut-il se

faire aimer?

--Ne désespère pas de l’amour, mon fils, reprit le vieillard, et médite

bien l’enseignement qui se cache dans ce que je viens de t’apprendre.

Dard, venin, laideur, vices, défauts, méchanceté, pour dépouiller son

ancienne enveloppe, il suffit souvent de se sentir aimé.

Le Katong-ging était une petite fleur azur qui se balançait sur une

tige svelte et élégante au bord des rivières. Elle était jolie; elle

paraissait bonne, douce, honnête. Elle inspira de la confiance à une

Libellule bleue qui habitait les mêmes parages que le Katong-ging.

Si le jour la pauvre Demoiselle avait beaucoup de peine à échapper

aux attaques des hirondelles qui écumaient les bords de la rivière,

la nuit c’était bien pis encore: les lézards, les araignées, les

chauves-souris, tous les rôdeurs nocturnes lui faisaient une rude

guerre. Elle était obligée de se tenir sans cesse sur le qui-vive, et

de ne dormir que d’un œil, ce qui devient fatigant à la longue.

La Libellule raconta ses chagrins au Katong-ging.

--Ma chère Demoiselle, lui répondit la Fleur, que ne parliez-vous

plus tôt, je me serais fait un plaisir de vous offrir un abri où vous

pourrez dormir tout à votre aise. Quand la nuit sera venue, posez-vous

sur moi, vos ailes et mes feuilles sont de la même couleur. Je défie

tous les lézards, toutes les araignées et toutes les chauves-souris

de la terre de vous reconnaître quand nous serons ainsi confondues;

d’ailleurs, au moindre danger je vous réveillerai: nous autres Fleurs

nous avons le sommeil si léger!

La Demoiselle de se confondre en remercîments et de bénir le ciel qui

lui avait envoyé une voisine si charitable. Mais le Katong-ging avait

ses projets.

Un jeune Ver luisant habitait une touffe d’herbe à ses pieds, et chaque

soir il essayait de grimper sur la tige de la fleur, afin de sortir de

l’obscurité, et de se récréer à la vue de son reflet jouant dans l’eau

tranquille.

Le malicieux Katong-ging secouait sa tige dès qu’il voyait le Ver

luisant parvenir presque au terme de sa course, et l’infortuné

retombait dans l’herbe. Trois ou quatre fois il recommençait son

ascension, toujours même manége de la part de la Fleur.

Ce jour-là le Katong-ging appela le Ver luisant, et lui dit de grimper

et de se cacher sous ses feuilles; en même temps il s’inclina pour

faciliter l’ascension.

--Que cette fleur est bonne fille! pensa le Ver luisant en s’enroulant

commodément autour de sa corolle; maintenant, la nuit peut venir, je me

verrai dans l’eau.

La nuit vint, et la Demoiselle aussi; elle se posa sur le Katong-ging,

et, fatiguée de ses insomnies précédentes, elle s’endormit. Le Ver

luisant attendait avec impatience que la lune fût couchée, et ne voyait

qu’un glacis d’argent sur l’eau.

Les fleurs animées - Tome 2 · 第 3 / 19 段