Note 328: _Avant qu'il ostoiast en Sassoigne_. Le latin n'est pas
rendu exactement: «_In Saxoniam eundum, et ibi, ut in Franciâ
quotannis solebat, generalem conventum habendum, censuit._»
Quant le roy eut demouré en ces parties, et il eut ordonné de ses besoignes
si comme il luy sembla mieulx selon le temps, il trespassa le Rin pour
retourner en France. Mais ce Guiteclin dont nous avons parlé dessus, qui
pour paour du roy s'en fu fouy à Sigefroy, le roy de Dannemarche, retourna
en son païs quant il sceut que le roy s'en fu parti. Puis fit tant par ses
paroles qu'il mist les Saisnes en vaine espérance de victoire, si que ils
brisièrent la paix et les aliances qu'ils avoient faites au roy, et
commencièrent nouvelle guerre.
Entre ces choses eut le roy nouvelles que les Sorabiens et les
Esclavons[329] qui habitent entre le fleuve d'Albe et une autre eaue qui a
nom Salen, estoient entrés en armes en la terre des Thoringiens et des
Saisnes qui marchissoient auprès d'eulx, et avoient jà fait moult de
dommages et aucuns lieux destruis par feu et par occision. Lors commanda le
roy à trois de ses menistres, c'est à savoir Algise son maistre chambellan,
à Gile son contestable, et à Garonde conte du palais[330], qu'ils meussent
contre les Esclavons et préissent les François Austrasiens et les Saisnes.
Eus s'en tournèrent et prisrent les François Orientiels, et meurent en
Sassoigne pour reconforter leur ost des gens de la terre. Mais quant ils
furent là venus, si trouvèrent que les Saisnes s'estoient tournés contre le
roy par le conseil Guiteclin, et estoient appareillés contre eux à
bataille. La besoigne pourquoy ils estoient meus entrelaissièrent, et
tournèrent tout droit là où ils avoiént oï dire que leurs ennemis estoient
assemblés. En leur voie encontrèrent le conte Theodoric, qui estoit cousin
du roy[331], tout prest en leur aide, à tant de gent comme il peut avoir
assemblé, si soudainement comme il seut que les Saisnes s'estoient allés
contre le roy. Il se prist garde qu'ils se desréoient[332] trop folement et
se hastoient trop despourvuement de courre sur leurs ennemis. Pour ce leur
dit et conseilla qu'ils les féissent avant espier, pour savoir où ils
estoient, né comment ils se contenoient et quel nombre de gens ils avoient;
et quant ils seroient certains de leur estat, si les pourroient envaïr, sé
le lieu estoit tel qu'ils péussent à eus combatre tout de front. A ce
conseil s'accordèrent tous: si chevauchièrent ensemble jusques à une
montaigne qui a nom Sontal. En un des costés de ce mont, par devers
Septentrion, estoient les heberges aux Saisnes. Le comte Theodoric fist
tendre ses trefs de l'autre part, et les menistres du roy firent passer
leur ost oultre le fleuve Wisaire et se logièrent en l'autre rive pour
mieulx avironner la montaigne. Lors prindrent conseil ensemble comment ils
envaïroient leurs ennemis. Et pour ce qu'ils se doubtoient que la gloire et
la louenge de la victoire ne feust donnée au conte Theodoric, s'ils se
combatoient ensemble, ils proposèrent à combattre sans luy. Lors s'armèrent
communément et yssirent hors de leurs heberges sans conroy; si aloient non
mie comme sé leurs ennemis se deussent combatre, mais ainsi comme s'ils
déussent tantost fuir. Et si s'en couroient l'un deçà l'autre delà si tost
comme les chevaux povoient courre. Et leurs ennemis les attendoient au
dehors de leurs heberges à bataille ordonnée. Et pour ce qu'ils venoient
ainsi confusément, se combatirent-ils mauvaisement. Car quant la bataille
fu commenciée, les Saisnes les attaindrent tout en tour et les occirent
presque tous: et ceulx qui eschappèrent ne s'en fouirent pas à leurs
tentes, mais aux heberges Theodoric, qui estoit logié d'autre part de la
montaigne. Si fu le dommage plus grant pour l'autorité des princes qui là
furent occis que pour le grant nombre des personnes. Car deux des messages
du roy, Adalgise et Gille, et quatre des contes et vingt autres des plus
nobles furent occis, sans le nombre des autres gens qui suivis les avoient
et qui mieulx amoient à mourir avec eus que à vivre après leur mort. Puis
que le roy eut ces nouvelles oïes, il assembla ses osts sans plus attendre
et entra en Sassoigne. Tous les plus grans hommes de la terre manda, et
enquist par quel conseil ce dommage luy avoit esté fait, et par qui ils
s'estoient contre luy tournés. Ils s'escrièrent tous qu'ils avoient ce fait
par Guiteclin. Mais ils ne luy povoient livrer pour ce qu'il s'en fuyt aux
Normans, tantost après le fait. Mais ils luy livrèrent jusques à quatre mil
et cinq cens de ceulx qui par luy avoient esté principal en ceste felonnie.
Et le roy les fit mener en une eaue qui a nom Alarain[333], en un lieu qui
a nom Ferdi; là leur fist à tous les chiefs couper. Au tiers jour[334]
après que le roy eut eu vengence de ses ennemis, il s'en ala à une ville
qui a nom Théodone. Là célébra la sollennité de Noël et de Pasques.
Note 329: _Les Sorabiens et les Esclavons._ Il falloit traduire:
_Les Sorabiens-Esclavons._--_Salen_. C'est la _Sâle_, qui se perd
dans l'Elbe sur les confins de la Basse-Saxe.
Note 330: Voici le texte: «_Adalgiso camerario, Ceilone comite
stabuli, et Worado comite palatii._»