Eburne[411], un messagier du roy, fu en celle bataille en la partie des
Abrodiciens et se combatit en la dextre partie de l'estour. Desconfis
furent les Saisnes et chaciés honteusement; si perdirent moult de leur gent
et tournèrent à moult grant dommage et à grant confusion de leurs contrée.
Et quant le roy qui estoit d'autre part eut leur voie destruite et eut son
cuer esclarié[412] de ses messages et de sa gent qu'ils avoient occis, il
s'en retourna en France. A Ais-la-Chapelle oït et receut les messages
Hélaine l'empéreris de Constantinoble; si estoient nommés Michaus,
Glagliane et Théophille[413].
Note 411: _Eburne._ Notre traduction n'est pas complète: «Nam in
primis congressione quatuor millia eorum cecidisse narravit legatus
regis Eberwinus nomine, qui in eodem prælio fuit, et in Abotritorum
acie dextrum cornu tenuit.»
Note 412: _Esclarié._ Variantes: _Esclari_.--_Esclerié_.--_Esclarci_.
Ce mot est synonyme de _rendu serein_, _rasséréné_.
Note 413: Les noms sont ici corrompus. Il s'agit ici de l'impératrice
_Irène_, de _Michael_, surnommé _Ganglianos_, et de Théophile, prêtre
du palais de Blaquernes à Constantinople.
L'empire gouvernoit celle Hélaine; car son fils Constantin avoit esté pris
et aveuglé par ses gens, pour son orgueil et pour ses mauvaises meurs. Ces
messages estoient venus pour Sisime requerre, le frère Therasie patriarche
de Constantinoble, qui avoit esté pris en bataille; volentiers fist le roy
leur requeste, si s'en retournèrent à tant.
Après eulx reviendrent autres messages de par Aldephons, le roy d'Espaigne;
Froie et Basilique estoient nommés; dons et présens apportèrent de par leur
seigneur, c'est à savoir sept Mores et sept muls à riches lorains d'or; si
les avoit conquis à prendre une cité qui a nom Olisipone[414], sur une gent
qui sont appelles Manubiens; et tout fussent-ils là envoies pour dons, si
sembloit-il qu'ils fussent envoies pour signe de victoire. Les messages et
les présens receut moult honnourablement, de beaux dons les honnoura, si
les congéa quant ils s'en vouldrent aler.
Note 414: _Olisipone._ Lisbonne. Tout ce récit est horriblement
défiguré. «Venêre de Hispaniâ legati Adelphonsi regis, Basiliscus et
Troia, munera deferentes quæ ille de _manubiis_ quas victor apud
Olisiponnam civitatem à se expugnatam coeperat, regi mittere curavit;
Mauros videlicet septem, cum totidem mulis atque _loricis_.»
En ce temps entrèrent les Mores à navie en unes isles de mer qui sont
appelés Baltaires[415]. Moult de dommages firent avant qu'ils s'en
partissent. Toute celle saison jusques à Pasques demoura le roy à
Ais-la-Chapelle.
Note 415: _Baltaires._ Baléares.
[416]En ce temps avint un moult lait cas à Rome. L'apostole Lyon aloit un
jour à l'églyse Saint-Jehan de Latran et d'ilec à l'églyse Saint-Laurent de
la Gravelle[417] pour sermonner au peuple et pour faire le service nostre
Seigneur. Souldainement s'embatit sur un aguait que les Romains luy avoient
basti de lès cette église meisme. Du cheval l'abatirent, les yeulx luy
crevèrent et luy coupèrent la langue, si comme il sembla à aucuns[418],
tout nu le despouillèrent et le laissièrent ainsi comme demi-mort. Porté
fut au moustier Saint-Erasme le martir, par le commandement de ceulx meisme
qui ce luy avoient fait. De ce moustier le tira Auboin, un sien message qui
estoit son chambellan, si le receut Winigèse, le duc des Vaus de
Spolitaine[419] qui à Rome estoit venu hastivement, quant il sceut de ce
fait nouvelles: à son hostel qui en la cité estoit l'en fist porter. Moult
fut le roy courroucié, quant il sceut nouvelles de la honte que l'en eut
faitte au souverain de l'Églyse et au vicaire saint Père. Si commanda que
il luy fut admené à grant honneur. (Si dient aucunes croniques que notre
Seigneur luy rendit sa langue et ses yeulx par miracle)[420].